‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 75 sur 93 · Part. 1, log. rv et su. Part. II, leg. 11, 119 et vi · texte numérisé non relu

Part. 1, log. rv et su. Part. II, leg. 11, 119 et vi

l’art de raisonner demanderaient ici trop de développemens *.

I est une question, néanmoins, que je ne passe— rai pas sous silence , et par l'examen de laquelle je terminerai ces réflexions. C'est la question des idées moyennes.

Lorsqu'on veut connaître quelqu'un des rapports qui existent entre deux objets, très-souvent on n’a besoin que de mettre ces deux objets en présence l’un de lPautre, ou seulement de considérer à la fois les deux idées qui les représentent; et le rapport que l’on cherche se montre aussitôt : plus souvent encore, ce rapport se dérobe à notre curiosité, il semble se cacher, et, pour le trouver, nous sommes obligés d'employer un certain artifice.

Le tout est-il plus grand que sa partie ? les rayons d’un cercle sont-ils égaux ? Noïlà des rapports qui se montrent à quiconque n'ignore pas le sens des termes tout , partie, cercle, rayon. |

Les trois angles d'un triangle valent-ils autant que deux angles droits? La terre est-elle ronde?

lei la réponse est moins facile : le rapport entre la valeur des trois angles d’un triangle, et la valeur de deux angles droits, ne s'offre pas avec la même promptitude que le rapport entre les rayons d’un même cercle. Le rapport entre la figure de la terre et la figure d'un globe, ne nous frappe pas immédiatement, comme le

* Voir ci-après le Discours sur le Raisonnement, à l'occasion de la Langue des Calculs de Condillac.

rapport qui nous vient de la comparaison d’un tout avec sa partie.

Que fait-on, lorsque le rapport entre deux idées ne se montre pas d'abord? On a recours à une troisième idée dont le rapport avec chacune des deux premières est déjà connu ; il n’en faut pas davantage : le rapport cherché est découvert.

Vous savez, je suppose, que le rapport entre la valeur des trois angles d’un triangle et la valeur de la demi-circonférence d’un cercle est un rapport d'identité, d'égalité; vous savez aussi que le rapport entre la valeur de deux angles droits et la valeur de cette même demi-circonférence est un rapport d'égalité : vous voyez à l'instant qu’il y a égalité entre la valeur des trois angles d’un triangle et la valeur de deux angles droits.

Vous avez appris, en regardant une éclipse de lune, que la terre projette sur cet astre une ombre de forme circulaire; vous êtes certain en même temps qu’il n’y a que les corps ronds qui puissent produire une ombre pareille: vous êtes certain que la terre est ronde.

Entre l’idée de la valeur des trois angles d’un triangle, et celle des deux angles droits, nous avons donc interposé l'idée de la demi-circonférence d’un cercle, comme entre l’idée de la figure de la terre et celle de la figure d’un globe nous avons interposé l’idée d’une ombre circulaire.

Ces idées interposées étant placées comme au milieu de deux autres, on leur donne le nom d’idées moyennes.

Apercevoir tout de suite et immédiatement le rap-

DANS LE RAISONNEMENT. 353 port de deux idées, c'est juger ; n’apercevoir ce rapport que par le secours d’une ou de plusieurs idées moyennes, c'est raisonner.

- Nous savons ce que c’est que le raisonnement ; que nous manque-t-il pour bien raisonner? il ne nous manque qu’une chose ; mais elle est essentielle. Il fant qu'on nous dise où sont les idées moyennes. Tant que nous ne les aurons pas à notre disposition, nous ne pourrons pas raisonner.

Je demande à Aristote où sont les idées moyennes dont j'ai besoin. Aristote se tait.

Je le demande à Bacon. Bacon me répond que chacun les trouve où il peut. « Terminorum mediorum inrventio, libero ingeniorum acumini et investigationi permillitur *. »

Je le demande à Malebranche: voici sa réponse : « Lorsqu'on ne peut pas reconnaître les rapports que les choses ont entre elles, en les comparant immédiatement, il faut découvrir, par quelque effort d'esprit, une ou plusieurs idées moyennes qui puissent servir comme de commune mesure pour reconnaître par leur moyen les rapports qui sont entre elles ?, »

Je le demande aux autres puilosophes : la plupart n’ont pas même songé qu’on pôt faire une pareille question.

Ainsi donc toute la philosophie reste comme en échec devant cette terrible difficulté ! et cependant jamais difficulté ne fut plus facile à résoudre.

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