MAI 183S
SOMMAIRE : SuG pancréatique normal. — Suc pancréatique anormal. — Conditions particulières des expériences pliysiologiques. — Fistules pancréatiques permanentes impossibles. — Influence de l’extirpation de la rate sur la sécrétion pancréatique. — Circonstances particulières de l’expérience sur le chien de berger. — .A ce propos, considérations sur la sécrétion du suc pancréatique^ elle commence avec la digestion stomacale et dure après la digestion. — Influence de l’élher sur celte sécrétion. — Influence des nerfs.' — Des vomissements, etc, — Propriétés chimiques du suc pancréatique.
Messieurs,
Vous avez vu, Mans la dernière séance, par quel procédé et dans quelles conditions on devait obtenir le suc pancréatique j vous avez vu également dans quelles circonstances il prend des qualités particulières différentes de celles que nous considérons comme physiologiques.
Nous devons encore insister sur ces faits pendant quelque temps, parce que c’est sur eux que repose la distinction que nous avons établie entre ce que nous avons appelé le suc pancréatique normal et le suc pancréatique anormal. Cette distinction est des plus importantes, et il ne faut jamais la perdre de vue, si nous voulons arriver à quelque précision dans nos résultats. Il ne suffit pas, en effet, pour faire des expériences précises en physiologie, d’agir dans les mêmes circonstances physiques extérieures de température, de pression barométrique, d’hygrométrie, etc. ;
‘ilO SÉCRÉTION PANCRÉATIQUE,
mais il faut surtout agir dans des conditions organiques identiques : il faut prendre des animaux de même espèce, dont les organes soient disposés de même manière; il faut prendre ces animaux dans les mêmes conditions semblables d’abstinence ou de digestion, d’âge, etc. Mais tout cela ne suffit pas encore ; malgré toutes ces conditions semblables, il y a encore des différences qui dépendent de l’influence que peuvent avoir les opérations et les états morbides eux-rnêmes sur les fonctions physiologiques. Ce n’.est qu’après avoir tenu compte de toutes ces conditions et de ces dernières en particulier, que l’on peut espérer avoir des résultats comparables. Nous chercherons donc à apprécier tous les éléments de la question autant que possible, en examinant le suc pancréatique.
Nous devons dire d’abord que la sécrétion pancréatique se distingue de toutes les autres sécrétions, et particulièrement de celle des salives, à laquelle on a voulu la comparer, par la facilité avec laquelle elle est troublée par les différentes influences qui agissent sur l’économie animale. Ces différentes influences organiques ne modifient pas sensiblement les propriétés de la salive, tandis qu’elles font une impression profonde sur les actions digestives, et en particulier sur la sécrétion pancréatique, qui prend alors les caractères d’un liquide altéré.
La sécrétion pancréatique peut être troublée par deux espèces de causes, les unes générales, les autres locales. ■" Parmi les causes générales, nous signalerons celles qui tiennent à des troubles du système nerveux
causés par une trop grande souffrance et par une trop grande sensibilité de l’animal sur lequel on opère. C’est à ces influenes généi’ales qu’il faut attribuer l’altération du suc pancréatique chez les chiens quand l’opération dure trop longtemps, et c’est au même ordre de causes, c’est-à-dire à la sensibilité exagérée du péritoine chez le cheval, qu’il faut s’en prendre de l’impossibilité où l’on est d’obtenir du suc pancréatique normal chez cet animal.
Ainsi, si l’on consulte les analyses du suc pancréatique du cheval par MiV). Leuret et Lassaigne, et si on les compare aux analyses données chez le chien par Tiedemann et Gmeliu, on voit que le suc pancréatique du cheval obtenu en pratiquant une fistule diffère sous beaucoup de rapports du suc pancréatique du chien. Or cela tient particulièrement à ce que le péritoine du cheval étant beaucoup plus sensible, le suc pancréatique obtenu par le procédé de MM. Leuret et Lassaigne est toujours un liquide anormal j il est même impossible de l’obtenir autrement par ce procédé. Cependant si l’on vient à assommer un cheval pendant qu’il est en digestion et si l’on recueille le liquide contenu dans les conduits pancréatiques, la sécrétion n’a pas pu être modifiée par la souffrance de l’animal, et on trouve alors que le suc est tout à fait semblable par ses propriétés à celui du chien obtenu dans de bonnes conditions. C’est en obtenant ainsi le suc pancréatique du cheval que MM. Tiedemann et Gmelin l’ont trouvé analogue à celui du chien.
M. Frerichs a fait sur l’âne des expériences qui lui
SÉCRÉTION PANCRÉATIQUE, ontdonnédii SUC pancréatique peu coagulable analogue à celui qu’on obtient chez le cheval dans les mêmes conditions. Ces expériences rentrent donc dans la même catégorie que celles de MM. Leuret et f^assaigne.
Ainsi, pour recueillir le suc pancréatique, il faut non-seulement s’entourer d’un grand nombre de précautions expérimentales et acquérir une certaine habitude pour pouvoir opérer convenablement, mais il faut faire l’expérience sur un grand nombre d’animaux, si l’on veut avoir des quantités suffisantes de suc pancréatique, parce que, bientôt après l’opération, la sécrétion s’altère, et alors on nepeutplus compter sur les réactions qu elle présente pour les expériences physiologiques.
Cette altération de la sécrétion, qui survient au bout d’un certain temps, reconnaît comme cause locale l’inflammation consécutive du pancréas. On voit alors la sécrétion, normale au commencement de l’expérience, changer peu à peu de nature. Elle devient plus abondante et moins riche en matières organiques, ainsi que nous le verrons plus tard en examinant les propriétés dans ces divers états physiques et chimiques du suc pancréatique. Mais ce qu’il y a de particulier, c’est que cette sécrétion qui, à l’état physiologique, est intermittente, devient à peu près continue et présente une augmentation considérable dans la quantité du liquide sécrété.
Il y a des animaux chez lesquels cette altération de la sécrétion arrive plus ou moins vite, suivant la sensibilité du péritoine. Chez le plus grand nombre des chiens, la sécrétion s’altère dès le lendemain de l’opé-
ration ; chez d’autres, au bout de quelques heures. Il en est d’autres, mais c’est le cas le plus rare, chez lesquels elle peut rester normale plusieurs jours, jusqu’àla chute du tube d’argent. Nous venons précisément d’observer ce dernier cas chez le chien de berger (fig. 27) opéré récemment devant vous. Le suc pancréatique a coulé avec les qualités normales dès le commencement del’expérience. Le lendemain, la sécrétion avait à peu près cessé. L’animal paraissait bien portant ; on lui a donné des aliments qu’il a mangés, ce qui s’observe peu communément, les animaux refusant d’ordinaire toute nourriture. Après le repas, la sécrétion du suc pancréatique a recommencé chez ce chien, avec ses caractères normaux, de sorte que nous avons eu, chez cet animal, une sécrétion qui avait gardé son type intermittent, tandis que chez d’autres elle va sans cesse en s’accroissant et en se dénaturant. Toutefois nous devons insister sur une particularité que présente la sécrétion pancréatique même chez les chiens qui ne sont pas influencés par l’opération : c’est que toujours le suc est un peu plus abondant, un peu moins coagulable et plus aqueux vers la fm de la sécrétion qu’à son début. Ceci est, du reste, applicable à beaucoup d’autres sécrétions, telles que celles du lait, de la salive , sécrétions dans lesquelles les dernieres parties sont plus aqueuses que les premières parties sécrétées. J’ai même vu des chiens chez lesquels la sécrétion pancréatique, après avoir subi un commencement d’altération sous l’influence d’une irritation du pancréas ou de coliques survenues après l’opération, avait repris ses ca-
, '2\ fi SÉCRÉTION PANCRÉATIQUE.
lücfères de séerétion norinale le leuderaain ou deux jours après l’opération, lorsque le tube était resté fixé dans le conduit pancréatique.
Dernièrement deux observateurs ont fait sur un veau une expérience curieuse sous ce rapport.
On avait pratiqué sur ce veau une fistule pancréatique. Le liquide coula immédiatement après l’opération avec les caractères de sécrétion normale. Le lendemain ou deux jours après l’opération, probablement sous l’influence d’un peu de péritonite locale, la sécrétion se montra altérée. Puis, au bout de quelques jours,cette inflammation ayant cessé, la sécrétion reprit ses caractères normaux. Il eu est résulté ce fait que l’un des observateurs, ayant donné les caractères du suc pancréatique recueilli au début de l’opération, et l’autre les caractères du suc recueilli deux ou trois jours après, pendant la période inflammatoire, il exista une discordance complète entre les deux observateurs. Ce que nous avons dit plus haut nous dispense de nous étendre davantage sur les causes de cette discordance.
r/écoulement périodique de la sécrétion normale s’observerait indéfiniment, si l’on pouvait chez les animaux obtenir une fistule pancréatique permanente. Tous mes efforts pour obtenir ces sortes de fistules ont été infructueux, toujours le tube est tombé et la continuité du canal pancréatique s’est rétablie. J'ai inventé une foule d’appareils que je ne décrirai pas ici; je me bornerai à vous citer le fait suivant : Sur un chien le duodénum avait été ouvert sur l’embouchure du canal pancréatique, et l’on avait attaché les bords
delà plaie de l’intestin entre les deux viroles d’une canule d’argent, afin que l’orifice du canal pancréatique tombant dans leur intervalle, le suc pancréatique pût couler de l’intestin tantôt en dedans, tantôt en dehors. L’appareil resta fixé pendant trois jours ; mais le sue pancréatique, ne trouvant pas un écoulement facile vers l’intestin, s’écoulait toujours par la plaie, et la présence de ce liquide prompt à se décomposer produisit un érythème avec excoriation de la peau du ventre, s’étendant jusque dans les aines etmême aux cuisses, au point que l’animal ne pouvait marcher que difficilement. Le chien mourut de cette complication, car à l’autopsie on ne trouva d’autres traces de péritonite que la péritonite circonscrite qui faisait adhérer l’intestin aux bords de la plaie. J’ai vu souvent les animaux mourir delà même manière dans les tentatives très nombreuses d’appareils très divers d’instruments que j ’ai voulu appliquer pour obtenir une fistule pancréatique permanente.
Nous avons dit qu’ordinairement, chez le chien, les fistules pancréatiques ne durent pas plus de deux ou trois jours, et qu’au bout de ce temps la sécrétion est complètement altérée. Alors l’inflammation qui s’est développée autour du fil qui fixe le canal sur le tube a coupé les parois du canal; le tube se détache et tombe de la plaie. Peu à peu la plaie se cicatrise, l’animal revient en peu de jours à la santé parfaite ; et, lorsqu’au bout de quelque temps on en fait l’autopsie, on trouve que le conduit pancréatique est complètement régénéré, et que le liquide sécrété s’écoule absolument comme dans l’état normal. I.’inflammatiou qui
SECRÉTION PANCRÉATIQUE,
s’était d’abord formée autour du conduit finit par disparaître si complètement, que l’on peut, par exemple, au bout d’un mois, pratiquer une seconde opération sur le même chien, en se servant du conduit de nouvelle formation. Nous avons même fait jusqu’à trois fois des fistules pancréatiques sur le même animal, en laissant toutefois au conduit le temps de se reformer. Cette régénération des conduits excréteurs avait été signalée déjà par plusieurs obsei'vateurs, en particulier par Tiedemann et Gmelin pour le canal cholédoque. Elle a été signalée aussi par plusieurs auteurs pour l’intestin et même pour l’œsophage. Mais nulle part elle ne s’effectue avec autant de rapidité que dans le conduit pancréatique.
Dans les expériences nombreuses que nous avons faites, nous avons étudié le mécanisme de cette régénération, et voici ce que nous avons observé :
Après l’opération, il s’établit une inflammation autour du point où le conduit a été divisé. Puis, lorsque le conduit a été coupé par le fil, il reste une espèce de cloaque entre les deux bouts du canal divisé, cloaque qui est environné par du tissu cellulaire induré. T.e suc pancréatique peut alors couler dans cette espèce de canal, qui peu à peu s’organise et prend l’aspect d’un nouveau conduit, et bientôt il se revêt, à sa face externe, d’une membrane péritonéale.
Nous venons de parler des différentes modifications que le suc pancréatique présente chez le même animal. Une autre question se présente ici : celle de savoir si le suc pancréatique est identique chez les dif-
férents animaux, laerbivores, carnivores, ou chez ceux appartenant à des ordres ou à des classes différentes. Nous l’avons trouvé à peu près semblable chez des animaux d’ordres différents : il a les mêmes caractères chez le chien et chez le cheval ; il se présente de même, chez le lapin, ainsi que nous l’avons constaté. Toutefois, chez cet animal, il paraît souvent un peu moins coagulable.
Des expériences faites sur une oie nous ont conduit à reconnaître au suc pancréatique des oiseaux les mêmes propriétés qu’à celui des mammifères, seulement chez l’oie la sécrétion pancréatique s’altère moins rapide ment.
Enfin, messieurs, nous avons voulu savoir si l’ablation de certains organes abdominaux, entre autres celle de la rate, dont l’influence sur les sécrétions gastrique, hépatique, etc., a été , si souvent invoquée, ne pouvait pas exercer aussi quelque influence sur la sécrétion pancréatique. Nous avons, dans ce but, enlevé la rate à un chien, et deux mois après cette opération, l’animal se portant très bien, nous avons fait une fistule pancréatique, et nous avons trouvé le suc pancréatique parfaitement normal; et même, chez cet animal, l’altération de la sécrétion a été très lente à se manifester. Voici l’expérience avec toutes ses circonstances.
Sur une chienne de moyenne taille, bien portante, mais paraissant vieille, j’ai extirpé la rate à l’aide d’une incision faite dans le flanc gauche et après avoir lié les vaisseaux avant de séparer la rate. La rate était petite et ratatinée. La plaie fut recousue comme à l’ordinaire.
Le lendemain et le surlendemain le chien refusa la nourriture. Le quatrième jour il commença à manger un peu, la plaie se cicatrisa peu à peu et assez lentement. Après le onzième jour, l’animal était tout à fait guéri. Il digérait très bien, ses excréments ne présentaient rien d’anormal en apparence ; les urines conte- .naientde l’urée, desurates, et elles ne semblaient pas modifiées clans leur composition.
Le dix-septième jour à dater l’extirpation de la rate et l’animal étant en digestion, je plaçai un tube sur le conduit pancréatique par le procédé ordinaire. L’opération fut faite très régulièrement, et je vis les chylifères très bien remplis par du chyle blanc.
Aussitôt l’opération terminée et la plaie recousue, il s’écoula par le tube du suc pancréatique alcalin coagulant bien. J’attachai la petite vessie de caoutchouc au tube. Quatre heures après, je retirai de la vessie environ 5 à 6 grammes de suc pancréatique très visqueux, gluant, présentant des stries quand on l’agitait. Ce suc était très alcalin, se coagulait en masse et avait tous les caractères d’un suc pancréatique excellent. L’animal ne paraissait pas malade, quoiqu’il eût à une ou deux reprises des vomissements.
Le lendemain de l’opération, le chien allait bien. Il avait fourni encore du suc pancréatique qui était toujours bon, coagulait très bien, quoiqu’il fiit un peu moins filant et un peu moins coagulable que la veille Ce suc pancréatique fut utilisé pour faire des expériences physiologiques sur lesquelles nous aurons plus lard à revenir.
Quelques jours après le chien mourut à la suite de l’opération, ce qui est un fait assez rare. Il n’y a rien toutefois qui nous autorise à penser que l’absence de la rate ait rendu l’opération plus grave chez cet animal.
Maintenant, messieurs, après avoir étudié les différentes conditions de sécrétion du suc pancréatique et les différents moyens de l’obtenir, nous devons aborder ses propriétés physico-chimiques, et plus tard ses propriétés physiologiques.
Mais avant nous nous arrêterons quelque temps encore sur les particularités que nous a présentées la sécrétion pancréatique chez le chien (fig. 27) que nous observons depuis que nous avons fait l’expérience devant vous dans la dernière séance, c’est-à-dire depuis trois jours. Les détails de cette expérience qui a parfaitement réussi, nous conduiront à apprécier convenablement les conditions normales de la sécrétion pancréatique sous le rapport delà quantité et des qualités du fluide pancréatique. Je suis heureux de pouvoir vous montrer ici ces résultats; car, bien que je les aie déjà observés un certain nombre de fois, il est rare que les chiens résistent aussi bien que celui qui fait actuellement le sujet de notre observation. Il est très difficile et même impossible de déterminer la quantité normale de suc pancréatique sécrété, au moyen des fistules momentanées qu’on obtient en plaçant un tube dans le conduit pancréatique, parce que, lorsqu’on opère sur le chien, il reste encore un conduit dont on ne peut pas tenir compte dans l’évaluation, et qu’ensuite on apporte le plus souvent, par le fait même de l’opération, un
trouble qui modifie considérablement les quantités de liquide sécrétées. Ainsi, nous savons déjà qu’en opérant sur un chien au moment de la digestion, tantôt il arrive que la sécrétion n’est pour ainsi dire pas suspendue, tantôt qu’elle 1 est complètement, et que, pendant un grand nombre d’heures (quelquefois vingt-quatre heures), elle se trouve totalement arrêtée.
Ces derniers résultats s’observent particulièrement lorsque l’opération a été douloureuse, ce qui suffit pour amener des désordres dans la sécrétion pancréatique. Nous devons ajouter encore que le fait même de l’opération, qui consiste à tirer au dehors une partie du pancréas, produit dans l’organe un état morbide qui change ordinairement, pendant un temps plus ou moins long, le type régulier de la sécrétion. Ainsi que nous l’avons déjà dit, le suc pancréatique se sécrète d’une façon intermittente, comme les sécrétions intestinales, en général, qui ont lieu au moment de la digestion et cessent pendant l'abstinence. Mais, après qu'on a lié le conduit pancréatique sur un tube, et qu’on a établi une fistule temporaire par les procédés que nous avons décrits plus haut, l’irritation persistante qu’on produit sur le pancréas donne souvent à la sécrétion un type continu, et l’on voit les quantités de suc pancréatique augmenter .graduellement, et l’écoulement de cette sécrétion avoir lieu d’une manière à peu près continuelle, alors même que les animaux ne mangent pas pendant plusieurs jours après l’opération. Cette continuité de la sécrétion dure èncore longtemps après la chute du tube d’argent ; et ce n’est
qu’au bout de quelque temps, lorsque le conduit pancréatique est tout à fait régénéré, quelle reprend bien son type intermittent et ses qualités normales, ainsi que nous nous en sommes assuré en faisant des fistules temporaires sur des chiens qui avaient déjà subi une première fois l’opération.
Tous les troubles que nous venons de mentionner, et qui se montrent dans la sécrétion pancréatique, tiennent à la grande sensibilité du pancréas dont la sécrétion est troublée par l’opération. Sous ce rapport, nous rappellerons que cet organe se distingue physiologiquement des glandes salivaires auxquelles on a voulu le comparer. On peut, en effet, agir sur celles-ci sans que le type physiologique de leur sécrétion soit changé ni sa composition altérée.
Ce n’est que par exception, seulement chez le chien, que quelquefois la sécrétion du suc pancréatique ne se trouve pas modifiée, et cela arrive quand l’on rencontre des animaux moins sensibles que les autres. Plusieurs fois j’ai eu l’occaison de rencontrer des cbiens chez lesquels l’opération ne produisit pas de troubles dans les phénomènes de la sécrétion pancréatique. L’un de ces chiens était un chien de la race des bassets, et l’autre le chien de berger que vous avez vu opérer dans la dernière séance, et qui fait le sujet de notre observation. Chez ce dernier particulièrement, l’opération, faite d’ailleurs pendant la digestion et dans de bonnes conditions, n’amena aucun trouble. La sécrétion continua en donnant un suc pancréatique alcalin, gluant et très coagulable par la chaleur.
U s’écoulait parfois environ 4 ou 5 grammes de ce suc par heure.
Le lendemain de l’opération, quand je revis l’animal, la sécrétion était suspendue, et il ne s’écoulait rien par le tube placé sur le conduit pancréatique. On donna des aliments à l’animal, qui mangea avec avidité, ce qui n’a pas lieu habituellement ; et quelque temps après son repas, la sécrétion arrêtée recommença en donnant, comme la veille, un liquide visqueux très coagulable par la chaleur.
On observa cette sécrétion pendant cinq ou six heures, et l’on vit que, vers la fin de la digestion, la sécrétion était devenue un peu plus abondante et le liquide était un peu moins coagulable qu’au commencement, quoiqu’il le fût encore beaucoup. On abandonna l’animal à lui-même.
Le lendemain, on trouva la sécrétion du suc pancréatique arrêtée ; rien ne coulait plus par le tube. Ou donna à manger à l’animal; et, après le repas, le suc pancréatique recommença à couler, en présentant une très foi’te coagulabilité et les mêmes caractères qu’il avait offerts la veille dans les mêmes circonstances. On constata encore le même fait, à savoir, qu’arrivant sur la fin de la digestion, la sécrétion devenait un peu plus aqueuse. Le lendemain, le tube était tombé et l’animal guérit très rapidement.
Sur plusieurs autres animaux, nous avons encore pu constater les faits que nous venons de signaler. Ils avaient une évidence moins grande sans doute, mais cependant encore bien nette, , d’où il résulte que la sécré-
tion du suc pancréatique reste intermittente chez le chien, quand l’animal n’a pas été influencé par l’opération de manière que le type de la séerétion soit troublé. Nous avons également constaté que la sécrétion offre une sorte d’oscillation dans ses propriétés, et que, très coagulable dans les premières portions qui s’écoulent, elle le devient un peu moins à mesure qu’on s’éloigne du début de l’écoulement. Cette modification prouve que la quantité d’eau qui a augmenté dans le liquide, n’est pas un fait qu’il faille considérer comme anormal, car il rapproche la sécrétion pancréatique de beaucoup d’autres, de celle du lait, par exemple, qu’on sait plus aqueux à la fin de la sécrétion qu’au commencement, etc,; nous avons rappelé déjà dans d’autres sécrétions obtenues dans les conditions normales, que les dernières parties obtenues sont moins riches en parties solides que les premières.
En résumé, messieurs, nous avons voulu prouver dans ce qui précède que, lorsque les animaux ne sont pas impressionnés par l’opération et que la séerétion pancréatique n’est pas troublée, elle constitueune séerétion intermittente assez peu abondante (au plus 5 à 6 grammes par heure chez un chien de moyenne taille), et que cette sécrétion dure depuis le commencement delà digestion jusqu’à un certain temps après. En pratiquant des fistules pancréatiques chez des chiens, après ta fin de la digestion, lorsqu’il n’y avait plus de chylifères blancs visibles, j’ai toujours trouvé les conduits du pancréas remplis de suc pancréatique qui s’écoulait tout de suite par le tube d’argent. Mais ce suc pancréatique
était moins coagulable que celui qu’on obtient en faisant l’expérience après une longue abstinence et au commencement de la digestion ; ceci se rapporte à ce que nous avons déjà vu. Les faits que nous avons cités précédemment, et qui ne s’observent chez le chien que d’une manière exceptionnelle, deviennent trèsfaciles à constater chez les oiseaux, qui, comme nous le verrons plus tard, ont le péritoine beaucoup moins sensible que les mammifères. Il résulte donc de tout ce qui précède que chez les mammifères, chez lesquels le plus ordinairement la sécrétion est troublée dans son type et dans sa quantité au moment même de l’opération ou bientôt après, on ne peut en rien conclure relativement à la quantité du suc pancréatique sécrété dans ces conditions. Aussi y aurait-il à ce sujet les plus grandes discordances si l’on voulait consulter les chiffres qu’ont donnés les différents observateurs; il y aurait même de la discordance si l’on s’eu rapportait aux chiffres donnés par un même observateur dans les différentes phases de la sécrétion. Nous ne devons donc chercher ici qu’à donner une physionomie physiologique générale de la sécrétion. La plupart des évaluations numériques faites sur la quantité du suc pancréatique sécrété, par les auteurs, sont beaucoup trop fortes, parce que la sécrétion était troublée et pour ainsi dire continue. D’autre part, les évaluations, eu supposant même qu’elles fussent exactes, ne donnent que la sécrétion d’un seul conduit; et rien ne peut autoriser surtout à calculer la quantité de sécrétion eu la rapportant à un poids donné de la masse du corps
COiXDITlOiNS EXl'ilniMENTALES. 2'25
de l’auiinal. Je considère ces calculs comme introduisant dans la pljysiolop/ie une fausse précision, en ce qu’ils dénaturent les phénomènes physiologiques, et masquent lem- physionomie générale en prenant comme point de départ régulier fixe des phénomènes soumis à toutes les variations que comporte la vie.
Relativement aux modifications de qualité qu’il pont subir, le suc pancréatique se distingue de toutes les autres sécrétions, et particulièrement de celle de la salive, à laquelle on a voulu le comparer. Les états morbides différents, qui peuvent accompagner les opérations faites sur les animaux, n’influencent pas sensiblement les propriétés des différentes salives, tandis que toutes les modifications que peuvent subir les fonctions digestives se font ressentir sur la nature de la sécrétion pancréatique. Nous reviendrons encore sur ces particularités importantes après avoir examiné les caractères physico-chimiques du suc panci éatique.
IjC suc pancréatique, comme tous les produits de sécrétion, peut entraîner avec lui certaines substances introduites accidentellement dans le sang. Sous ce rapport il peut être rapproché des sécrétions salivaires ; car nous avons constaté que, de même que pour la salive, l’iodure de potassium s’élimine avec une très grande facilité par la sécrétion pancréatique, tandis que le prussiate de potasse, par exemple, ne s’y montre pas.
La sécrétion du suc pancréatique paraît avoir lieu, de même que celle de la bile, avant la naissance; nous verrons, en effet, que dans les matières intestinales des foetus ou peut constater, dans certains cas, les carac- 2' SEii. 1855. 15
suc PANCRÉATIQUE.
lères du suc pancréatique d’une manière évidente.
li resterait à décider si cette sécrétion, qui après la naissance appt spécialement sur des matières alimentaires déterminées, à d’autres usages a remplir pendant la vie intra-utérine.
lies influences nerveuses, qui provoquent directement la sécrétion du suc pancréatique, sont beaucoup plus difficiles à préciser que celles qui agissent sur les glandes salivaires. Sur un chien qui avait un tube fixé dans le conduit pancréatique, j’ai galvanisé le ganglion solaire du grand sympathique sans obtenir de résultat bien net montrant une modification quelconque sur cette sécrétion. Mais j’ai vu l’éther introduit dans l’estomac déterminer bientôt après un écoulement considérable de suc pancréatique. Quant à l’augmentation de sécrétion qui arrive après l’application des fistules temporaires, je la rattache à un état morbide d’irritation ou d’inflammation de l’organe, car, ainsi que nous le prouverons encore plus loin , cette augmentation du liquide sécrété coïncide le plus ordinairement avec une altération dans sa composition.
Enfin, il y a des causes d’une autre nature qui influencent l’écoulement du suc pancréatique: c’est ainsi que par une pression exercée sur des viscères abdominaux, et à chaque mouvement d’inspiration, il y a une augmentation dans la quantité de liquide écoulé; mais au contraire, dans les efforts de vomissement, l’écoulement du suc pancréatique s’arrête complètement, pour reprendre après, lorsque les efforts de vomissement ont cessé.
CARACTÈRIÎS PHYSICO-CHIMIQUES. 227
D’après nos observations, le suc pancréatique normal est un liquide incolore, limpide, visqueux et gluant, coulant lentement par grosses gouttes perlées et sirupeuses, et devenant mousseux par l’agitation. Ce fluide est sans odeur caractéristique ; placé sur la langue, il donne la sensation tactile d’un liquide visqueux; son goût a quelque chose de salé qui est très analogue à la saveur du sérum du sang. Nous avons constamment rencontré la réaction du suc pancréatique manifestement alcaline, jamais neutre ni acide.
Le liquide pancréatique normal, exposé à la chaleur, se coagule en masse et se convertit en une matière concrète d’une grande blancheur. La coagulation est entière et complète, comme s’il s’agissait du blanc d’œuf; toute la masse devient solide, et il ne reste pas une seule goutte de liquide libre. Cette matière du suc pancréatique estégalement précipitée par l’acideazotique, ainsi que par l’acide sulfurique et par l’acide chlorhydrique concentré. Les sels métalliques, l’esprit de bois et l’alcool précipitent encore d’une manière complète la matière organique du suc pancréatique. Les acides acétique, lactique, chlorhydrique, étendus, ne coagulent pas le suc pancréatique. Les alcalis n’y produisent non plus aucun précipité, et ils redissolvent sa matière organique quand elle a été préalablement coagulée par la chaleur, les acides ou l’alcool.
En résumant tous ces caractères, nous serions en droit de conclure, ainsi que cela a déjà été fait par Magendie, Tiedemann et Gmelin, etc., que le fluide pancréatique se comporte à la manière des liquides
suc PANCRÉATIQUIÎ.
'albumineux. En effet, une matière soluble qui se coagule parla chaleur et les acides énergiques yjosséde bien les caractères de l’albumine. Cependant il n’y a uuciiii rapport sous le point de vue physiologique, ainsi que nous le verrons, entre le suc pancréatique et nu liquide albumineux.
C’est cette substance coagulable qui est justement le principe actif, et nous arrivons à conclure que la matière du suc pancréatique n’est pas de l’albumine physiologiquement ni même chimiquement, malgré qu’elle en ait quelques-uns des caractères chimiques. Ainsi, quand cette matière a été précipitée par l’alcool, puis desséchée, elle se redissout en totalité et avec facilité dans l’eau, tandis que l’albumine traitée de la même laçon, ne se redissout plus dans beau d’une manière appréciable.
Le suc pancréatique morbide est un liquide de consistance aqueuse, dépourvu de viscosité, habituellement incolore, mais souvent opalescent et quelquefois coloré en rougeâtre. Le fluide présente une saveur salée et nauséeuse en même temps ; sa réaction s'est toujours montrée alcaline, sa densité est moins grande. Traité par la clialeur et les acides, il ne coagule que très peu ou quelquefois plus du tout. La transformation du suc pancréatique normal en suc pancréatique' anormal ne se fait pas brusquement, elle arrive au contraire d’une manière graduelle, de sorte qu’entre les caractères assignés au suc pancréatique normal et morbide^ on peut trouver beaucoup d’intermédiaires. Toutefois ces \ arialions portent surtout sur la propor-
GAIÎÂCTÈRES IMlYSlCO-ClJlMiyUES.
lion delà matière active coagulable, qui est très grande dans le premier suc pancréatique retiré après l’opération bien faite, tandis que cette même matière diminue progressivement à mesure qu’on s’éloigne de ce moment, et peut manquer complètement lorsque l’inflammation s’est emparée franchement du tissu pancréatique. A mesure que cette substance disparaît, le suc pancréatique devient de plus en plus aqueux et perd sou activité physiologique. Cela peut encore se résumer en disant que le suc pancréatique est d’autant plus normal et plus actif qu’il se coagule davantage par la chaleur ; qu’il est d’autant plus inerte qu’il se coagule moins.
Voici, sur ces deux verres de montre, deux liquides pancréatiques, dont l’un est normal, tandis que l’autre a été obtenu dans des conditions morbides. Vous voyez, en les exposant tous deux à la chaleur, que le premier se prend complètement en masse, tandis que l’autre devient seulement un peu plus opalin.
üans la prochaine leçon, nous aborderons l’étude de la composition chimique du suc pancréatique.