‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 74 sur 93 · Pert. 11, leç. zu · texte numérisé non relu

Pert. 11, leç. zu

remonter jusqu’au langage d’action, et d’arrêter la pensée sur l’origine, les caractères et la diversité des langues.

La douleur arrache aux animaux des plaintes, des gémissemens ; leurs plaisirs se manifestent par des cris de joie; plusieurs de leurs mouvemens nous disent encore s'ils souffrent, ou s’ils éprouvent des sensations agréables. Voilà l’unique langage qui leur ait été donné ; ils l’ont parlé à leur première origine ; ils le parleront, et n’en parleront pas d’autre dans toute la durée des siècles.

L'homme parle aussi le langage d’action, mais un langage d’action infiniment plus varié, plus riche, plus expressif, et surtout plus fécond. Si dans les commencemens ce langage se borne à montrer les appétits né— cessaires au soutien de la vie, bientôt il va devenir l'expression des sentimens les plus délicats, des pensées les plus réfléchies.

Par l’action des organes, par le geste qui indique l’objet du besoin, et particulièrement par l’action de Pœil, la pensée naturellement indivisible se distribue en plusieurs parties qui deviennent autant d'idées distinctes. Après avoir acquis ces idées, l'esprit les grave dans la mémoire, les reproduit à volonté, les rapproche, les compare, en fait sortir des idées nouvelles, et l’intelligence prend à chaque instant de l’accroissement et de la force.

Les diverses attitudes de nos membres, l'agitation des muscles de la face, un regard inquiet ou assuré, servent à peindre tous les sentimens de l'âme, la

crainte, l'espérance, l'amour, la haïne, la colère, etc. ; mais combien n’ajoutent pas à leur expression, des accens tendres, plaintifs ou passionnés!

H fallait done que l'accent, comme le geste, fit partie du langage d’action, puisque la nature a voulu que nous fussions un composé d’idées et de sentimens.

Il le fallait encore, puisqu'il entrait dans les destinées de l’homme de s'enrichir de deux nouveaux langages qui devaient, en quelque sorte, lui créer un nouvel esprit, en lui créant de nouveaux moyens de puissance.

L'animal ne sut jamais combiner les accens de ses besoins, ni les modifier par sa langue, ses dents ou ses lèvres ; l’homme, inspiré par la nature, trouva ce secret, et le germe de la parole exista.

Une imitation grossière, un trait informe, copia les attitudes que suggérait le langage d’action , et ce trait fut comme le premier anneau de la longue chaîne de dessins, d'images, de figures, de symboles et d’hiéroglyplies qui, dans la suite des temps, devait se terminer par l’écriture alphabétique.

Ainsi du langage d’action, on voit sortir la parole et l'écriture : la parole, des accens ; l'écriture, du geste.

Le langage d’action est, dans son principe, l'ouvrage de la nature; il ne pouvait être créé que par elle; l’homme et la nature ont concouru à la manifestation de la parole ; l’homme seul inventa l'écriture. .

Le langage d'action, tel que la nature nous l'inspire, présente un caractère entièrement opposé au langage des sons articulés. Comme il est un effet de passions et

de mouvemens qui existent ensemble et au même in- Stant dans l'âme, il représente nécessairement, tout à la fois, une foule de sentimens et d'idées.

La parole, au contraire, ne montre les pensées et les affections que d’une manière successive; et mille de ses actes équivalent à peine à un seul acte du langage d’action.

Qu'un poëte essaye dans sa langue d’exprimer tout ce que nous dit au premier regard l’image de Laocoon ? Le rival d'Homère, Virgile l'a tenté; mais il n’a rendu que les traits principaux , eteût-il épuisé dans une description plus détaillée toutes les ressources de son art et de son génie, il est encore douteux que l'effet de cette longue succession de paroles touchantes et harmonieuses eût égalé celui que le statuaire produit en un seul moment.

L'action s'adresse à l'œil, c’est-à-dire à un organe qui embrasse plusieurs objets à la fois; la parole s’a-— dresse à l’ouie, pour laquelle des articulations simultanées ne seraient que confusion.

Il faut que l’action se décompose elle-même pour devenir analytique. La parole, au contraire, analytique par sa nature, ne présente à l'esprit des images et des tableaux que lorsqu'elle est secourue par la mémoire.

Les sons étant fugitifs, et entraînant avec eux Îles idées, on sent de quel avantage serait un moyen qui tendrait à les rendre, en quelque sorte, permanens ; l'écriture a opéré ce prodige.

Qui pourrait dire tout ce que nous devons à l’écriture! .

L'action suppose les hommes en présence ; la parole peut continuer leurs rapports, à quelque distance, malgré des obstacles qui les sépareraient, et jusque dans les ténèbres ; l'écriture franchit tous les obstacles et tous les intervalles. Par elle, les temps les plus reculés viennent se joindre au moment actuel, et tous les lieux au lieu qu'on habite, Socrate et Platon sont mes contemporains : je fréquente leur école, je partage les leçons qu’ils donnent à leurs disciples. Les mers ne me séparent plus d’un ami qui voyage aux extrémités du globe, ou d’un sage qui porte les lumières de la civilisation dans les déserts de l'Amérique. Je les vois, je les entends, ils me font éprouver des sentimens de tendresse ou d’admiration. La ne se bornent pas les bienfaits de l'écriture; en retenant sous le regard les idées qu’elle vient d'analyser, elle réunit le double avantage de l’action et de la parole : elle est la vraie langue de la philosophie, parce qu’elle est celle des longues méditations et de la sagesse,

Si l’action, la parole et J’écriture étaient les mêmes par toute la terre, les hommes , communiquant avec la plus grande facilité, auraient partout un même fonds d'idées, et ne différeraient entre eux que comme les habitans des diverses provinces d’un grand empire. Mais rien n’est plus variable que le. langage des hommes.

On a été jusqu’à dire que l'expression de l’étonnement sur le visage de certains peuples ressemble à l'expression de la fureur sur le visage de certains autres. Réduisons ce qu’une pareille assertion peut avoir d’exagéré; mais qui ne pressent ce que la diversité de climat

et de civilisation doit apporter de différence dans le jeu des physionomies ? Est-il nécessaire d’avoir voyagé jusqu’aux extrémités de l'Afrique pour être assuré que la compagne d'un Hottentot ne manifeste pas ses craintes ou ses espérances comme la femme qui fait l’ornement de nos brillantes sociétés ?

Cependant le langage d’action ne saurait perdre ses caractères essentiels ; les nuances, les modifications accidentelles pourront varier, mais le fond, ouvrage de la nature, ne changera jamais ; et sans parler des passions de l’amour ou de la haïne, qu’on reconnaît jusque dans les animaux, je présume que l’habitant du Spitzberg, comme celui des terres australes, élève son bras au-dessus de sa tête, ou rapproche sa main du niveau du sol, pour désigner un grand ou un petit objet.

Le langage d’action est donc en lui-même uniforme partout ; mais on doit juger que la parole et l'écriture offriront des variétés à l'infini.

Un peuple aura pris ses articulations plus particulièrement de la gorge, un autre de la langue, un autre des dents, un autre des lèvres; et les langues parlées, divergentes à leur origine, auront tous les jours divergé de plus en plus ; ajoutez le mélange des idiomes par le mélange des peuples, par le commerce, par les conquêtes, el vous ne serez plus étonné des innombrables variétés que présente la parole.

L'écriture a subi la même loi; et quoique la moindre réflexion nous montre qu’il ne pouvait pas en arriver autrement, il est toujours difficile de se défendre d’une certaine surprise en voyant des caractères arabes ou

DANS LE RAIÏISONNEMENT. 333

chinois, tant ils diffèrent par la forme de ceux dont nous avons l'habitude.

Il existe donc un langage universel entendu à peu près de tout le genre humain, c’est le langage d’action ; et il existe une infnité de langues parlées, une infinité de langues écrites.

Mais si les différentes langues que les hommes ont parlées dans les siècles passés, qu'ils parlent aujourd'hui, ou qu'ils parleront dans les siècles à venir, in— téressent la grammaire, qui ne peut trouver de règles générales que par des comparaisons multipliées ; si elles intéressent l'histoire, qui, dans les mots primitifs, trouve l’empreinte des temps anciens ; si elles peuvent intéresser la métaphysique, qui, pour remonter à l’origine de nos idées, a souvent hesoin de remonter à l'origine des langues, elles n’intéressent pas également la logique.

La logique, distinguée de toutes les sciences qui peuvent lui prêter leur appui, mais qui ne sont pas elle, la logique, considérée par son caractère propre, ou si on l'aime mieux, et pour ne pas tomber en de vaines disputes, la logique, telle que nous l’envisageons, a pour but particulier de faire connaître, non l'origine de tel ou tel langage, non la manière dont on a parlé en divers temps, ou dont on parle en divers lieux, mais la manière, l’unique manière dont on doit parler pour raisonner; non les premiers principes de nos idées, mais l’ordre dans lequel nos idées doivent se succéder pour satisfaire la raison.

Laïssant donc à part, dans cette prodigieuse quan-

tité d’idiomes , tous les points de vue dont nous n'ayohs ici aucun besoin, nous nous arrêterons sur le point & vue qui nous importe, le point de vue logique. . ‘:

On a dit que dans une langue il n'y a pas de mots parfaitement synonymes. 11 semble du moins qu'il ne devrait pas y en avoir; car à quoi bon plusieurs mots paur désigner une seule chose ? Où serait la raison qui aurait conduit à les imaginer, et surtout à les adopter? Un peuple pourrait sans doute emprunter d’une langue étrangère un mot dont ilaurait le correspondant, comme un bomme qui possède plusieurs langues peut énoncer une même idée en termes différens; mais il s’agit en ce moment d'une seule langue et non de plusieurs langues.

Les mots ayant été inventés pour exprimer nos idées et les objets de nos idées, dès qu’une idée a son nom, tout est fini; un second nom donné à la même idée, en exprime quelque nuance, quelque propriété parti culière, et dès lors l’idée change. Ce n’est plus la même idée qui prend deux noms différens, ce sont deux idées, qui ont chacune leur nom.

Une idée considérée en elle-même, sans aueun accessoire ajouté ou retranché, ne doit avoir qu'un nom, etil nous paraît probable qu'elle n’en a jamais plus d’un.

On ne serait pas fondé à objecter qu’en français, par exemple, certaines choses portent aujourd’hui un autre nom qu'autrefois, et qu’une même idée reçut pendant quelque tems deux noms différens, avant que l'usage eût aboli l’ancienne dénomination. Remarquez, en effet, qu'alors vous aviez deux langues, l’ancienne et la nou-

vele, et qu'on ne nie pas qu'en parlant deux langues, vous n’ayez deux noms pour une même chose.

- Nous croyons donc avec les plus habiles grammairiens qu'entre deux mots il n’y a pas de synonymie parfaite, et que dans beaucoup de circonstances l'écrivain qui a du goût ne trouve qu'un seul et unique terme propre à rendre sa pensée; mais ils conviendront avec nous que rien n’est plus commun que les exemples de synonymie rapprochée. De ce que deux mots ne signifient pas précisément la même chose, il ne s'ensuit pas qu'ils signifient des choses tout à fait dissemblables. S'ils ne sont pas synonymes sous tous leurs points de vue, ils peuvent l'être sous quelques-uns, et s’il n’y a jamais entre eux synonymie complète et totale, il peut y avoir synonymie partielle : #aîson et chaumière diffèrent beaucoup sans doute, mais ces deux mots nous rappellent l'un:et l’autre l'habitation des hommes ; cheval et coursier présentent le même animal sous deux points de vue divers, mais enfin c'est toujours le même animal.

: Les mots comparés aux mots sous le rapport de leur signification, sont susceptibles de varier depuis les significations les plus différentes jusqu’à des signifieations qui sont presque les mêmes, sans jamais être rigoureusement les mêmes. :

Maintenant, comparez les mots, les mots isolés, non pas à d’autres mots isolés, mais à des expressions. composées de plusieurs mots. Vous trouverez d’abord, comme dans la comparaison d'un mot à un mot, que les idées représentées par un seul mot et par.un assem-

blage de mots peuvent être ou tout à fait différentes, ou se ressembler plus ou moins sous quelques rapports ; et vous trouverez aussi qu'elles peuvent être absolument les mêmes. Dieu et l'Étre souverainement parfait sont une seule et mème idée, exprimée d’un côté par un seul mot, et de l’autre par la réunion de trois mots : {riangle et surface terminée par trois lignes formant trois angles, sont deux manières, l’une abrégée, l’autre’ développée, de rendre une seule idée ; voilà une synonymie rigoureuse, une synonymie Complète et totale.

Or, ce que la grammaire appelle synonymie, la logique l'appelle identité; et comme une proposition ne peut être que le développement total ou partiel d'une idée, nous devons, après avoir distingué deux espèces de synonymie, distinguer de même deux espèces d'identité, l'identité fofale et l'identité partielle. C’est sur cette double identité que se fonde toute la logique.

L'identité étant la base du raisonnement, il faut s’en faire une idée juste, autrement nous serions exposés à ne voir que contradictions dans nos théories, ou répétitions éternelles dans la suite des propositions qui forment le corps d’une science : contradictions, parce que T'identité étantun rapport, suppose nécessairement deux choses, et que cependant elle doit représenter une chose unique, puisqu'elle est l'identité; redites continuelles, parce qu’en allant du même au même, il semble qu’on ne peut que répéter toujours ce qui a été dit une fois, et que par conséquent l'esprit n'avance

pas. Aller du même au méme ne semble-t-il pas en effet la même chose que ne pas aller?

Mais la contradiction n'est qu'apparente; car les deux choses qui sont dans une proposition vraie ne sont pas la chose unique qui est dans cette même proposition ; les deux choses, ce sont les deux termes qui sont divers; la chose unique, c’est l'idée qui est la même dans les deux termes. Dieu et l'Étre souverai-

nement parfait sont deux expressions, sans doute,

mais chacune de ces expressions désigne une seule et même idée.

Quant aux progrès de l'esprit, progrès impossibles, à ce qu’on croit, si l'esprit ne va que d’identité en identité, du même au même, nous n’aurons pas de peine à démontrer que c’est faute d’avoir pénétré le sens de ces expressions quon voit des impossibilités où il n’y en a pas.

Si l'identité est totale, on va d’une expression à une expression différente, il est vrai, mais, comme nous venons de le dire, sous chacune de ces expressions on trouve la même idée. On va donc et l’on va du méme au même, proposition parfaitement juste, l’une des plus belles de la science du raisonnement, et d'autant plus heureuse qu’elle en renferme l'essence tout entière,

Si l'identité n’est que partielle, on va encore du même au même, parce que d’un point de vue du connu, considéré dans le connu, on va à ce même point de vue, considéré hors du connu. On va, par exemple, de l’opération qui ajoute des sommes partielles égales, considérée comme un cas particulier de laddition,

comme un point de vue de l'addition, considérée dans l'addition, dans l'idée complète de l'addition, on va, dis-je, à cette même opération, considérée hors de l'addition.

Il ne faut pas croire que parce que nous avons le pouvoir de considérer un point de vue d’une idée, tantôt dans cette idée, et tantôt hors de cette idée, nous ayons la puissance de le faire changer de nature, et de le rendre autre chose que ce qu'il est.

Un point de vue d’une idée, considéré hors de cette idée, reste donc toujours le même; mais quoique le même, il devient l’objet d’une attention particulière; il se montre sous des faces auparavant inaperçues, et il reçoit en conséquence des dénominations nouvelles qui facilitent de nouvelles combinaisons.

Quand nous avons séparé de l'addition l'opération qui ajoute des sommes partielles égales, pour la considérer seule et en elle-même, cette opération, qui, avant d'êtreséparée , n’avait pas de nom parliculier, en reçoit un, et nous l’appelons multiplication, nous faisons les dénominations mu/liplicande, multiplica- “leur, produit; en un mot, nous apprenons la multiplication. Or, en apprenant la mulliplication , nous n’apprenons qu'une addition dont la somme a pris le uom de produit; une des sommes partielles, le nom de multiplicande; et le nombre de fois que doit être répétée celle somme partielle, le nom de multiplicateur.

Lors donc, que sachant laddition j'ignorela multiplication , cette multiplicalion que j'ignore est, sous un certain point de vue, la même chose que l'addition que

"DANS LR KAÏSONNEMENT! ‘339 je sais, et en allant de la première de ces deux opérations à la seconde, je vais nécessairement du même àu même. |

Ainsi, l'identité totale et l'identité partielle, loin d'arrêter l'essor de l'esprit, le portent au contraire en avant, et nous avons tout à la fois mouvement et lumière, progrès et certitude.

Pour acquérir des connaissances en même temps sûres et nouvelles, il est donc indispensable, quand on raisonne, de conserver l’unité d'idée, et de varier sans cesse les expressions.

L'identité des expressions, comprenant l'identité des idées, nous donne la certitude, mais une certitude inutile et tout à fait frivole : quoi de plus frivole , en effet, que les propositions suivantes : l’homme est l’homme: le blanc est le blanc. |

Dans nos raisonnemens , il s’agit donc de varier continuellement le discours, sans jamais nuire à l’unité d'idée; et c’est ce qui rend difficile l’art de raisonner. Si pour varier le langage, ou pour étonner le lecteur, vous faites des sauts trop brusques ; si vous ne laissez paraître aucune trace d'analogie, vous risquez d'altérer l'idée, ou même de changer d'idée, et dès lors votre raisonnement devient douteux onu faux, et toujours pé- .nible; si, au contraire, un désir minutieux de clarté vous fait adapter dés expressions trop rapprochées, des analogies trop évidentes, à force d’être vrai vous ne m'apprenez rien ; vous m'’arrêtez quand je veux courir : j'aimerais mieux encore marcher au hasard.

« Entre ces deux excès la route est difficile. »

Le meilleur moyen de la reconnaître, c’est d'observer la marche des grands écrivains. Voici un passage de Buffon, que je vous propose pour modèle.

« Bien ecrire, c’est tout à la fois bien penser, bien « sentir et bien rendre; c'est avoir de l'esprit, de l'âme « et du goût. » Il n’y a personne qui n’éprouve du plaisir à la lecture de ce passage ; or, ce plaisir, où prendil sa source? On ne se le dit pas; mais on lesent, on sent que c’est dans la réunion de l'unité et de la variété, de l’identité d'idées et de la diversité d'expressions : bien penser et avoir de l'esprit sont identiques dans l'idée; bien sentir et avoir de l’âme ne sont qu'une seule et mème chose ; bien rendre ce que l'on pense et ce que l’on sent et avoir du goût c’est encore la même chose,

Ne dites pas que avoir du goût et bien rendre ce que l’on pense rt re que l'on sent ne sont pas identiques : il pourrait ne pas y avoir d'identité dans un emploi différent des mêmes expressions ; mais il y en a dans l’emploi qu’en fait Buffon; il y en a depuis son discours. Voyez l'influence qu'un grand écrivain exerce sur sa langue.

Voici un autre exemple du même auteur, qui ne me paraît pas également heureux. Il se trouve, comme Île précédent, dans son discours de réception à l'Académie française, et dans la même page : Jamais, dit Buffon, l’imitation n’a rien créé. Je crois bien qu'il serait possible de justifier ce passage; mais on peut le critiquer aussi. Jamais limitation n'a rien crée ! L'identité ne se montre-t-elle pas ici trop à découvert, n'est-

DANS LE RAISONNEMÈNT. 341

elle pas trop sensible? La proposition, à force de clarté et de vérité, semble devenir frivole et ne rien ap- : prendre; imiter et ne pas créer sont lrop une seule et même chose ; l'esprit en passant d’un terme à l’autre ne voit que ce qu'il avait vu; il n'avance pas : il n’y a donc pas ici de mouvement, où du moins il r’yena pas assez, et Buffon veut, avec juste raison, que le Style ait du mouvement, puisqu'il n’est, suivant lui, que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées.

Si tout le secret de l’art de raisonner est dans ces deux mots, identité d'idées, diversité d’expressions, il doit se laisser voir dans les auteurs classiques de tous les temps et de toutes les nations; et il ne sera pas moins remarquable dans les pages bien écrites des poètes et des orateurs, que dans celles même des philosophes. Écoutons Molière parlant de l'hypocrisie et de la dévotion.

« Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction

« Entre l'hypocrisie et la dévotion!

« Vous les voulez traiter d’un semblable langage,

« Et rendre même honneur au masque qu’au visage ! « Égaler l’artifice à la sincérité!

« Confondre l’apparence avec la vérité!

« Estimer le fantôme autant que la personne,

« Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne l»

Qui pourrait, en entendant ces vers, n'être pas frappé, à la fois, et de l'identité des idées et de la variété des formes sous lesquelles Molière a l'art de les présenter ?

N'est-il pas sensible, en effet, que, d’un côté, les expressions masque, artifice, apparence, fantôme, fausse monnaie, désignent toutes ce vice odieux qu'il a d'abord appelé par son nom, l'hypocrisie; que de l’autre, dévotion, visage, par opposition à masque; sincérité, vérilé, personne, par opposition à fan-— tôme; et enfin bonne monnaie, n’expriment encore qu’une seule et même idée, celle de la vraie piété ?

J'ajouterai un dernier exemple.

« Je veux chercher si dans l'ordre civil il peut y avoir quelque règle d'administration légitime et sûre, en prenant les hommes tels qu'ils sont, et Les lois telles qu’elles peuvent être. Je tâcherai d'allier toujours dans cette recherche ce que le droit permet et ce que l’intérêt prescrit, afin que la justice et l’ulilité ne soient pas divisées. »

Ici, comme tout à l'heure, nous avons en regard deux idées qui contrastent. Dans Moliere, c’était l'hypocrisie et la dévotion. Dans Rousseau, c’est l’état de nature et l'état civil, Rousseau présente l’idée de chacun de ces états sous quatre formes diverses : légitimité, l’homme tel qu'il est, intérét, utilité, voilà l'état de nature; séreté, lois, droit, justice, voila l’état social.

Voulez-vous savoir maintenant si cette exposition du Contrat social est bien raisonnée? Nous connais— sons la règle, il ne s’agit que de l’appliquer : légitimité, droit de nature, intérêt, utilité, sont-ils identiques? Lois, droit civil, justice, sûreté, sont-ils identiques ? |

Celui qui le niera devra nier la justesse du raisonne-

| 4. Logique.

‘DANS LE RBAISONNEMENT.:: 943

ment : les autres devront convenir que Rousseau a’ bien raisonné.

Puisque la justesse de tout raisonnement consiste dans l'identité, nous n'avons plus besoin de ehercher un crilerium pour distinguer le vrai du faux dans nos déductions, et les argumens de Sextus-Empiricus et de tous les sceptiques ne sont que des sophismes. Ils demandent une règle de certitude ; en cela ils ont raison : ils prétendent qu’on ne peut .en assigner aucune; en cela ils se trompent : l'identité est cette règle, ce criterium ; mais si l'erreur des sceptiques anciens est ignorance forcée, celle des sceptiques modernes serait désormais ignorance volontaire ou mauvaise foi.

Il est étonnant que MM. de Port-Royal aient pensé qu'il était inutile ou impossible de trouver une marque certaine qui distinguât l'erreur de la vérité.

« Comme il ne faut point, disent-ils, d'autre marque pour distinguer la lumière des ténèbres, que la lumière même qui se fait assez sentir ; ainsi, il n’en faut point d'autre pour reconnaître la vérité que la clarté qui l'environne !.» .

Si la comparaison de l’évidence avec la lumière était exacte, on auraït tort, sans doute, de demander un signe pour reconnaître la vérité; mais on ne demande pas seulement un signe pour les vérités qui sont du ressort des sens et de l'expérience; on le demande aussi, on le demande surtout, pour les vérités de déduction , pour le raisonnement.

Descartes ne cesse de nous dire, et il se dit à lui-

même en vingt endroits, qu'il faut refuser son assentiment à toute proposition qui ne porte pas avec elle le caractère de l'évidence. Malebranche appuie de toutes ses forces sur le même précepte ; mais comme ils ont oublié de mettre une enseigne à cette évidence, il est arrivé qu'ils ont plus contribué à la faire désirer qu’à la faire connaître.

Mais quoi! n'est-ce donc que de nos jours qu’on a parlé d’identité? Les livres de logique et de mathématiques n’en font-ils pas une mention assez fréquente ?

Oui, sans doute, l'identité est connue, et de tout tems : il serait difficile en effet d'assigner l’époque à laquelle l’axiôme ce Qui esr EST fut donné comme le premier principe de nos connaissances.

Cependant , si l'on avait senti que l'identité est la marque de l'évidence, on l'avait senti confusément, on n'avait pas distingué l'identité d'expression de l'identité d'idée, et on n’avait pas songé à regarder cette identité d'idée, à laquelle on devait la certitude, comme la marque de la certitude.

Les découvertes appartiennent à ceux qui les démontrent, qui les appliquent et qui en font voir l’utilité. Sous tous ces rapports, la principale gloire est due ici à Condillac. Pour s’en convaincre on n’a qu’à lire son Art de raisonner, la seconde partie de sa Logique, et surtout sa Langue des Calculs. Toutefois, ce serait une erreur que de lui attribuer , sans partage, la vraie théorie du raisonnement, théorie qu'il a si bien développée. D’autres avaient aperçu, ou du moins entrevu,

l'identité du connu et de l'inconnu ; on avait énoncé formellement que les conséquences, pour être justes, doivent être identiques avec leurs principes. Je me contenterai de citer Fontenelle. Voici la manière dont il s'exprime. °

« On dit qu’on a vu dans le germe des oignons de quelques fleurs, des petites fleurs déjà toutes faites ; en sorte que la nature n'avait plus qu’à leur donner de l'accroissement et de l'étendue, et dans ces petites fleurs , il fallait qu’il y eût encore des oignons, et dans ces oignons des fleurs encore plus petites. Ainsi toutes ces fleurs ne feraient que se développer à l'infini, les unes de dedans les autres, et ce qu’on appelle géneration ne serait plus des formations nouvelles, mais des développemens. Ce système est fort vraisemblable ; mais, de plus, il est joli et fait plaisir à croire.

« S'il n’est pas vrai pour la nature, il l’est pour l’esprit. 1] ne se forme point dans notre esprit de nouvelles connaissances ; mais celles qui y sont se développent, et les développer, c'est raisonner. Vous savez que le tout est plus grand que sa partie, et que, qui ajoute choses égales à choses égales, les touts sont égaux : vous savez toutes les mathématiques. Vous ne l'eussiez pas cru ; mais vous n’eussiez pas cru non plus que la première tulipe du monde renfermât toutes les autres déjà formées. Les tulipes qui naissent à présent étaient bien enveloppées dans celles qui fleurirent il y a six mille ans. Aussi les équations de l’algèbre sontelles bien enveloppées dans les propositions que je viens de vous dire ; mais il ne tient qu’à les en tirer. Elles y

sont: : vous voyez les plus simples et les plus aïisées, en sortir.les premières, et puis les autres. Je ne vous apprends jamais rien ; mais je vous fais voir jusqu'où va ce que vous saviez : la conséquence était dans les principes ; vous ne l'y aperceviez pas, et cètte conséquencex va devenir principe à l’égard d'une autre conséquente. C’est ainsi que cela se développe toujours. L'esprit a sa divisibilité à l'infini comme la matière. »

Fontenelle, en avançant qu'il ne se forme pas de connaissances nouvelles dans notre esprit, que le raisonnement ne nous apprend jamais rien de nouveau, ne dit-il pas, en quelque manière, que nous sommes forcés d'aller d'identité en identité? Ne dit-il pas que l'inconnu est la même chose que le connu, que ce que nous ignorons est la même chose que ce que nous savons ?

Ces propositions étonnent toujours : elles conservent un air de paradoxe, alors même qu'elles sont devenues le plus familières. Puisque dans une suite de propositions qui se prouvent successivement, on va du même au même, on prouve donc le même par le même, et par conséquent on ne prouve rien.

Pour répondre à cette objection, sachons bien ce - que c'est que prouver.

S'il n’y avait jamais solution de continuité dans nos raisonnemens ; si, dans la série des idées dont l’ensemble forme une science, nous n’en franchissions jamais aucune ; si la plus grande analogie nous dirigeait dans le passage d’une proposition à une proposition ; si les transformations d’une idée fondamentale ne nous

empêchaient jamais de reconnaître cette idée; si les traductions successives étaient toujours de vraies tra— ductions ; si nous ne prenions jamais pour des idées nouvelles, des idées qui ne sont que des points de vue d'idées que nous &vions ; si, en un mot, d’une proposition à celle qui la suit, l'identité se. montrait toujours d’une manière sensible, il est évident qu’on parcourrait avec la plus grande facilité toutes les parties d’une science, que l’esprit ne serait jamais arrêté, et que nous n'aurions jamais besoin de chercher des preuves.

Qu'’est-ce donc que prouver ? C’est rétablir la continuilé dans la succession de nos pensées ; c'est exprimer ce qui était sous-entendu ; c’est remettre devant la mémoire une proposition oubliée, ou présenter à l'esprit une proposition omise : or, cette proposition oubliée ou omise n'est et ne peut être qu’une expression plus connue, plus familière, de la proposition qu'il s’agit de démontrer.

Vous ne voulez pas qu'e# prouve le même par le même? Pær quof voulez-vous donc qu'on le prouve ? Voulez-vous que ce soit par un autre? Mais expliquons le malentendu : on prouve le même que l’on ne connait pas, ou que l'on croit ne pas connaître, par le même que l’on connaît; on prouve: idem incognitum per idem cognitum.

Pour faire sentir ceci avec plus d’évidence encore, prouvons, en mettant l'identité bien à découvert, que l'analyse n'est qu’une suite de substitutions; que les substitutions ne peuvent être que des traductions, que

les traductions sont le passage du connu à l'inconnu,

et enfin que l'inconnu est la même chose que le connu.

Analyser, c'est distribuer en plusieurs idées partielles une idée composée qui était perçue confusément ; c’est ordonner ces idées partielles de manière à les embrasser toutes ensemble, et cependant sans confusion, par un seul acte de l'esprit : or, cette distribution d’une idée composée en plusieurs idées partielles, et celle ré— union de plusieurs idées partielles en une seule idée composée, sont l'ouvrage de la parole, du discours; et comme le discours est essentiellement une succession de sujets et d’attributs, ou d'attributs et de sujets, et qu’on a toujours composition dans les sujets et décomposition dans les attributs, il s'ensuit qu'analyser c’est successivement décomposer, recomposer, décomposer, recomposer, elc., jusqu’à ce que l'analyse soit terminée.

Puisque l’analyse consiste dans une série de décom-— positions et de recompositions, elle consiste à substi— tuer un plus grand nombre de mots à un moindre, ou un moindre à un plus grand, à substituer plusieurs mots à un seul, ou un seul à plusieurs : donc analyser, c'est substiluer.

Passer, ainsi, d’un seul mot à plusieurs, ou de plusieurs à un seul, substituer les expressions aux expres— sions sans changer l’idée, c’est traduire : donc substituer c'est traduire.

Mais on ne traduit, on ne va d'expressions en expressions, que pour arriver, en partant de ce qui est com— pris, à comprendre ou à faire comprendre ce qui n’est pas compris encore : donc /raduire, c’est aller ou conduire du connu à l'inconnu.

Des expressions qui sont la traduction fidèle les unes des autres, doivent toutes, nécessairement, représenter la même chose : donc, ce que nous cachent les unes, est la même chose que ce que nous montrent les autres : donc, l'inconnu est la méme chose que le connu.

Ceux qui refusent d'admettre que dans nos raisonnemens, dans nos sciences, l’inconnu est identique avec le connu, n'ont pas examiné, avec assez de soin, ce qu'on doit entendre, ce qu’ils entendent, par la liaison du principe à la conséquence. Qu'ils se rendent bien compte de l'axiôme on ne peut accepter le principe sans la conséquence, ou la conséquence sans le principe; et ils ne nieront pas qu'analyser c’est substituer, traduire, passer du connu à l'inconnu, découvrir l'inconnu dans le connu, et voir que l'inconnu n’est que le connu. |

De même qu'on ne peut trouver la conséquence qu'on ignore que dans le principe qu'on sait, ou le principe qu’on ignore que dans la conséquence qu'on sait; de même, en d’autres termes, on ne peut trouver l’inconnu que l'on cherche, ailleurs que dans un connu que l'on a , ou dans la réunion de plusieurs connus ,-ou dans quelque point de vue d’un connu; et, par une suite inévitable, l'inconnu n’est et ne saurait être qu’un ou plusieurs connus antérieurs, ou une partie d’un connu antérieur, un point de vue d’un connu antérieur.

Il est si important de se pénétrer de cette doctrine que quiconque s'y refuse ne sera jamais assuré d'avoir parfaitement saisi l'inconnu; car une vérité ne peut être bien saisie que par celui qui l’a vue dans son prin-

cipe, dans son vrai principe; c’est-à-dire, qui en a vu l'identité totale ou partielle avec son principe : et celui qui n'a pas ainsi vu la vérité l'ignore à proprement parler. Il répétera du bout des lèvres une preuve donnée par d’autres ; il ne la sentira pas. Ce n'est donc pas une vérité pour lui; ce n’est pas la conséquence, la traduction, d’un sentiment qu'il ait éprouvé, ou d’une idée dont il se soit assuré !.

Ici, Messieurs, je pourrais parler de l’analogie qui rend si naturel le passage du connu à l'inconnu, et après avoir montré ce que le raisonnement lui doit de facilité, de promptitude, de sûreté, je pourrais indi-

quer les inconvéniens qui en sont inséparables, et ceux

qui naissent du mauvais emploi que nous en faisons. Je pourrais constater l'influence des langues bien ou mal faites ; nous verrions que les unes sont des entraves qui gênent l'exercice des facultés de l'esprit, et que les autres sont des moyens si puissans, qu'on ne saurait assigner de bornes à leur utilité : nous verrions que la métaphysique et la morale, quoique privées de l’avantage immense que la science du calcul retire des chiffres et des lettres, pourraient, cependant, par le seul perfectionnement de la langue vulgaire, à laquelle elles sont réduites, parvenir à rendre leurs raisonnemens et leurs démonstrations aussi clairs, ou du moins aussi rigou— reux, que les raisonnemens et les démonstrations qu’on fait en arithmétique et en algèbre; maïs ces questions et quelques autres qui tiennent à la théorie complète de

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