XX' LEÇON
DES PASSIONS Nature, formation, effets des passions.
La seDsîbilité a ses habiludes, d'où les passions.
I. Nature des passions : l'* Définition (très générale). — Distinction importante : passions principales et passions dérivées*; 2* Défioition : Rapports de la passion avec Tinclination (rupture de l'équilibre originel*; exaltation anormale et souvent perversion des pen-^ chants). — Rapports de la passion avec Témotion : le plaisir pris pour fin exclusive. — Intensité des émotions spéciales. — Mot de Pascal* : « On ne peut avoir deux grandes passions à la fois ».
II. Formation des passions. >- Prédispositions héréditaires ; exercice et habitude y satisfaction et répression des penchants ; exemple et explication physiologique. — Causes extérieures : milieu physique* et milieu moral * ; circonstances, exemples, lectures, conversalions.
— Caases intérieures : réflexion et attention; imagination (ses rapports étroits avec la sensibilité), le vertige moral*, la force des précédents, etc. ; volonté et raison, d'abord complaisantes, puis complices.
m. Effets des passions une foi formées. — Grande activité, maisfatale (mot de Malebranche*). — Description de Tàme passionnée : elle est comme possédée d'un démon. — Analogie de la passion avec la maladie (mot de Pascal *) et avec la folie. — Influence de la passion sur le physique; influence sur la volonté; sur Tintelligence en général (mot de Nicole*); sur l'imagination en particulier.
La sensibilité a ses habitudes, les passions. -— Par
l'exercice, par Thabitude d'être satisfaites ou contrariées, nos inclinations prennent, au cours de la vie, les développements les plus divers : de là les passions, qu'on pourrait appeler des habitudes de la sensibilité. Il y a, sans doute, des affections habituelles qui ne sont pas passionnées, du moins en apparence; mais la grande majorité le sont, et même les plus tièdes, lorsqu'elles sont véritablement invétérées, et que, par l'habitude, elles ont jeté de profondes racines en nous, ne peuvent être contrariées, sans donner lieu à des douleurs passionnées. Les ruptures et les déchirements nous font sentir, combien ces affections étaient fortes et analogues à des passions inconscientes.
I. Nature des passions. -» V* Définllton, la passion en général. -* Passions prinelpales. — Passions dérivées*. — D'une manière très générale, on peut dire que la passion est toute vive excitation de la sensibilité, tout mouvement violent du cœur. Mais il y a une distinction très importante à faire. Les passions sont de deux genres distincts; les unes sont primitives, en quelque sorte, ou principales ; les autres ne sont que dérivées *. Quand un mouvement violent de la sensibilité n'est qu'une émotion très vive mais transitoire ^, ce n'est point une passion au même degré et au même sens, que lorsqu'une inclination fondamentale s'est exaltée, exaspérée au point d'envahir l'âme entière. Ainsi la colère que l'on éprouve à un moment donné et qui passe est une passion d'un moment^ elle n'a pas le
caractère permanent de la gourmandise, de Tivrognerie, de Tenvie, lesquelles résultent d'inclinations corrompues.
«™« définition. — Puisque ces dernières passions sont les vraies et les principales à nos yeux, nous sommes conduits à cette deuxième définition, plus précise que la première : une passion est une inclination surexcitée,, exallée, la plupart du temps pervertie, qui est devenue tyrannique et dominante, et qui a envahi Vâme au détriment des autres inclinations.
Rapports de la passion s i^ avec l'Inelination, If avoe l'émotion. — Voici les rapports exacts de la passion avec les inclinations d'une part , avec les émotions d'autre part. — La passion a sa source dans l'inclination ; elle est l'inclination même devenue prédominante et triomphante. — On peut se figurer théoriquement les inclinations comme formant à l'origine un ensemble harmonieux, c'est-à-dire comme étant dans une sorte d'équilibre entre elles. Aticune inclination, dans le principe, n'est complètement absente dans aucun homme, aucune non plus n'est déjà dominante; toutes sont à l'état de puissances latentes % et se développeront en raison des excitations qu'elles recevront des circonstances. La passion commence quand l'équilibre originel "" se rompt. Des causes, des circonstances que nous indiquerons viennent exalter telle inclination, qui dès lors se développe de plus en plus, pendant que les autres restent en souffrance. Gelle-là devient plus exigeante à mesure qu'elle est plus satisfaite : c'est la passion qui naît et grandit. Et non seulement la passion est caractérisée par la force et l'exigence de l'inclination exaltée, elle l'est aussi, le plus souvent, par sa perversion; c'està-dire que, naturelle et légitime d'abord, elle devienç déréglée et se porte sur des objets pour lesquels elh n'était pas faite, cherchant et demandant partout le plaisir.
La passion donne lieu à des émotions infiniment plus viv qes et plus intenses ue ne faisait la simple inclina-
tion. Le plaisir, cherché sans cesse, est goûte avec une véhémence toujours croissante; les obstacles deviennent des causes de douleurs et de haines violentes. Le plaisir, dans Tintention de la nature, est d'abord un simple moyen; elle s'en sert pour nous mener à nos fins, qui sont les siennes : dans la passion ce moyen devient une fin; le plaisir est pris pour fin unique, pour but exclusif de l'activité.
Il suit de là que les grandes passions ne peuvent être nombreuses dans une âme, chacune ayant un caractère exclusif. Pascal* a dit : « On ne peut avoir deux grandes passions à la fois. » En effet, si la première est très profonde, très intense, elle remplit l'âme tout entière, et l'énergie, se portant vers une fin unique, se retire de tout le reste. On devient, pour ainsi dire, capable de tout pour satisfaire sa passion, incapable de tout quand elle n'est pas en jeu.
II. Causes qui amènent la roptara de réqalllhve et la formaitoB des passions. — Quelles sont donc les causes qui amènent la rupture de l'équilibre entre nos penchants et qui président à la formation des passions? U y a deux causes principales et fondamentales, mais dont l'action est complétée par une foule d'influences et de conditions accessoires.
i'*' Cause s Prédispositions naturelles et liérédltaires. — La première cause est dans nos prédispositions natives* et héréditaires*. En effet l'équilibre dont nous avons parlé est plutôt théorique (pie réel ; en fait, dès que les enfants peuvent manifester ce qu'ils éprouvent, un observateur attentif aperçoit certaines tendances plus fortes que les autres, et qui ne demandent qu'à prédominer. Et quand on y prend garde, on découvre qu'elles ont lour origine dans certaines tendances analogues (natui elles, ou acquises) des parents ou des grands parents, «c Bon chien chasse de race » dit le proverbe, mais les mauvais transmettent leurs médiocres dispositions, comme les bons leurs bonnes dispositions. En réalité, bien qu'il soit trop rare de trouver des maîtres et des parents qui
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songent à tirer tout le parti possible de cette vérité, elle est reconnue de tout le monde.
S"^ Caase s Exerclee, satlstection on répreasion CMrtlanelle on Irréf^ltère de tel oa tel penchant. — •
La seconde cause qui détermine la naissance des passions c'est l'exercice, l'habitude, c'est-à-dire la satisfaction ou la répression habituelle de tel ou tel penchant. i3'une manière générale, on peut dire qu'un penchant habituellement satisfait s'achemine très vite vers l'état de passion proprement dite; au contraire, un penchant constamment réprimé va s'atrophiant*.
Cette loi, qui est la plus simple et la première à mentionner, s'explique par une loi physiologique*, du moins pour tous les cas où la passion que l'on considère est une passion inférieure, ayant un siège déterminé dans l'organisme. Prenons la gourmandise, qui est la prédominance et la perversion du besoin d'aUment. Ce besoin trop largement satisfait, chez l'enfant abandonné à sa propre gloutonnerie, ne tarde pas, on le sait, à devenir la passion appelée gourman^ dise. Les médecins nous apprennent, en effet, que l'estomac souvent excité attire à lui une part de plus en plus grande de la vitalité générale, se développe par l'exercice, et devenant, à la lettre, de plus en plus exigeant, transforme le besoin d'aliment en passion. La même loi nous explique, par l'atrophie* des organes, l'atrophie des penchants et leur disparition graduelle. Les muscles d'un bras rigoureusement immobilisé deviennent de plus en plus grêles et délicats, et le bras devient de moins en moins exigeant en fait de mouvement; il en est de même pour tout organe : tout appétit d'origimi physiologique* diminuera donc d'intensité et pourra même arriver à n'être plus du tout senti, s'il est contrarié, comprimé sans intermittence.
Mais une telle répression est difficile à réaliser, pour ne pas dire impossible ; et dès qu'elle est incomplète et irrégulière, elle nous fait courir le plus grand danger d'après les lois même de la psychologie. La répression
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maladroite et capricieuse d'anbesoin ne manque presque jamais de l'irriter.
Un besoin habituellement satisfait sans excès reste à. à l'état naturel, c'est-à-dire modéré : l'enfant à qui l'on, ne mesure pas trop rigoureusement les aliments, à qui, d'autre part, on n'en donne pas imprudemment, enfin de qui on n'appelle jamais l'attention sur l'action de manger, d'ordinaire ne devient pas gourmand. Mais la répression intervenant trop souvent et à contre sens, la menace des privations, attirent son attention sur cette action : il y pensera d'autant plus et, peu à peu, prendra l'habitude de la considérer comme une fin importante de sa vie, non plus comme un simple moyen. C'est pourquoi il est très délicat d'user, comme punition, de la privation d'aliments. D'autre part, il n'est pas vrai sans exceptions que la satisfaction excessive d'un besoin donne toujours naissance à une passion : elle peut conduire à la satiété^, phénomène expliqué dans une leçon précédente; or la satiété* engendre le dégoût, et ainsi l'on a dépassé le but ; tant il est vrai que la rechorche intempérante du plaisir tue le plaisir lui-même.
Infloenees et eondltions aeecssotrés qal «mènent ces- •atisfaellons périlleuses oa ecs répressions malenr eontreuses de nos penchants s Causes eiLtérlenres (ndh Iteu physique* 9 milieu momi*).— Ges influences et ces conditions sont les unes extérieures, les autres intérieures.
Parmi les causes extérieures, il faut mentionner d'abord le milieu physiqvs* ; il y a en effet des passions qui sont comme le fruit naturel de certains climats. Ainsi les passions dominantes dans les pays septentrionaux sont la brutalité, l'ivrognerie, dans les pays méridionaux, la paresse, la sensualité.
Le milieu moral * est l'ensemble des circonstances, des exemples, des compagnies, des spectacles, des lectures, des conversations, des croyances et des coutumes au milieu desquelles nous grandissons.
Toutes ces circonstances jouent un plus grand rôl&
qu'on ne le pense : Toccasion fait en grande partie la passion, et nous avons tous en germe quantité de tendances bonnes ou mauvaises, auxquelles il n'a manqué que Toccasion pour se développer*.
L'exemple agit par l'instinct d'imitation, dont il a été question plus haut et qui est un des plus grands ressorts de notre vie. Ce que nous avons vu faire nous revient à Vesprit quand nous nous trouvons dans les mêmes circonstances : de là des suggestions^ auxquelles nous n'aurions jamais été exposés sans cela. Puis, ce qui est plus grave, nous trouvons une sorte de mauvaise excuse dans ce fait seul que la chose a déjà été faite. Les précédents paraissent toujours plus ou moins des excuses à qui en a besoin.
Causes Intérieures. — Les causes intérieures du développement que prennent nos passions sont : la réflexion, l'attention, l'imagination, la volonté et la raison.
■éllexloB et Attention. — La réflexion et l'attention pourront être des remèdes contre la passion ; mais souvent aussi elles en sont d'abord les auxiliaires. En effet, un esprit attentif et réfléchi est plus en danger qu'un esprit étourdi et léger de subir les mauvaises influences. Un esprit attentif ne laisse rien passer inaperçu de ce qu'il entend, de ce qu'il lit, de ce qu'il voit faire ; il y réfléchit, et, à cause même de ses qualités excellentes, il risque peut-être plus qu'un autre dé contracter des passions profondes.
Imagination s vertige moral*.— -L'imagination, nous l'avons vu, a des rapports étroits avec la sensibilité : î'est surtout dans l'étude de la passion que l'on voit toute l'influence de l'imagination sur le cœur. Ici se place un phénomène admirablement décrit par un philosophe contemporain, M. Renouvier*, sous le nom de vertige moral*. Il appelle ainsi cette subite perte de la
1. Chacun de ces points demanderait de longs développements. Nous ne pouvons qu'efûeurer ici cette question, qui est l'objet môme de notre étude sur la Solidarité morale*.
tète, qui a lieu lorsque l'image d'un bien désiré se peint à nous si vivement que nous ne pouvons absolument plus résister; nous sommes pris de vertige, comme ceux <{ui; sur le bord d'un abîme, attirés par le précipice, se jettent spontanément* dans la mort.
Quand ce phénomène a lieu, quand la passion nous ravit à nous-mêmes et nous emporte à ce point, c'est l'imagination qui fait presque seule tout le mal; toutefois, cela arrive surtout quand nous sommes comme absous à nos propres yeux par l'autorité des précédents. Les pensées déposées dans nos esprits par le hasard d'une lecture, d'un mauvais exemple, d'une conversation, se représentent souvent à nous avec une violence de séduction littéralement vertigineuse ; et en. même temps que la raison aurait besoin de plus de force pour résister, elle en a moins, car ces mêmes précédents nous inclinent à regarder l'action que nous allons commettre comme moins laide qu'elle ne l'est en réalité.
Raison et ^volonté : de complaisantes qu'elles étaient elles de^vlennont eompliees. — La raison laisse donc faire d'abord, ne proteste pas trop énergiquement, puis bientôt, de complaisante qu'elle était, elle devient complice et cherche elle-même des moyens de satisfaire la passion. La volonté de même est séduite, et, de lâche qu'elle était devenant active, elle met toute son énei^e au service de la passion grandissante.
m. Effets des passions nne fois formées § In passion est de la nature de la lièvre, et de la folie. — Une très grande activité caractérise la passion; mais c'est une activité fatale; nous sommes passifs en même temps qu'actifs. Pour emprunter un mot célèbre de Malebranche* , on pourrrait dire que, sous le coup de la passion, l'homme n'agit plus, « il est agi. » En effet, Tâme passionnée ne s'appartient plus, elle est comme le jouet d'un démon intérieur, elle est hors de soi. La passion est de la nature de la fièvre. Pascal* l'a dit : « on n'est pas plus sûr, si sage et si calme qu'on soit, d'échapper toujours à la passion, qu'on n'est sûr d'échapper à la mala-
die , et Ton ne sait pas plus quand on guérira d'une passion, qu'on ne sait quand on guérira d'une maladie. » La Rochefoucauld* dit de même : « La santé de l'ftme n'est pas plus assurée que celle du corps, et quoique l'on paraisse à l'abri des passions, on n'est pas moins en danger dé s'y laisser emporter, que de tomber malade ({uand on se porte bien. »
La passion est, plus spécialement, de la nature de la folie, car elle nous tient sous le coup d'une idée fixe. La pensée continuelle du bien qu'on désire, du mal que l'on craint, devient une obsession. De là un grand trouble physique; car les passions, même les plus purement spirituelles, ont un effet puissant, et le plus souvent désastreux sur l'organisme; elles multiplient infiniment l'activité pour tout ce qui concerne leur objet propre; mais elles nous rendent indifférents à tout le reste et affaiblissent singulièrement la vitalité et la santé générales.
L'action des passions s'exerce sur le moral comme sur le physique; et ici a lieu un de ces phénomènes de réciprocité dont la psychologie est pleine. De même que la réflexion, l'imagination, la volonté ont contribué à faire naître la passion, de même, une fois née, la passion les met toutes à ses ordres : de l'intelligence, notamment, elle fait ce qu'elle veut ; elle fausse le jugement, fait voir les choses comme on les aime. Les êtres passionnés ne jugent qu'avec leur cœur. « Ge n'est pas la raison qui se sert des passions, dit Nicole % ce sont les passions qui se servent de la raison pour arriver à leurs fins. »
Influenee de la passion sur l'Imai^Ination. — - Les effets particuliers de la passion sur Timagination sont bien connus. L'imagination surexcitée, échauffée par ce loyer intérieur devient comme illuminée : elle projette sur les choses des rayons de lumière (pii viennent d'ellemême, et qu'elle croit venir des choses. L'être passionné ne voit plus l'objet de sa passion qu'à travers un prisme i;:' lui /?onno mille couleurs, sombres si l'objet est dé-
t€Bté, brillantes si l'objet est aimé. C'est ce que Molière* a exprimé dans ces vers du Misanthrope^ d'ailleurs imités des anciens :
L'amour, pour Tordinaire, est peu fait à ces lois.
Et Ton voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
Et dans Tobjet aimé tout leur devient aimable.
Ils comptent les défs^uls pour des perfections
Et savent y donner de favorables noms :
La p&le est au jasmin en blancheur comparable,
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté;
La grasse est dans son port pleine de majesté )
La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux j
La naine, un abrégé des merveilles des cieux;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne ;
La fourbe a de l'esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C'est ainsi qu'un amant, dont l'ardeur est extrême
Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.
XXr LEÇON