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LE FAIT ET SON INTERPRÉTATION

particulière à la définition du mol fait, et nous devons citer en première li^neM. Chevreul, qui, autrefois dans ses Lcltres à Villemain (sur la définition du fait) et récemment encore dans une série de communications à l'Académie des sciences, s'est attaché à établir ce qu'on doit entendre par le moi fait.

D'après M. Chevreul, nous ne connaissons les choses que par leurs qualités : cette quahté connue, ne fût-ce que \ étendue limitée et V impénétrabilité, suffiit pour nous donner la conscience de l'existence des substantifs propres auxquels elle se rapporte ; c'est pourquoi le substantif propre ne dit rien à l'esprit, ne rappelle rien aux sens, si on le dégage de toutes les qualités, de tous les attributs par lesquels il nous a été rendu sensible et par lesquels il s'est fixé dans l'esprit. C'est pourquoi, dit M. Chevreul, ce sont ces qualités qui constituent le fait. Et, en effet, lorsque pour une cause ou pour une autre on perd le souvenir des choses, lorsque la mémoire s'en va, ce sont d'abord les noms des choses ou des personnes qui nous échappent, tandis que nous conservons encore celui de leurs qualités, de leurs propriétés, de leurs attributs.

Mais cette définition du fait nous amène, en y réfléchissant bien, à considérer, avec M. Chevreul, le fait comme une pure abstraction. Ainsi, lorsque nous disons d'une personne qu'elle est bonne, nous résumons une idée générale résultant des actes que nous avons vu accomplir à cette personne : tout ce que nous connaissons de ses actions, de ses projets, nous la montre bonne, et, lorsque nous lui donnons cet attribut, nous le faisons

par une abstraction, une conception générale de son caractère. Les actions de la personne sont des faits matériels^ des faits physigues ; la qualité que, d'après ces actes matériels, nous attribuons à la personne, est une sorlede conception mètap/u/siqiie . Si l'on veut appeler cela un fait, il faut reconnaître que ce prétendu fait existe plutôt dans notre esprit et n'est pas une chose tangible, accessible aux sens en dehors des actes particuliers, points de départ de notre jugement. Aussi M. Chevreul n'hésite-t-il pas à dire que le fait est une abstraction : « Les attributs comprenant propriétés^ qualités, défauts^ sont des faits, et ces faits deviennent des abstractions lorsque l'esprit considère chacun d'eux en particulier. »

Nous ne pouvions chercher à fixer la signification du mot fait sans rappeler la manière de voir de M. Chevreul. Mais nous ne la discuterons pas ici. Ce serait là une étude de philosophie dans lacpielle nous n'avons pas à entrer. Il nous suffira de rappeler que nous cherchons à définir le mot fait au point de vue spécial de nos . recherches physiologiques, et que dès lors il nous est impossible de le définir une abstraction. Pour nous, c'est au contraire V acte matériel, sans aucune élaboration de notre esprit, qui est le fait ; c'est l'acte qui frappe nos sens. Nous avons cité tantôt l'exemple d'une personne dont on dit qu'elle est bonne. Cette qualité de bonté ne saurait être pour nous un fait : elle exprime un jugement que nous portons sur cette personne d'après ses actes; ces actes, qui la font juger bonne, constituent seuls, nous l'avons dit, les faits proprement dits.

Nous devons donc bien distinguer Xq fait et le j^'ge-

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?7îeiit(\ue nous porlons d'après ce ou ces faits : c'est que rien n'est plus fiicile à confondre, et que les esprits même les plus éniinenis prennent souvent pour un fait un jugement basé sur ce fait, mais en dépassant singulièi-enient la portée. Ainsi Magendie, qui posait eji principe qu'il ne faut j;imais sortir du fait, en était sorti une fois cependant dans une petite discussion que nous eûmes au sujet du liquide pancréatique : il avait dit que ce liquide est albdmineux; j'avais avancé le contraire, et pour prouver à mon illustre maître qu'il s'était, non pas trompé sur un fait, mais seulement sur le jugement porté avec ce fait pour point de départ, je n'eus qu'à lui faire remarquer que le fait observé par lui se réduisait à ceci : le suc pancréatique est coagulé par la chaleur. Comme l'albumine est coagulée par la chaleur, il en avait conclu que le suc pancréatique est albumineux. Maisl'albumine est encore caractérisée par d'autres réactions que je n'avais pas trouvées dans le liquide pancréatique. Magendie serait resté dans le fait vrai en disant que le suc pancréatique est coagulé par la chaleur; il était sorti du fait et avait porté un jugement inexact en en inférant que ce suc est albumineux.

En physiologie, nous appellerons donc fait le phénomène matériel, acte mécanique, physique, réaction chimique, etc., et nous aurons toujours soin de distinguer le fait du jugement que nous en inférons. Lorsque je dis que le sang renferme du sucre, vous pensez peut-être encore que j'énonce un fait; il n'en est rien : le fait, c'est que le sang extrait des vaisseaux a donné, par des traitements successifs, un liquide incolore qui a

précipité la liqueur cupro-potassique; \efait, c'est que cet extrait du sang a fermenté en présence de la levure de bière, c'est qu'il a dévié la lumière polarisée d'un certain nombre de degrés. Voilà les faits, et d'après eux je ïoYmQ Q.Q jugement {\m \q sang contient du sucre; mais les faits étant vrais, le jugement ne sera exact que si pendant les opérations expérimentales je n'ai pas introduit dans nos produits des substances capables de donner des réactions semblables à celles du sucre. Si donc vous vouliez faire la critique du jugement que j'énonce en disant qu'il y a du sucre dans le sang, il faudrait chercher les éléments de cette critique dans chacune des séries d'opérations qui nous ont amenés à la constatation des faits.

Autrefois on discutait en s'opposant des arguments; on paraît aujourd'hui discuter le plus souvent ;en s'opposant des faits; et cependant, si vous y regardez de bien près, vous verrez que ce sont réellement des jugements et non des faits que s'opposent les adversaires. L''un dit, par exemple, qu'il a trouvé du sucre dans le sang, l'autre qu'il n'en a pas trouvé; mais trouver du sucre dans le sang n'est pas un fait, je le répète, du moment qu'on n'isole pas ce sucre en nature : c'est un jugement basé sur des réactions chimiques; ces réactions chimiques ont pu donner des résultats opposés à deux expérimentateurs et se contredire ainsi en apparence ; c'est que tous deux n'auront pas opéré exactement dans les mêmes circonstances, avec des réactifs également purs, etc. Opposer à ce prétendu fait que l'un a lrouv(; du sucre, cet autre prétendu fait que le

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second n'en a pas trouvé , c'est , en se réduisant ii cet énoncé, combattre en Tair avec des arguments abstraits. Ce qu'il faut dire, dans une discussion de ce genre, c'est que le premier observateur ayant traité le sang de telle ou telle manière, a ensuite obtenu une réduction du liquide cupro-potassique, et que le second, après avoir opéré dans telles et telles circonstances, après avoir soumis le sang à telle série de réactions, n'a obtenu aucune action sur le liquide cupro-potassique.

Pour montrer la différence qu'il y a entre le fait et son interprétation, je vous citerai encore la discussion qui s'éleva à propos des mouvements de rotation produits par la piqûre des pédoncules du cervelet : Magendie avait observé une rotation se faisant du côté opposé au côte lésé ; Longet répète l'expérience et observe que la rotation a lieu du coté de la lésion. Evidemment ni l'un ni l'autre des expérimentateurs ne pouvait avoir pris le côté gauche pour le côté droit ; c'était cependant à cela que se réduisait la discussion si l'on s'en tenait au résultat brut de l'expérience, sans s'inquiéter des conditions différentes dans lesquelles elle pouvait avoir été faite. Et en effet, comme Schitf et moi l'avons démontré en même temps, le pédoncule en question étunt large, aucun des deux expérimentateurs n'avait fait porter la lésion sur sa totalité : Magendie en lésait les parties antérieures contenant des fibres déjà entre-croisées; Longet faisait porter ses sections sur la moitié postérieure où les fibres n'ont encore subi aucune décussation : de là, mouvements

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vers le côté opposé dans un cas, vers le côté môme de la lésion dans l'autre cas.

Il faut donc, non-seulement bien déterminer les conditions de l'expérience, mais se iixer d'avance sur ces conditions. Il faut, en un mot, que les expériences soient telles que l'on n'ait à discuter que sur leur interprétation ; mais il faut que le fait reste toujours immuable. En effet, les expériences ne sont pas faites pour servir à élayer telle ou telle théorie conçue de toute pièce ; elles sont faites pour constituer la base solide et indiscutable de la théorie, qui est elle-même discuiable et perfectible à l'infini; elles doivent en être le point de départ, et non un secours que l'on appelle à un moment donné à son aide. C'est ce que M. ('hevreul exprimait d'une façon en apparence paradoxale, en disant qu'il faut faire des expériences à posteriori. C'est ainsi qu'ont procédé les sciences physiques et chimiques.

La critique expérimentale ne sera possible qu'à partir du moment où l'on cessera de confondre les faits el leur théorie. Les faits doivent rester fixes et indiscutables en eux-mêmes; leurs interprétations ou leurs explications seront discutables et susceptibles de changer tant qu'il y aura des progrès à faire en science.

Ce que nous voulons arrêter ici, ce sont les conditions des faits, mais non leurs explications.

Le fait est donc, si nous pouvons ainsi nous exprimer, ce pour quoi l'investigateur n'a besoin que de ses yeux, ou, d'une manière plus générale, de ses sens : les conditions dans lesquelles il a opéré, les phénomènes qui se sont présentés à lui, tels sont les faits ; mais

Li: FAIT 1:T son DÉTKU.MIMSMi:. M

(lès qu'il sort de la relation désintéressée de ces phénomènes, (lès (ju'il cesse de dire, par exemple, « tel liquide a été coagulé par la chaleur », pour dire « ce liquide est albun)ineux », il n'exprime plus le fait pur et simple, il exprime un jugement.

Or, on entend souvent, et notanmient en m'édècim^*, employer les expressions de fait ordinaire, fait sinijulier, fait exceptionnel, rare, commun, etc. Ces expressions n'ont ptis de raison d'être. Un fait n'est pas exceptionnel , car, étant données les circonstances de sa production, il doit toujours se produire. Un fait ne prend le caractère étonnant, extraordinaire, que parce que nous ne connaissons pas les causes déterminantes de ce fait et que ces causes se trouvent réunies à notre insu. Un fait est toujours un fait pur et simple ; c'est à nous d'en connaître et d'en apprécier les causes, et alors sa manifestation nous apparaîtra toujours comme une chose naturelle, ordinaire et régulière; et, (piand nous aurons déterminé ces conditions, si nous pouvons les réunir dans une expérience, nous verrons le fait se reproduire d'une manière constante, nécessaire, et nous aurons peine alors à comprendre ce qu'on pourrait vouloir encore désigner sous le nom de fait singulier, extraordinaire, etc. : un fait n'est extraordinaire que parce i\\\\\ç:^iindé termina''; ces deux expressions sont synonymes, en ce sens qu'elles expriment également notre ignorance relativement à la nature et aux conditions des faits auxquels on les applique.

Le tout est donc d'établir ce que j'ai appelé le déterminisme des faits, c'est-à-dire l'ensemble des conditions

de ces faits. Malheureusement ce déterminisme esl souvent très- difficile à établir, surtout lorsque, se bornant à la simple observation, on est, volontairement ou par la nature même des choses, mis dans l'impossibilité de changer les conditions du phénomène, afin de rechercPHTr. quelle-s-ic.onditions sont étrangères et quelles con- •ditions sont intimement liées à sa manifestation. Dans ces circonstances on a eu recours à une méthode indirecte; on a noté combien de fois tel fait coïncide avec telles conditions plus ou moins complexes; on a fait de la slatistiquc. Or ce n'est pas là de la science, c'est de l'empirisme pur : du moment qu'on n'a pas ramené le fait à ses conditions simples, il est impossible d'établir des lois; on n'arrive qu'cà des probabilités, on peut dire (jue telle chose arrive quatre fois sur cintj, qu'il y a, dans tel cas, tant de chances pour que tel phénomène se produise; mais ce ne sont pas là des bases sur lesquelles puisse se bâtir une science. La chiuue en seraitelle arrivée où elle est aujourd'hui, si les chimistes n'avaient pu parvenir à des généralités plus précises que celle qui consisterait à dire que neuf fois sur dix la combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène donne naissance à de l'eau.

En médecine on fait souvent de la statistique ; mais on n'en fait ou du moins on ne devrait absolument en faire que quand on ne peut |)as faire autre chose. Et en tout cas il est inadmissible de considérer cette manière de procéder comme une véritable méthode, intitulée méthode numérique. Sans doute des esprits éminents, comme par exemple le médecin Louis, ont

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