PARTIE LOGIQUE
Qu’est-ce donc que le génie, si toutes nos découvertes sont dues à la nature et à l’analogie ? et que devient l'imagination, cette faculté créatrice à laquelle les hommes croient devoir toutes leurs inventions? Entendez la réponse.
« Le génie est un esprit simple qui trouve ce que personne n’a su trouver avant lui. La nature, qui nous met tous dans le chemin des découvertes, semble veiller sur lui, pour qu'il ne s’en écarte jamais ; il commence par le commencement, et il va devant lui: voilà tout son art'. »
L'imagination, quand elle n’obéit pas à une analyse dirigée elle-même par l'analogie, n’est qu'une source de vaines opinions, de préjugés, d'erreurs et de rêves extravagans. Telles sont les inventions des philosophes qui n’ont que de l’imagination.
Le mot inventer n’est pas à l’usage des hommes ; et si nous savions nous rendre compte de ce que nous voulons dire, il n’aurait pas d’autre signification que le mot frourver.
Nous allons exposer la doctrine de Condillac ; et nous
prévoyons que plus d’un lecteur la trouvera bien extra- . ordinaire, ou même bien étrange. Autant il a dû nous étonner, en effet, par la timidité de sa marche lorsqu'il avançait de découverte en découverte, autant il mettait de réserve et de circonspection pour assurer ses pre miers pas; autant il nous confondra par la hardiesse de ses maximes, par la généralité de ses préceptes, et par des assertions inoules.
Puisqu’il n’est pas au pouvoir de l’homme d'inventer, tous ses efforts n'aboutissent qu’à trouver quelques vérités...
On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait ; car l’inconnu est dans le connu ; et il n’y est que parce qu'il est la même chose que le connu.
Aller du connu à l’inconnu,. c'est donc aller du même au même, d'identité en identité.
Une science entière n’est qu’une longue trace de propositions identiques, appuyées successivement les unes sur les autres, et toutes ensemble sur une proposition fondamentale qui est l'expression d’une idée sensible,
Les diverses transformations ‘de l’idée fondamentale constituent les diverses parties de la science; et Ja transfusion de la même. idée dans toute cette diversité de formes en établit la certitude. |
Le génie le plus puissant est obligé de parcourir une
* L'auteur expose ici la doctrine de Condillac. On verra dans la seconde partie des Leçons de Philosophie, et notamment dans les leçons 1, vi et xi11, que les élémens des sciences ne sont pas tous dans les idées sensibles, telles que les entend Condillac.
à une , et sans jamais franchir d'intervalle, tonte la série de propositians identiques.
Et cependant, quand oa sait la première proposition, on sait la seconde; quand on sait la seconde, on sait la troisième, etc.; en sorteiqu'il semble qu'on parvienne à savoir une. science entière, sans avoir. rien appris.
Ce progrès d'une proposition identique à une proposition identique, ou le raisonnement , c’est la même chose. L
Le raisonnement n’est qu’un calcul ; donc les méthodes du calcul s’appliquent À toute espèce de raisonnement, et il n’y a qu’une méthode pour toutes les sciences.
Or, les opérations du calcul sont mécaniques ; donc le raisonnement est mécanique dans toutes les sciences.
Dire que le raisonnement est mécanique, c’est dire qu’il porte sur les mots, sur les signes ; donc une suite de raisonnemens, ou’une science, n’est qu'une langue,
Mais une science.se compose d'idées. générales ; donc les idées générales pe sont que des signes, des mots, des noms, des dénominations. .
Telle est, en substance, la doctrine de la langue des calculs. On avait déjà vu quelques-unes de ges assertions dans les autres ouvrages du même auteur ; mais jamais elles ne s'étaient présentées dans cet ensemble. Jamais, surtout , elles n’avaient été énoncées avec cette conviction qui ne suppose aucun doute, el presque avec ce ton d'autorité qui-semble ne vouloir pas en permettre. Condillae aurait-il donc voulu frapper fort plutôt que
juste, afin de réveiller l'attention de son lecteur ? ou bien, renvoyait-il aux parties que nous n'avons pas de son ouvrage, les développemens nécessaires pour nous faire goûter une doctrine si nouvelle?
On ne peut se le dissimuler : la teinte paradoxale qui se montre dès le titre, et dans le projet si singulier de traiter une science qu'il ignorait, semble se répandre sur toutes les pages de son livre. 1l n’en est pas une qui n’excite la surprise, j'ai presque dit le scandale du lecteur.
Mais il faut le dire : on sent l’étonnement d’une première lecture s'affaiblir à une seconde ; on le sent s’affaiblir à une troisième: peu à peu on commence à douter où l’on était révolté, et enfin on se dit qu'il faut encore lire et relire, avant de condamner.
Si en effet ces idées n'étaient que nouvelles, et si, quoique nouvelles, elles étaient plus près de la vérité que tout ce qu’on nous a appris sur l'artifice du raisonnement, alors, au lieu de les rejeter, il faudrait s'em— presser de les méditer pour se les rendre familières ; car ce ne sont point des idées sans conséquence, et propres uniquement à alimenter une vaine curiosité. La direction qu’elles impriment à l'esprit le place nécessairement dans la route de la vraie science, ou l’en écarte pour toujours. Aussi Condillac se garde bien de les présenter isolées ; il les applique à l'instant qu’il les énonce ; il joint toujours l'exemple au précepte ; et l'on peut juger par le peu que nous en avons fait connaître, mais surtout par une étude réfléchie de son ouvrage, si c'est avec succès.
un —- — :
SUR LE RAISONNEMRNT. 381
A moins d'être étranger à toute philosophie, il semble impossible de refuser un intérêt de curiosité à une production aussi originale. Sur quelles bases s’appuie-t-elle? quels moyens de persuasion met-elle en œuvre?
J'entre dans cet examen, n'ayant d’autre intérêt que celui de la vérité.
La Langue des Calculs est un ouvrage de pur raisonnement. Tout ce qu'on y dit se rapporte exclusivement an raisonnement ; et si l’on y cherchaït des méthodes pour l’art expérimental, pour l’analyse descriptive, ou pour tout ce qui n’est que simples sensations, on ne pourrait les trouver, parce qu’on chercherait dans cet ouvrage ce qui ne devait pas y entrer, et ce que l’auteur n’a pas voulu y mettre, puisqu'il n’a eu d'autre dessein que de nous présenter le modèle d’une langue de raisonnement.
Lorsque après l’orage nos yeux se tournent vers la nue qui descend en rosée, et que nous voyons le ciel entouré d’un arc lumineux, varié des couleurs de la nature, l’idée de l’arc-en-ciel, nous venant immédia— tement par les sens, ne suppose de la part de l'esprit que l'acte d'attention qui a dirigé nos regards vers la nue : il n'y a point là de raisonnement.
Les fruits qui servent à notre nourriture ont des formes variées, des goûts divers : ce n’est pas le raisonnement qui nous a appris à distinguer ces formes, à mettre de la différence entre les saveurs et les saveurs ; c'est l'expérience, ce sont nos sens, maïs nos sens dans deux états et dans deux momens successifs ; dans le moment où ils reçoivent passivement l'impression, et
dans le moment où ils réagissent sur cette impression : le premier état et le premier moment sont suivis d’une -sensation ; le second état et le second moment sont suivis de l'idée sensible qui naît de cette sensation ‘.
Les sens, ainsi considérés, sont donc un grand moyen , ils sont même le premier moyen d'instruction ; mais si l’on compare ce que leur doit l'intelligence à ce qu'elle doit au raisonnement, on croira sentir l'infini entre les deux termes de la comparaison.
Le sens, dans toute son activité, et alors même qu'il est dirigé par une attention éclairée, ne montre que l’objet qui nous frappe actuellement. Dans un triangle soumis à mon regard, l'œil verra trois lignes formant trois angles ; il ne verra pas autre chose. Le raisonnement va me montrer la valeur des angles, la mesure de la surface , et une suite de rapports que la vie la plus longue et la plus appliquée ne saurait épuiser.
Le raisonnement est au sens ce qu’un levier, d'une longueur indéfinie, est au bras, ce qu un puissant télescope est à l'œil nu.
Or, c'est du bras armé d’un levier, c’est de l’œil aidé d'un télescope, et non du bras ou de l'œil abandonnés à leurs seules forces naturelles, qu'il s’agit dans /a Langue des Calculs. Si l'on perd de vue cette observation, on n’y trouvera qu’erreurs ou énigmes impénétrables.
Les leviers et les télescopes de l'esprit, qui le dirait? ce sont les méthodes; et les méthodes, ce sont les langues. Sans signes, on ne pourrait pas saisir au delà