DES PASSIONS
(suite et pin.)
Classification et importance des passions. Nécessité et moyens de les régler.
l Classification des passions : V Selon leur objet;, elle se calque sur celle des inclinations : passions personnelles, corporelles (exemples), spirituelles (exemples), mixtes (exemples); passions sociales (exemples). 2« D'après leur nature et leur direction : amour et haine (distinction de Bossuet*); 3* Passions nées d'émotions dominantes, ou passions dérivées (exemples) ; colère, peur, etc.
U. Importance morale des passions : Elles sont la source des plofl grands maux (Bourdaloue *), et aussi des plus grands biens ; Gom-
•ment. — Jugements opposés des moralistes* sur les passions. -^ Il y a des passions nobles^ et, même les mauvaises ne sont pas toutes condamnables sans réserve : orgueil, mépris, indignation, etc. — La passion et la responsabilité : difficulté, solution. — Responsabilité répartie sur toute la vie, sur les parents, les maîtres, etc. m. Nécessité et moyens de les régler. Il faut les régler, non les étouffer; pourquoi (mot de Diderot*). — Appel à la raison et à la volonté ; efficacité bornée du raisonnement, môme quand il s*agit de nous-mêmes, plus encore, quand il s*agit des autres (Molière*). — Appel à la fierté : le plaisir de se vaincre (Bossuet *). — La passion est une habitude, il faut s'en défaire comme d'une habitude, c'està-dire, créer de nouvelles associations d'idées et de sentiments ; profiler des « bons mouvements » ; faire diversion et chercher des distractions; procéder graduellement; donner un autre alimenta l'activité et au cœur; opposer passion à passion. — Citation de Leibnitz*. — Règles particulières à observer avec l'enfant : la vigilance vaut mieux que la répression et les conseils. -» Nécessité de respecter toujours sa pudeur et de lui laisser toigours l'estime de lai-même. — Conclusion.
I. Classiaeation des passions. — Enumërer toutes les passions que rhomme peut éprouver dans la vie, n'est pas chose facile ; nous avons toutefois dans les leçons précédentes un fil conducteur.
D'abord, nous avons parlé de passions principales: celles-là sont faciles à compter. Puisque toute inclination peut devenir une passion dans certaines circonstances données, il y aura d'abord autant de passions que d'inclinations susceptibles de grandir outre mesure et d'envahir l'âme tout entière.
Classilleatioii des passions selon lenr objet. — - A ce premier point de vue, c'est-à-dire envisagées selon leur objet, les passions pourraient former un tableau analogue à celui que nous avons fait des inclinations. On aurait ainsi : des passions personnelles ou égoïstes, des passions sociales^ des passions supérieures. Chacun de ces groupes se subdiviserait à son tour.
Passions personnelles. — Ainsi, parmi les passions persor^nelleSy il en est de corporelles qui répondent à des besoins ou appétits pervertis et devenus dominants : ce sont les passions de l'ordre le plus bas. Par exemple, au besoin de bien-être correspond la sensualité ;
au besoin d'aliments, la gourmandise; au besoin de mouvement) d'activité physique, la brutalité; au besoin de repos, lapares.se; à Tinstinct de propriété, Vavarice; à l'instinct de conservation, la lâcheté...
Les inclinations spirituelles deviennent aussi des passions : l'amour propre devient V orgueil ; l'émulation devient V envie; le besoin de dominer, la tyrannie ^ fambition, l'esprit d'intrigue, etc.
On le voit, les passions de ce premier groupe sont de beaucoup les plus nombreuses ; de là, sans doute, la mauvaise réputation des passions en général.
Passions soeiales s sj^mpathie, amoar maternel.—- Les inclinations sociales, cependant, il ne faut pas l'oublier, peuvent aussi se changer en passions. La sympathie en général devient la passion de l'amour en général, toutes les fois qu'elle affecte une allure violente, passionnée. L'amour maternel, par exemple, calme à l'ordinaire, quand rien ne le contrarie, éclate en une pas* sion vive dès que l'enfant court quelque danger ; ainsi, pour tous les cas. JJamour proprement dit est la passion principale de ce groupe. On pourrait citer aussi le chauvinisme* j qui est le patriotisme passionné.
Passions snpérieares t amour dn beau, dn bien, prosélytisme*. — Enfin, les inclinations supérieures exaltées prennent de môme la forme de la passion. Le cas est plus rare à mesure qu'on s'élève à des affections d'un ordre plus élevé, mais il s'offre encore. Par exemple, nous voyons l'amour passionné de la vérité faire les grands savants, l'amour passionné du beau inspirer les grands artistes, l'amour passionné du bien, conduire aux dévouements sublimes; enfin, le prosélytisme*, religieux, susceptible de prendre une extension immense ei d'entraîner aux grandes entreprises de propagande et au martyre, n'est autre chose que l'amour du divin, porté à son suprême degré.
Classification des passions d'après lenr nature ci lenr direetlon. Amoar. — Haine. — (Distinction de Bossuet*). — Considérées en elles-mêmes, d'après leur
nature et leur direction, les passions se ramènent toutes à deux: Yamovr et la haine. A quelqu'objet que la passion s'attache, on aime toujours passionnément ou on déteste de môme. .
Bossuet* proposait de faire de cette considération le principe de la classification des passions et de compter: 1* les passions concupisciAles*^ c'est-à-dire celles dont la nature est de désirer leur objet ;
2*" Les passions irascibles*, dont l'essence est des'ir-riter contre les obstacles.
Mais il n'y a pas là, selon nous, une véritable classification, parce que toutes les passions, sans exception, affectent ces deux formes, non seulement tour à tour, mais en même temps. En effet, prenons telle passion qu'on voudra, l'avarice, par exemple. L'avarice consiste à aimer passionnément son bien, à en désirer ardemment la conservation et l'accroissement ; mais l'avare a aussi une haine profonde de tout ce qui le menace dans sa possession; d'où résulte une violente colère contre ceux dont il redoute les empiétements, dont il craint la compétition : la colère est donc liée à l'amour môme et en résulte ; or la colère est une passion irascible*, s'il en fût. — Ainsi amour et haine sont plutôt des efTets généraux de passions que des passions particulières.
PasaloBS nées d'émotiona dominantes on passions dérivées. Ex. s eelére, penr, ete. — Nous avons déjà vu que les émotions peuvent devenir des passions, lorsqu'elles sont très violentes, fréquemment répétées, et lorsqu'elles deviennent des dispositions permanentes du sujet à retomber dans les mômes états. On pourrait presque dire alors qu'elles sont devenues chroniqt^es, à la manière de certaines maladies.
La colère nous semble être tout-à-fait de ce genre, quand elle est une véritable passion : être colère c'est avoir une disposition permanente à s'abandonner au sentiment de la colère. La soif de la vengeance est, de même, la prédominance du sentiment de la rancune; et LFQ :;i ne. p-Yjn. 14
la peur n'est autre chose que le sentiment de la crainte devenu habituel, permanent, de plus en plus irréfléchi.
En résumé, quelle que soit la passion que Ton ait à considérer, elle viendra, croyons-nous, se ranger d'elle-même dans l'une de ces trois catégories. Elle aura toujours pour objet ou nous-même, ou les autres, ou un bien supérieur ; elle sera toujours, au fond, de la nature de l'amour ou de la nature de la haine, à quelqu'objet qu'elle s'applique ; ou bien enfin ce sera un sentiment souvent éprouvé, devenu peu à peu exclusif et prédo- ' minant.
IL Inportanee morale des passions s Elles sont la source des plas g^tLnduwÊÈmun. — Les passions jouent un grand rôle dans la vie des hommes et figurent au premier chef dans leur moralité. Elles sont certainement la source des plus grands maux et des plus grands désordres moraux. En effet, elles sont essentiellement un trouble profond de l'être tout entier, et notamment de la raison. L'être passionné perd le gouvernement de lui-même, devient de moins en moins apte à délibérer, par conséquent, sa qualité de personne morale s'altère et diminue de plus en plus.
. Quand la passion est mauvaise, il n'est pas de méfait dont on ne devienne capable sous son action, et cela bientôt sans scrupules et sans remords, puisqu'il est de l'essence de la passion de nous ôter jusqu'au pouvoir de réfléchir et de juger. C'est ce qui fait dire à Bourdaloue*: « Quand Dieu a voulu punir les hommes, et les plus grands, il n'y a point employé de plus grand châtiment que de les livrer à leurs passions. » Ghâlimenr en effet, car en même temps qu'elles enfantent le désordre moral, elles amènent ce qui en est inséparable, le trouble de la conscience, et tôt ou tard celui de la vie entière, par conséquent la perte du bonheur.
Elles sont aussi la source des plas grands biens s Comment f -— «luipemeats opposés des moralistes* anr les passions. — Mais les passions sont aussi la cause des plus grands biens, et on a dit avec raison que rien de
grand ne se ferait sans elles, que tout ce qu'il y a de meilleur dans la vie humaine, la science, l'art, la vertu, le dévouement aux autres, aux grandes causes, etc., vient de ce qu'on aime passionnément quelque chose. La classification que nous venons de voir nous expli- <|ue à merveille ces jugements si différents portés par les moralistes* sur les passions. La plupart du temps on les flétrit, on les regarde comme les pires ennemis de la moralité et du bonheur : c'est avec raison, car, alors ou songe aux passions inférieures, aux passions corporelles surtout, qui nous dégradent en faisant prédominer en nous les mouvements inférieurs de la sensibilité ; et ce sont de beaucoup les plus fréquentes.
On dirait en effet que sur nos âmes règne une sorte d'inertie naturelle, analogue à celle qui, pour les corps, résulte de la loi de la gravitation*, et qu'il est aux âmes comme aux corps plus facile de déchoir et de tomber, que de s'élever. Une pente naturelle, si nous n'y prenons garde, nous fait tendre à redescendre vers l'animalité.
Il y a des passions noblesy et même les manvalses ne sont pas tontes eondamnables sans Féserire s orgneil, mépris, iadlff nation..., ete. — D'autre part, les moralistes * qui ont fait l'apologie * de la passion et qui ont déclaré qu'une âme sans passion serait une âme morte, dont on n'obtiendrait jamais rien de bon, ont raison aussi. Geux-Ià songent à l'amour passionné des hommes les uns pour les autres et pour les choses supérieures. Il y a en effet des passions nobles. Et ce n'est pas tout ; même les mauvaises ne sont pas toutes, ni toujours, condamnables sans réserve.
Par exemple, l'orgueil, qui n'est qu'une exagération du sentiment de l'honneur et de la dignité, devient souvent un auxiliaire admirable de la moralité. Sans doute, quand il prédomine il faut le réprimer; mais, un peu d'orgueil, de légitime fierté est pardonnable, et nous rend même de grands services, en nous aidant à nous tenir debout dans la voie du bien, en nous gar-
dant de certaines chutes. Rappelons-nous les vers du poète :
L*orgueil, c^est la pudeur des femmes, la constance Du soldat dans les rangs, du martyr sur la croix. L*orgueil, c'est la vertu, Thonneur et le génie, G*est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie, La probité du pauvre et la grandeur des rois.
Le mépris, la colère, l'indignation peuvent de même avoir leur grandeur, être un stimulant précieux dans notre vie. Il faut savoir éprouver...
...Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
(Le Misanthrope^ acte I, scène L)
Il ne faut pas que notre indulgence et notre bienveillance aillent jusqu'à trouver tout bon. Il y a des choses qu'on doit savoir détester franchement et vivement, des indignations qu'il faut éprouver, non seulement pour s'écarter soi-même de ce qui est souillé, mais encore pour remettre dans la bonne voie ceux qui se sont égarés, pour leur faire sentir leur bassesse et leur inspirer le dégoût de leur conduite.
Par conséquent, même les passions qui ne sont pas bonnes (et aucune ne l'est absolument, puisque par définition elles sont le développement exclusif et violent de certaines inclinations) rendent des services, contribuent à faire la vigueur et la vitalité de l'âme. U serait donc injuste, ou tout au moins d'une philosophie très superficielle, de les traiter toutes en ennemies.
La paswtonetla responsabilité. — Mais laissent-elles subsister la responsabilité morale? Car enfin, si elles la suppriment tout-à-fait, c'est un mal absolu; elles n'ont plus de caractère moral, on ne peut ni les louer, ni les blâmer, et elles sont simplement analogues à des maladies qu'il faut soigner. Platon* et Socrate* étaient de cet
a7Îs. Ils croyaient que tout homme ferait le bien s'il le voyait clairement, que « nul n'est méchant volontairement. » Les coupables, à leurs yeux, étaient des aveugles et des malades.
Difficaité. Solution. — En est-il ainsi? La question est difficile. Il semble cependant que la réponse suivante pourra paraître satisfaisante à quiconque admet à la fois la puissance des passions et l'existence de la liberté.
Quand la passion est formée, elle est un tyran pour nous; l'être passionné ne s'appartient plus, il est esclave, « il est agi » suivant l'expression de Malebranche*; quand sa passion est au paroxysme*, il n'a plus même le pouvoir de juger, il ne peut plus ni délibérer ni réfléchir; donc il est, à ce moment, presque entièrement irresponsable.
En fait, ne voit-on pas les tribunaux montrer une grande disposition à accorder le bénéfice des circonstances atténuantes pour un crime commis sous le coup de passions violentes, telles* que la colère, la jalousie, etc., comme pour les méfaits accomplis sous l'empire d'une idée fixe et de la folie? Et c'est avec raison, car, dans de tels cas, la responsabilité n'est certainement plus entière.
Mais, il ne faut pas l'oublier, ce que la respoHsa-' bilité perd d'un côté, elle le regagne de l'autre. Si l'on n'est pas absolument responsable des effets de la passion une fois triomphante, on l'est toujours plus ou moins de l'avoir laissé naître et laissé grandir. Ainsi, pour rivrogne, chez qui l'amour du vin est devenu irrésistible, on peut invoquer les circonstances atténuantes ; on lui pardonnera soit son entrée au cabaret quand il se trouve passer devant la porte, soit les folies qu'il fait dans l'état d'ivresse. Mais personne n'admettra jamais qu'il n'a dépendu de lui à aucun degré ni à aucun moment de sa vie de se livrer ou non à la boisson, de contracter ou non cette passion !
Rappelons-nous les circonstances qui ont fait naître 8a passion, nous verrons qu'il en est, à la vérité, qui ne
dépendent pas de lui, mais qu'il est responsable des autres. Les circonstances atténuantes lui deyront être accordées, moralement parlant, seulement dans la mesure où la passion s'est formée et a grandi à son insu. Quant aui juges, dans bien des cas, ils ne peuvent être d'une équité parfaite, ne pouvant se prononcer d'une manière infaillible sur ce que l'inculpé a pu ou n'a pas pu^ a voulu ou n'a pas voulu dans le fond de sa conscience. Ils se placent alors au point de vue de la société, qui les a investis du pouvoir de punir, et ils se décident pour la sévérité ou l'indulgence, selon ce que demande l'intérêt public, selon que le coupable et la faute paraissent compromettre plus ou moins la sécurité sociale.
Dans l'absolu, où nous nous plaçons par hypothèse, c'est-à-dire dans la justice de Dieu même, les circon« stances atténuantes sont exactement et infailliblement connues, et la responsabilité remonte der la faute isolée à l'origine même de la passion, au moment ou a con>~ mencé pour l'individu l'intervention de la volonté.
Responsabilité répartie snr tonte la vie, snr les parents, snr les maîtres. — Si la responsiibilité du coupable ne commence qu'avec la complicité de sa volonté, la responsabilité est répartie : 1® sur toute la vie de l'individu que l'on considère ; 2® sur ses parents, ses maîtres, etc.
Sa responsabilité n'est peut-être jamais absolue pour une faute particulière à un moment donné, puisque cette faute tient toujours à mille causes, dont beaucoup ne dépendent pas de lui. Mais la vie d'un homme, con« sidérée dans son ensemble, est, après tout, son œuvre à lui plutôt que l'œuvre d'aucun autre ; par conséquent, Û en est responsable pour sa grande part; seulement il doit être jugé sur sa vie entière.
Et puisque l'hérédité % la première éducation, les corn* pagnies qu'on a fréquentées, les conversations qu'on a entendues, puisque toutes ces circonstances contribuent à la formation de nos passions avant l'intervention de '' ' '^ il s'ensuit que la responsabilité s'étend
VINGT ET UNIÈMEL EÇON. 245
encore et se repartit sur nos parents et nos maîtres, sur tous ceux qui nous approchent et qui ont quelque action sur nous. C'est surtout dans l'enfance que les fréquentations et les contacts peuvent avoir les plus grands résultats, en bien comme en mal : de là cette belle parole du poète latin : a Le plus profond respect est dû à Tenfance ».
III. IVéeessIté' et moyens de régler nos passions. — 11 ftint les réifler, non les étouffer. Pourquoi ? -^ De ce qui précède, il résulte qu'on doit régler les passions et non les étouffer. On doit les régler dans leur croissance et leur développement, vu les dangers qu'elles nous font courir ; mais la tentative de les détruire serait chimérique et, cela fût-il possible, ce serait un mal absolu. Une âme inerte, sans passions, que rien ne toucherait vivement, serait une âme médiocre et diminuée, qui n'atteindrait jamais toute la valeur qu'elle doit avoir. Et la raison même y perdrait; car « la raison sans les passions serait presque un roi sans sujets. » (Diderot''.) En effet, qu'aurait à faire la raison, sur qui exerceraitelle son empire si elle n'avait pas à mettre l'ordre dans ce monde des passions indisciplinées et remuantes ? C'est cela même qui est sa raison d'être et doit être son œuvre. Les passions sont la vie de l'homme. Laissées à elles-mêmes, désordonnées et déréglées, elles nous ramènent vers l'animalité ; mais disciplinées par la raison elles sont des auxiliaires utiles pour le bien, elles font pour leur part le prix et la beauté de la vie.
Puisque toutefois les passions les moins bonnes sont sujettes à prédominer, il faut à tout prix nous tenir en garde contre elles : cherchons donc ce que peut nous apprendre la théorie quant aux moyens pratiques d'agir sur les passions, de contenir les unes et d'exciter les autres.
Appel A la raison et « la volonté. — La première pensée qui nous vient, la plus souvent exprimée à ce sujet et, à tout prendre, la plus juste, c'est qu'il faut faire appel
contre les passions à la raison et à la volonté. Il le faut, qu'il s'agisse de nos propres passions à contenir et à dominer, ou de celles des autres à manier et à con* duire.
EffieaeUé bornée dn ralsoBnement, mènitt quand 11 s'agit de nons-mèmes, plas eaeore qaaad 11 m*mgU des aatres. — Dans tous les cas, un appel à la raison et à la volonté est un excellent hommage rendu à la nature raisonnable de l'homme ; mais il ne serait pas toujours prudent de compter outre mesure sur l'efficacité du raisonnement contre la passion. Quand il s'agit de nous-mêmes, les raisons, que nous nous donnons à grand'peine, manquent souvent de nous convaincre. Combien donc ne seront-elles pas insuffisantes quand nous nous adresserons aux autres ! Pendant que nous cherchons à leur faire entendre le langage de la raison, leur imagination voyage ; ils ne prêtent à nos discours qu'une oreille distraite ; ou bien, s'ils nous écoutent, ils pourraient nous répondre comme le personnage de MolièriB :
il est vrai : ma raison me le dit chaque joar ; Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.
(Misanthrope.)
Appel à la fierté, le plaisir de se valnere. — L'appel à la fierté est parfois plus efficace que le raisonnement ; la fierté, étant une forme de l'amour-propre, est un de nos sentiments les plus profonds et les plus vifs, et nous savons que, s'il est une manière infaillible d'agir sur les sentiments, c'est par les sentiments. « Le plaisir d'être « maître de soi et de ses passions, ditBossuet% doit être « balancé avec celui de les contenter, et il emporterais a dessus, si nous savons comprendre ce que c'est que « la liberté. »
Si donc la première éducation, saine et forte, a permis a la fierté de se développer, ce sentiment se trouvera être d'un véritable secours contre les passions basses^
qui seraient pour nous un sujet de honte. C'est souvent un moyen de se rattraper soi-même sur la pente et d'y arrêter les autres, que de se rappeler ou de leur rappeler ce qu'on est, ce qu'on veut être, et où l'on va.
La. passion est ose habttnde f il faat a'ea défaire •aaïaie d'one habitadeç e'es«-*-dlre, eréer de non- ▼elles assoeiations d'idées et de sentiments. — Les passions et l'édaeatlon.-^ Enfin la passion est une habitude, il faut donc la traiter comme telle; c'est-à-dire, qu'il faut substituer à certaines habitudes d'esprit et de cœur, à certaines associations d'images, d'idées et de sentiments, d'autres habitudes, d'autres associations. Mais quels sont les moyens à employer ? Leibnitz * semble avoir dit ce qu'on peut dire de mieux sur ce point, dans cette belle page de ses Nouveaux Essais :
a L*Etat a pour fondement l'éducation des hommes « libres... Cette éducation doit être réglée en sorte qu'on <c se rende les vrais biens et les vrais maux autant sen- « sibles qu'il se peut, en revêtissant les notions qu'on « s'en forme des circonstances plus propres à ce dessein; «c et un homme fait, à qui manque cette excellente édu- « cation, doit commencer plutôt tard que jamais à cher- « cher des plaisirs lumineux et raisonnables, pour les a opposer à ceux des sens qui sont confus, mais toua chants
(c Ainsi, lorsqu'un homme est dans de bons moments, « il doit se faire des lois et des règlements pour l'avenir, a et les exécuter avec rigueur, s'arracher aux occasions « capables de corrompre, ou brusquement, ou peu à peu, « selon la nature des choses. Il lui faut profiter de ces « bons mouvements, comme de la voix de Dieu qui nous a appelle, pour prendre des résolutions efficaces,., pour « prendre cette accoutumance d'agir selon la raison, qui « rendra la vertu agréable et comme naturelle. Un voyage a entrepris tout exprès guérira un amant ; une retraite « nous tirera des compagnies qui entretiennent dans a quelque mauvaise inclination. François de Borgia*, a général des jésuites, qui a enfin été canonisé, étani
« accoutume à boire largement lorsqu'il était homme
<c de grand monde, se réduisit peu à peu au petit pied,
« lorsqu'il pensa à la retraite, en laissant tomber chaque
« jour une goutte de cire dans le bocal qu'il ayait cou-
« tume de vider. — A des sensibilités dangereuses, on
« opposera quelqu'autre sensibilité innocente, comme
« l'agriculture, le jardinage ; on fuira l'oisiveté ; on
ce ramassera des curiosités de la nature et de Tart ; on
« fera des expériences et des recherches ; on s'engagera
<c dans quelque occupation indispensable, si on n'en a
« point, ou dans quelque conversation ou lecture utile
« et agréable Mais, il ne s'agit pas de donner des
« préceptes.... ou des directions et adresses spiri-
K tuelles ; c'est assez qu'en considérant le procédé de
<c notre âme, on voye la source de nos faiblesses, dont la
ce connaissance donne en même temps celle des re-
cc mèdes. »
{Nouvtcmx essaiSy livre II, g 35.)
Il faut profiter des bons mouTemciits. — Nous le voyons, il faut profiter des intervalles, des relâches de la passion, des bons mouvements de l'âme ; il faut se faire alors des règles de conduite et s'engager sur l'honneur à les suivre.
Faire dlverston et chercher des distractions. ^ Il faut aussi faire diversion à la passion, chercher des distractions, entreprendre au besoin des voyages. Mal-» heureusement, la .plupart du temps on emporte la passion avec soi : c'est d'elle surtout qu'on peut dire qu'elle « monte en croupe et galope avec nous. » Mais en l'éloignant de son objet, en la transportant sans cesse sur de nouvelles scènes, on peut finir par la changer, surtout si l'on est sensible aux grands spectacles de la nature, car rien n'est aussi propre à élever très haut nos pensées.
Procéder i^radueilemeiit* -— Donner nn antre ailment A l'activité* — Opposer passion A passion. — Dans tous les cas, procéder graduellement est le moyen le plus certain de réussir. Celui qui prend une passion
à la gorge pour la combattre sera vaincu souvent dans la lutte ; car la passion s'exaspère au lieu de céder, et si elle triompl^, notre chute alors devient irrémédiable.
Leibnitz* conseille la désuétude graduelle* : il faut donner un autre aliment à l'activité et au cœur. N'es* pérons pas substituer brusquement à cette fièvre, à ce grand débordement de la passion le calme absolu et l'inactivité ; cela n'est point possible. Il y a là une énergie surexcitée, dont on peut changer la direction, mais qu'il est difficile de réduire à néant. On s'expo* serait à voir la passion changer de nature, reparaître sous quelque autre forme plus dangereuse. Ce qu'il faut essayer, selon l'avis de Pascal*, c'est de substituer une passion à une autre. La raison doit en prendre son parti : le vrai remède à la passion, ce n'est pas la raison froide, c'est une autre passion.
Avec l'enfant, il y a des règles particulières 2» observer.
Bénies pAritenltérea * observer avee l'enfant s la irin^tlanee yfmnt mieux qne la répression et les eonsells. — La vigilance vaut mieux que la répression .et les conseils. Il faut entourer de soins le petit enfant, tout faire pour qu'il grandisse en parfaite santé morale ; cela dispense des récriminations tardives et des reproches inutiles. Épargner aux enfants les occasions de chute, veiller sur leur conduite en évitant qu'ils soupçonnent même votre surveillance, éloigner de leur vue les mauvais livres, les mauvais spectacles, prendre garde aux compagnies qu'ils fréquentent, ne se permettre en leur présence que des conversations convenables, ne leur donner que de bons exemples, leur inspirer aussitôt que possible le sentiment de leur responsabilité; en un mot, favoriser et diriger leur croissance morale de façon qu'ils soient sains et forts quand viendra l'heure des passions; voilà l'œuvre d'une éducation bien conduite.
Loi'sque l'enfant ainsi élevé sentira les premières at-
teintes des passions, il sera suffisamment armé pour y résister, et, instruit comme il convient, il trouvera dans son caractère môme et dans son esprit, soit la force de s'en défendre, soit la sagesse de les régler.
IVéeesstté de respecter toujours sa pudeur et de loi laisser l'estime de soi-même. — Quoiqu'il faille souvent, pour cela, savoir, à mesure que l'enfant grandit, lui témoigner une rude franchise et tâcher d'obtenir de lui une franchise parfaite, néanmoins, on fera bien de respecter toujours sa pudeur (au sens le plus lai^e du mot), c'est-à-dire de ne pas lui ôler l'estime et le respect de lui-même.
Dire à un enfant les risques qu'il court, lui montrer où il va, lui donner des exemples vivants, peut, à un moment donné, devenir nécessaire. Un père ne doit pas y manquer, le cas échéant : l'emploi des remèdes violents et du fer rouge est quelquefois utile en médecine. Mais il faut prendre garde, par une franchise brutale, indélicate et prématurée, de faire soi-même connaître à l'enfant le mal qu'il ne soupçonnait pas. — Il faut de la mesure jusque dans ce qu'on fait pour obtenir les aveux de l'enfant. Si on provoque sans cesse sa franchise, si on l'amène trop souvent à des aveux spontanés % il s'y accoutumera comme à toute autre chose, et finira par trouver tout simple d'avoir à avouer des fautes commises : bientôt peut-être, ne rougissant plus de les confesser, il ne rougira plus de les commettre. Par exemple, s'il est gourmand, il prendra son parti de l'être et sera prêt à l'avouer sans honte ni repentir. Prenons garde qu'un moment ne vienne où il soit tout habitué et tout résigné à se regarder comme un mauvais sujet. On est perdu sans retour, le jour où, en se regardant dans son miroir, on a pris son parti d'y voir un vaurien. « Il y a une petite pudeur qui vaut mieux qu'une grande franchise, » est une sage parole. Respectons cette pudeur, cette délicatesse morale qui est encore la meilleure sauvegarde.
Coneinsion. — On ne peut d'ailleurs donner' à cet
(Igard de règles fixes : il faut tenir compte du naturel de Tenfant, de ses inclinations particulières, et agir, en toutes circonstances, aveo un scrupule et un tact infinis. Mais ces deux régir s générales dominent, en ce point, toute la théorie de l'éducation, et il ne faut jamais les perdre de vue : 1® épargner avant tout et le plus possible à l'enfant les occasions de chute ; 2^ dans la répression de ses fautes, lui laisser toujours autant qu'on le peut, l'estime et le respect de lui-même.