‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 84 sur 93 · Lecons de Philosophie, Part. 1, lec. 1v et vtr · texte numérisé non relu

Lecons de Philosophie, Part. 1, lec. 1v et vtr

tout entières sans rencontrer d’obstacles ; au lieu qu’en métaphysique, on marche à travers des sentiers coupés par des précipices, et qui ne présentent que, de loin à loin, quelques espaces où l’on peut voyager d’une manière sûre et agréable. Parlons sans figure, et disons-le franchement ; c’est que les mathématiques sont une science faite, et que la métaphysique est une science à faire *. |

Il n'existe pas de langue universellement adoptée par les métaphysiciens ; la langue de chaque auteur est différente de celle de tous les autres, et presque toujours très-imparfaHe. Comment voulez-vous qu’il y ait là une

science à laquelle tous les esprits donnent leur assentiment ?

Une science, pour être une véritablement, doit présenter un système. Toutes les idées qu’elle développe doivent avoir leur raison les unes dans les autres ; et toutes ensemble, dans une première qui leur serve de fondement, et dont elles ne soient que des transformations, ou des points de vue. L’arithmétique est une, parce que toutes ses opérations et toutes ses règles dérivent de la numération. Si les diverses parties d'une science ne sont pas systématisées, si elles ne remontent pas à un principe commun et unique, ou l'on n’a pas de science, ou l’on n’a qu’une science imparfaite, ou l'on a autant de sciences que de principes différens

. La postérité corrigera ces lignes ; et déjà quelques-uns de ces esprits qui la commencent pour le génie les ont corrigées. Elle remar-

quera que l’auteur, lorsqu'il les a tracées, n’avait pas encore écrit les Leçons de philosophie. |

Or, lorsqu'une science mérite ce nom, lorsque ses parties sont toutes bien ordonnées, rien n’est plus facile que de la prendre à son commencement, de suivre ses développemens successifs, et de savoir, à tout moment, les progrès qu'on a faits.

Alors, si la science existe déjà, celui qui l’étudie peut se dire, à la lettre: j'en sais le quart, la moitié, je la sais toute; ou du moins, je sais tout ce qu’en ont en-— seigné les hommes-de génie qui l’ont portée le plus loin. L’arithmétique étant une science bien faite, celui qui l'étudie peut dire : j'en sais jusqu'aux fractions, jusqu’aux logarithmes, etc, ’

Voici donc une marque bien évidente à laquelle on pourra juger si une science existe, ou n'existe pas; si elle. est un système bien ordonné, ou un assemblage d’idées ineohérentes. Demandez à celui qui s’en occupe, s’il est bien avancé.et jusqu'où il en sait. On voit que la réponse est aisée en arithmétique; mais nous doutons qu’en métaphysique, en morale et en politique, on ait quelque chose de précis à répondre. On pourra dire, à la vérité, qu’on est familiet avec Locke, avec Malebranche ; qu’on a fait une étude de Grotius, de Montesquieu ; mais on n'assignera jamais le rang du chainon auquel on s’est arrêté. D'ailleurs, chaque auteur s’élant fait une suite d’idées qui n’a presque rien de commun avec la suite des idées d’un autre, la réponse sera toujours insignifiante,

Les sciences morales et politiques sont donc bien loin “de leur perfection ; et, malgré la liaison qu’on y sent

quelquefois, elles attendent la main habile qui saura disposer leurs diverses parties de manière à former un ensemble, et à montrer toutes les idées dans une idée fondamentale. ‘

Si la chose est difficile, elle n’est pas impossible, Quelques essais heureux, quelques portions régularisées suivant les lois d’une bonne méthode, nous permettent de ne pas désespérer du succès, Peut-être, un jour, tous les bons esprits s’accordant sur une même langue dont ils sentiront la nécessité, on verra, par la réunion de leurs travaux, l’ordre enfin succéder au Chaôs, et la lumière aux ténèbres. Alors, le nom de sciences exactes ne conviendra plus, exclusivement, aux mathématiques.

Et qu’on ne dise pas , afin de nous enlever cet espoir, que les mathématiques reposent sur une idée extrêmement simple, l’idée de grandeur ou de quantité, tandis que les sciences morales s’embarrassent de mille élémens divers, de mille notions disparates; et que, c'est une illusion de croire à la possibilité de les ramener aù même ordre systématique, au même degré d’exactitude, que l’arithmétique ou l'algèbre.

Dans une science, quel qu’en soit l’objet, l'embarras, s'il yen a, vient toujours de celui qui la traite, et jamais de la diversité ou de la multiplicité des élémens.

Une science ne s'appuie que sur une seule idée, idée toujours à la portée des esprits les plus ordinaires, puisqu’elle sort immédiatement, ou presque immédiatement , de quelqu’un de nos sentimens.

Une science bien traitée est un passage continuel du connu à l'inconnu, et, par conséquent, d’une idée qu'on a, à un point de vue de la même idée. *

Une science est une suite de raisonnemens identiques ; et, dans un raisonnement, il n’y 4 pas plusieurs idées. Disons la chose d’une manière plus absolue :

Une science parfaite est une suite de raisonnemens identiques, dont chacun se compose de propositions identiques, qui, elles-mêmes, sont le rapprochement de deux termes identiques, c’est-à-dire de deux termes sous lesquels il n’y a qu’une seule et même idée.

Mais, à ce langage qu'on trouvera peut-être fort extraordinaire, quoiqu'il ne soit que simple, j'entends ” les objections se presser de toutes parts.

Vous confondez tout, me dit-on, en voulant tout ramener à une seule idée : d’ailleurs, l'inconnu n'étant, selon vous, qu’un point de vue du connu, vous tes forcé de n’admettre entre l’un et l’autre qu’une iden- " dité partielle; et vous tombez dans un langage contradictoire : ou, si vous avez l’adresse de vous sauver de la contradiction, vous ne vous sauverez pas de la frivolité. Quoi de plus frivole, en effet, qu'une’ suite de propositions identiques, c'est-à-dire de propositions qui toutes disent la même chose ?

L'identité, source de confusion ! Vous oubliez donc que, pour l'obtenir, cette identité, on est obligé de la séparer avec le plus grand soin de tout ce qui n'est pas elle, et d’observer jusqu'aux moindres nuances qui pourraient l’altérer. Aussi, voyez avec quelle finesse

Condillac a saisi le trait fugitif des mots, excès, différence, reste: voyez comme il a su démêler le caractère presque imperceptible des quantités, irrationnelles , fncommensurables, sourdes, radicales.

L'identité partielle, ajoutez-vous, est une contradiction dans les termes, car il n’y a pas du plus ou du moins dans l'identité ; mais j’ai bien peur qu'il n’y ait ici quelque mal-entendu , et qu’on ne prenne une moitié, un quart , une partie d’identile, pour une identité de partie. Le premier sens est visiblement absurde : le second parfaitement juste. |

Nous dirons donc, sans craindre qu’on puisse nous accuser d'employer un langage contradictoire, que, dans toute proposition vraie, il y a toujours identité totale, ou partielle, entre les deux membres ; fofale, dans les équations où, une méme quantité est exprimée en deux manières , ainsi que Descartes l’enseigne dans sa Géométrie ; totale encore, dans toute proposition qui définit ; mais partielle seulement, si le second membre de la proposition, qui alors prend le nom d’attribul, se borne à énoncer une qualité, un point de vue du premier membre, qui alors prend le nom de sujet.

Nous dirons, avec la certitude de dévoiler tout l’ar— tifice du raisonnement, qu’il consiste dans cette manière de procéder, c’est-à-dire, de penser ou de s'exprimer, par laquelle on va, de proposition identique en proposition identique *.

* Leçons de philosophie, Part. I, Discours sur la langue du raisonsi,

Vous reprocbez la frivolité aux propositions iden— tiques : c’est que vous ne voulez pas, ou ne savez pas faire une distinction essentielle. Six est six est une proposition frivole, elle n’apprend rien; six est & racine carrée de trente-six n’est point une proposition frivole : elle m’apprend une chose dont je puis avoir besoin. Ce n’est pas dans l'identité des idées, c’est dans l'identité des expressions que consiste la frivolité.

La chaleur dilate tous les corps, et le froid les resserre. Voilà une vérité d'observation ; et, comme nous ne connaissons pas de froid absolu, Lavoisier conclut de cette observation, qu’il n'y a pas de contact dans la nature. Ce raisonnement est-il frivole à votre avis ? Les deux propositions dont il se compose, sont pour— tant identiques.

Dire, que le froid de tout corps peut augmenter, c’est dire, que tout corps peut diminuer de volume ; c’est dire, que toutes les parties des corps peuvent se rapprocher les unes des autres ; c'est dire, que la distance qui sépare ces parties. peut devenir moindre ; c'est dire, qu’il y a une distance entre toutes ces parties ; c’est dire, qu'il n’y a pas de contact.

La conclusion, il n’y a pas de contact dans la nature, est donc identique avec ce principe, fout corps peut diminuer de volume, ou avec celui-ci, il n'existe pas de degré de froid absolu.

Quand pour découvrir le rapport de lidée « à l’idée

nement , leç. 1, x5,xu1, xust ; Discours sur l'identité dans le raisonnement Part. Il, leç. vin, x, x.

c, je les compare l’une et l’autre à l’idée b, en cette sorte : a est b, best c, donc a est c; il est clair qu'il n’y a pas la deux idées différentes, comme on pouvait être pduit à le croire parce qu'on avait deux expressions différentes a et c; il n'y a qu'une seule et même idée qui se présente, d'un côté sous l'expression c, et qui, de l’autre, est contenue dans l'expression a.

Or, s’il en est ainsi, nous sommes forcés de conclure ‘que, dans le syllogisme, ce ne sont pas deux idées différentes que l’on compare à une idée moyenne : ce sont deux termes différens que l’on compare à un terme moyen.

Qu’est-ce donc que démontrer ? C'est faire voir que les deux termes d’une proposition, quoique très-différens, ne renferment pas deux idées différentes : c'est faire voir qu’on n’a qu’une seule et même idée, sous deux formes diverses.

La difficulté de passer du connu à l'inconnu n'étant donc que celle de passer d’une vérité dont l'expression nous est familière à cette même vérité revêtue d’une forme inconnue; el, ce passage n'étant lui-même que la perception d'identité d’idées, là où nous pouvions supposer qu’il y avait diversité d'idées, parce qu'il y avait diversité d'expressions; il s'ensuit, que la difficulté de faire des progrès dans une science n’est que la difficulté de réduire nos idées. Celui-là possède le mieux une science qui sait la voir dans un moindre nombre d’idées ; celui-là la connaît parfaitement qui la

voit toute entière dans une idée. Pour les mathémati— ciens ordinaires, l'analyse algébrique des quantités finies et le ca/cul infinilésimal sont deux méthodes différentes. Pour l’auteur des fonctions analytiques, ce n’est qu’une seule et même méthode. Cette réduction de méthodes, d’idées, en une seule méthode, en une seule idée, est ce qui constitue proprement un système, une science, c’est-à-dire, ce qui fait l’unité de la science.

Or, si toutes les parties d’une science se réduisent à une seule idée fondamentale, il s'ensuit que dans une science il n’y a pas réellement progrès d’idées, puisque c'est la même idée qui se reproduit toujours. Ce qu’on appelle progrès d'idées, n’est donc que progrès d'expressions.

Il serait même contradictoire que, dans une suite de raisonnemens , il y eût progrès d'idées. Un progrès d'idées serait le passage d’une idée à une idée différente. Or, deux idées différentes n’ayant pas de racine commune dans un même principe, c’est-à-dire, n’étant pas, l’une et l’autre, la même idée que le principe, elles manqueraient de liaison : on ne pourrait donc pas les voir l’une dans l’autre; le passage de l’une à l’autre serait impossible , et ces deux idées n’appartiendraient pas à la même science.

Dans l'art de Christophe Colomb, on ne verra jamais celui de Raphaël, ni la sciencé du peintre dans celle de Pergolèze ; mais, de la chute d’une pomme on peut aller aux perturbations des planètes, comme d’un simple

volant que des enfans se renvoient dans une barque agitée, on peut s’élever à la cause de laberration des fixes.

Supposons une science composée de cent propositions : c’est supposer qu'une même idée peut se présenter sous cent formes différentes. Or, tant que nous aurons pas fait une étude particulière de cette science, nous pourrons croire qu'elle renferme autant d'idées diverses que d’énoncés différens. Mais, à mesure que l'esprit en acquerra l'intelligence, on verra toutes ces fausses images, toutes ces vaines apparences d'idées, auparavant éparses et comme flotlantes dans le vague, se diriger insensiblement vers un point unique, se rapprocher, se réunir, et finir par se perdre dans une idée sortie immédiatement de quelqu'un des modes de notre sensibilité, idée qui, à l'instant, va se réfléchir en quelque sorte, sur toutes les parties de la science, pour les éclairer de sa seule lumière. Posséder une science, n’est donc autre chose que connaître le nombre de formes diverses sous lesquelles une même idée peut se présenter. |

Il est vrai que dans la supposition que nous venons de faire, on a quatre-vingt-dix-neuf points de vue suc— cessifs ; mais nous avons démontré que chacun de ces points de vue est identique avec celui qui le précède, et que tous, par conséquent, sont identiques avec l’idée fondamentale.

Je vais plus loin, et je ne crains pas de le dire: l'idée qu'on voit à découvert dans la proposition fon-

damentale, se montre déjà un peu voilée, dès la se— conde proposition. À la troisième, à la quatrième, le voile va toujours s’épaississant ; et bientôt les opéra— tions, les raisonnemens, ne se font plus qu'avec les signes, et même ne portent que sur les signes ; de telle manière que, les expressions cessent d'être expressions d'idées, pour n’être plus qu'expressions d'expressions, signés de signes. J'excepte la seule géométrie, où les idées passent de proposition en proposition, avec les figures qui servent à démontrer ; pourvu, toutefois, que ces figures ne soient pas trop compliquées, et que l'algèbre ne vienne pas à leur appui.

Afin de nous bien expliquer, prenons la plus facile des sciences, celle des noms des nombres : 9 est le nom des signes réunis 8 et 4, il est donc signe de signe ; 8 est le nom de 7 et 4, 8 est encore signe de signe ; 7 est le nom de 6 et 1, 7 n’est encore que signe de signe; 6 est le nom de 5 et 1, 6 n’est que signe de signe ; 5 est le nom de 4 et 14, ici nous-sommes arrivés, si je ne me trompe, aux idées. Nous avons, en effet, la faculté de saisir distinctement quatre ou cinq unités tout à la fois. Cinq sera donc signe d'idées, en.même temps qu'ils est signe de signe. Quatre, trois, deux et un sont, à plus forte raison, signes d'idées.

Dans cet exemple, on voit l’idée accompagner les expressions jusqu’à la cinquième ou sixième : passé ce terme, elle s’évanouit pour ne laisser que son enseigne, s’il est permis de le dire. Mais il est peu de sciences qui retiennent aussi longtemps l'idée fondamentale, D’ordinaire elles la laissent s'échapper dès le

second ou troisième pas, et elles poursuivent leur développement par la seule puissance des signes *.

Quoi ! s’écrie un lecteur dont la patience est à bout : il n'y a qu'une idée unique dans une science tout entière! et cette idée unique ne se répète même pas dans toute la série des propositions! Sur quoi donc portent ces propositions? Ne les réduisez-vous pas à n’être que de vains sons qui frappent l’air ? | Je réponds qu’en pensant à ces propositions, ou en les prononçant, nous avons le sentiment de leur liaison avec les propositions qui les précèdent, et le souvenir ou la certitude que, par ce moyen, elles se lient à la proposition fondamentale, quoique l’idée de cette proposition fondamentale ait cessé d’être présente à l’esprit. J’en appelle à l'expérience des mathématiciens, et de tous ceux qui se sont fait une langue exacte dans laquelle ils ont développé une longue suite de raisonnemens “*. | Si vous croyez que chacune des propositions dont l’ensemble forme un corps de doctrine, renferme pour “vous des idées, comment se fait-il que vous ne soyez pas satisfait de lexplication immédiate qu’on vous donne de ces propositions, quand elles tiennent aux, derniers anneaux de la chaîne? Pourquoi demandez- - vous l'explication de l'explication, et encore l’explica- : tion de celle-ci, etc., jusqu’à ce que vous soyez arrivé aux propositions qui sont à l'entrée de la science ?

* Leçons de philosophie, Part, II , leg. xir. ** Leçons de philosophie , Part. 1, leg. xni.

N'est-ce pas une preuve manifeste, que les idées ne sont que là, pour une intelligence aussi bornée que la nôtre ?

Des êtres d'une intelligence supérieure pourraient embrasser d'une seule vue un plus grand nombre d'idées. Les noms des nombres les plus considérables, ceux des opérations les plus compliquées, et les conséquences les plus éloignées de leurs principes, seraient pour eux, tout à la fois, signes de signes, et signes d'idées ; mais leurs opérations ne seraient pas plus sûres que les nôtres ; et nos raisonnemens, pour n’être faits qu'avec les signes et sur les signes, ne sont pas moins exacts que s'ils étaient faits immédiatement sur les idées.

Quand nous raisonnons sur les progressions géo— métriques, uous n’opérons certainement que sur les

. Signes ; mais, parce que la science et la langue de l’arithmétique sont bien faites, nous avons la certitude qu’une progression géométrique, ou qu’une propor— tion continue, pour ne prendre que la plus simple des progressions, est un point de vue de la proportion : c’est le cas particulier où les deux moyens sont égaux. La proportion est l'égalité de deux raisons : les

raisons sont des fractions , dont le résultat n’est qu’indiqué : les fractions sont des divisions , dont les diviseurs sont supposés plus grands que les dividendes : enfin, la division est un point de vue de la soustraction |, comme la soustraction est un point de la dénuméralion; et ici, l’idée qu’on avait déjà commencé à entrevoir, se montre tout à fait à découvert,

En opérant immédiatement sur les signes, et en n’opérant que sur eux, le résultat du raisonnement est donc aussi sûr qu’en opérant sur les idées, pourvu, on ne saurait trop le redire, que la langue soit bien faite; pourvu que les signes fondés sur l’analogie, autant qu’il est possible, se succèdent dans le même ordre que les points de vue successifs de l’idée fondamentale. Car, s’il régne du désordre dans la suite des signes ; ou bien il deviendra très-difficile d’en suivre la trace pour revenir aux idées, et dès-lors le raisonnement courra risque de manquer d'appui ; ou bien les valeurs successives ne pouvant pas se déterminer, les unes par les autres, on cessera de prendre confiance aux signes ; et l’on sera continuellement obligé de se reporter aux idées; c'est-à-dire, qu'on n'aura plus de langue.

La nécessité de porter le double fardeau de l’idée et du signe, dans la plupart de nos raisonnemens, ne prouve donc qu’une chose: c’est qu’il est peu de sciences qui méritent ce nom; c’est que les langues qu’elles parlent ne sont pas proprement des langues de raisonnement. Faites de bonnes langues: elles vous soulageront de la moitié du fardeau : faites les simples, précises, analogues ; elles vous soulageront encore : disons mieux , elles vous porteront.

Pourquoi les définitions sont-elles si difficiles, pourquoi sont-elles si arbitraires, dans les sciences morales? et pourquoi sont-elles, généralement, si faciles, et tou— jours les mêmes, en mathématiques ? C’est qu’en mathématiques, la ligne sur laquelle on marche ayant été bien tracée, les pas se succèdent régulièrement ; c’est

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qu'on y a une première vérilé, une seconde, une froisième, etc. ; c’est que les propositions y sont assujetlies à cet ordre qui les montre les unes dans les autres. Par conséquent, il ne peut pas y avoir plusieurs manières de définir, d'expliquer. On montre la cinquième vérité dens la quatrième, la quatrième dans la troisième, ete. En morale et én métaphysique, on a rarement l’avan— tage d’aller par une suite de vérités qui se développent avec cette régularité : la chaîne qui devrait unir les vérités, se rompt à chaque instant ; alors, ne pouvant pas trouver les explications où elles sont, on les cherche où l’on peut, et chacun. explique et définit à sa manière. En détinissant les proportions, s’avisa-t-on jamais de nous dire ; tantôt, qu'elles sont des. faisons ; tantôt qu’elles produisent les raisons; tantôt, qu’elles sont le résultat des raisons? Voila pourtant les trois ma . nières dont trois hommeés célèbres ont défini les lois. L'un prétend qu'elles sont des rappor!s; l’autre, .qu’elles sont le résultat des rapports ; et le troisième qu’elles produisent. les rapports *.

C'est l’ordre qui fait tout ; définilions, explications, démonstrations : c’est l’ordre qui rend possible le passage du connu à l'inconnu, et qui nous montre ce que -nous ignorons dans ce que nous savons; ce qui fait

‘dire à Condillac, que lorsqu'on sait la numération, on sait l’addition ; que, lorsqu'on sait l’addition, on sait la multiplication, etc.

* Leçons de philosophie, Part. 1, lec. xi.

D'où il ne faudrait pas conclure, eu faussant cette vérité, que lorsqu'on sait la numération, on sait la multiplication, ou qu’on sait la formation des puissances. quand on sait l’addition ; paree qu'en franchissant une opération intermédiaire, on violerait la loi de continuilé, el par conséquent l’ordre qui n’est que cette loi.

Quand on sait bien l’addition, on sait ajouter toutes sortes de sommes partielles ;: on sait done ajouter les sommes partielles, qui sont égales entre elles; or, ajouter tout d’un coup, par le secours de la mémoire, des sommes partielles égales, c’est multiplier. Quand on sait parfaitement l'addition, on sait le commencement de la multiplication ; mais on n’en sait que le commencement. Il ne suffit donc pas de savoir l’addition pour savoir la formation des puissances ; il nous est même impossible d'aller immédiatement d’une de ces méthodes à l’autre. La formation des puissances se trouve dans une connaissance parfaite de la multiplication ; et une telle connaissance de la multiplication ne se trouve pas dans la connaissance de l'addition, pour une aussi faible vue que la nôtre.

Il faut le dire, quelque humiliant que ce puisse être pour l’amour-propre ; il faut le dire, même pour lhumilier, parce que sa folle présomption, ennemie du doute, de tout examen, est la cause principale de nos faux jugemens, de notre fausse science : l'esprit humain, quand il raisonne, ne peut jamais franchir d’intervalle : pour arriver d’une vérité à une vérité, il est obligé de parcourir successivement, et un à un, tous

les degrés qui les séparent. Si, dans son impatience, il précipile sa marche, il tombera nécessairement de chute en chute, ou il rencontrera des obstacles insur— montables, devant lesquels viendront se briser ses impuissans efforts. |

Le génie de Pascal aura sans doute le grand avan— tage de parcourir plus rapidement que nous une longue série de propositions ; mais il n’ira jamais immédiatement de la première à la dixième, parce qu’il ne verra jamais celle-ci dans la première : il n’y verra pas même la troisième. La troisième est un point de vue de la seconde. Chercher la troisième dans la première, c’est la chercher où elle n’est pas, où elle n’est pas pour nous, pour notre faible vue.

Tout inconnu n’est pas dans tout connu. Une vérité inconnue est dans la vérité connue dont elle est un point de vue immédiat ; c'est là qu’il faut la chercher, sans quoi on pe la trouvera jamais, parce qu'on ne peut la trouver que là où elle est.

« Quoi! faut-il, pour acquérir des connaissances, se trainer pesamment de propositions identiques en pro— positions identiques ? Oui, il le faut ; et les inventeurs se sont traînés comme nous. Si nous ne nous en doutons pas, c’est que lorsqu'ils nous montrent leurs découvertes, ils sont debout ; et ils nous laissent croire qu'ils l'ont toujours été. Au reste, pour être arrivés en se trainant, ils n’en sont pas moins des esprits supérieurs. Cela prouve seulement qu’ils sont hommes, et que l'esprit humain est bien borné, Concluons que, quelles que soient nos connaissances, nous n'avons pas de quoi

être vains, pas même de quoi être modestes. Aussi le vrai philosophe n’est-il ni l’un ni l’autre ‘. »

Condillac était trop vrai philosophe pour être vain ; mais si ce n’est pas à son insu qu'il a peint son esprit en définissant le génie; et s’il n’a pas un peu exagéré . lorsqu'il dit dans un autre endroit ? : « Je sens que, lorsque je raisonne, les mots sont pour moi ce que sont les chiffres ou les lettres pour un mathématicien qui calcule ; et que je suis assujetti à suivre mécaniquement des règles pour parler et pour raisonner, comme il l’est lui-même à faire l’équation x—b—a quand il a fait l'équation x+a—0 » , on peut dire aussi qu’il était trop vrai philosophe pour être modeste.

Raisonner mécaniquement, ce n'est pas raisonner machinalement et comme un automate. Raisonner mécaniquement, c'est s’être créé une langue, si claire, si précise, si sûre, si parfaite, en un mot, que, sans éprouver le moindre embarras, l’analogie seule appelle, rapproche les signes, et, dans leur simple rapprochement, nous montre l'évidence. Raisonner mécaniquement, c’est avoir contracté une telle habitude du vrai, que l'erreur soit devenue comme impossible. Raisonner toujours mécaniquement, serait un degré de perfection que l’homme peut bien imaginer, mais qu'avec nos langues imparfaites il ne pourra jamais atteindre. |

Le raisonnement approche du pur mécanisme en

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