Part. J,1eç. 1v
partient à l'attention, et non à l’idée rappelée ou à la mémoire de cette idée.
Messieurs, vous venez d'entendre à peu près tout ce que les philosophes ont imaginé pour nous faire connaître la faculté de penser.
Dites si Bacon , en plaçant la sensibilité dans une substance et l'intelligence dans une autre, pouvait rendre raison des développemens de la pensée; si Descartes n’a pas nommé l’entendement avant la sensibilité, parce qu’il était préoccupé de ses idées innées ‘, et s’il devait compter la sensibilité parmi les facultés ; si Malebranche, en comparant l’entendement et la volonté aux figures et aux mouvemens des corps, a porté une lumière suffisante dans votre esprit: dites enfin si les autres ont été plus heureux.
Mais il se pourrait qu'on donnât tort aux philosophes, sans nous donner pour cela gain de cause ; peut-être aussi que, sans nous désapprouver sur le fond des idées, on nous blâmera sur la langue.
Croyez-vous, dira-t-on, qu'après votre analyse des facultés de l’âme, on cessera tout aussitôt de regarder la sensibilité, la mémoire, ete., comme autant de facultés? Soyez certain que l’on continuera de dire à l'avenir, comme par le passé, que nous sommes doués de la faculté de sentir : toujours on dira, de celui qui aurait eu le malheur de perdre la mémoire, qu’il a perdu la plus précieuse de ses facultés.
1, Voyez (Part. II, leç. 1x), ce que Descartes entendait par idées innées.
Voici une réponse que je voudrais avoir le droit de faire.
Si le système que je vous ai présenté est vrai, et si la langue en est bien faite, il faudra qu'on adopte ce système et celte langue, sous peine de s’exposer, en parlant des facultés de l'âme, à s'égarer sans cesse dans ses conceptions , et à n’être jamais entendu, à ne jamais s'entendre. Je sais qu’il n’est pas absolument impossible de mal parler: et de bien raisonner ; je sais que les bons esprits, les très-bons esprits, peuvent faire
sortir. quelquefois la vérité d’une expression fausse,
comme un artiste habile fait sortir des sons justes d’un instrument faux. Cependant qui ne voit l’avantage de mettre la langue à l'unisson des idées? Comment voulezvous que l'esprit avance, lorsqu'il est en même temps sollicité vers deux directions opposées ? | | Qu’on reconnaisse donc, puisqu'on le veut, une fa— culté de sentir, et autant d’autres facultés qu’on le jugera à propos. Il n’en sera pas moins démontré que, si l’on place l’activité dans la sensibilité, on dira très-clairement une chose fausse; et que si au contraire on sépare, comme on le doit, l’activité de la sensibilité, la faculté de sentir sera une faculté passive; on fera pas sivement, on fera sans faire. Ainsi, en continuant à dire, la faculté de sentir, on continuera à énoncer une erreur, si l’on veut dire ce que l’on dit; et le langage sera contradictoire, si l’on a dans l'esprit une idée vraie, Lorsqu'un gouvernement ordonne la refonte des monnaies, les espèces anciennes, quelque imparfaites qu'elles soient, ne disparaissent pas aussitôt de la cir-
culation ; elles continuent pendant quelque temps à servir de moyen d'échange entre les citoyens ; quelques-uns même les recherchent parce qu’elles sont anciennes. Mais du moment où l’on s'est aperçu que les espèces nouvelles sont d’un meilleur titre, et qu’elles entrent plus facilement dans les comptes, l'intérêt et la .commodité l’'emportent sur l'habitude ou sur les préjugés ; et la réforme opérée dans le système monétaire est approuvée de tout le monde.
La première partie du cours pourrait se terminer ici. Néanmoins, il m'a semblé utile d'examiner, avant de passer à la seconde, si nous avons fait quelques progrès en philosophie; et d’ajouter. de nouvelles réflexions sur l’art de raisonner à celles que je vous ai déjà présentées , principalement dans le Discours d’ouverture. Je consacrerai une séance à chacun de ces deux
.objets,
Si nous avons fait quelques progrès en philosophie.
LCRSQUE, à la création de l’Université de France“, je fus chargé d’un cours trop longtemps interrompu, le cours de philosophie, j'éprouvai et je dus éprouver un profond sentiment de la disproportion que je reconnaissais entre les moyens du professeur et la difficulté de sa tâche. L'histoire de la philosophie m'avait appris combien peu l’on compte de ces vérités qu'on appelle philosophiques, combien peu ont été unanimement reçues et adoptées. Je savais que tout est plein de disputes et de controverses ; que les opinions sont opposées aux opinions, les doctrines aux doctrines, les écoles aux écoles. Je savais que les idées accueillies avec le plus de faveur ou de respect par les anciens, sont dédaignées ou méprisées par les modernes; et que, de nos jours, ce qui est vrai au-delà du Rhin est absurde ou inintelligible en-deçà. Je savais que les questions les plus simples
* Le cours de philosophie, confié à M. Laromiguière, commença le 26 avril 1841 ; le cours de l’histoire de la philosophie, confié à M. Royer- Collard, commença le 4 décembre de la même année. Ceux qui auront présentes à la mémoire les leçons des deux illustres prefesseurs comprendront qu’il y a nécessité pour nous de mettre ces dates en regard des assertions contenues dans la dédicace de l'édition des Œuvres de Descartes publiée en 1824 par M. Cousin, et dans les pag. 299 à 505 du troisième volume de l'édition des Œuvres de Th. Reid, publiée en 1828 par M. Jouffroy.
ont été enveloppées de ténèbres ; et qu'on semble avoir cherché à obscurcir jusqu’à cette lumière naturelle partage de tous les hommes, sans laquelle ils ne pourraient ni se conduire ni veiller à leur conservation.
Et ne croyez pas qu'on soit plus d'accord sur la manière de chercher la vérité que sur la vérité elle-même.
Ce qu'une méthode pose en principe, l’autre le ré— serve pour sa dernière conséquence : par où l’une commence, l’autre finit. Toutes se vantent de suivre le chemin le plus court, le plus facile et le plus sûr ; toutes s’accusent réciproquement d'égarer la raison.
D'un côté l'on dit : Si vous prenez la synthèse pour guide, vous ne trouverez sur votre route qu’une longue suite d’erreurs qui vous paraîtront autant de vérités sublimes, et vous remplirez votre esprit d'un savoir pire que lignorance. L'analyse seule peut vous conduire aux sources de la lumière et de la vérité.
D'un autre côté on vous crie : Gardez-vous de l’analyse, n'écoutez pas ses promesses, ou renoncez aux pensées élevées, aux grandes découvertes. Une méthode qui s'arrête aux détails les plus minutieux, g:— hera fous vos mouvemens, et ne vous permettra de marcher que terre à terre. Voulez-vous avancer librement? laissez-vous diriger par la synthèse. Avec elle, on ne s’appesantit pas sur quelques faits isolés ; un coup d'œil suffit pour saisir l'ensemble des êtres et de leurs rapports. L'analyse pourra, tout au plus, vous préserver de l'erreur. À la synthèse appartient d’initier le génie aux mystères de la nature.
Ce n’est pas tout : celui-ci ne reconnaît de bon pro-
cédé que l'induction ; celui-là pense que, hors des syl-
logismes, il n’y a ni vérité, ni certitude ; un troisième préconise la méthode des géomètres, et veut qu’elle règne despotiquement sur la ruine de toutes les autres.
Tant de divergence, tant d’opiniâtreté, tant d’intolérance, puisqu'il faut le dire, ne peuvent que rendre suspecte toute philosophie. Comment des créatures pétries. du même limon, et que la nature a douées de facultés semblables, peuvent-elles se montrer divisées à ce point? Quand les yeux du corps rendent les hommes unanimes sur les couleurs, comment se fait-il que les yeux de l'esprit ne puissent les accorder sur les idées ? Comment le même objet peut-il présenter aux uns les traits si purs de la vérité, aux autres le visage hideux du mensonge ? .
On doit se méfier de tous les partis, puisque tous les partis s'excluent mutuellement.
Non qu’il faille précipiter le blâme et la censure. Des divisions si éclatantes supposent un trop grand intérêt dans ce qui les a fait naître, et de trop grandes difticultés à surmonter, pour ne pas exciter quelque senti— ment de reconnaissance. D'ailleurs, qui n'admirerait pas le génie d’un Aristote, d’un Descartes, d’un Condillac, malgré les erreurs auxquelles ils peuvent s'être laissé entrainer? Et qui, en parlant de ces erreurs, ne mettrait pas dans son langage une extrême réserve, une sorte de respect? Prétendre avoir vu seul ce qui a échappé à de tels esprits, ne serait-ce pas montrer une présomption insupportable ?
Si donc, au milieu de tant d'assurances contraires,
de tant de systèmes qui se heurtent et se renversent, une juste défiance de mes forces m'empêéchait de penser que je vous ai enseigné quelqu'’une de ces vérités qu’on ne saurait ébranler, j’ai dà vous apprendre du moins à distinguer jusqu'à un certain point le vrai du faux ; à n’être pas dupes d’un sophisme captieux ; à ne pas confondre une simple assertion avec une preuve: à ne pas donner aveuglément votre confiance à celui-là même qui la mériterait, parce qu'il ne voüs aurait transmis ordinairement que des idées justes.
Voyons jusques à quel point nous sommes, en effet, capables de lire les philosophes avec un esprit de discernement.
Ici, j'aimerais à mettre en regard quelqu'un de ces morceaux dictés par la raison la plus pure et qu’on rencontre trop rarement, avec tant d’autres dont l’ignorance, les préjugés et les mauvaises méthodes surchargent les dépôts de nos connaissances; j'aimerais à comparer écrivain à écrivain, à opposer un siècle à un autre siècle, à rapprocher un paradoxe brillant d’une vérité simplement énoncée : les contrastes dont vous seriez frappés, vous feraient mieux sentir en quoi consistent le beau et le vrai, soit dans les objets , soit dans l'expression. Mais comme une séance ne suffirait pas, je me tairai sur les beautés qu'on aperçoit plus facile ment, pour relever des choses qu’on pourrait confondre avec elles.
Je me bornerai donc à mettre sous vos yeux un certain nombre de passages extraits des auteurs qui ont le plus de célébrité. Si ces passages, que d’abord on juge-
rait irréprochables, vous laissent voir quelque tache ; si, à l'instant ou après un moment de réflexion, vous trouvez que l'auteur n’a pas approfondi sa matière, qu'il ne s’est pas rendu un compte suffisamment exact de ses idées ; qu’il ne possède pas assez bien la langue de la science qu’il traite, ou qu'il a écrit dans un moment de distraction : alors, vous aurez le droit de penser que, vous-mêmes, vous avez acquis une partie de ce qui lui manque ; et vous aurez d’autant plus ce droit, que les défauts qui vous auront blessés seront plus légers.
Je commence par celui de tous les philosophes dont l'esprit me paraît le plus fort, et même le plus parfait.
- Pascal a écrit un chapitre intitulé Réflexions sur la géométrie en général. Ce chapitre, qui est un cbefd'œuvre, comme presque tout ce que nous devons à son auteur, est principalement destiné à nous donner des idées exactes sur les définitions ; et quand on s’est in— struit en le lisant, on est plus pressé de le relire pour s’instruire encore, qu’on n’est tenté de critiquer. Toutefois, il nous fournira l’occasion d’une ou de deux remarques. |
Vous savez que définir un mot, c’est lui substituer un certain nombre d’autres mots dont la réunion exprime la même chose que le mot à définir.
Sur quoi l’on demande si chacun des mots qui entrent dans une définition peut: lui-même être défini. La ré— ponse n’est pas difficile : il est visible, en effet, qu’il doit y avoir un terme aux définitions, puisque le vocabulaire de toute langue est borné ;'et il ne le serait