‹ Leçons de psychologie appliquée à l'éducationChapitre 15 sur 46 · IV. Sentiment religieux · texte numérisé non relu

IV. Sentiment religieux

Les inclinations supérieures : V Elles aspirent à TinGni ; 2<> Elles sup** posent la raison; 3"* Leur objet est essentiellement impersonnel, étemel, et d'une valeur absolue ; 4'> Elles sont généreuses et communicatives ; S*" Elles sont la source des plus hautes manifestations de ractÏYilé humaine : la science, l'art, la vertu, la religion. I. L'amour du vrai. Différence entre la curiosité des animaux et celle de l'homme. — L'homme aime le vrai pour lui-môme. — Vérités secondaires et paritelles (la science). ^Vérité première et totale (philosophie et métaphysique*).

Manifestations de ce penchant : Crédulité naturelle; esprit de recherche; courage scientifique; oubli de soi. Véracité. — Le prosé- - lytisrae*. ^ Le martyre.

Objection : Le mensonge. — L'enfant est-il naturellement menteur?

Explication : « On ment comme on prend médecine ». — Causes do mensonge.

Application pédagogique : Nécessité d'amener l'enfant à dire toujours vrai. — Moyens,

lU

II. Amour du beau. Rapports du beau avec le vrai. — L'esthétique *. « L*amour du beau est naturel et universel, quoique ausceplible de progrès. ~ L*amour du beau chez les animaux supérieurs; chez i*homme : l'art pour l'art. — Origine de l'art dans les âges préhistoriques *.

Objection : Les variations du goût; prétendu amour du laid. — Réponse.

Indications pédagogiques. — Culture du goût. — Puissance éducative de l'art.

III. Amour du bien. Rapports du bien avec le vrai ot le beau. — La morale.

Objection : Variations du sens moral * ; son absence et sa disparition. — Réponse.

Réflexions pédagogiques : Le sens du devoir est trop peu cultivé. — Manque de iiuances dans nos jugements moraux et nos exhortations. — Manque de prudence dans nos conversations et nos exemples.

IV. Sentiment religieux. La notion de Dieu et le sens du divin. — la Théodicée*. — Caractère primitif et universel du sentiment religieux, quoiqu'il puisse et doive être cultivé^ épuré. — Ses effets : adoration, prière, culte.

Objections. — Réponses. — Variété inflnie des conceptions et pratiques religieuses. — Ce qu'il y a de commun au fond : Le sentiment de l'inflni. — La religion naturelle : « Cri de la terre vers le ciel ». -^ Tolérance. — Application pédagogique. — Culture du sentiment religieux chez l'enfant : ce qu'elle doit être.

Conclusion. L'idéal*. — Les hommes d'idéal et leurs « illusions >. -* Leur rôle. — Les désabusés : vanité de « l'esprit positif ».

lies Inclinations on aspirations sapérlenres. — Il

y a gradation ^ans nos inclinations : à mesure qu'on s'élève au-dessus de l'appétit et du besoin, on trouve des inclinations plus larges, plus pures, de plus en plus désintéressées, de plus en plus humaines. Celles auxquelles nous arrivons maintenant prennent le nom d'inclinations raiionneWes * ou d'aspirations supéneures, parce qu'elles nous font chercher, non plus des jouissances corporelles, non plus des satisfactions d'amour-propre, non plus même des joies sympathiques, mais des émotions d'un ordre réellement supérieur, supérieur à celles de la vie sociale même. Satisfaites, elles donnent lieu à des sentiments désintéressés, nobles entre tous ; contrariées, elles donnent lieu à une sorte de tristesse et d'inquiétude qui est le meilleur signe delà dignité humaine.

Ces inclinations sont au nombre de quatre ; YamoUr du vrai, Va/mour du beau, V amour du bien et le sentiment religieux. Voyons leurs caractères.

^ Caractères des aMpIrations anpérieares. — 1^ Ges

inclinations aspirent à l'infini, ne sont jamais pleine* ment satisfaites. Nous sommes loin ici de l'appétit, qui connaît la satiété* et qui aboutit au dégoût : dans la recherche de la vérité, l'esprit ne s'arrête pas, il n'est . jamais satisfait ; plus on sait, plus on veut savoir, et il semble que toute la science n'aboutisse qu'à rendre les grands savants plus modestes, plus frappés de l'inconnu auquel notre science confine de toutes parts.

2^ Elles supposent la raison et ne vont pas sans elle, en d'autres termes, on ne les rencontre que chez des êtres raisonnables. Mais, qu'est-ce que la raison? C'est la faculté de l'absolu et du parfait en tous genres. Â propos de ce qui nous est donné dans les faits, nous concevons le très bien, l'exact, l'excellent, Vidéal*; la raison est la faculté de l'idéal*. Le caractère de l'idéal* est de fuir et de reculer toujours devant nous ; eh bien, ce qui correspond dans nos cœurs à cette marche de la raison à la poursuite de l'idéal*, ce sont des aspirations infatigables et infinies vers le mieux en «tous genres, par exemple^ dans Tordre de la science, vers des vérités toujours plus hautes : de même que Goethe* mourant, le savant s'écrie sans cesse : « Encore plus de lumière ! »

3<> L'objet de ces inclinations est essentiellement impersonnel, éternel, universel. La vérité n'appartient à personne, même ceux qui la découvrent ne sont pas admis à dire « ma vérité » ; c'est le bien commun des esprits. Il n'y a plus ici une satisfaction égoïste, étroite, personnelle à celui qui l'éprouve, mais une satisfaction regardée par celui même qui l'éprouve, comme ayant une valeur absolue toujours et partout, pour tout homme.

4» Ges affections sont essentiellement généreuses et communicatives : l'homme qui aime la vérité, non seulement ne l'aime pas pour lui seul, mais n'y attacherait pas le même prix, s'il était empêché de la faire con-

naître et de la répandre. U ea jouU d'autant phis qu'il en fait jouir les autres. U en est de même pour l'admiration que nous cause va beau spectacle de la nature, ou un chef-d'œuvre de l'esprit kumain : nous voudrions inviter tout l'univers à oontempler l'un et à goûter l'autre avec nous; nous ne sou&ons point qu'on ne pajptage pas notre admiration; quand les personnes qui «ont à cdtë de nous ne l'ëprouve&t pas, nous sommes indignes, parfois tout prêts à nous mettre en colère. . N'est-ce pas là le caractère d'un sentiment aussi éloigné que possible de l'égoïsme?

b^ Enfin ces affections sont la source des plus kautes manifestations de l'activité humaine, la science, l'art, la Tertu, la religion.

I. li'aaioar du vrai. «— Tout homme, dès le berceau, pourrait-on dire, a besoin de oonnaître, de savoir et de comprendre. Nous sommes mal à l'aise en présence de l'inconnu et de l'inexpliqué : l'enfant accable de questions les personnes qui l'entourent. On a prétendu que les animaux mêmes avaient l'amour du vrai et une curiosité analogue 4 la nôtre. Un naturaliste anglais cite, à l'appui de cette assertion, le fait suivant. Un lézard enfermé dans un panier couvert avait été apporté au jardin zoologique de Londres et placé dans la cage des singes : le premier mouvement de ces animaux fut de fuir, mais peu à peu, se ravisant, ils s'avancèrent avec précaution et soulevèrent le couvercle du panier. Darwin* voit là un phénomène analogue à la curiosité humaine, ,nous ne croyons pas à cette analogie. Il y a deux sortes de curiosité dans l'homme lui-même, et Tune des 4eux n'est pas du tout un signe de supérioiité, n'a rien de commun avec le pur amour du vrai. Chez ces singes, le sentiment de la nouveauté, l'instinct de conservation, la défiance, la gourmandise peut-être, ont évidemment produit tout le phénomène; ce n'est pas là la curiosité qui eherche pour le plaisir de chercher, et qui fait faire des progrès à la science. Nous-mêmes, je le répète, quand nous regardons avec attention un appartement luxueux^

an« toilette brillante, quand nous voulons savoir ce qu'une personne pense, ou ce qu'une autre lui a dit, nous som-mes poussés par une curiosité d'un ordre inférieur, dont le point de départ est quelquefois la sympathie, plus .souvent l'amour-propre ou la malveillance. Ge ne sonl point là les caractères de l'amoar du vrai.

L'amour du vrai consiste à chercher le vrai pour luimême, pour lui seul, sans nous demander s'il pourra être utile à nous-mêmes ou aux autres. Bien que la science soit utile entre toutes choses, serve notamment à l'industrie, pour le savant son intérêt ne tient pas à son utilité : il cherche pour trouver; il se complaît dans la possession du vrai, même inutile, même dangereux; il veut savoir pour savoir, et ne se laisse arrêter par rien, pas même par la persécution.

IM setenee el Ut plUlosophie. — Les grandes manifestations de la curiosité humaine sont la science et la philosophie, qui ne sonf à proprement parler que deux degrés de la môme chose. Quand un homme, à propos d'un fait donné, cherche les causes prochaines et. les effets immédiats, ou que, poussant un peu plus loin, il remonte la série des causes secondes, et descend la série des effets, il fait de la science; c'est-à-dire qu'il cherche et qu'il enchaîne de son mieux, à mesure qu'il les trouve, des vérités certaines mais partielles. — Mais à quelque point que la science soit arrivée, les esprits doués d'une curiosité vive et insatiable, veulent aller plus loin ; ils s'interrogent sur tout l'ensemble des faits, sur le monde considéré comme un tout. D'où vient-il, ce monde? Qu'est-il? Où va-t^il? Quel est le dernier secret des choses? Quand on pose ces questions dernières, quand on aspire à la vérité totale, on a l'esprit philosophique, et l'on fait de la métaphysique *•

. HantffesiaUoBs 4e ee pe^olimAt. — L'amour dii vrai se manifeste, chez tout homme, et avant tout, par la crédulité naturelle. Nous sommes tellement faits pour la vérité, que notre pente n'est jamais de soupçonner primitivement le mensonge et l'erreur ; nous croyons d'in-

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stinct ce qu'on nous dit. L'enfant est essentiellement crédule, tant qu'on ne l'a pas trompé ; c'est une tendance naturelle, dont on ne tire pas un assez grand parti. La défiance naîtra seulement du mensonge.

La crédulité est passive ; l'amour du vrai prend une forme active, quand s'éveille l'esprit de recherche, l'esprit d'examen : il se manifeste plus ou moins vivement selon les cas, et conduit au grand courage scientifique, à cet entier oubli de soi dont il y a tant d'exemples dans l'histoire des sciences et des grandes découvertes.

La véracité, ou besoin de dire vrai, peut aussi aller jusqu'au sacrifice. Quand nous croyons tenir une vérité, nous voulons la dire ; le prosélytisme* consiste à la proclamer coûte que coûte, à la porter au loin, à donner au besoin sa vie pour elle.

Objcetlon s lie meiifloiifpe. — Explleatlon. — Mais ici, une objection se présente : le mensonge, n'est-il pas naturel ? Il est si naturel qu'on a pu dire : « L'enfant est essentiellement menteur. » A cela nous répondrons que le mensonge apparaît en eflet de bonne heure, mais qu'il est déjà le fruit de l'expérience propre de l'enfant, ou -de la maladresse et du mauvais exemple des parents. L'enfant ne ment pas pour son plaisir : il n'est point fier de son premier mensonge, il rougit et ne peut pas soutenir le regard de sa mère; le sentiment qu'il éprouve est parfois si pénible qu'il triomphe soudain et lui fait avouer la faute qu'il voulait cacher.

Thomas Reid* a dit d'une manière très heureuse: «On dit vrai comme on mange d'appétit, on ment comme on prend médecine ; » c'est-à-dire qu'on ment en vue d^une autre fin, pour un plus grand bien, ou pour éviter ce qu'on juge un plus grand mal. Le mensonge n'est donc qu'un moyen, et un moyen qui coûte. L'adulte a d'autres ' raisons de mentir que celles que nous venons d'énu^ mérer ; mais ces raisons reviennent toutes à l'intérôt et à la vanité. Un hâbleur, un chasseur, un voyageur raconte des succès ou des aventures qui n'ont jamais existé que dans son imagination ; c'est que la vanité et le be-

soin de paraître l'emportent alors en lui sur l'instinct de véracité, mais cela ne prouve rien contre l'existence de cet instinct. C'est seulement pour nous un avertissement d'avoir à retenir l'enfant sur cette pente.

Kéeesslté d'amener l'enfant à dire tonjoars la Yérlté. — Dire la vérité est un devoir ; c'est à la fois un devoir envers nous-mêmes et un devoir envers les autres. L'homme est une personne morale, et un de ses devoirs les plus stricts est de ne pas amoindrir en lui la personne, de ne pas la dégrader, de suivre toujours la raison. Or, qu'est-ce que le mensonge, sinon la négation de ce que ma raison me présente comme vrai?

La vérité est le patrimoine de tous, elle est le bien commun; lorsque nous la cachons aux autres, lorsque nous la leur dérobons, nous nous rendons coupables d'tln véritable vol ; nous nous approprions ce qui ne nous appartient pas. Celui qui ment trompe son semblable, surprend sa bonne foi, et ne respecte pas cette convention tacite qni se trouve à la base de toute société humaine : « Quand vous me parlez, quand vous agissez devant moi, il est convenu que c'est vous qui parlez, vous qui agissez et non point votre masque ». Autrement, point de sûreté dans les relations, point de société possible. On ne peut concevoir comment subsisterait une société dans laquelle le mensonge serait la pratique universelle.

Moyens d'amener l'enfant A dire tonjours la Térlté. — C'est ici surtout que s'applique cette maxime :« La route de la morale est longue et difficile quand on n'emploie que les préceptes, elle s'abrège et mène promptement au but quand on y joint les exemples. » Le nombre est malheureusement petit des enfants élevés dans un milieu où le mensonge soit réellement en horreur. Combien peu de parents et de maîtres, sans parler des serviteurs, s'interdisent scrupuleusement de dissimuler et de mentir &ême dans les petites choses I Que l'éducateur donne, en toute occasion, à ses élèves l'exemple de la véracité et de la loyauté ; que sa conduite en

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tout et partout témoigne de Thorreur qu'il a de la dissimulatiouy de la fourberie, de la ruse même ; qu'il ne demaode jamais, qu'il ne permette pas aux enfants de se trahir et de se dénoncer les uns les autres, qu'il punisse au contraire sévèremeiit tout acte de délation, mais qu'il tâche d'amener les coupables à avouer eux-mêmes spontanément* et yaillamment leurs fautes; s'il promet une récompense ou une punition, qu'il ne lui arrive jamais d'oublier sa promesse : ce sera le meilleur moyen de développer chez ses élèves l'instinct de la véracité et do la droiture*

Si un enfant dénatiure ce qn'H raconte, s'il exagère pour se faire valoir, qu'on l'amène peu k peu, par des questions adroites, k rétablir lui-même les faits, puis, qu'on lui fasse avouer sa faute et qu'on le laisse ensuite à sa honte. Un bon moyen de correction sera encore •de faire voir qu'on n'attache plus foi aux paroles de l'enfant surpris plusieurs fois en flagrant délit de mensonge, et de faire contrôler ce qu'il avance par ses camarades ; il faudra lui dire d'un ton sérieux et triste, -qu'on se voit dans la pénible nécessité de ne pas croire ce qu'il affirme, et témoigner au contraire une confiance absolue à ceux de ses camarades qui n'ont jamais menti. L'habitude du mensonge sera bien invétérée si «elle résiste à un pareil traitement employé en temps utile.

Enfin, lorsque sa raison sera bien éveillée, on s'efforcera de développer chez l'enfant le sentiment de la dignité personnelle ; ou lui fera comprendre qu'il est honteux de mentir, que c'est la marque d'une âme lâche, que le menteur est méprisable et partout méprisé.

IL Ii'aai«iir d« U^mm. — Jimpyri» d« bea« avee le Tml. — ]:i'e«<ké(lqi««\«— L'amour du vrai nous conduit •à l'amour du beau; une relation étroite unit ces deux formes de nos aspirations supérieures. On a dit avec raison : « Rien n'est beau que 1^ vrai », « Le beau est la splendeur du vrai ». Pourtant, on ne peut pas toujours dire que le vrai soit beau : un théorème de géométrie

&'m pas les caractères de la beauté. Quand nous aborderons la partie de la philosophie qui traite du beau^ et qu'on nomme VesthéAque*^ nous chercherons à déterminer, avec précisiûa ce qui constitue le beau. Disons provisoirement : « le beau^ c'est la vëritéi mais concrète et vivante ; la vérité^ objet d'enthousiasme et d'amour pour l'homme, parlant à son imagination et à son cœur plus qu'à sa raison ».

L'am^mr ém bea« chei les aailiiiaiiiK sn^rlemni, «Jkez i'jhomme. -^ Eh bien, il y a dans le cœur de l'homme un amour instinctif et universel de la beauté. La beauté peut être différemment entendue, le goût peut ^tre plus ou moins pur; l'amour du beau, quoique primitif et universel, est susceptible de culture et de progrès; mais, s^il peut s'épurer, il est dès l'origine présent dans le cœur de tout homme. Le nier, ce serait mettre l'homme au-dessous de l'animal; car, les naturalistes l'ont remarqué, il y a déjà chez les animaux supérieurs quelques traces de l'amour du beau. Dans les pays où les oiseaux ont une brillante parure, plusieurs espèces choisissent les plumes aux couleurs les plus vives pour tapisser leurs nids. Et dans nos contrées, où, selon l'expression de Michelet *, « ils sont pauvres d'habit, mais riches de cœur, » les oiseaux paraissent sensibles à la beauté de leur propre chant, comment nier que le rossignol chante pour le plaisir de chanter? On dirait aussi qu'ib saluent avec enthousiasme, comme par un hymne de louanges, le lever et le coucher du soleil. — Gepen* dant, il ne faut pas voir dans ce goût instinctif, une in- 4îlination supérieure analogue à celles que nous signaions dans l'humanité ; chez les animaux, l'instinct du beau est toujours plus ou moins un moyen dont la nature se sert pour mener l'animal à ses fins. Chez l'homme seul il est vraiment désintéressé^ et revêt tous les ca* ractères d'une aspiration vers l'idéal*. Ge sentiment, qui n'est jamais pleinement satisfait, lui fait rechercher le beau pour lui-même et pratiquer l'art pour l'art; le peintre, le sculpteur, l'artiste en général, essaie de re-

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produire un type de beauté qu'il porte au fond de son âme, pour le seul plaisir de le contempler, de s'en délecter lui-même et d'en faire jouir les autres.

Origine de l'art dans les Ages préhistoriqiiea*. —

Mais est-il vrai que cet amour du beau, si cultivé chez quelques-uns, si peu chez d'autres, en un mot si perfec^ tible*, soit naturel à tous dans l'origine? Tout porte à le croire; car les plus anciens débris humains qu'ait recueillis l'archéologie préhistorique* nous offrent les ^premières traces de l'art humain. Il semble que l'art lait commencé avec l'industrie elle-même; pourtant, il est probable que les hommes ont pourvu d'abord aux besoins les plus urgents, qu'ils ont dû se procurer quelque sécurité et quelque loisir, avant de chercher à embellir leur existence. Le travail artistique suppose des loisirs, en effet, et n'a pu apparaître que dans un état économique où les premiers besoins au moins fussent satisfaits. Quoi qu'il en eoit, on a trouvé dans les cavernes, avec des restes d'hommes de l'âge de la pierre, des figures d'animaux gravées sur des cailloux au moyen d'un silex, et qui attestent, avec une main déjà habile, un goût déjà exercé; on a aussi recueilli des os sur lesquels avaient été faits les premiers essais de sculpture. Le goût de la parure, qui décèle d'une autre manière la préoccupation de la beauté, est peut-être plus ancien encore. Des colliers et des bracelets se trouvent avec les ossements des premières époques, dans les cavernes du centre de la France ; et, comme on n'avait pu se procurer que par l'échange les coquillages marins dont ils sont faits, cela fait assez voir qu'on y attachait un grand prix.

Objeetlea. — Une autre objection a été faite : peuton croire que l'amour du beau soit naturel et universel, quand on voit des personnes absolument dénuées de goût, ne pas comprendre les plus simples conditions de la beauté, se parer à contre sens, rapprocher par exemple les couleurs les plus disparates, au point d'être comme un scandale continuel pour qui a du

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goût et aime le beau ? quand on voit les sauvages admirer les figures les plus repoussantes ou^ se charmer eux-mêmes par une musique atroce ? quand Fart, à de certains moments, semble inspiré par un yëritable amour du laid?

Réponse. — Les goûts varient, il est vrai, et nous ne sommes pas d'accord pour appeler belles les mômes choses. Les uns sont satisfaits où d'autres cherchent mieux encore ; cela dépend du degré de culture de nos facultés, de l'hérédité * peut-ôtre, de l'éducation à coup sûr, de la direction vers laquelle nos affections se sont portées. Il est certain que cet amour du beau a besoin d'être cultivé; mais partout où il y a un homme, quelque chose est jugé beau, et aimé, recherché comme tel; quelque chose est jugé laid, et rejeté, dédaigné comme tel; cela suffirait pour prouver que l'amour du beau est naturel à l'homme. Mais, nous le verrons en esthétique % on peut aller plus loin, et poser des règles universelles du goût. Gomme nos jugements dépendent toujours de nos habitudes d'esprit, il n'est pas étonnant, par exemple, qu'un nègre trouve laid un blanc, qui est pour lui un être bizarre, exceptionnel; nous verrons qu'il y a néanmoins, au fond même de tous ces jugements contradictoires, quelque chose de fixe et de rationnel. On dit : « des goûts et des couleurs .on ne peut discuter »; mais la formule est inexacte; il y a un bon et un mauvais goût, il y a des lois de la beauté, objet d'une vraie science, l'esthétique^. En architecture, le beau dépendra d'une harmonie mathématique dea proportions, en même temps que de la pureté des lignes, de la sobriété et de la grâce des ornements. En peinture, l'assemblage harmonieux des couleurs est régi par des lois scientifiques. Bien avant que la physique et la physiologie de l'œil eussent fixé la théorie, les grands coloristes l'avaient trouvée instinctivement ; mais aujourdhui, elle est bien connue, elle règle les combinaisons de la mode et préside au choix des parures.

IndieatUM pédagogiques. — L'extrême distance qui

sépare les premières manifestations du goût des sublimes conceptions du génie, nous montre combien le sentiment du beau -se perfectionne par la culture. Nous devrions tous tendre à posséder ce don de produire le beau, qiii est un des plus nobles attributs de la nature humaine i mais on ne peut se flatter de faire de tous les hommes des artistes : c'est au point de vue purement pédagogique, au point de vue de la culture générale, que nous nous placerons, en disant que Tart doit être enseigné à l'enfant dès l'école primaire parce qu'il a une puissance édnca* tive incomparable. Le beau est essentiellement ordre et harmonie» De l'imagination et de l'esprit, cet ordre et cette harmonie passent dans le coeur, et bientôt se mani* festent au dehors par l'élégance et par la grâce; une juste proportion s'observe dans les mouvements, et finit par se retrouver dans les actes. Le bon goût prend aisément la forme du respect de soi-même. N'est-ce pas un lieu commun, que l'art adoucit les mœurs privées et pu-' bliques? Il y a des fautes et des laideurs morales dont' un esprit habitué à vivre dans le commerce de la beauté ne saurait concevoir ni souffrir l'idée. C'est dans ce sens que les stoïciens* proclamaient l'identité de la beauté et de la vertu. Nous aurons plus d'une occasion de revenir sur cet important sujet. Il est traité de la manière la plus complète et la plus élevée par M. Ravaisson* dans Farticle Art du Dictionnaire de pédagogie.

m. L'amonr en Mes. — » La m«mle. •«-> Le bien* aussi a des rapports avec le vrai et avec le beau ; le bien, ' c'est le vrai dans l'ordre de la volonté et de la conduite. Et à quelle condition le bien devient-il beau? Quand l'ordre et l'harmonie de la volonté se manifestent par des actions d'éclat. Nous ne pouvons que glisser ici sur cette étude de la nature du bien, car, elle est l'objet même de la morale.

Adoptons cette définition provisoire : Le bien, c^est ce que la raison prescrit à la volonté; c'est l'obligation qu'un agent libre reconnaît avoir envers ce qu'il y a de supérieur en lui, à savoir sa propre raison. Chez tout

hdifii&e existent naturellement l'amonr dn bien et le sentiment inné* du deyoir.

On a prétendu que ce sentiment, lui aussi, se trouve en germe chez les animaux mêmes; mais Fadmettre, ce serait selon nous ne pas comprendre la nature propre et le Trai caractère du sens moral. Les animaux qui vivent par troupes nombreuses sont capables de dévouement; ils ont des chefs vaillants et des sentinelles fidèles. Un voyageur raconte que des singes, surpris par des chas* seurs, avaient d'abord fait fête à l'attaque, mais battaient en retraite, lorsqu'ils aperçurent un jeune oinge qui s'était réfugié sur un rocher et ne pouvait fuir; aussitôt, ils recommencent le combat, lancent aux agresseurs une grêle de pierres. Puis soudain un vieux singe s'élance sur le rocher, prend le jeune singe sous son bras et le sauve. Voilà certes un acte de courage vraiment humain en apparence ; mais révèle-t*il le sentiment du devoir? nous ne le croyons pas. On ne peut qu'admirer, dans les régions supérieurs de l'animalité, ces merveilles des instincts généreux, quelque chose pour ainsi dire qui prépare la moralité; mais ce n'est pas elle encore : en réalité cela n'est pas du même ordre. C'est» chez les animaux, un acte de sympathie puissant et énergique^ l'amour maternel peut-être, ou l'instinct de solidarité sociale. Les boeufs mêmes, d'humeur si paisible, se jettent en masse sur le loup qui menifce un membre du troupeau. Ce sont là des actes de sociabilité générale, de sympathie, mais qui ne révèlent en rien le sentiment impérieux de quelque chose qa^ùn doit faire et dont le contraire serait déshonorant, le sentiment enfin de ce que la dignité commande.

L'homme, au contraire, sent que quelque chose doit être fait, et quelque chose évité. Ce sens du devoir est primitif et universel. Sans lui, on ne comprendrait ni le remords ni la satisfaction morale. La raison donne des ordres que la liberté doit accomplir volontairement: c'est pourquoi l'homme, s'il obéit à cette voix intérieure, est satisfait^ et mécontent s'il désobéit.

ObJeetl^B. — Réponse. — Mais rien n'est si variable, si facilement perverti que le sens moral ; le bien est très rare en ce monde, et il n'y a pas d'horreurs qiii ne soient permises quelque part, si ce n'est môme pre»^ crites par la coutume. Il est des peuples chez qui les mots bierif vertu, devoir n'existent môme pas, et de la conduite desquels ces sentiments semblent absents. Citons ceux qui enterrent vivants leurs vieux parents ; fui tuent les enfants, surtout les filles parce qu'elles iont un embarras dans la guerre; ceux chez qui les pères vendent les fils et réciproquement : la vue de telles mœurs et de tant de monstres qui, chez nous-mômes, ont déshonoré l'humanité, permet-elle d'affirmer que le sentiment du bien soit naturel à l'homme? — Oui, malgré toutes nos misères morales et tant de preuves de la perversité humaine, nous croyons à l'universalité du sens moral *.

Peu importe que le mot bien existe ou non ; il ne peut apparaître que tard dan^i les langages, parce qu'il exprime une idée abstraite; mais le mot peut faire défaut, et les notions, les sentiments qui y répondent exister néanmoins dans les esprits. Ainsi les Égyptiens ne possédaient pas le terme devoir dans leur langue, mais ils pratiquaient le devoir dans leur conduite; on sait à quel point ils étaient moralistes, eux qui avaient institué le jugement public des morts, et dont les lois réglaient primitivement jusqu'aux moindres occupations de la vie des princes ; ils avaient donc, quoique le mot leur manquât, le sentiment de l'obligation morale.

Remarquons, du reste, qu'on peut se conduire mal et avoir le sentiment du devoir; comme on voit des gens mentir malgré l'instinct de véracité, comme d'autres ont le goût défectueux tout en aimant le beau.

Du moment qu'on appelle bien quelque chose, et mal le contraire, le seatiment dont nous parlons existe; c'est à la morale à l'épurer et à fixer les devoirs. Les sauvages qui enterrent vifs leurs vieux parents croient faire bien, et donnent des raisons de leur conduite : leurs pères, incapables de fuir devant l'ennemi

seraient pris et tues, où mettraient en danger toute la j tribu : rude nécessité, mais que la raison même leur impose ; n'ayant aucun moyen de venir en aide aux infirmes, peut-ôtre sont-ils poussés par lé sentiment de l'honneur et du devoir jusqu'en ces actes de sauvagerie, dont notre conscience plus délicate s'indigne.

Ces actes d'ailleurs fussent-ils sans excuse, il faudrait dire simplement qu'ils montrent une grande perversion du sens moral * ; mais chez les plus barbares, il y a certaines choses qui ne sont jamais permises, par exemple, la trahison et la violation de la parole donnée; s'ils manquent parfois de parole^ c'est aux étrangers, jamais dans la tribu : on pourrait dire que sous ce rapport leur morale est plus rigoureuse que la nôtre.

Ainsi, à tout prendre, le sens moral* est universel. Ge n'est pas , certes , la moralité pure ; mais nous-mêmes nous trompons souvent sur nos devoirs; ou bien nous les entendons à merveille sans les pratiquer. Ge qui est certain, c'est qu'il n'est pas de' sauvages qui n'en pratiquent quelques-uns, et pour la violation de ceux-là ils sont, autant ou plus que nous, sans pitié.

Réflexi«iia pédagoglqaes. — Le sens du devoir est confus à l'origine ; les peuples ont balbutié les préceptes de la raison avant de les exprimer clairement. Au cours des âges ce sentiment s'est épuré et fortifié : il se perfectionne par l'expérience et la réflexion, il se fixe par l'hérédité*; mais nous devons toujours en craindre la perversion. Le sentiment moral est donc ce qu'il faut cultiver avec le plus de soin chez l'enfant ; mais par quels moyens?

Généralement, nous n'avons pas assez de sûreté dans notre façon d'entendre le devoir et d'en parler : autant de familles, autant d'interprétations diverses non seulement des menus devoirs, mais parfois même des devoirs principaux; sans parler des contradictions si fréquentes dans une même famille, et des inconséquences de chacun. Puis, nous présentons pêle-môle les obligations à Tonfant; nou» esgeons au même degré ce qui est facul-

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