Recherche de la Vérité
QUATORZIÈMÉ LEÇON. 233
les corps de recevoir différentes figures et différentes configurations ; la volonté, ou, comme il s’exprime encore, la capacité de recevoir différentes inclinations, à la capacité qu'ont les corps de recevoir différens mouvemens. En sorte que, suivant Malebranche, l’entendement et la volonté sont des facultés purement passives, de simples capacités; non qu’il ôte à l’âme son activité, mais il ne la voit que dans le « pouvoir que nous avons de détourner la volonté de sa direction naturelle, direction qui la porte vers le bien général ou universel, c’est-à-dire vers Dieu, »
Cette manière de considérer l’entendement et la volonté est particulière à Malebranche. Les uns voient l'activité dans chacune de ces deux facultés; les autres l'accordent à la volonté seule, et la refusent à l’enten-— dement, qu’ils regardent comme une simple capacité de recevoir les idées, et non comme le pouvoir de les produire : mais, quoi qu’il en soit, le plus grand nombre s'accorde à ne reconnaitre dans l’âme que deux facultés, l’entendement et la volonté.
Or, je demande comment il se fait que des hommes tels que Malebranche, des hommes auxquels nous devons toute notre admiration pour la beauté de leur génie, et toute notre reconnaissance pour les lumières qu'ils ont répandues sur tant d’autres questions, aient pu se contenter d’une connaissance aussi superficielle.
Supposez qu’un de ces esprits présomptueux qui ne doutent de rien vienne nous dire :
On fait grand bruit de la science des nombres et de la difficulté de connaitre l’artilice de ses opérations; -
rien, cependant, n’est plus simple, ni plus facile. Les nombres, étant des quantités, ne peuvent être susceptibles que d’augmentation ou de diminution, de com-— position ou de décomposition. Augmenter les nombres et les diminuer, les composer et les décomposer, sont donc les deux seules opérations de l’arithmétique; il est même impossible d'en imaginer d’autres.
Le ridicule d'un tel langage saute aux yeux : mais n’est-ce pas ainsi que raisonnent, à leur insu, la plupart des métaphysiciens ?
L'étude la plus approfondie ne fera, disent-ils, dé— couvrir daus l’âme humaine que deux propriétés, celle de connaître et celle d’être affectée en bien et en mal. Il n’y a donc en elle que des idées et des affections ; et, par conséquent, elle ne peut avoir d’autres facultés que l'entendement et la volonté ‘
Ces deux raisonnemens se ressemblent beaucoup; et vous allez voir que ce n’est pas seulement dans la forme.
Toutes les facultés de l'âme, toutes ses opérations se réduisent, il est vrai, à l’entendement et à la volonté, comme toutes les opérations de l’arithmétique se réduisent à la composition et à la décomposition. Mais pour qui se réduisent-elles ? Est-ce pour ceux qui les connaissent, ou pour ceux qui les ignorent? Commencez donc par nous les faire connaître, si vous voulez que nous comprenions vos discours ; mais non, il vous
4. I1 est très-inexact de confondre les idées avec l’entendement, ét les affections avec la volonté. Les idées sont un effet de l’action de l'entendement, et elles constituent l'intelligence ; les affections appartiennent, non à la volonté, mais à la sensibilité.
plaît de commencer par réduire. Vous abrégez, quand il n’y a rien encore à abréger; et vous croyez nous instruire |
Ce n’est pas ainsi que procèdent ceux qui nous donnent de vraies lumières. Ils expliquent d’abord, et dans le plus grand détail, les diverses opérations de l’arithmétique, l’addition, la soustraction, la multiplication, la division : ils nous montrent, l’une après l’autre, toutes les facultés particulières de l’âme, l’attention, la comparaison, le raisonnement, le désir, la préférence, la liberté,
Alors il est permis de parler de composition et de décomposition, d’entendement et de volonté : parce que ces expressions abrégées abrégent en effet quelque chose ; parce qu’elles se lient à des opérations réelles, à des facultés bien connues, bien constatées. Alors on voit qu’une composition de nombres qui ne serait ni numération, ni addition, ni multiplication , n’est rien ; qu'un entendement qui ne serait ni attention, ni comparaison , ni raisonnement, n’estrien ; qu’une volonté qui ne serait ni désir, ni préférence, ni liberté, n’est rien.
Les esprits qui aiment l'exactitude et la précision ne peuvent donc être satisfaits de ce que les philosophes ont enseigné sur les facultés de l’âme.
Il serait pourtant bien extraordinaire que jamais on n’eût cherché à déterminer ces notions vagues d’entendement et de volonté: que jamais on n’eût éprouvé le besoin d’arrêter son esprit sur quelqu'’une des facultés particulières qui agissent à chaque instant, et dont le sentiment ne cesse de nous avertir.
Aussi, en divers temps, a-t-on essayé d'ajouter à l’entendement et à la volonté quelques autres facultés qui leur sont, ou parallèles, ou subordonnées. Vous allez juger si cest avec succès. |
Je parlerai peu des philosophes anciens, leurs opinions sur les facultés de lPâme n'ayant jamais été ni bien précises, ni bien arrêtées.
L'âme de l’homme, disaient-ils, a des facultés qui lui sont communes avec les animaux, la sensibilité, l'appétit, la force de se mouvoir, etc. Elle en a qui lui sont propres, l’intellect patient, l'intellect agent, l’intellect spéculatif et l'intellect pratique.
Voilà à peu près ce qu’on trouve dans le Traité de l'Ame d'Aristote, et dans ses commentateurs : vous voyez combien il y a loin de ces facultés, et de tous ces intellects, à un système régulier. Je viens donc aux philosophes modernes.
Bacon distingue deux âmes : l'âme raisonnable et l'âme sensitive. |
Les facultés de l’âme raisonnable sont : l’entendement, la raison ou le raisonnement, l'imagination, la mémoire, l’appétit et la volonté.
Les facultés de l’âme sensitive sont : le mouvement volontaire et la sensibilité ‘.
Cette analyse de Bacon ne paraît pas très-supérieure à celle des anciens.
1° Il admet deux âmes;
2° Il refuse.la sensibilité à l’âme raisonnable, ou-