XXIX* LEÇON
FACULTÉS OU OPÉRATIONS PAR LESQUELLES L'ESPRIT ÉLABORE* LA CONNAISSANCE,
Comparaison. — Abstraction*.
RippmtB ées opénXiata de ce groupe avec les facultés intaltires*. — La pensée au 8«is Xort du mot ; la science et la parole.
L La Comparaison, ses rapports avec Tattention. — Caractère indÎTiduel et concret * de toute perception. — Impossibilité de la science et de la parole dans ces conditions. — La comparaison actÎTe : nomment elle naît de Tanilé de Tesprit et du besoin d'ordre.-- Gomment elle satisfait Tesprit et produit la lumière. — Le don de s^étonner (Platon*). ~~ Comment il fant habituer Penfant à saisir les rapports des choses (dessin).
U. L'Abstraction*. — Définition. ^ €omBMnt«lle résnlte de la comparaison. — Exemples d'idées abstraites : substance, qualité, quantité, rapport. — Comment f abstraction* rend possible la fiensée discursive* et la parole. — L'enfant i^épugne à l^abstraction* ; pourqnoi, dans quelle mesure ; nécessité de l'y babituer sans trop tarder. •^L^abslraction * source d'erreurs paar Tesprit inculte. — La mythologie. — La scolastique*, les vertus occnltes*.
Rapports des opérations de ce ^roMpe avee laa faeoltés Intuitives*. — Par les facultés intellectaelles qjie nous avons étudiées jusqu'ici, nous sommes en possession : .
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1*» Des lois nécessaires de la pensée (elles constituent la raison).
2* Des premières données sur lesquelles l'esprit devra opérer pour accomplir son œuvre : ce sont comme les matériaux de la pensée. Les facultés de ce premier groupe, teut intuitives*, «ont Texercioe instinctif, le premier mouvement de la pensée.
Les fticultés que nous allons étudier maintenant répondent, dans ractivité intellectuelle, à ce qu'est la volonté dans l'activité proprement dite. D'une manière générale, elles ont pour objet d'étreindre plus étroitement les données de l'expéiienoe, d'en dégager la pensée proprement dite et la science.
lim pensée an sens fmtt 4hi met. — Mais quoi, n'était-ce pas déjà penser, que de perœvoir par les sens? îTétait-ce pas éé^k connaître réellement, que de me 43aisir moi-même par la conscient, avec tout ce que j'éprouve?— Sans doute, mais le mot pensée a un &ens plus fort auquel nous arrivons présentement.
Les animaux perçoivent comme nous, sentent comme nous (quoique sans réflexion] ; ils éprouvent oomme ncms de la douleur, de la joie : mais tout cek nVst pas la pensée proprement dite. Penser véritablement, penser en homme, c'est avoir des idées abstrait&s et générales, et les enchaîner d'une manière logiq^^, c'est-à-dire nécessaire.
Penser ainsi e«rt TcEravre de Venlendement *.
I^a neieiiee et im parole. — La science est un ensemble de telles idées, de tels jugem^ents, enchaînés nécessairement; et la parole n'est possible qu'à l'être qui pense de la sorte.
Je dis la parole et non le langage ; car, les animaux ont un langage ; l'enfant qui ne jfarle pas encore en a un aussi: il sait parfaitement faire comprendre ses })e9(nns, &ire ooniudtre ses 'émotions; laetais, noQS le v^> rons phis loin, la parole est un langage d'un ordre à part, essentiellement abstrait et général : elle n'est possible qu'à l'être èo^ d'entendement \
Les û'përations ou facultés du second groupe, celles qui forment ensemble la pensée discursive * *, sont :
1<* La comparaison;
2^ Vabslra^lion* ;
3* Lk généralisation ;
4<» Le raisonnement (raisonnement induclif*; — raisonnement déductif).
I. Comparaison. — La Comparaison est V opération par laquelle V esprit rapproche deux ou plusieurs objets, deux ou plusieurs idées, pour en saisir les rapports. Jusqu'ici nous avons déjà plusieurs fois rencontré cotte opération élémentaire, la comparaison simple : elle existe partout dans le travail de Tesprit, dès la perception sensible, dès la conscience ; penser, c'est toujours discerner le dissemblable, lier le semblable ; mais ici, nous considérons cette opération en elle-même, en tant que l'esprit l'exécute volontairement, sciemment, avec attention, effort et réflexion
Ses rapports avee l'attention. — La comparaison et Y attention ne se séparent pas ; la comparaison est essentiellement attentive, et ne rend de services qu'à cette condition. Mais Tétude de l'attention a paru nécessaire comme transition entre l'étude des sens et celle de la conscience ; nous n'avons donc pas ici à nous en occuper de nouveau, et notre tâche sera abrégée d'autant. La comparaison est Yattention de l'esprit s'appliquant à saisir des rapports; étudions les services que nous rend cette opération, la première et la plus simple de toutes après l'intuition* directe.
Caractère individuel et eoneret de ton le perception. — Avant la comparaison, ou tant qu'elle demeure instinctive et involontaire, l'esprit ne saisit que Yindividuel et le concret, car toute perception a ce caractère,;
' I. La pensée discursive* s*oppose à la pensée intuitive* : celle-ci saisit directement et sans effort un objet présent; celle-là fait effort, travaille sur ce qui s'offre à elle pour en chercher la raison et le «Tomprendre; elle va de ce qu'elle voit à ce qu'elle ne voit pas, descend ou remonte des causes uut effets» des effets aux causes.
d'être particulière : par les sens, par exemple, je ne saisis jamais que ceci ou cela, c'est-à-dire, un objet occupant un point déterminé de l'espace, et ne le saisis qu'à un moment déterminé du temps. Une telle connaissance est toute différente de la connaissance scientifique.
Impossibilité de la solence et de la parole dans ees eonditions. — La première fois qu'un enfant voit un cheval, par exemple, il le voit véritablement comme un individu, à qui il donnerait un nom propre aussi bien qu'à sa nourrice ou à son frère ; toutes choses lui apparaissent comme de véritables personnes, comme autant d'individus particuliers, « Or, il n'y a point de science du particulier, dit Aristotc, il n'y a de science que du général. » Borné à la perception actuelle des objets particuliers, l'esprit serait donc incapable de science et de pensée proprement dite, par suite il serait incapable de parler. Son langage consisterait en interjections et en gestes : il montrerMt les choses (ainsi qu'on fait dans un pays dont on ignore la langue) et, s'il voulait appliquer sa faculté d'articuler, il les nommerait par des noms propres ; il n'aurait pas de mots proprement dits, parce que les mots expriment des idées abstraites et générales, et l'esprit dont nous parlons n'aurait pas do telles idées.
La eomparaison aetlve. — Commeat elle aatl de l'nnlté de l'esprit et da besoin d'ordre. — C'est la comparaison active qui nous tire d'un tel état> qui rend possible la pensée, en rendant possibles Vahstraction^j la généralisation et, par elles, le raisonnement,
La comparaison naît de la nature môme de l'esprit. L'esprit a un attribut essentiel entre tous : Yunité, et un besoin impérieux entre tous, auquel tous se ramènent : le besoin d'ordre, autrement dit le besoin de ramener à l'unité toute diversité qu'il perçoit et qu'il veut connaître ; car l'ordre, c'est l'unité dans la diversité.
De cet attribut et de ce besoin de l'esprit, essentiellement actif,~ résultent le travail de la comparaison, ses effets et les services qu'elle nous rend.
Gomment en effet un esprit un peut-il penser une multiplicité d'objets et d'idëes ? Il est clair qu'il ne peut pas être présent à tout à la fois ; seule, Tunité divine, omniprésente*, n'aurait pas besmn, pour connaître les choses, de les comparer et de passer de l'une à l'autre. Notre esprit borné, ne pouvant être partout à la fois, doit procéder par ordre^ passer d'un objet à un autre, sans pourtant se disperser sur la multiplicité de ces objets.
Cotiimeiitell« satisfall l'es^THet pr««l«tt 1* lumlèra. — ^ La comparaison lui permet de se diriger^ car, à mesure qu'il se porte d'un objet à un autre, il saisit les différences et les ressemblances, met ensemble le semblable, sépare ce qui diff<ère. Or, faire cela, c'est précisément mettre de Yordre dans les choses diverses, et lesprit y . prend un plaisir immédiat, c'est pour lui la satisfaction d'un besoin ; en classant ainsi les choses, il produit la fannière, qui est son véritable bien. Peu importe même qu'il classe bien ou mal, toute classification, tout ordre vasit mieux pour lui que le chaos. Plus tard seulement, par l'étude des méthode logiques, dans le travail des classifications scientifiques, il apprendra à classer selon les ressemblances importantes ou les différences capitales, non plus selon les apparences.
Quoique l'esprit ne classe d'abord que sur de simples ^parenœs, voyant seulement la sur&oe des cboses et les rapports superfiâ^ls, on peut dirie que là est le commencement de la science. Quiconque est inattentif aux rapports des choses, ne les saisi! pas vite ou ne s'y intéresse point, n'est pas vraiment intelligent ; celui-là n'a point d'aptitude à penser et * ne sera jaznais un savant.
l»e «on d« s'é«iHis«r (Platon*), — « Vétonneme^U esi kpère de la science k> a dit Plat^i*. Quaad on passe au milieu des choses distrait, indifférent, sans songer à «àeix^r d«s points de comparaison, sans s'étonner de lien, on perd pour ainsi dire 4sa qualité d'être pensant, et f-on n'a aucune chance de faire des progrès scientifiques.
Un des premiers services que Tinstrvictiim doit rendre
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à V enfant, c'est de lui apprendre à comparer, à saisir les rapports qui existent entre les choses en apparence les plus éloignées. Rien n'es* plus facile, non pas qu'on puisse obtenir de tous les mêmes résultats, car les aptitudes naturelles sont différentes, mais on obtieii/t 4e tous des résultats sans proportion aucune ayee ceux que Ton v<nt quand l'éducation manque ; un esprit ouljo^ est nécessairement plus large ^î plus ouvert qu'an esprit inculte : ayant plus d'idées, il peut faire des rapprochemoBts vaiiéfl et imprévus^ d'où jaillit toujours quelqtie hittîèn.
CamÊWOMmt n ftMA feiiiiél««v l'euf ttnt * si^lsl^ les rlnpfwrts. -^ Gomment pN>eèdera-t-oii ? On invitera l'enfant à faire lui-même des conq>€M^ai$ons très élémentaires ; il y prendra vite plaisir, pafce que c'est un déploiemefct d'activité et la cause d'une satisfàtetion double pôuir Têteprit : cela^ en effets lui fait remarqvét à la fois là inér veilleuse diversité des choses et leur unité, c'est-àrdire, d'tm setfl âiot, leur beauté.
Le (/édstn a bien des avantages comme exercice fédagogique; peut-élre se. priemièrê utilité est-elle dl'âpprendre à l'eûfant à comparer, à voir les choses daiis leurs véritables relations, dans leur gî'àndeur relt^iît, c'est-à-dire dans leur proportion. Comme dans iftis 6dônaissances, de quelque ordre qu'elles soient, le relatif tient une place immense, l'enfant eA S^habitnant à stLiÀr les relations vraies, se reùd plus àptè à voir juste en tout.
IL Ulkh^itnéiién*.— H^éûMitirti.— On appelle abstraction Vopérati&npàr laquelle F esprit considère àpCttt ce qui n'est pas séparé dans là têàUlé.
t;«iisnÉt«M« èficf rèMiKé éë Id éMtiptktâÈéiin, ^^ ÈJiLtellÉh pies d'idées abstraites. — Sabstanees. — Cette 6pé^ ration résulte imiâédiâtèment dé la côfnparaison et nest possible que grâce k elle. Je vois plusieurs feuilles Ah papier, de diverses diiiiénsion^, de divetsèô éôule^W, «de différente solidité^ etc. ; par 1& eoiiipâi^àison, je saisis, |^ détache pour ainsi di^ô de eeè différentes itnpressiôfiè
particulières, un caractère essentiel commun à toutes, ou plutôt, je forme de toutes ces idées mêlées une seule idée, que je n'ai pas rencontrée une seule fois- isolée, mais que j'isole par la pensée, et je dis : < papier ». A ce moment, je fais abstraction* de la dimension, delà forme, de la couleur, etc., je ne considère que l'essentiel, ce qui est commun dans tous les cas, la contoxtore* même de cette substance et les qualités sans lesquelles on ne peut pas la concevoir : voilà une abstraction*. Lorsqu'on abstrait ainsi les idées de substances, en éliminant toutes les qualités particulières, on obtient les substantifs ou les noms. Maintenant la parole va devenir possible. Au lieu du cheval auquel l'enfant donne un nom propre ou qu'il se contente de montrer du doigt, au lieu d'un cheval individuel, nous aurons Viciée générale de cheval, abstraction * faite de tous les individus particuliers ; et un mot unique désignera tous les chevaux.
Qualités. — On forme de même les idées abstraites de qualités, que Ton exprime par les adjectifs, quelquefois par les participes. Tout à l'heure, en parlant du papier, on éliminait la considération de couleur, mais je puis considérer la couleur à son tour et à part ; par exemple, je formerai l'idée du vert, qui ne sera ni le vert spécial de ce papier, ni celui des feuilles, ni celui de la mer, mais le vert en général.
^ Remarque. — Dans un même ordre d'idées, il y a des degrés divers d'abstraction* ; par exemple, l'idée de couleur est plus abstraite que l'idée du vert, car elle élimine le vert lui-même, en tant que couleur particulière, pour ne garder que ce qui est commun à toutes les couleurs, savoir un certain genre d'impression et d'excitation faite sur la rétine.
Rapporis. — On peut de même abstraire les idées de rapports^ exprimées parles verbes. Ainsi dans ces phrases: l'enfant bat un chien, je bats un habit, le mot battre est employé dans deux sens un peu différents; mais j'élimine celle différence, je ne considère que ce qui est com-
mun à ces deux actes, Taction de frapper, et j'exprime cette idée par un verbe : je fais une abstraction \
Antres exemples : L'idée de quantité^ considérée indépendamment des choses, est une abstraction *, Le nombre n'est rien de réel, il n'y a de réels que les in dividus; mais l'esprit va de l'un à l'autre, les compto et considère à part leur seule multiplicité, indépendamment de ce qu'ils sont eux-mêmes : ainsi se forme l'idée de nombre, abstraite s'il en fut.
De même, encore V étendue, quoiqu'elle puisse être occupée par mille choses différentes, est considérée en géométrie d'une manière abstraite, c'est-à-dire comme séparée de tout ce qui peut la remplir : elle est abstraite.
Conuneiil l'abstraetlon* rend possibles la pensée disenrstve^et la parole. — U abstraction" rend possibles la pensée discursive* et la parole. Penser, en effet, au sens fort du mot, c'est essentiellement rapprocher des idées, les lier entre elles par des jugements; mais pour rapprocher des idées et chercher si elles se conviennent, il faut d'abord les avoir isolées dans l'esprit; c'est l'abstraction* qui les forme. Comme, d'autre part, la parole est un système de signes généraux exprimant dès idées abstraites, elle n'est possible que par l'abstraction *, Ainsi^ quand on a l'idée abstraite d'une substance^ exprimée par un nom, puis Tidée abstraite d'une qualité^ exprimée par un adjectif, on peut se demander si à telle substance convient telle qualité. Considérant par exemple l'idée d'homme et l'idée de perfection, je puis me demander si ces deux idées abstraites peuvent être liées dans un jugement; et la parole exprimera ce jugement par une proposition.
L'enfant répugne à l'abstraction *f pourquoi ? Dans quelle mesure? — L' enfant répugne à V abstraction*^ -c'est là un fait bien connu, et dont nous comprenons sans peine la raison : l'abstraction* est un travail d^ l'esprit, suppose Un effort de la pensée contre la réalité concrète*, qu'il serait plus commode de percevoir simple- Lcçor^s DE rsYca. 1^
ment d'une manière plus ou moins distraite. L^eniant ne demanderait qu'à regarder les choses à mesure qu'elles passent^ sans effort et sans travail.
Il ne faut cependant pas s'exagérer la répugnance de Tenfant à cet égard : elle n'est pas si grande qu'on le croit. Tout effort en effet a son attrait; puis Tabstraction* nous dédommage très vite de la peine qu'elle nous coûte : elle fait les idées simples que l'esprit aime par dessus tout, elle produit la cla/rtéf qui est son premier bien. Ainsi dans les sciences abstraites régnent la simplicité et la clarté, et, à la seule condition qu'on veuille s'y appliquer, ce sont les plus facilesi La preuve, c'est qu'elles sont les plus anciennes : les mathématiques et la géométrie étaient très avancées dès l'antiquité ; elles prirent un développement nouveau après le moyen âge, lorsqu'on trouva l'algèbre, et plus tard encore, quand Newton* et Leibnitz* eurent découvert le calcul infinitésimal* ; mais un grand nombre de questions étaient connues et traitées dès longtemps d'une manière exacte, ^elon des méthodes correctes. Tout autre est la difficulté des sciences physiques, de la chimie, de la biologie* , de la sociologie*, et des sciences morales, parce que les phénomènes sont d'autant plus difficiles à connaître que l'on descend davantage dans le concret, c'est-à-dire dans le réel, lequel est toujours compliqué et, quand il s'agit des vivants, sujet à mille variations; et ces sciences ne satisfont véritablement l'esprit scientifique que lorsqu'elles arrivent à dégager, elles aussi, des notions et des formules abstraites.
Ill^«essilé de fy bablcuer siiiis trop tarder. — L'abstraction* n'est donc pas une ennemie, au contraire; et l'esprit s'y apprivoise. C'est pourquoi on fera bien de n'épargner à l'enfant la peine dç penser sous forme abstraite, que juste assez pour ne pas le fatiguer, ne pas le rebuter et lui faire prendre l'étude en dégoût. On évitera d'abuser des termes et des exercices abstraits, et de soustraire le jeune esprit au commerce de la réalité, qui est sa première et sa meilleure école; mais cette
précaution prise, il y aura tout intérêt à former-l'enfant de bonne heure au maniement des idées abstraites.
L akslMtctlon *y source d'crrears pour l'esprit lu- «olte. — L'abstraction* est une grande source d'erreurs pour l'esprit qui n'y est pas habitué; n'y eût-il que cette raison d'y habituer l'esprit do bonne heure, elle serait décisive. Malgré nous, en effet, nous formons des abstractions*; nous vivons avec des esprits plus mûrs et plus cultivés que nous, dont la pensée se meut presque toujours dans l'abstrait ; si donc nous sommes incapables de penser l'abstrait, nous prêtons un sens concret aux mots qui expriment des idées abstraites, nous prenons les abstractions * pour des réalités : il est peu de causes plus fréquentes de superstitions, de préjugés et de raisonnements faux.
Lft mythologie. — La mythologie nous offre mille exemples de qualités abstraites prises pour des réalités et représentées comme telles dans l'imagination populaire, ainsi que dans la peinture, la poésie, la sculpture. La jeunesse est personnifiée sous le nom d'Hébé; les Grâces, la sagesse, l'éloquence, deviennent autant de divinités.
Lft seolMtlqne* — Au moyen âge le même phénomène se produit, mais avec un caractère différent : dans cette rude époque de luttes et de discussions, les mots deviennent comme des êtres, les idées abstraites sont priu03 pour quelque chose de réel et presque de vivant : on se bat pour des mots. Dans la philosophie scolastique*, ce qui est réel ce ne sont pas les divers hommes, c'est Vhumanité. Les idées abstraites font Tobjet unique de la spéculation philosophique : au lieu d'observer, on définit et on discute ; on croit avoir expliqué les choses quand on leur assigne pour cause leur nature même, c'est-à-dire leurs attributs.
Vertos oeealtes*. — Dans la science, les vertus occultes* étaient données pour des explications. Lorsqu'on énonce un fait, nous savons tous qu'on ne l'explique point en l'énonçant sous une autre forme; c'était pourtant ce qu'on
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faisait alors : on se contentait de répéter sous une forme abstraite ce qu'on avait d'abord dit sous une forme concrète. Pourquoi Topium fait-il dormir? — Parce qu'il a Une vertu dormitive. Cette explication paraissait en être une au moyen âge ; de là le grand retard des sciences physiques et naturelles. On était dupe et victime de l'abstraction % on restait indifférant et comme distrait à l'égard de la réalité.
On le voit, ne fût-ce que pour éviter d'être le jouet des abstractions*, pour savoir ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, il serait nécessaire de se familiariser avec elles. Mais il y a une autre raison, et meilleure encore, de ne pas tarder trop à soumettre l'esprit de l'enfant à la discipline des études abstraites, c'est que penser l'abstrait, est un des attributs les plus élevés de la nature humaine.