I. Rapports du plaisir et de la douleur
IL Le pessimisme*.
IIL Rôle de la douleur dans la vie et dans l'éducation.
I. Rapports du plaisir et de la douleur. — Ils s*accoinpagnent sans cesse, et allerneot sans interruplion : Pas d'état neutre. — Mythe *
de Platon* sur leur union et mot de Lucrèce *.— Relativité de toutes nos émotions. — Le plaisir précède la douleur et n'est pas purement négatif : Exemples.
7. Le pessimisme*. — Le pessimisme* dans l'École d'Épicure'. — Le pessimisme* contemporain en Allemagne. — Réponse : Erreur psychologique ; erreur morale, fausse conception de la vie.
m. Rôle de la douleur dans la destinée de Thomme. -r Elle est un mal : mot de Malebranche *. — Mais elle est : la condition et l'assaisounement du plaisir ; un avertissement et une sauvegarde : une cause de progrès; la condition du mérite; une raison pour l'homme de porter les yeux au-delà de cette vie.
Rôle de la douleur dans l'éducation : C'est un crime de la multiplier à plaisir ; un devoir de l'infliger au besoin. Sa nécessité comme moyen de redressement; comme inséparable de l'effort. — Douleurs qu'il ne faut jamais infliger. — Caractères des bonnes punitions. Leur première qualité est d'être rares et modérées : pourquoi.
I. Rapports da plaisir et de la douleur. — Hytbe* do Platon *. •— Le plaisir et la douleur s'accompagnent sans cesse et se succèdent sans interruption; c'est ce qui résulte de leur nature, puisque la sensibilité n'est que l'activité même et, pour ainsi dire, une autre face de l'activité. Gomme un vivant n'est pas un instant sans agir, il n'est donc pas un seul moment sans sentir. Ses joies et ses tristesses, ses jouissances et ses souffrances peuvent être confuses, inconscientes, infiniment atténuées et comme effacées; mais tant qu'il vit, il n'est jamais dans un état neutre, sans joie ni peine.
Les douleurs et les plaisirs de l'homme sont amplifiés, nous l'avons vu, par la double faculté qu'il a de se souvenir et de prévoir ; c'est ce qui fait que nos joies et nos souffrances ne peuvent être comparées à celles des animaux. Les animaux jouissent moins et souffrent moins, car ils n'ont ni le long souvenir ni la lointaine prévision. Nous, au contraire, l'espérance d'un plaisir quelconque, d'un voyage désiré par exemple, nous donne parfois plus de jouissance que ne fera l'événement luimême. Notre vie comporte donc moins encore que celle des vivants inférieurs l'indifférence et l'insensibilité.
Cette union du plaisir et de la douleur, qui fait qu'on voit toujours apparaître l'un à la suite de l'autre, inspirait à Platon * le mythe* suivant : On dirait que le plaisir
et la douleur étaient à Torigine des ennemis irréconciliables, mais que les dieux, qui veulent la paix et la concorde, pour les punir de leurs dissensions les ont liés l'un à l'autre pour jamais : depuis ils ne se quittent plus et quand on voit apparaître l'un, on peut s'attendre à voir bientôt l'autre.
■ot de Lneréee*. — Le poète Lucrèce* a dit d'une manière saisissante que nos voluptés sont toujours tout près d'aboutir à une douleur. « Du milieu de la source des délices jaillit quelque chose d'amer, et nous som** mes saisis d'angoisses au milieu des fleurs. » C'est l'expression, sous une forme poétique, d'une profonde vé* rite morale. Il n'y a pas de plus sûr moyen en effet d'arriver à la douleur et au dégoût, que de s'abandonner sans réserve et sans discernement au plaisir, comme s'il était Tunique fin de la vie.
Belatiirité de nos émotion». — Toutes nos émotions sont relatives. Une douleur peut en un instant faire place à un plaisir; ce qui est douloureux pour les uns est agréable aux autres, ou le sera un moment après à ceux mêmes qui en souffrent actuellement. Le chaud et le froid sont des sensations tout opposées; mais sur l'échelle du thermomètre où est la différence, où commence l'un et où finit l'autre ? La même température qui nous paraît chaude en hiver nous semble en été plus que fraîche. Il en est de même pour le plaisir et la douleur; ils altemetit sur une échelle continue; au sommet comme au plus bas échelon, il y a place pour la douleur aussitôt et en même temps que pour le plaisir, et inversement. Il y a donc une singulière naïveté à se figurer qu'il existe un état social, une condition de fortune où nous serions à l'abri de la douleur. Il faut bien se dire, et l'expérience le montre chaque jour, que les plus misérables des hommes ont, en fait, et surtout pourraient avoir, s'ils étaient un peu philosophes, des joies aussi vives et une somme de bonheur aussi grande que les plus opulents. Sans doute la fortune est un bien, dans la mesure où elle assure l'ai-
sance, la sécurité du lendemain, l'indépendance du caractère, la possession de soi, quelques loisirs pour les jouissances de l'esprit. Passé cela, on peut rigoureusement soutenir que c'est la chose la plus vaine du monde et la plus inutile au bonheur.
Il résulte en effet de la loi de l'habitude et de toutes les lois psychologiques, qu'une grande fortune fait naître les besoins les plus factices et les plus exigeants. Et gardons-nous de croire que, placés dans la position des riches, nous ne Terrions pas comme eux de véritables besoins dans toutes les jouissances qui nous semblent maintenant superflues. Il y a une aussi grande douleur à perdre une partie du superflu auquel on est accoutumé, qu'à perdre une partie d'un bien-être médiocre. Rien n'est plus propre à nous corriger de la tendance à envier ceux qu'on appelle les heureux du monde, que de voir de près l'amertume de leurs déceptions, la vivacité de leurs luttes de vanité. Leurs besoins factices leur causent des douleurs factices aussi, mais d'autant plus amères..
Le plaisir précède la douleur et n'est pas pnre- ■ient Bégpatif. — Le plaisir est-il en somme l'état habituel de la vie, ou est-ce la douleur? Lequel des deux est le plus fondamental?
D'après la théorie que nous avons exposée c'est le plaisir, car il est lié à l'activité môme, et la douleur n'arrive que quand l'activité est surmenée, empêchée ou dévoyée : dans ces trois cas, c'est l'activité qui précède et par conséquent le plaisir. Mais, si le plaisir n'est pas une simple négation de la douleur, faut-il aller jusqu'à dire que c'est la douleur qui est négative et que, par suite, elle n'est pas un mal ?
La douleur est un mal: mais elle est certainement plus négative que le plaisir, elle n'apparaît pas aussitôt et ne tient pas autant de place que lui dans la vie. Elle est relativement exceptionnelle.
Par exemple, le plaisir de manger ayant faim est précédé du besoin, qui, s'il est très violent, est une sorte
• de douleur ; mais avant que la faim devienne douleur elle est précédée de Tappétit qui est une sensation agréable; par conséquent, si le plaisir ici est précédé de quelque douleur, cette douleur, à son tour, présuppose quelque plaisir, et le plaisir est Témotion dominante.
Ajoutons que beaucoup de plaisirs ne sont même pas précédés d'une privation. Par exemple, le plaisir d'apprendre ne suit pas un besoin douloureux ; quand nous apprenons des choses auxquelles nous n'avions jamais pensé, elles sont pour nous un gain pur et simple, qui n'est précédé d'aucune douleur ni acheté par aucune peine. Les plaisirs littéraires et artistiques sont ainsi tous de véritables surcroîts, et ne répondent point à des privations antérieures.
IL Le PesBimlame *. -^ D'après ces données, nous sommes en mesure de juger le pessimisme \
Le pessimisme* est la doctrine de ceux qui prétendent que la vie n'est qu'une suite de douleurs, que le plaisir n'y a qu'une part dérisoire, qu'en un mot elle est un grand mal. Chose curieuse, les deux plus grandes manifestations de la doctrine pessimiste* ont coïncidé avec deux grands développements de la morale du plaisir.
C'est dans l'école d'Épicure* que le pessimisme* fait son apparition chez les anciens. Epicure *, qui plaçait le souverain bien dans la recherche du plaisir, trouvait que le plaisir, à tout prendre, n'était que la disparition d'une souffrance, soit vive, soit latente, qu'il était d'ailleurs aussi éphémère que chèrement payé. Tout ce que nous pouvons faire, selon lui, c'est de ne pas souffrir, de diminuer, a force de prudence et d'habileté, la part de la souffrance dans la vie. D'autres partisans de la morale du plaisir poussèrent cette théorie à l'extrême : v.'un d'eux, Hégésias*, allait jusqu'à enseigner que le plus grand acte de sagesse qu'un homme puisse faire est de mourir, de quitter volontairement une vie où le plaisir n'est jamais ni durable ni sans mélange et n'est en somme qu'une duperie. Aboutir à prêcher le suicide
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c'est le châtiment qui était dû à la doctrine du plaisir, tant il est vrai que le plaisir érigé en principe ne réserve que déception.
En Allemagne a lieu actuellement une nouvelle explosion de la doctrine pessimiste*. L'Allemagne n'a pas connu le dégoût de la vie alors qu'elle était pauvre et laborieuse; aujourd'hui qu'elle est victorieuse, riche des dépouilles des vaincus, gonflée d'orgueil, elle trouve son châtiment dans ses jouissances mêmes. Ses philo* sophes les plus en renom professent que la vie est un mal, que la douleur y occupe toute la place, que le plaisir y est vain et fictif. Ils disent comme Hégésias* que ce que l'homme pourrait faire de mieux serait de mourir, s'il en avait le courage; que la véritable charité à l'égard des générations à venir serait, non de travailler pour elles, mais de leur épargner la tristesse de vivre, en laissant finir à bref délai l'humanité. Tout ce qui peut rendre la vie agréable est présenté par eux comme mauvais, ils regardent l'art même comme funeste, parce qu'il fait illusion et nous donne goût à la vie. Les femmes, suspectes d'aimer l'existence et de la faire aimer, sont particulièrement maltraitées par ces pessimistes*.
C'est de la France que la réponse leur est venue. Edgar Quinet*, dans un beau chapitre intitulé : Les vaincus consolent les vainqueurs^ leur rappelle la vérité psychologique et morale qu'ils ont méconnue. C'est qu'en effet, le pessimisme * tient à une double erreur : la première de ces erreurs, nous l'avons déjà réfutée, c'est do croire que le plaisir est négatif, et d'oublier qu'il est le fond même de l'activité humaine. La seconde ^st de croire que le but de la vie est la jouissance. S'il m était ainsi, les joies qu'offrent la vie sont assez mêlées de douleur, pour que nous puissions nous demander, en effet, s'il vaut la peine de vivre. Mais si on considère la vie telle quelle est, comme l'occasion de déployer une énergie raisonnable, de lutter, de diminuer la part du mal et d'augmenter celle du bien, on trouve quelle a sa raison d'être et qu'il vaut la peine de s'y attacher pour
la mettre à profit. Une âme généreuse >e félicitera d'avoir été appelée à vivre dans un tel monde, et s'estimera heureuse si elle a pu y introduire un peu de bonheur, en effacer un peu de mal.
III. Rôle de la douleur. — On ne songe pas à se demander à quoi sert le plaisir, car il porte avec lui sa raison d'être; mais on se demande souvent pourquoi la douleur a une place si grande en ce monde.
Il n'y a pas à le dissimuler elle est un mal. Sur ce point Malebranche* est avec le sens commun contre la doctrine stoïcienne* : « Il faut, dit-il, voir les choses comme elles sont, le plaisir est toujours un bien, la douleur toujours un mal, mais il n'est pas toujours avantageux de jouir de l'un, et il l'est souvent de souffrir l'autre. »
En quoi peut-il être avantageux de souffrir? — D'abord la douleur est la condition et l'assaisonnement du plaisir. L'un ne va pas sans l'autre, ils s'accompagnent, se soutiennent, et le plaisir nous paraîtrait moins vif sans la douleur. En effet, la vivacité d'un état de conscience résulte surtout du contraste : la douleur donne au plaisir son relief et son charme.
La douleur est aussi un avertissement et une sauvegarde. Les douleurs physiques nous avertissent du danger qu'il y aurait à faire certains actes imprudents et nous gardent des excès;. certaines douleurs morales, comme le remords, nous avertissent quand nous faisons fausse route dans notre conduite et nous préservent des chutes.
La douleur est une cause de progrès: dans l'ordre temporel, tous nos efforts industriels et économiques ont pour but de diminuer les souffrances matérielles ; dans l'ordre moral, tous nos efforts encore tendent à dimi' nuer la part du mal : par conséquent, la souffrance est. un des ressorts de notre activité.
Elle est de plus une condition du mérite ; car la vertu d'un être faible et faillible comme nous vaut en proportion de ce qu'elle coûte; le sacrifice est essentiellement une douleur : par conséquent, il n'y aurait ja-
mais de mérite^ il n'y aurait ni sacrifice, ni dévouement, s'il ne nous en coûtait pas de faire notre devoir, et plus que notre devoir à l'occasion.
Enfin la douleur est une raison pour l'homme de porter ses regards au-delà de cette vie. Il ne faut pas nous dissimuler, en effet, que, en dépit de ce qu'on peut dire pour justifier la souffrance, quelque chose en nous proteste toujours contre elle, et nous fait malgré tout, trouver sa part trop grande. Alors, de deux choses l'une, ou nous prenons notre parti de la douleur (et dans ce cas il n'y a plus à la défendre), ou bien, à propos de ce qui nous fait gémir, nous concevons une suite à l'existence présente, un développement ultérieur de notre destinée. Nous entrevoyons une autre vie, où la part de la douleur serait diminuée, du moins pour les bons, où la disproportion entre le bonheur et le mérite s'effacerait et le juste équilibre serait rétabli. Platon* disait que le bonheur et la vertu devraient être liés l'un à l'autre par une chaîne d'or ; il n'en est pas ainsi dans cette vie : l'honnôte homme n'en fait pas moins son devoir, sans compter; mais il semble que plus on a fait le bien sans arrière-pensée de récompense, plus on mérite de trouver, dans une vie plus parfaite, un bonheur proportionné à son désintéressement.
R61e de la donlear dans l'édoeatlon. —d'est un crime de multiplier à plaisir la douleur; c'est un devoir de l'infliger au besoin. En effet, la douleur est un mal, et c'est une immoralité de multiplier inutilement et gratuitement le mal en ce monde. Envers les animaux eux-mêmes, la cruauté inutile est choquante, c'est le signe d'une mauvaise nature ; à plus forte raison la dureté envers l'enfant serait-elle coupable. Néanmoins le faire souflrir est parfois une nécessité. D'abord la douleur est nécessaire comme sanction, comme punition de ses fautes : quoique le sens moral soit naturel et primitif chez toute créature raisonnable, il a besoin d'être cultivé ; il faut que l'enfant prenne l'habitude d'associer à la transgression* du devoir l'idée d'une peine;
q^ui ne détruiront ni ne déprimeront * chez Tenfant aucune de ses énergies normales. Il faut éviter de Thumilier au delà du nécessaire,- s'interdire, autant que possible, tout ce qui le blesserait dans sa dignité et le rendrait moralement inférieur à ses camarades; car la fierté se perd comme le reste, le sentiment de l'honneur s'ëmpusse vite, et il n'est pas de ménagements qu'on ne doive prendre pour éviter de briser ce ressort principal de la vie morale.
Règle générale, les punitions les plus réparatrices de la faute, celles qui donneront à l'enfant le plus vif sentiment de sa responsabilité seront les meilleures. Elles devront * toujours être rares et modérées: rores, c'est une nécessité psychologique ; l'enfant s'y accoutume et elles n'ont plus d'effet, quand elles sont trop multipliées : modérées, parce qu'en dépassant le but, le maître se donnerait des torts envers l'enfant, et perdrait infailliblement le meilleur de son autorité.