‹ Leçons de psychologie appliquée à l'éducationChapitre 36 sur 46 · DE L'ASSOCIATION DES IDÉES · texte numérisé non relu

DE L'ASSOCIATION DES IDÉES

L'association des idées et ses rapports avec la mémoire.

I. Continuité de la pensée. — Association réglée et volontaire; travail

intellectuel, méditation. — Association capricieuse : rêverie (Per-

rette) ; rêve (M. Alf. Maury*); syncope; léthargie. IL La succession des idées n'est pas quelconque ; il y a une liaison

vérilable. Exemple de Hobbes * ; — les coq-à-l'âne. — Cette liaison a

lieu selon des rapports constants qui sont de deux sortes.

A. Rapports logiques ou rationnels* : !• Rapport de l'effet à la cause^ et réciproquement (Exemples) ; — 2*> De la conséquence au principe, el réciproquement. — 3" De la fln aux moyens, et réciproquement; — 4" De l'espèce au genre et vice versa.

B. Rapports accidentels ou empiriques* : l" Ressemblance et contraste ; — 2» Signe et chose signifiée ; — 3* Contiguïté dans l'espace ; — 4" Simultanéité* ou succession dans le temps. — Remarque : Tous ces rapports reviennent à une première expérience; d'où la loi énoncée par Stuart Mill *. — Lois complémentaires : affinité des idées semblables. — Une impression vive équivaut à une fréquente répétition.— L'association et l'habitude.

C'assoeiatlon des idées et ses rapports avee la mémoire. — L'association des idées est moins une faculté proprement dite que 1& loi générale qui régit

toutes nos conceptions. En réalité^ toutes nos conceptions viennent de l'expérience antérieure, dont elles sont l'écho plus ou moins fidèle, c'est donc avant tout la mémoire qui nous les fournit ; mais, une fois cp'elles sont en provision dans l'esprit, elles se lient, se combinent entre elles de mille manières. Or, la loi qui les condamne à n'être jamais isolées, mais à s'appeler les unes les autres et à s'enchaîner entre elles, est ce qu'on appelle l'association des idées.

I. ConUnnlté* de la pensée. — AssoeiatloM réglée ei ▼olontalre, travail latelleetnel, médltatloa. — Nous avons déjà vu que nous ne sommes pas un seul instant sans penser; il y a con^inm^* dans l'histoire de notre esprit; nos états de conscience forment une chaîne ' ininterrompue tout le long de notre vie. Parfois l'association des idées est réglée et la volonté y préside ; c'est ce qu'on voit dans le travail intellectuel, dans la méditation consciente*. Par exemple, si je cherche la solution d'un problème, une multitude d'idées se présentent à mon esprit ; mais je fais un choix entre elles, j'élimine les unes, j'accueille et retiens les autres, je les associe sciemment et logiquement.

AsAoelatioB eaprielense. — D'autres fois, l'association des idées est capricieuse et plus ou moins désordonnée, mais dans ces cas même, elle est toujours soumise ^^ des lois assignables. Nous l'avons vu, la distraction n'est jamais un anéantissement de la pensée ; il en est de même de la rêverie, du rêve, de la syncope et de la léthargie même. Ge sont des degrés successivement décroissants de la pensée ; la pensée subsiste, plus ou moins voilée, plus ou moins inconsciente; et, fortes. ou faibles, nos conceptions s'enchaînent toujours selon des lois.

La rêverie. — La rêverie offre bien des degrés, depuis la rêverie éveillée et intelligente, voisine de la méditation, jusqu'à la rêverie somnolente qui caractérise l'extrême paresse ou l'approche du sommeil. Perrette, dans la fable, est plongée dans la rêverie, et pourtant quel

rRENTE-QUATRiÈME LEÇON.

flot d'idées traverse son esprit, et comme elles s'enchaînent logiquement I, C'est une rêverie libre, gracieuse, capricieuse si l'on veut, dans laquelle cependant les pensées s'enchaînent d'une façon logique. Or le cas est le même pour toute rêverie, triste ou gaie, vive ou lente.

!.« rêve. — Dans le rêve, l'association des idées est souvent plus désordonnée, mais elle ne l'est jamais tout à fait. M. Alfred Maury* a fait de ce sujet une étude toute spéciale, et il résulte de ses recherches que le rêve a ses lois comme tous les autres phénomènes. Pendant que la vie de relation a . disparu, que toute la vitalité physique est concentrée dans les viscères, l'esprit continue à agir: ses facultés actives supérieures, la réflexion et la volonté, se reposent pour ainsi dire, mais les facultés inférieures subsistent, la conception peut être fort active. Il n'y a pas de. sommeil sans rêves, et dans le rêve les conceptions se succèdent pressées, rapides, et toujours enchaînées. De temps en temps, elles sont détournées dans leurs cours par une impression réelle et actuelle, comme d'ailleurs, elles ont toujours leur point de départ dans la réalité, le plus souvent dans nos impressions de la veille. Par exemple, un malade ayant un vésicatoire au front rêvait qu'il était pris par les sauvages et scalpé. Ce vésicatoire avait été pour son esprit l'occasion de concevoir tout un roman très bien lié, dont le point de départ était une impression actuelle. Dans tous les cas, l'association des idées préside au rêve comme à la rêverie et à la veille.

Il y a tout lieu de croire qu'il en est de même dans la syncope, voire dans la léthargie; car, dit Leibnitz*, s'il y avait un seul instant cessation totale de la pensée, on ne concevrait pas qu'elle pût renaître. S'il y avait un sommeil sans rêve, un sommeil absolu, il n'aurait pas de réveil ; ou du moins, au réveil, l'identité de la personne serait rompue. Si nous rattachons le passé au présent, si, au réveil, nous nous reconnaissons le même, c'est qu'il n'y a pas eu de rupture dans la pensée : l'association des idées a continué, bien que les conceptions aient été infi-

niment atténuées et n'aient pas laissé de traces dans la conscience.

II. L'assoelatlen des idées n'est pas quelconque i U y a une liaison véritable (Ex. de Hobbes*). — Les «aq- *-l'Ane. — Ainsiy dans l'existence d'un être pensant^ il ne saurait y avoir une seconde pendant laquelle la pensée ne travaillerait pas. Et qu'on ne dise point qu'il y a simple succession fortuite des idées; au contraire, ce qui caractérise le phénomène, c'est que les idées sont véritablement liées : cela résulte et des exemples qui précèdent et de ceux mômes qu'on tenterait d'alléguer pour •prouver le contraire. Hobbes * rapporte qu'un jour, dans une conversation à laquelle il assistait, on vint à parler de la mort de Charles I" et de la trahison qui l'avait livré à ses ennemis. Soudain, un des interlocuteurs demanda combien valait le denier romain. Cette question inattenilue surprit tout le monde ; mais en y réfléchissant, Hobbes* devina qu'elle avait été suggérée par le souvenir delà trahison de Judas, souvenir rappelé par la trahison dont on s'entretenait. Dans tous les cas de ce genre, où Fon pose de ces questions qui paraissent absurdes, od m'a qu'à rechercher le lien qui les unit au sujet actuel de la conversation, on ne manque pas de le trouver. Lorsque, dans un salon, nous causons dans un groupe, si nous sommes distraits, un mot dit dans un groupe voisin, entendu par hasard, peut faire prendre à nos pensées un autre cours; et si tout à coup nous nous mêlons de nouveau à la conversation, nous risquons de faire des questions absurdes, des cbq-à-l'âne, provenant du brusque Tapprochement de deux pensées sans liaison entre elles, ce qui excite toujours l'hilarité. Mais, dans ce cas même, les idées se sont enchaînées de part et d'autre de la manière la plus suivie. L'esprit distrait a suivi une série -d'idées aussi continue que les esprits attentifs, aussi continue, quoique divergente *.

Cette liaisan a lien selon des rapports eonstants qui sont de denx sortes. — La liaison des idées a lien «don des rapports constants, qui semblent se ramener à

huit, lesquels sont de deux genres et lorment deux groupes.

A. Rapports logiques on ratiomiels. — Les idées s'enchaînent d'abord selon des rapports logiques ou rationnels, au nombre de quatre :

1® Rapport de l'effet ëk la eanse et réeiproqnement, — Si je rencontre dans mon cliemin un animal mort, ma pensée se porte immédiatement vers les causes possibles de cette mort; si l'animal est blessé je cherche une cause plus déterminée, d'après la forme et la nature de la blessure, etc. Inversement, en voyant ou imaginant un événement quelconque, la pente naturelle de notre esprit est de se porter vers les effets.

2® Rapport de la eonaéqnenee aa priaeipe et réelproqnement. — En entendant énoncer ce principe d'économie politique, que la diminution de la population est un signe de décadence pour les États, nous nous portons immédiatement aux conséquences, et nous interrogeons avec un singulier intérêt les statistiques qui nous apprennent si la population diminue ou augmente dans notre pays. Réciproquement, en lisant les résultats d'une telle statistique, nous ne pouvons nous empocher de penser à la loi établie par les économistes *,

Rcmarqae. — De là vient l'importance des principes solides destinés à régler la conduite; car, par le seul mécanisme de l'esprit, l'enfant qui a reçu des principes arrêtés sera amené à y penser au milieu des événements, et peut-être à les appliquer, s'il ne trouve pas de trop grands obstacles dans sa passion du moment.

3*^ Rapport de la fin anx moyens et réciproquenaent. — C'est par ce mode d'association que Guvier*, en voyant certains débris paléontologiques *, reconstituait l'animal entier et jusqu'à son genre de vie; car, disait-il selon qu'un animal a un appareil locomoteur * fait pour bondir ou pour grimper, il doit avoir les mœurs d'un carnassier ou d'un grimpeur. C'est encore ce mode d'association qui nous guide dans les conjectures que nous faisons à chaque instant sur les intentions ou les

actions futures de nos semblables. Qui veut la fin veut les moyens'; et qui prend les moyens^ apparemment vise à la fin.

4* D« l*espéee an ^enre «I Tiee ▼ersà. — C'est encore là un lien logique : l'esprit pas^ie tout naturellement du contenant au contenu et vice versa ; c'est ce qu'on fait sans cesse en zoologie et en botanique. En parlant d'une espèce, nous pensons au genre entier ; en parlant d'un genre, notre pensée se porte aussitôt vers une espèce déterminée.

B. Rapports aceldentels et empiriques*. — Les idées s'associent, en second lieu^ slIou des rapports accidentels ou empiriques % qui sont aussi au nombre de quatre :

1® Ressemblanee et contraste. — Un paysage nous rappelle les paysages analogues que nous avons déjà vus, ou, par contraste, ceux que nous avons vus de plus opposés. Ce mode d'association est le principe de l'allégorie et de l'ironie.

2"" Signe et ehose sl^^niflée. — La fumée fait songer au feu, le geste à ce qu'il exprime; le fusil rappelle la chasse ou la guerre, etc.

3® Coatlgnlté dans l'espaee. — La cathédrale de .Nevers me fait songer à la place ducale, le Rhin à Cologne, le Louvre aux Tuileries, etc.; parce que ces choses ont une relation locale.

k9 Slmoltaaélté* o« saeeession daaa le temps. — Marins* me fait penser à Sylla*, Octave* à Antoine*. C'est parce que nos souvenirs s'enchaînent si naturellement de cette sorte, que les synchronismes* nous offrent un si bon moyen de retenir les dates.

Bemarqnet Toos ees rapports revleaneat h «M première expérience, d'oA la loi énoncée par Stnart mu *. — Il n'échappe à personne que tous les rapports de ce dernier groupe se ramènent à une première expérience, et sont simplement des cas d'habitude. Si je me rappelle Cologne en pensant au Rhin, c'est que, étant à Cologne, j'avais l'iutbitude de me promener au bord du Rhin.

Stuart Mill* voulait qu'on ramenât à cette loi unique toute la théorie de l'association des idées ; pour lui, pas de rapports rationnels et logiques, il n'y a que des rapports de fait. « Règle générale, dit-il, quand deux idées ^ ont été pensées une ou plusieurs fois en connexion* étroite Vune avec Vautre^ V esprit acquiert par cela même une tendance à les penser ensemble, à se rappeler Vune à propos de F autre, tendance d'autant plus forte qu'elles ont été plus souvent unies dans V expérience. »

£iOl« eomplémentairesi Afflnlté dés Idées semblable*. -— l/ne Impression tI ve éqnivant d une fréquente répétition. — Cette loi, selon lui, est fondamentale entre toutes ; elle est dans les phénomènes psychologiques ce qu'est la gravitation universelle dans les phénomènes physiques. Il consent seulement à ajouter ces deux lois complémentaires :

l'Les idées semblables s'appellent entre elles;

â' Une impression vive équivaut à une fréquente répétition, en d'autres termes l'émotion contribue puissamment à fixer les souvenirs et à lier les idées. Quelle foule de pensées douloureuses éveille à jamais dans notre esprit la vue du lieu où nous avons vu mourir quelqu'un des nôtres I

£.'assoela€lon et l'habitude. — En un mot, d'après Stuart Mill% l'association des idées, comme la mémoire dont elle est inséparable, n'est que l'habitude même, et offre les mêmes lois. Rien de mieux ; nous proposerons seulement un double correctif. D'abord, l'association des idées est, comme l'habitude, soumise à la volonté, ou peut l'être; ensuite, comme nous avons compté des principes de la raison antérieurs et supérieurs à l'expérience^ nous persistons à croire qu'il vaut mieux distinguer deux genres d'association, l'un empirique*, l'autre rationnel, et que, si certaines idées restent liées dans notre esprit simplement parce que, en fait, elles s'y sont une première fois trouvées ensemble; d'autres, au contraire, entrent ensemble pour ainsi dire de droit dans une pensée raisonnable , parce que la liaison entre

«Iles est nécessaire et résulte de la nature même des choses.

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