‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 71 sur 93 · Part. II, Leg. 51 et suiv · texte numérisé non relu

Part. II, Leg. 51 et suiv

raison ou cause, n'est-ce pas la même chose? Ne dit-on pas également que Dieu est le principe ou la cause de toutes les existences? que l'élévation des eaux de la mer a sa raison dans le passage de la lune au méridien, ou que la présence de la lune au méridien est la cause qui élève les eaux de la mer? que toutes les idées ont leur origine dans les sensations, ou que les sensations sont les causes productrices des idées? Vous n'avez pas prononcé le mot cause. Qu'importe, si vous avez raisonné sur son idée? |

Réponse. Lorsqu'on entend de pareilles objections, on éprouve une secrète impatience et une sorte de dépit contre la lenteur forcée de la parole. On voit et l’on sent, en un instant indivisible, tout ce qu'il faut ré— pondre ; on voudrait le produire au dehors en un instant indivisible aussi ; et l’on est obligé de se traîner sur une longue série de mots, qui ne peuvent exprimer qu’une très-faible partie de ce qu'on sent. Parlons donc, puisque nous sommes condamnés à parler : énonçons suc— cessivement nos idées, puisqu'il nous est impossible de les montrer simultanément; mais, dans l'impuissance de tout dire à la fois, tâchons de le dire successivement, de telle manière que la mémoire réunisse en un tout ce que l'esprit aura recueilli par parties.

Et d'abord, pour répondre à la dernière chose que nous venons d'entendre, que signifie ce langage : les sensations sont les causes productrices des idées? Les sensations, causes des idées! les matériaux des idées, tauses des idées! le marbre dont on fait une statue, cause de la Vénus ou de l’Apollon !

320 PRÉMIÈRE PARTIE.

Origine et cause ne sont pas une même idée.

Il est vrai que les mots principe et raison peuvent quelquefois se substituer au mot cause, comme dans les deux premiers exemples qu'on vient d’alléguer. Mais qu'est-ce que cela prouve? que ces deux mots ont chacun deux acceptions, celle qui leur est propre et celle de cause. Or, c'est dans l’acception qui leur est propre que je les ai employés.

J'ai donc été fondé à dire que, dans cette leçon, je n’avais point parlé de cause, et je n’en ai pas plus montré l’idée que le mot.

Principe, cause, sont deux idées relatives : principe à conséquence, et cause à effet. Dans une succession régulière de phénomènes; dans une suite d'idées dont chacune tient de l'analyse le rang qu’elle occupe; dans un système enfin, le phénomène qui se trouve placé à la tête du système, l'idée par laquelle tout commence et de laquelle tout dérive, voilà le principe. Le principe fait partie d’une chaîne dont il est le premier anneau; la cause, au contraire, se trouve en dehors. Le prin— cipe de tous les mouvemens d’une montre est dans le ressort qui fait partie de la montre; la cause, c'est l’horloger.

Qu'on cherche tant qu’on voudra les causes de la sensibilité, qu’on croie les avoir aperçues dans l’ébranlement des nerfs, ou dans le choc des esprits animaux, ou dans l’irritabilité de la fibre, ou dans le fluide électrique, ou dans le fluide galvanique, ou dans le fluide magnétique, etc. : ces opinions ne manqueront pas de partisans ; elles seront célébrées comme des interpréta-

tions de la nature, jusqu’à ce qu’elles aient fait place à de nouvelles opinions, qui seront aussi des interprétations de la nature, en attendant toujours de nouvelles interprétations.

Que, malgré tant de recherches inutiles, on ne désespère pas néanmoins de trouver la cause de la sensibilité et du sentiment, cela peut se concevoir : car enfin celte cause existe ; mais qu’on n'en cherche pas le principe, car il n'existe pas. IL y a certainement hors de nous, hors de l'âme, quelque chose qui nous fait sentir; mais en nous, mais pour nous, pour notre intelligence, il n’y a rien, il ne peut y avoir rien d'antérieur au sentiment.

Vous ne direz pas que je porte la distinction des idées jusqu’à la subtilité : vous ne me blâmerez pas, vous m’approuverez, au contraire, j'en suis sûr, de mettre cette précision dans mon langage, quand vous saurez que la philosophie s’est précipitée dans un abime d'extravagances, pour avoir confondu le principe avec la cause, ou la cause avec le principe, alors qu'il fallait distinguer et séparer ces deux choses; ou pour avoir aussi confondu la raison avec le principe, alors que la raison était la cause elle-même.

C’est pour n’avoir pas vu dans la raison de lunivers une cause; c'est pour n’avoir aperçu dans cette raison qu’un principe, une origine, que l’école d’Alexandrie rejeta la création, et qu’elle s’égara parmi une multi tude infinie d'émanations et de transformations. L'âme du monde se transformait en génies, en démons, en éons. Les émanations successives descendaient , par une

suite de dégradations, depuis l'intelligence infinie jusqu’à l'intelligence la plus bornée : elles communiquaient les unes avec les autres ; elles s’illuminaient : que dis— je? elles s’illuminent, et cette folie d'illuminations dure encore.

Ce n'est pas tout : si dans la cause vous ne voyez qu’un principe, une origine, une source, un germe, soyez conséquens, et dites : Non seulement les intelli— gences finies sont des émanations de l'intelligence su— prême , la matière elle-même sort du sein de la divinité : Dieu est tout, tout est Dieu, et il n’y a qu’une substance.

Tels sont les déplorables abus où nous entraînent les vices du langage. Jugez combien il importe de $e faire des idées exactes, et de fixer la valeur des mots.

Et pour revenir à Voltaire, sera—ce une témérité de dire : 4° qu'il se trompe en admettant la maxime, que « la sensation enveloppe la faculté de penser » ; 2° que, de cette maxime, il n’a pu rieninférer contre la spiritualité de l'âme; 3° qu'il n’est pas d'accord avec luimême, en niant que nous connaissions le principe de la pensée; 4° qu’il n’est pas fondé à se plaindre de notre ignorance sur l’origine de la sensation et sur l’origine de la pensée ?

Je voudrais pouvoir continuer cette discussion. Je m'étais proposé de vous soumettre un plus grand nombre de ces passages , que les lecteurs ordinaires adoptent sur la foi d’un nom célèbre, que vous-mêmes, peutêtre, vous eussiez approuvés il y a quelques mois. Ce que nous avons dit sur les facultés de l’âme, sur la

méthode et sur les définitions, vous eût servi à appré— cier d’une manière plus sûre, les opinions des philosophes relatives à ces questions, les seules dont nous nous soyons occupés jusqu’à ce moment. Mais les réflexions auxquelles je me suis laissé aller, en parlant de Buffon et de Voltaire, se sont prolongées plus que je ne pensais. Je m’arrête donc, et je me hâte de mettre fin à une leçon qui, d’ailleurs, par sa nature ‘n’a pas de fin.

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