VINGT-NEUVIÈME LEÇON
Sommaire : Difficultés de conserver longtemps les fistules pancréatiques en pleine activité. — Nécessité d'opérer simultanément sur un grand nombre d'animaux lorsqu'on a besoin de grandes quantités de suc pancréatique. — I'roi>riétés présumées de ce liquide chez l'homme. — Expériences faites sur le pancréas des condamnés à mort. — Faits cliniques qui viennent à Tappui des résultats obtenus par ce moyen. — Propriété fondamentale de la sécrétion pancréatique. — Émulsion des matières grasses. — Aucun autre liquide de l'économie n'est doué de la même propriété. — Les sécrétions alcalines exercent sur les substances grasses une action particulière différente de celle du suc pancréatique. — La nature des fonctions du pancréas se déduit naturellement de ces faits. — Effets de la ligature des conduits pancréatiques chez les animaux exclusivement nourris de substances grasses. — I\(''sultats analogues observés dans les cas de cancer du pancréas. — Influence du système nerveux sur la sécrétion pancréatique.
Des connexions de l'aiipareil biliaire avec les conduits pancréatiques. — De sa disposition anatomique cliez les différents animaux. — Diverses manières de recueillir la bile. — On la retire habituellement de la vésicule biliaire. — Objections à l'emploi des anesthésiques. — La bile est sécrétée pendant les intervalles de la digestion. — Cela est prouvé par les expériences sur les limaçons. — Fistules biliaires. — On les pratique généralement dans le but d'empêcher la sécrétion de passer dans le duodénum. — Importance de cette sécrétion dans le travail de la digestion.
— Opinion de Ilaller. — Expériences de Sciiwann, Blondlot, Tiedemann et Gnielin. — M. Blondlot croit que la bile est un produit excrémenlitiel.
— Expériences propres de M. Cl. Bernard sur ce point. — Le procédé opératoire qu'il a adopté permet de suspendre et de rétablir alternativement le passage de la bile dans l'intestin. — Difficulté d'arriver à une conclusion positive par de semblables expériences.
Messieurs,
Nous vous avons montré dans notre dernière réunion la manière de recueillir le suc pancréatique et le procédé opératoire ([u'il convient de suivre dans ce but.
Le chien sur lequel l'expérience a été pratiquée est encore vivant, et la plaie de l'abdomen est, comme vous le voyez, presque complètement cicatrisée. Malheureusement, le canal pancréatique ayant été coupé par la ligature destinée à fixer au tube un réservoir de caoutchouc, nous n'avons pu, par suite de cet accident, recueillir autant de hquide que nous aurions voulu; mais nous en avons suffisamment pour toutes nos expériences pratiques. Nous pourrions même répéter l'opération plusieurs fois de suite chez le même chien, sans inconvénient sérieux, puisque l'animal, lorsqu'il est bien choisi, souffre rarement beaucoup, malgré la nature délicate des organes blessés. Le péritoine du chien est loin d'être aussi sensible que celui de l'homme, ou même que celui du cheval; aussi, chez ce dernier, est-il pres(jue impossible d'établir une fistule pancréatique sans encourir un grand danger d'échouer. Les ouvertures permanentes de cette nature ne persistent pas longtemps, même chez le chien, à cause de la rapidité de la cicatrisation. Il en résulte que l'opération doit être répétée plusieurs fois sur le même animal, ou bien que l'on doit employer plusieurs animaux à la fois, si l'on veut recueiUir la sécrétion en grande quantité.
On rencontre parfois chez l'homme des fistules spontanées du canal pancréatique, mais elles sont rares. J'ai moi-même observé deux cas dans lesquels on supposait que cette lésion s'était produite. Chez l'un des malades, on avait remarqué que, lorsque les organes digestifs étaient à l'état de repos, aucun liquide nes'é-
chappait par l'orifice fistuleux ; mais quand l'estomac entrait en activité à la suite de l'ingestion des aliments, une sécrétion abondante s'écoulait par l'ouverture, et cela en quantité telle que le malade était obligé de se garnir constamment avec une serviette. En examinant ce liquide, j'ai trouvé qu'il était franchement alcalin; mais, en dehors de cette propriété, il ne ressemblait nullement au suc pancréatique, ni à aucune autre sécrétion normale de l'économie.
Le suc pancréatique de l'homme est-il identique à celui des animaux? Je suis disposé à répondre à cette question par l'affirmative; si des différences ont été observées, je penche, comme dans le cas précédent, à soupçonner fortement qu'elles sont imputables à l'état pathologique de la glande chez les hommes porteurs d'un orifice fistuleux. En effet, en faisant macérer dans l'eau tiède le pancréas de condamnés à mort, on obtient un liquide entièrement semblable au suc pancréatique de l'espèce canine. A l'état normal donc, la sécrétion chez l'homme et le chien ne diffère sous aucun rapport; et cela ne doit pas nous étonner, puisqu'il en est absolument de même du suc gastrique.
Voici une abondante quantité de suc pancréatique recueilli chez le chien sur lequel nous avons opéré il y a quelques jours. Vous voyez qu'il donne une réaction alcaline des plus nettes, propriété qu'on retrouve constamment dans ce liquide à l'état sain. Un autre de ses caractères est de subir rapidement des altérations chimiques, et cela peut-être plus vite qu'aucune autre sécrétion de l'économie. Au milieu des modification^
suc PANCRÉATIQUE. • 593
tlont il est le siège, il y a certaines particularités qui méritent d'attirer notre attention. Lorsqu'il se refroidit, on voit bientôt se produire un précipité ; la composition chimique de ce dernier n'est pas parfaitement connue; suivant M. Robin, il est formé de laclate de chaux. Il est constitué en effet par de petits cristaux prismatiques. Dans le tube que je tiens en ce moment, ils sont parfaitement visibles à l'œil nu, sous l'apparence de petites granulations blanchâtres. Une autre modification importante de la sécrétion pancréatique peu de temps après son extraction est la diminution de sa coagulabilité sous l'influence de la chaleur. Lorsqu'elle vient d'être recueillie par la fistule, elle se prend en une masse solide après avoir été exposée quelques instants à la flamme d'une lampe à alcool ; mais lorsqu'elle a séjourné un certain temps en dehors de l'économie, cette propriété diminue rapidement.
Mais la propriété fondamentale et caractéristique du suc pancréatique, celle qui le distingue de toutes les autres sécrétions, consiste dans la faculté de former une émulsion avec les substances grasses et les huiles. Si nous ajoutons un peu d'huile au suc pancréatique contenu dans ce tube, vous voyez se produire sur-le-champ une émulsion blanche qui persistera pendant un temps considérable. Cette singulière propriété est particulière au suc pancréatique et n'existe ni dans la salive, ni dans le suc gastrique, ni dans la bile. Il est vrai toutefois que les sécrétions alcahnes (la salive et la bile, par exemple) produisent des etfets analogues en saponifiant partiellement les matières grasses avec lesquelles elles sont mises