‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 69 sur 93 · Part. 1, leç. xir · texte numérisé non relu

Part. 1, leç. xir

ai enseigné sur les facultés de l'âme, me servira de preuve. |

« Notre âme n’a qu'une forme très-simple, trèsgénérale, très-constante. Cette forme est la pensée. »

Comment Buffon, qui était doué d'une imagination si riche, si flexible , si variée ; lui, dont le génie se plaisait également à s'arrêter, à se resserrer sur le plus petit objet de la nature, et à se mesurer avec tout ce qu'elle a de grandeur; comment un écrivain, tour à tour historien , peintre et philosophe, a-t-il pu ne voir qu'une seule forme dans son âme, dans son esprit? et comment cette forme, qui est la pensée , a-t-elle pu lui paraître constante et toujours la même?

Non, l'âme, lorsqu'elle pense, n’est pas assujettie à une seule forme. L’attention, la comparaison, le raisonnement , le désir, la préférence, la liberté : voilà six formes bien distinctes. Donner son attention et préférer, raisonner et désirer, sont des manières de penser qu'on ne confondra jamais ; et, non-seulement la pensée prend les six formes que nous venons de nommer, elle prend encore toutes celles qui peuvent résulter des diverses combinaisons de ces six formes élémentaires.

Penser et agir, c’est une seule et même chose de la part de l’âme; et comme elle agit de plusieurs manières différentes, la pensée s'exerce et se manifeste de plusieurs manières différentes.

Direz-vous que la pensée est une forme générale, qui preñd un nombre plus ou moins grand de formes particulières?

Mais cette forme générale est constante, elle est une, elle est simple, d’après Buffon : elle n’est done pas susceptible de modifications particulières.

Et d'ailleurs, ne voyez-vous pas que si vous faites abstraction de toutes les formes individuelles, il ne reste rien de réel à quoi l’on puisse donner le nom de forme, puisque la réalité n'appartient qu'aux: choses individuelles?

Les formes, ou facultés, ou manières d'agir, ou manières de penser, appartiennent à l'âme, et non pas à une pensée générale, à une forme générale qu’on voudrait interposer entre l'âme et ses facultés réelles ; pensée, ou forme qu’il est impossible de saisir, car elle n’est rien : ce n'est qu’un mot représentatif des deux mots, entendement et volonté ‘. Mais puisque nous voila engagés, en quelque sorte, dans des subtilités , il faut en voir la fin.

Quoique les mots pensée, entendement, volonté, ne représentent immédiatement rien de réel, et que ce ne soient que des expressions sommaires, commodes pour Je discours, on leur a donné, par extension, le nom de facultés : nous leur laisserons ce nom ; et toutes les fois que nous n’aurons pas besoin de mettre une extrême précision dans notre langage, nous dirons, avec tous les métaphysiciens, que la pensée est une faculté, que l’entendement est une faculté, que la volonté est une faculté. EL |

Néanmoins, en nous exprimant ainsi, nous nous

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garderons bien d'admettre que ces facultés soient des facultés individuelles, L’entendement comprendra trois facultés particulières ; la volonté, trois autres; et la pensée, plus composée encore, sera la réunion des deux facultés composées, l’entendement et la volonté.

Si donc une académie donnait à résoudre ce problème : « Décomposer la pensée, ou la faculté de penser en ses facultés élémentaires; » vous sauriez ce qu'on veut dire, parce que l'énoncé de la question supposerait une faculté composée. |

Mais si en ajoutant un seul mot à l'énoncé, elle disait : « Décomposer la faculté générale de penser en ses facultés élémentaires, » pourriez-vous pénétrer le sens du problème, y trouver un sens dont le développement füt la réponse à l'appel de l’académie? J’ose vous dire que vous ne le pourriez pas, et que la question serait devenue inintelligible ou tout-à-fait stérile, par la seule addition du mot générale.

Général et composé sont deux choses que l’on confond ; et cependant rien n’est plus distinct, rien même n’est plus opposé. Si, très-fréquemment, on n’avait pas remarqué dans les écrits des philosophes, qu'ils prennent une de ces idées pour l’autre; si mille fois on n'avait pas entendu répéter que, pour bien traiter une question, pour la bien approfondir, él faut partir d'une idée très-générale et très-composée, il serait difficile de supposer tant de confiance dans le discours, quand on se méprend d’une si étrange manière.

Une idée est d’autant plus simple qu'elle est plus générale ; car généraliser les idées, c’est leur retran-

cher quelque chose. Si, de l'idée de cercle ou de figure ronde, vous retranchez la rondeur, il vous restera l’idée de figure, plus générale que celle de cercle; et si, de l’idée de figure ou d’étendue bornée, vous retranchez les bornes, vous aurez l’idée d’étendue, plus générale que celle de figure. | |

Les idées se généralisent donc par une suite de retranchemens ; elles se généralisent en se simplifiant. Une idée, ilest vrai, peut étre tout à la fois générale et composée : la plupart même de nos idées réunissent ce double caractère; mais elles sont d'autant moins composées qu’elles sont plus générales ; et, par consé— quent, général et composé sont en sens inverse l’un de l’autre.

Or, le mot pensée a deux acceptions : par l’une, il désigne une faculté composée ; par l’autre, une faculté générale.

Nous avons pris jusqu'ici le mot pensée, pour l’expression d’une faculté qui se compose de six facultés particulières et réelles ; facultés que nous avions élu— diées dans leur origine et dans leur génération ; facultés qui nous sont parfaitement connues, puisque nous savons les distinguer les unes des autres, par les caractères qui sont propres à chacune.

Outre cette première acception, le mot pensée en reçoit une autre, par laquelle il désigne les facultés de l'âme, considérées, non plus dans l'intégrité de leur nature, c'est-à-dire, et dans ce qui est commun à toutes, et dans ce qui est propre à chacune, mais seulement dans ce qu’elles ont de commun. .

Ainsi, le mot pensée exprime deux choses très-diffé-

rentes, suivant la manière dont il est employé. Tantôt,

c’est l’action de l'âme considérée dans les divers modes de cette action, et alors la pensée est une faculté composée ; tantôt, au contraire, on sépare, par une vue de l'esprit, l’action de l'âme de tous ses modes particuliers, et alors la pensée est une faculté générale.

Dans la pensée prise pour une faculté composée, on peut trouver les facultés de l’entendement et celles de la volonté, parce qu'elles y sont toutes.

Dans la pensée prise pour une faculté générale, on ne trouvera ni les facultés de l’'entendement, ni celles de la volonté, parce qu’elles n’y sont pas, parce qu’elles n’y sont plus ; elles y étaient, mais vous les en avez ôtées au moment où, négligeant les caractères particuliers, vous avez anéanti toute réalité pour ne conserver qu’une abstraction.

Vous voyez maintenant comment doit être posé le problème de la décomposition de la pensée, et comment il ne doit pas être posé.

Vous voyez aussi, en substituant le mot forme au mot pensée, qu’une forme qui est très-simple, trèsgénérale et très-constante, ne peut aucunement se décomposer en plusieurs formes particulières. Cela me paraît d'une évidence extrême; cependant je veux ajouter un argument encore pour achever de vous convaincre, si l’on persistait à juger que le passage, objet de cette critique, peut se maintenir.

L'âme, dit-on, n’a qu’une forme, la pensée. Que faites-vous du sentiment? N’est-il pas aussi une forme

de l’âme? Et n’avons-nous pas démontré qu’on ne peut confondre ces deux choses sans porter le chaos dans toute la métaphysique? Confondre la pensée avec le sentiment, c’est identifier l’activité avec la passivité ".

Il est donc impossible de justifier la proposition de Buffon, et l’on sera forcé de convenir qu’elle manque également de clarté et de vérité.

Voici un auteur auquel il est rare qu’on puisse faire ce double reproche. Jamais écrivain ne porta à un plus haut degré la première de toutes les qualités du style, la clarté. Mais il ne suffit pas d’être clair ; avant tout, il faut s'assurer de la vérité, et il faut s'être donné le temps nécessaire pour la bien voir. Vous allez juger si Voltaire avait suffisamment approfondi son sujet lorsqu'il a écrit les lignes suivantes.

«a La sensation enveloppe toutes nos facultés, a dit un grand philosophe. Que conclure de à? Vous qui lisez et qui pensez, concluez. Les Grecs avaient inventé la faculté psyché pour les sensations , et la faculté nous pour les pensées. Nous ignorons malheureusement ce que c’est que ces deux facultés : nous les avons, mais leur origine ne nous est pas plus connue qu’à l’huître, à l’ortie de mer, au polype, aux vermisseaux et aux plantes. »

Nous ferons plusieurs remarques sur ce passage.

4° La sensation enveloppe toutes nos facultés; la sensation renferme toutes nos facultés ; toutes nos facultés sont .dans la sensation; toutes dérivent de la sensation, toutes sont des modifications, des transmu-

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tations, des transformations de la sensation, etc. : tous ces énoncés disent la même chose, et tous ces énoncés sont faux.

N’est-il pas évident, si l’on pèse les mots, que la sensation, en se transformant, ou plutôt lorsqu'elle est transformée, ne change que de forme et non de nature? Or, nous avons acquis le droit de l’affirmer, la sensa— tion est, par sa nature, éternellement passive, et la nature des facultés, c'est l’action. Il est vrai que toujours nous agissons aprés avoir senti; mais, de ce que les facultés se montrent après la sensation , il ne s’ensuit pas que la sensation enveloppe les facultés.

Voltaire, en adoptant la manière de voir de Condillac, en soutenant avec lui que la sensalion enveloppe toutes nos facullés , que toutes nos facultés sont diffé— rentes transformations de la sensation , adopte et sou tient une erreur manifeste.

2° Comme cette erreur lui a présenté le caractère de la vérité . il l’a saisie avidement et sur parole ; Condillac a été un grand philosophe, parce qu’il a dit une chose qui a paru appuyer l’opinion favorite de Voltaire, que la matière pense, ou du moins qu’elle peut penser.

L’erreur de Condillac n’a aucun rapport avec l'opinion de Voltaire.

Sans doute, il faudrait bien admettre que la mâtière pense , que la pensée est un attribut de la matière, si la sensibilité était un attribut de la matière : car c’est un seul et même être qui sent et qui pense ; mais Condillae et la raison nous défendent d’attribuer les sensations à la matière; c'est à l’âme qu'elles appartiennent; c'est

donc à l'âme qu'appartient la pensée, si la pensée’ est enveloppée dans la sensation. Ceux qui placent la sensation dans une substance et

la pensée dans une autre, méconnaissent la voix du

sentiment qui nous dit qu’il y a unité dans notre nature, dans notre moi.

Ceux qui les placent l’une et l’autre dans la matière ne peuvent éviter les contradictions les plus choquantes.

C’est pour avoir mal démélé ces choses que certains spiritualistes fournissent à leur insu des armes aux matérialistes, lorsqu'ils parlent des sensations externes ; et que d’autres ne craignent pas d'avancer que les sensa— tions sont matérielles.

Il n’y a pas de sensations externes ; elles sont toutes

internes ou dans l’âme.

Quant aux sensations matérielles, c'est une expression barbare qui ne serait pas même reçue en parlant des propriétés des corps. Qui jamais a pu dire, attraction matérielle, mouvement matériel, distance ma-— térielle ?

Lors donc que Voltaire, après avoir mis en avant que la sensation enveloppe la pensée, ajoute ces mots : « Vous qui lisez et qui pensez, concluez ; » nous répondrons d’abord que nous n'avons rien à conclure, puisque nous rejetons ce principe. Nous répondrons, en second lieu, que la saine logique nous défendrait de tirer d'un tel principe la conclusion indiquée par Vollaire, puisque c’est la conclusion opposée qui est la véritable.

3° « Les Grecs avaient inventé la faculté psyché pour les sensations, et la faculté nous pour la pensée. »

Il y a là deux mots à changer, le mot inventé appli- . qué à la faculté de penser, et le mot faculté appliqué aux sensations. On n'invente pas des facultés, on les reconnaît. Nous avons la capacité de sentir, nous n’en avons pas la faculté. |

Maintenant, je vous prie de faire attention à cette psyché et à ce nous. Dans psyché, ne voyez-vous pas la sensibilité, et dans le nous l’activité? et n'est-ce pas dans la distinction de ces deux attributs, dans la séparation , dans l'opposition des manières d’être passives et des manières d’être actives, que nous devons chercher l’essence de notre âme?

Je ne croyais pas, en répondant à ceux qui voulaient identifier l’attention et la sensation, défendre la cause du nous contre psyché ; et j'avoue que c’est avec une surprise agréable que, parcourant ces jours derniers un volume de Voltaire, je suis tombé sur le passage que nous examinons : une chose que je croyais nouvelle se trouve remonter aux premiers âges de la philosophie ; elle ne doit pas nous en inspirer moins de confiance.

Non que j'aie pu regarder comme une chose nouvelle, d’avoir reconnu dans l’âme des modifications actives et des modifications passives ; c’est d’avoir attribué d'une manière irrévocable la passivilé au sentiment exclusivement, et l’activité à la pensée exclusivement. Vous verrez bientôt que; pour avoir transporté l'activité ou la passivité aux idées, qui sont le produit de l'action de la pensée sur le sentiment, on a tellement

tout embrouillé, que les questions les plus faciles sont devenues autant de mystères impénétrables.

Je ne prétends pas non plus que les Anciens se soient fait, des deux propriétés fondamentales de l'âme, des idées bien précises. Par le nous, en effet, ils désignaient indifféremment l’âme, l'intelligence, la pensée, le sentiment; et par psyché, ils entendaient aussi l'âme, le sentiment, les sensations ; mais enfin, si le langage des Anciens peut fournir matière à contestation, celui de Voliaire, leur interprète, est très-clair, sauf Pimpropriété de quelques termes.

4° « Nous ignorons malheureusement ce que c’est que ces deux facultés. Nous les avons, mais leur origine ne nous est pas plus connue qu’à l’huître, etc. »

D’autres seraient excusables, peut-être, de se plaindre de leur ignorance; mais vous, comment pouvez-vous dire que l'origine du nous ou de la pensée vous est inconnue? Si la pensée est enveloppée dans la sensa— tion, elle dérive de la sensation, elle a son origine dans la sensation. Sur deux origines, en voilà donc une de connue d’après vous-même.

Reste la sensation ; et l’on est humilié d'ignorer son origine ! on est malheureux d’être réduit à la même condition que les moins intelligens de tous les êtres !

H n'y a là ni malbeur ni ignorance. On cherche des origines où il n’y a pas d’origine : on veut faire des définitions quand les définitions sont impossibles ; et Fon s'étonne de ne pouvoir assigner des origines, de ne pouvoir faire des définitions !

Pour trouver la cause de ces méprises, nous devons

mettre dans le langage une précision dont il manque trop ordinairement.

Quand nous voulons exprimer le résultat de l’impression des objets sur les sens, nous disons que nous sèn— tons ; et si à la forme du verbe nous substituons celle du substantif, uous pouvons dire que nous éprouvons une sensation, ou que nous éprouvons un sentiment.

Il faut remarquer ici qu’il n’est pas toujours indifférent d'employer une de ces expressions en place de l’autre. Le mot sensation indique une idée complexe : c’est le sentiment dans son rapport avec les objets extérieurs. Mais lorsqu'on veut exprimer l'effet immédiat de l'impression que les objets font sur nous, lorsqu'on veut montrer cet effet en lui-même et sans aucun alliage, il faut le caractériser par un mot plus simple, par le mot sentiment, dont l’idée ne se charge d’aucun rapport étranger.

Ainsi, c’est le sentiment et non la sensation, dont l’origine paraît se dérober à toutes nos recherches et échapper à toutes les définitions : car la sensation a son origine dans le sentiment ; et on peut la définir, un sentiment jugé ou rapporté hors de l'âme.

Le sentiment, origine ou principe de la sensation, at-il une origine lui-même ? Dérive-t-il de quelque prin—

cipe, ou bien est-il un premier principe , une origine

au-delà de laquelle il n’y a pas d’autre origine ? Le sentiment est-il une émanation de quelque fait antérieur ? Est-il la transformation d’un principe caché qui, en se développant, se montre sous la forme de sentiment?

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