PREMIÈRE LEÇON
SOMMAIRE : De ce qu’on appelle la déduction anatomique, — Elle est impossible. — Rôle de l’anatomie dans les recherches sur l’être vivant. — De l’induction anatomique. — Elle ne peut pas se séparer de l’expérimentation. — Du point de vue anatomique. — Du point de vue physiologique.
Messieurs ,
Nous avons consacré le cours du dernier semestre (i) à vous e.xposer expérimentalement les divers phénomènes de la fonction glycogénique du foie, que l’investigation physiologique sur l’organisme vivant nous a fait découvrir.
Vous avez pu remarquer que dans nos recherches nous n’avons été guidé primitivement par aucune idée de localisation anatomique , et que ce n’était pas, par
(1) Leçons de physiologie , etc. Parts, 1855, 1 vol. in-8.
2' SF.M. 1855, 1
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
exemple , en nous demandant q^uelles pouvaient être les propriélés on les fonctions du foie, que nous étions arrivé à cette découverte. An contraire, dans notre manière de procéder, la localisation anatomique n’est arrivée qu’après coup et comme conséquence de l’investiffation physiologique. Nous avons poursuivi un phénomène, celui des diverses mutations du sucre dans l’organisme animal, et nous sommes arrivés à trouver un fait physiologique qu’on ignorait entièrement, à savoir, que le foie fabrique incessamment cette substance chez l’homme et les animaux.
Vous avez pu voir ainsi que nos recherches ont toujours primitivement pour base et pour point de départ des observations ou des expériences faites sur l’être vivant , et que dans nos investigations, la physique, la chimie, et même l’anatomie, n’étaient employées qu’à titre d’instruments onde moyens destinés seulement à localiser et à expliquer à posteriori les phénomènes que l’expérimentation nous avait fait voir d'abord. Il y a là toute une question de méthode que je veux aborder devant vous, avant d’entrer dans l’objet du cours de ce second semestre.
On fait sans doute aujourdhui beaucoup d’expériences sur les animaux vivants. Cependant on attache encore une grande importance à ce qu’on appelle la déduction anatomique, c est-à-dire à la possibilité de découvrir les fonctions d’un organe par la seule inspection directe, ou armée du microscope, des différentes parties qui composent sa texture anatomique ou cadavérique.
SUR l’anatomie et la physiologie.
Parmi les connaissances nombreuses que le pbysiolo^iste doit posséTler, l’anatomie se place sans contredit an premier rang. On comprend, en effel, qne l’investigation physiolojjiqne devienne absolnment impossible à celui qui ne connaîtra pas exactement toutes les parties qui composent l’organisme, leurs rapports, leur conformation, leur structure intime, etc. En un mot, si l’on n’est pas un bon anatomiste, il est impossible de devenir physiologiste. Mais de quelle manière l’anatomie est-elle utile an physiologiste? Et comment doit-elle intervenir dans la solution d’un problème physiologique? Ces questions, dont on ne semble pas avoir soupçonné l’existence, puisqu’on ne les a jamais posées, sont cependant de la pins haute importance.
Les anatomistes, qui naturellement sont au point de vue anatomique, croient généralement que la localisation anatomique doit être le point de départ de toute recherche physiologique, et que la fonction se déduit ensuite en quelque sorte comme une conséquencedelaconnaissance anatomique exacte des parties sur le cadavre. Je crois, au contraire, que la localisation anatomique a été constamment le point d’arrivée ou la conséquence de l’investigation physiologique expérimentale sur le vivant. Si l’on a cru qu’il en était autrement, c’est qu’il a existé à ce sujet, pendant fort longtemps , des illusions qui sont encore loin d’être dissipées, et sur lesquelles je désire insister.
Messieurs, on a pensé, disions-nous, que l’anatomie d’un organe pouvait en donner la physiologie. Cette idée date de très loin ; elle est, pour ainsi dire , aussi
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
viflllc que l’anatomie; elle se trouve indiquée dans le tilre même de l’ouvrage de Galien De mu partiiimA^^ même pensée est encore exprimée par Haller, quand il définit la physiologie: anatomia animatn. Enfin, celle tradition d’anatomie soi-disant physiologique se trouve encore aujourd’hui dans les thèses des facultés, dans les sujets de concours toujours posés ainsi : Anatomie, physiologie d’nn organe, comme si la seconde se déduisait de la première.
Cependant des exemples célèbres paraissent ne pas manquer pour montrer qne cette voie est la bonne, et pour prouver que d après la forme et la structure d’un organe ou d’un appareil, on doit nécessairement conclure à ses usages. C’est ainsi qu'on a pu dire: N’est-il pas évident, d après leur forme, que la vessie, que l’estomac sont des l'éservoirs; que les veines et les artères sont des vaisseaux pour transporter les liquides; que les os sont des leviers, etc,? L’inspection des valvules veineuses n’a-t-elle pas suffi à Harvey pour lui indiquer dans quel sens se fait la circulation ? Donc , plus nous poursuivrons 1 anatomie, disait-on, plus nous entrerons dans la connaissance de la physiologie, qui n’en est que la conséquence.
ije fait n’a pas confirmé cette espérance, car ces déductions ont été bientôt épuisées, et rien ne s’est plus ajouté à la science qui ne soit venu par une autre voie.
Mais, messieurs, il faut encore ajouter que si ces déductions anatomiques ont paru servir dans les cas cités plus haut, il y en a beaucoup d’autres dans les- (juels on n’a pu en tirer aucune espèce d’utilité.
SUR l’anatomje et la physiologie.
A quoi ont servi, par exemple, les dissections les plus minutieuses du cerveau ou de la raie, du corps thyroïde, des capsules surrénales, etc.PSylvius, Varole, et tant d’autres, ont disséqué le cerveau , y ont attaché leur nom, mais ont-ils connu pour cela les propriétés ou les usages des parties qu’ils décrivaient? Aucunement. Ces grands anatomistes ont-ils donné à ce sujet autre chose que des opinions, déduites des comparaisons les plus grossières, mais sans aucune espèce de valeur réelle? Des anatomistes célèbres, les Meckel,ont disséqué le trijumeau ou nerf de la cinquième paire; ils ont découvert ses ganglions , décrit ses anastomoses; mais ont-ils pour cela soupçonné ses fonctions? Pas le moins du monde. Il a fallu y arriver par une autre voie, par l’expérimentation. Ne connaît-on pas aujourd’hui très exactement l’anatomie microscopique de la rate, du corps thyroïde, des capsules surrénales? Connaît-on pour cela leurs fonctîons?Non, eton ne les saura jamais que par l'expérimentation. C’est en vain qu’on s’est flatté pendant un temps que les études microscopiques pourraient avancer la question, c’était encore une illusion; car l’anatomie microscopique, comme l’anatomie descriptive, ne peut jamais montrer que des formes cadavériques. L’expérimentation peut seule apprendre quelque chose sur les propriétés des objets que l’anatomiste constate et décrit.
Mais pourquoi, dira-t-on, la seule inspejDlion anatomique n’a-t-elle rien appris sur les propriétés des nerfs et du cerveau, et pourquoi est-ce par l’expérimentation seulement qu’on a pu aborder les fonctions de ces
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
parties; tandis que pour l’estomac, la vessie, les vaisseaux, les valvules, les os, etc., la seule inspection anatomique a suffi pour déduire les usages des organes sans qu’on ait eu besoin, pour ainsi dire, d’expérimentation sur le vivant ?
Dans les deux circonstances, messieurs, l’observation et l’expérimentation ont été la source de nos connaissances, car nous n’acquérons jamais aucune notion dans nos sciences par une autre voie. Seulement, dans le second cas, on a été victime d’une illusion : on a cru inventer et découvrir, et l’on n’a fait qu’appliquer à l’anatomie des connaissances venues d’ailleurs. On a rapproché des formes analogues et l’on a induit des usages semblables. Ainsi on savait déjà , par des connaissances acquises expérimentalement dans les usages de la vie, ce que c’était qu’un réservoir, qu’un canal, qu’un levier, qu’une charnière, quand on a dit, par simple comparaison, que la vessie devait être un réservoir servant à contenir des liquides, que les artères et les veines étaient des canaux destinés à conduire des fluides, que les os et les articulations faisaient office de charpente, de charnières, de levieis, etc.
Ce qui prouve ce que je viens de dire, c’est que les choses ont été bien différentes (piand on s’est trouve eu face de parties comme la rate, le cerveau, les fibres nerveuses, dont les formes n’avaient point leur représentant, en dehors de l’organisme, dans les produits de l’industrie humaine. Tous les efforts des anatomistes ont été iuqndssants poui' dire à quoi pouvaient servir CCS organes. Il n’y avait (ju’uu moyen d’y arriver,
SUR l’vnatomie et la physiologie. 7
c’était de les voir fonctionner et d’analyser expérimentalement leurs pliénomènes sur le vivant.
Et du reste , messieurs , il suffit d’une comparaison bien simple pour vous convaincre que l’observation des organes à l’état cadavérique est absolument insuffisante pour connaître leurs fonctions; celles-ci ne peuvent être dévoilées que par l’observation ou l’expérimentation sur le vivant, lorsque les organes sont en fonction.
Si l’on entre, par exemple, dans un atelier où s’accomplit un travail dont les procédés sont inconnus, on a beau en examiner les instruments, on ne saurait en soupçonner l’usage, tant qu’on ne les a pas vus fonctionner. Alors, seulement quand on a vu en œuvre ces diverses parties d’un mécanisme, on peut en comprendre le jeu; les formes, les connexions s’expliquent alors, et l’on met facilement en rapport les usages qui sont connus avec des formes qui avant n’étaient pour l’observateur que des particularités sans raison d’être et sans but.
Un exemple se pi’ésente par hasard sous ma main. Voici un petit instrument qui a été confectionné pour un but particulier que personne ne devinerait jamais d’après sa conformation, qui est d’ailleurs assez bizarre. Cet instrument nous offre une petite pointe terminale et deux petites ailes latérales tranchantes veis leurs parties inférieures, et qui se confondent supérieurement avec la tige. Cette pointe que vous voyez est destinée à blesser la moelle allongée, vers le plancher du quatrième ventricule , pour faire apparaître le sucre dans r urine des lapins. Quand on a regardé fonc-
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
tionner l’instrument, on sait que la pointe et les ailes tranchantes sont destinées à agir sur des tissus différents qu’il faut traverser successivement, et l’on comprend très bien la raison de la forme particulière de l’instrument dont l’exameiqje le répète, n’aurait à priori jamais fait prévoir les usages.
Tout ceci, messieurs, signifie une chose que personne ne contestera, c’est que les propriétés de la matière, qui n’en sont que les fonctions, ne sauraient nous être dévoilées que par l’observation et l’expérimentation. \j' induction nous metsur la voie, quand nous trouvons dans ce que nousétudions des caractères communs avec des choses déjà connues expérimentalement. Mais, dans le cas contraire, la déduction est radicalement impossible. Il faut forcément recom ir à l’observation et à l’expérimentation, et c’est justement poui’ cela qu’on a appelé ces sciences, S' expérimentales. Comment l’intelligence seule, en effet, pourrait-elle arriver à découvrir des choses qui se réduisent à des questions de fait pur et simple que nos sens n’ont qu’à constater? Ija propriété d’un corps est telle, parce que l’observation et l’expérimentation ont prouvé à nos sens qu’elle était ainsi ; et il n’y a aucune raison logique à priori pour qu’il en soit de cette façon plutôt qu’au trement. Mais une fois que nos sens ont constaté expérimentalement la forme et les propriétés de la matière, seulement alors le rôle du raisonnement commence; notre esprit établit entre la forme et les propriétés un rapport constant qui devient le point de départ de l’induction pour prédire la propriété d’après la forme, et vice versa.
SUR L’ANATOMili ET LA PHYSIOLOGIE. 9
Eli physiologie , les propriétés vitales de la matière vivante doivent être constatées directement par nos sens sur le vivant, et elles ne sauraient se déduire en aucune manière de la conformation de la matière morte. J’insiste, messieurs, sur ces idées, afin que vous en soyez bien pénétrés, et que vous sachiez bien que toutes les fois qu’il vous tombera un tissu nouveau ou un organe inconnu sous les yeux, vous ne pourrez avoir des notions sur ses fonctions qu’en l’observant sur le vivant. En effet, nous savons que les glandes sécrètent, parce que nous les avons vues sécréter des liquides sur le vivant; nous savons que les fibres musculaires se contractent, parce que nous les avons vues se contracter sur le vivant, etc. Ce n’est jamais l’inspection des parties sur le cadavre qui nous a appris cela.
Mais, disions-nous, une fois que l’expérimentation ou l’observation sur le vivant nous ont permis de constater expérimentalement par nos sens les propriétés d’un organe ou d’un tissu, nous établissons dans notre esprit un rapport qui est immuable entre la forme et les propriétés de la matière, et alors V induction anatomique commence et peut rendre les plus grands services. C’est ainsi que lorsque nous avons constaté que le tissu contractile musculaire est rouge, formé de fibres striées, etc., nous disons, toutes les fois que nous rencontrons ce tissu dans un organe, qu’il doit y avoir des mouvements contractiles. Quand nous rencontrons le tissu nerveux ou des fibres nerveuses, nous disons qu’il doit y avoir là du mouvement ou du sentiment, parce que nous savons par expérience que ccs
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
éléments anatomiques sont en rapport avec ces fonctions. C’est par cette induction anatomique que Bichat a établi ses systèmes. C’est eu rapprochant les tissus anatomiques analogues et en concluant de l’analogie de forme à l’analogie de propriété et de fonction, qu’il a créé réellement l’anatomie générale.
Mais remarquez-le bien, messieurs, l’induction anatomique ne vaut que par la physiologie, car ce n’est que lorsque les rapports entre les formes et les propriétés vitales des tissus ou des organes nous sont expérimentalement connues, que nous en rapprochons d’autres dont la forme seule nous est connue pour en induire les propriétés, et vice versa. Nous sommes d’autant plus portés à faire ce rapprochement que notre esprit a la certitude que ce rapport entre la forme de la matière et ses propriétés doit être rigoureux et absolu, car sans cela la science n’existerait pas. En effet, ainsi que nous l’avons dit plus haut, quoiqu’il n’y ait aucune raison logique appréciable à notre intelligence et nécessairement déductible à priori entre la nature d’uu corps entièrement inconnu pour nous et le phénomène auquel il donnera lieu , cependant une fois que ce phénomène a été constaté par nos sens, expérimentalement il reste l’attribut de cette matière. Toutes les fois que nous aurons ce corps de nature identique dans des conditions semblables, nous admettons qu’il donnera lieu aux mêmes phénomènes, parce que nous avons scientifiquement conscience qu’il y a un rapport tellement nécessaire et constant entre l’identité de la matière et l’identité des phéno-
SUR l’anatomie et la physiologie. 11
mènes, que ruii des deux nous étant connu, nous pouvons en induire l’autre. Le rapport doit être absolu et cette induction serait certaine si nous connaissions bien exactement tous les termes du rapport.
Mais dans les sciences qui s’occupent de la vie, les éléments de la matière et ceux des phénomènes sont si complexes, que souvent nous pouvons être trompés par l’apparence ou bien arrêtés par l’imperfection de nos moyens d’observation. Si dans tous ces cas l’induction anatomique est un fil conducteur que nous ne devons pas négliger, cependant nous ne [louvons jamais nous en contenter, et quelque probable que paraisse le raisonnement inductif, il faut toujours que la preuve expérimentale vienne s’y ajouter pour permettre une conclusion rigoureuse et définitive. D’après une structure en apparence semblable, on a pu rapprocher des organes qui ont des fonctions très différentes à certains égards. C’est ainsi qu’on a pu considérer le pancréas comme une glande salivaire, parce que la texture est identique pour les anatomistes dans les deux organes. Inversement, des formes histologiques différentes sont parfois en rapport avec des propriétés physiologiques semblables: par exemple, les fibres musculaires striées et non striées sont contractiles les unes et les autres, etc.
Ces exemples ne prouvent aucunement que l’induction anatomique soit vicieuse, car s’il y a à nos yeux une forme identique dans la composition des éléments anatomiques du pancréas et des glandes salivaires , et que cependant nous trouvions expérimentalement
CONSIDJÎUATIONS GENERALES
que ces organes donnent lieu à une sécrétion différente, nous ne devons pas en conclure que des tissus identiques donnent lieu à des actions physiologiques différentes; ce serait une conclusion absurde qui mènerait à la négation de la science. Nous ne pouvons que conclure, dans ce cas, que les tissus ne sont pas identiques, quoiqu’ils nous le paraissent. Ces éléments anatomiques peuvent avoir la même forme histologique, mais. la matière qui les constitue peut avoir des propriétés chimiques d’une autre natiu'e, que l’anatomie ne nous révèle pas, et c’est ce qui a lieu, eu effet, ainsi que nous le verrons dans ce cours. Quand il s’agit de conclure de l’identité de forme ou même de l’identité apparente de texture des éléments anatomiques à leur fonction, combien l’induction ne doitelle pas être circonspecte si elle considère les exemples sans nombre de polymorphisme que nous offre le règne minéral, dans lequel nous voyons des corps de même composition chimique avoir des formes très différentes, et des corps de même forme avoir des compositions très diverses. Dans les composés de la chimie organique, ne voyons-nous pas des corps formés des mêmes éléments et dans les mêmes proportions avoir des propriétés essentiellement différentes qui ne sauraient être que la conséquence du mode dégroupement de ces éléments? Aussi, dans les tissus qui constituent l’organisme animal , la composition chimique élémentaire, qu’il est très important et indispensable de connaître au point de vue de la constitution statique de l’organisme, n’est-elle d’aucun secours pour faire dé-
SUR l’anatomie et la physiologie.
couvrir les propriétés physiologiques. Les tissus musculaires, nerveux, cutanés, glandulaires, etc., ne sont-ils pas tous composés d’oxygène, d’hydrogène, de carbone et d’azote, avec une certaine quantilé de substances minérales? La proportion de ces éléments ne saurait rendre compte en aucune façon des différences physiologiques si profondes qui existent entre ces divers tissus. Tous les chimistes qui sont au courant des questions physiologiques savent très bien que les analyses élémentaires qui seraient entreprises à ce point de vue n’auraient aucun sens. Ce serait à peu près , messieurs, comme si, voulant trouver la différence qui existe entre deux genres de littérature très divers, le tragique et le comique, par exemple, on pensait y arriver en décomposant tous les mots qui forment une tragédie et une comédie en leurs derniers éléments, qui sont les lettres de l’alphabet, et qu’après avoir compté ces éléments, on constatât qu’il y a plus d’«, de h ou de toute autre lettre de l’alphabet dans la comédie que dans la tragédie. Cette comparaison est même assez juste à différents égards. En effet, les lettres ne sont rien par elles-mêmes , elles ne signifient quelque chose que par leur groupement sons telle ou telle forme qui donne un mot de telle ou telle signification. Le mot lui-même est un élément composé qui prend une signification spéciale par son mode de groupement dans la phrase, et la phrase, à son tour, doit concourir avec d’autres à l’expression complète de l’idée totale du sujet. Dans les matières organiques, il y a des éléments simples, communs, qui ne prennent une signification
CONSIDÉ RATIONS GÉNÉRALES
spéciale que par leur mode de groupement. Ces premiers groupements se joignent, se corahinent euxmêmes ensuite, pour former des groupements plus complexes, ou principes immédiats organiques, qui entrent dans la constitution du tissu, dont la propriété physiologique n’est que la résultante de tous ces rapports divers des éléments chimiques bien plus que de leur nature elle-même.
Tout ceci, messieurs, doit vous prouver qu’il faut connaître non-seulement les formes histologiques, mais aussi la composition chimique et les propriétés physiques, pour que l’induction anatomo-physiologique soit eonvenablement établie. Mais même avec ces connaissances, ou n’est pas sûr de tout posséder. La règle invariable est donc de sc guider par l’induction, mais de ne jamais conclure qu’après que l’expérience aura prononcé. Ceci revient à dire en d’autres termes, que l’induction anatomique, qui consiste à déterminer les fonctions d’un organe, d’après des considérations de forme, de structure, etc., n’est jamais pure aujourd’hui. Elle s’accompagne toujours de l’expérimentation, qui non-seulement lui sert de point de départ et de base, ainsi que nous l’avons dit, mais qui aussi doit toujours la suivre. Si l’induction pouvait prendre un caractère absolu et se passer de la confirmation expérimentale, ce serait alors une déduction ; celle-ci, avons-nous dit, est impossible dans notre science.
Mais, messieurs, quittons ce terrain un peu trop philosophique sur lequel nous nous sommes laissé entraîner, et revenons à des questions plus pratiques.
SUR l’anatomie et la physiologie.
Je veux vous entretenir encore du point de vue auquel il faut, suivant moi, se placer pour se livrer avec fruit à l’investigation physiologique. J’ai dit au commencement de celte leçon, que les anciens s’étaient toujours mis au point de vue que j’appellerai anatomique ou organique, c’est-à-dire qu’ils cherchaient la solution d’un problème physiologique d’après un cadre anatomique préalablement tracé. J’ai ajouté que la méthode inverse me paraissait préférable. Ici je veux parler du point de vue phijsiologique ou fonctionnel , d’après lequel on suit un phénomène dans l’organisme vivant sans aucune localisation anatomique préalable , et n’acceptant que celle que l’expérience montre directement. Examinons chacune de ces deux manières de procéder.
Dans la méthode anatomique, on prend les organes les uns après les autres et l’on se demande, à propos de chacun, à quoi sert-il ?
Mais, s’il est possible de disséquer toutes les parties d’un cadavre, de les isoler pour les étudier dans leur structure, leur forme et leurs rapports , il n’en est plus de même pendant la vie, où toutes les parties à la fois concourent simultanément à un but commun. Un organe ne vit pas par lui-même, on pourrait souvent dire qu’il n’existe pas anatomiquement, car la délimitation qu’on eu a faite, à ce point de vue, est quelquefois purement arbitraire. Ce qui vit , ce qui existe, c’est l’ensemble, et si l’on étudie isolément les unes après les autres toutes les pièces d’un mécanisme quelconque, on n’a pas l’idée de la manière dont il
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
marche. De même, en procédant anatomiquement, on démonte l’organisme mais on n’en saisit pas l’ensemble. Cet ensemble ne peut se voir que lorsque les organes sont en mouvement.
Quand on dit, comme cela se fait encore tous les jours : un organe étant donnée trouver ou déterminer sa fonction , cela semble indiquer qu’une fonction est constamment localisée exclusivement et complètement dans un organe: ce qui n’a jamais lieu; une fonction exige toujours la coopération de plusieurs organes, et demême un organe a ordinairement plusieurs usages. Les organes même les mieux délimités anatomiquement en sont là. Ainsi , à propos du pancréas, nous aurons occasion de vous montrer que cette glande a un rôle multiple dans l’acte de la digestion. De même, le foie, qui a la propriété de faire de la bile et du sucre, agit encore dans d’autres fonctions générales, telles que celle de la production de la chaleur animale, etc.
Si un chimiste ou un physicien peuvent étudier les propriétés d’un seul corps, parce que ce corps s’isole parfaitement des objets qui l’environnent, le physiologiste ne peut pas séparer aussi facilement une partie d'un être vivant sans que cette partie elle-même ait perdu dès ce moment la principale de ses propriétés, qui est celle de vivre avec l’ensemble.
L’anatomiste qui ne cherche que les fonctions des parties qu’il dissèque tombe dans un autre inconvénient, celui de négliger le rôle des liquides de l’économie; car bien qu’on en distingue quelques-uns au microscope, toujours est-il que c’est surtout par les moyens
SUR l’anatomiiî et la physiologie.
chimiques qu’on acquiert le plus de notions sur eux. Aussi la physioloppe de Haller et celle de Bicbat, qui étaient surtout à ce point de vue anatomique, ont elles donné la plus grande part aux propriétés des parties solides de l’organisme, et la pathologie de Broussais, qui n’a été que la conséquence logique du même point de vue, a-t-elle abouti au solidisme.
Nous sommes loin, messieurs, de méconnaître les services que l’induction anatomique a pu rendre; nous voulons seulement ici limiter son rôle, et prouver qu’elle ne peut setile, et sans l’expérimentation, faire découvrir aucune propriété nouvelle. Je n’exprime pas seulement ici mon opinion, je vous donne celle de beaucoup d’anatomistes très éminents qui m’ont dit que l’anatomie n’avait jamais réalisé les espérances physiologiques qu’ils avaient fondées sur elle, et qu’ils regrettaient de ne pas s’être livrés plus tôt à l’expérimentation, qui leur paraissait plus féconde. En effet, messieurs, l’expérimentation sur le vivant doit toujours avoir l’initiative. La véritable place de l’anatomie est dans l’explication à posteriori des phénomènes découverts par l’expérimentation physiologique. Ij’anatomie permet alors de comprendre par la structure les rappoi’ts et la forme des oiganes, les particularités que présente la lonclion; elle intervient dans l’explication de son mécanisme pour une part plus ou moins large, suivant la nature des phénomènes étudiés. Ainsi, dans tout ce qui concerne la statique et la mécanique animale, la forme anatomique donne immédiatement l’explication des conditions de repos et de 2' SEM. 1855. 2
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
mouvement du corps vivant. Mais quand il s’agit d’une glande agissant clnmiquement , par exemple, l’anatomie ne suffit plus, et la chimie doit venir en aide à la physiologie pour donner la solution du problème.
Enfin, l’expérimentation physiologique sur le vivant exige des connaissances très précises d’anatomie descriptive et topographique. Nous parlons ici de l’anatomie à un autre point de vue, ainsi que nous l’avons déjà dit, car autre chose est de se servir des notions anatomiques pour instituer une expérience, autre chose est de vouloir en tirer l’explication d un mécanisme vital.
Abordons actuellement la méthode que nous avons appelée physiologique, et qui procède tout différemment de la précédente.
En effet , au lieu d’envisager l’organe pour eu chercher les propriétés ou les usages, elle constate un phénomène vital et en poursuit les modifications à travers l’organisme.
. A son point de vue physiologique, le physiologiste prend l’être vivant en contact avec le milieu extérieur et étudie les influences réciproques qui résultent de leur action mutuelle; et à mesure qu’il rencontre des phénomènes nouveaux, il cherche à les rattacher à des organes ou à des tissus dans lesquels ils seront désormais localisés.
En un mot, tandis que dans la méthode anatomique on cherche un phénomène pour utiliser l’organe, dans la méthode i)hysiologique , au contraire, on se laisse guider par la nature du problème posé, et l’on cherche l’organe pour y raltachcr le phénomène qu’on suit et
SUR l’anatomie et la physiologie.
qn^on a en vue de loealiser. La dernière méthode résout des questions qu’on ne pourrait pas aborder par le point de vue anatomique.
Par exemple, on s’est demandé pendant bien longtemps, et l’on se demande encore, à quoi sert la rate, la thyroïde, etc. Je ne pense pas, messieurs, que ce soit en se posant la question de cette manière qu’on arrivera jamais à quelque découverte nouvelle sur ces organes.
Si j’ai été amené à trouver la fonction glycogénique du foie, c’est par le point de vue physiologique, c’est en poursuivant le phénomène de la disparition du sucre dans l’organisme, que j’ai vu qu’il y avait un point où, bien loin de disparaître, cette substance se formait en plus grande quantité, formation qui est devenue alors une fonction du foie. Mais ce n’esl pas, je le répète, en me demandant à quoi pouvait servir le foie, d’après la structure anatomique de cet organe.
De même, ainsi que vous le verrez dans le cours de ce semestre, ce n’est pas en me demandant à quoi pouvait sei'vir le pancréas que j’ai été conduit à trouver que cet organe avait pour fonction d’agir d’une manière spéciale dans la digestion des corps gras; c’est en poursuivant expérimentalement dans l’intestin de l’animal vivant les modifications de la graisse, que j’ai vu le point où ces modifications s’opéraient, et que j’ai été conduit à en attribuer la cause au suc pancréatique dont la fonction s’est ^trouvée déterminée de cette manière.
Nous pourrions citer d’autres exemples, pour prou-
CONSIDËUATIONS GÉNÉRAI.ES
ver (|uo c’est là la niéibode par excellence pour attaqner les problèmes physiologiques.
Nous vous ferons seulement remarquer que, dans le mode de procéder physiologiquement, on ne s’adresse pas une question vague, qui n’a qu’un seul terme, comme quand on se deinande à quoi sert tel organe? On pose au contraire un problème à deux termes dont on cherche le rapport : savoir, un aliment d’une part, par exemple, et l’appareil digestif qui doit le modifier de l’autre. La solution, quelle qu’elle soit, est nécessairement précise comme la question elle-même.
Enfin, messieurs, si l’expérimentation se fonde sur les connaissances anatomiques les plus précises, de même l’anatomie ne vaut qu’en appelant l’expérimentation à son aide; les deux ordres de notions se combinent nécessairement.
Mais l’expérimentation présente en physiologie plus de difhctdtés que dans toute autre science, non-seulement par les raisons que nous avons données plus haut, mais surtout parce que toutes les fonctions sont intimement liées les unes aux autres dans l’étre vivant. De là il résulte que le ti'ouble qu’on fait porter sur une fonction retentit ordinairement sur les autres, et (jue des phénomènes généraux viennent plus ou moins modifier ou compliquer les actions locales qu’on a déterminées. On peut alors, si l’on n’est pas prévenu, prendre le phénomène secondaire pour le fait prineipal, le phénomène pathologique pour l’état normal. Ce sont des causes d’erreurs qui, en s’introduisant dans l’expérimentation , donnent naissance à des
SUR l’anatomie et la physiologie.
assertions contradictoires avancées par les physiologistes. Mais ce ne sont jamais au fond que des faits différents, produits dans des conditions diverses incomplètement analysées par les observateurs qui les rapportent.
Dans une autre occasion, nous vous tracerons les principes de l’expérimentation physiologique, telle que nous la comprenons. Nous avons seulement voulu, pour aujourd’hui, vous faire remarquer que toutes nos connaissances en physiologie, sans exception, nous viennent de l’expérimentation ou de l’observation sur l’animal vivant. On ne sait, ainsi que nous vous le disions, que les muscles se contractent que parce qu'on les a vus se eontraeter sur le vivant ; que les glandes sécrètent que parce qu’on a vu sortir des liquides de leurs conduits; que les nerfs conduisent le sentiment et le mouvement, que parce qu’aj)rès les avoir coupés, ces deux fonctions ont été éteintes, etc.
Enfin , nous répéterons encore, en terminant, que l’induction anatomique, quoiqu’elle se fonde sur ces premières données expérimentales, devient fautive aussitôt qu’elle néglige l’expérimentation comme moyen de contrôle à posteriori , et ce cours sera consacré principalement à rectifier par la méthode expérimentale des erreurs que l’induction anatomique employée seule avait fait commettre.