Leçons de Philosophie, Part. 1, leç. vi
et, quoiqu'il paraisse avoir eu le sentiment de cette vérité, il n’a fait que l’énoncer, ou du moins, il ne l’a prouvée que par des exemples; et, par conséquent, il ze l’a pas prouvée.
Ce que Hobbes avait dit sans le prouver, Condillac la dit et l’a prouvé. Cependant, faute d’avoir ramené les deux expressions, raisonnement et calcul , à une identité absolue et immédiate, ses preuves laissent toujours quelque chose à désirer. Il fallait, après avoir observé que toutes les opérations du calcul se réduisent à des subslitutions, dire, non pas seulement que le raisonnement consiste dans des compositions et des décom= positions, mais qu’il consiste dans des substitutians. Alors, l’identité du mot aurait forcé d'apercevoir l'identité d'idée.
Puisque le raisonnement ne diffère pas du calcul, observons la marche qu'on suit dans la science du calcul, et nous apprendrons a raisonner.
Dans le calcul, on va de l'addition à la multiplication ; de la multiplication à la formation des puissances, etc. Or, comment va-t-on de l'addition à la multiplication ? C'est en allant de l'addition à un cas particulier de l’addition : à celui où les sommes par— tielles sont égales entre elles. On voit donc la multiplication dans l'addition ; elle y est, puisqu'on l’y voit; et on ne l’y voit que parce qu’elle y est. Comment n’y serait-elle pas puisqu'elle n’est qu’une addition? L’inconnu est donc ici la même chose que le connu.
Le passage de la multiplication à la formation des
puissances est soumis à la même loi, En effet, lorsque les facteurs d’une multiplication sont égaux entre eux, on donne alors à cette multiplication lenom de seconde, de troisième puissance, etc., suivant le nombre de facteurs égaux. Voilà donc encore la formation des puissances qui est une même chose que la multiplication. Aller de la multiplication à la formation des puissances, c’est donc aller du même au même, et l'inconnu est encore la même chose que le connu.
C'est ainsi que, peu à peu, et une à une, on trouvera toutes les méthodes, une méthode inconnue n'étant jamais qu’un point de vue d’une méthode que l’on connaît.
Mais, dira-t-on, si l’inconnu est une même chose que le connu, comment va-t-on de l’un à l’autre? N'y a-t-il pas contradiction dans les termes, et n’est-ce pas ñne pas aller, qu’aller du même au méme ?
Je réponds qu’il n’y a nulle contradiction à dire qu'on voit l'inconnu dans le connu. Or, aller ne veut dire ici que voir. Cependant, nous conserverons cette expression qui peint d’une manière très-heureuse l’action de l’esprit, et nous dirons avec tout le monde qu'on va de connaissance en connaissance, parce que, en s’arrêtant sur un point de vue d’un objet, l'esprit ne se treuve plus dans la même position où il était l'instant d'auparavant. Dès qu'il se fixe sur un seul point de vue du connu, il cesse d’embrasser le connu dans son entier ; et lorsque nous disons que l'inconnu est la même chose que le connu, nous ne disons pas
qu’il soit la même chose que tout le connu. Il est la même chose qu’un point de vue du connu; il en est un point de vue,
On a blâmé cette expression, point de vue; on lui a reproché de laisser du vague et de l’incertitude ; mais il est impossible de trouver une expression plus juste, et qui dise mieux ce qu’on voulait dire, et ce qu’on devait dire. Car, lorsque vous vous représentez les additions dans lesquelles les sommes partielles sont égales entreelles, lorsque vous pensez aux multiplications dont les facteurs sont égaux, votre pensée n’embrasse pas toutes les espèces d’additions, ni toutes les espèces de multiplications. Votre vue se resserre sur une espèce particulière d’opérations. Ces opérations deviennent donc des points de vue, qui se présentent à vos regards ou à votre pensée.
Il en est de même en métaphysique, dans toutes les parties qui ont été bien traitées. Vous verrez toujours qu’on n'y va du connu à l'inconnu que parce qu'ils sont la même chose: et qu’une idée , une opération à découvrir, sont toujours des points de vue d’une idée qu’on a, d’une opération que l’on connaît. Vous verrez, par exemple, que le raisonnement est un point de vue de la comparaison, la comparaison un point de vue de l'attention, et l’affention enfin un point de vue de l’activité de l’ame, le premier des modes d’action relatifs à la connaissance.
1. Leçons de Philosophie, Part. 1, Discours sur l'identité dans le raisonnement.
Vous pourrez vous apercevoir également que la liberté est un point de vue de la préférence, la préference un point de vue du désir, et le désir un point de vue de l’activité de l'âme, le premier des modes d’action relatifs au bien-être !.
En sorte que, de même qu’une opération donnée de l'arithbmétique n'est jamais qu’un cas particulier de l'opération qui la précède immédiatement, ou quelquefois une réunion de cas précédens , une opération de l'entendement ou de la volonté n’est jamais qu’un cas . particulier de l’opération dont elle dérive, ou quelquefois une réunion de points de vue antérieurs. Toute addition n’est pas multiplication, c'est laddition lors— que les sommes partielles sont égales ; toute multiplication n’est pas formation d’un carré, c’est la multiplication dans le cas particulier de deux facteurs égaux : toute attention n’est pas comparaison, c’est l'attention lorsqu’elle s'occupe de deux objets à la fois ; toute comparaison n’est pas raisonnement, c’est la comparaison lorsqu'elle mesure deux rapports; tout désir n'est pas préférence, c'est le désir lorsqu'en présence de plusieurs objets il se décide sans examen ; toute préférence n’est pas liberté, c’est la préférence lorsqu'elle fixe son choix après délibération.
On va donc du connu à l'inconnu, en métaphysique et en morale, précisément de la même manière qu'on y va en mathématiques ; mais, en mathématiques, on va par de longues et de belles routes, qu’on parcourt