‹ Leçons de psychologie appliquée à l'éducationChapitre 38 sur 46 · LEÇONS DB PSYCH · texte numérisé non relu

LEÇONS DB PSYCH

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nation*, déjà décrite, qui consiste à se trouver, en l'ab sence des objets, dans le même état d'esprit où ils naus mettraient par leur présence, à prêter une réalité objective à des sensations et à des images purement internes. C'est ainsi qu'une dame anglaise croyait voir et entendre dans sa chambre, à Londres, son mari qu'elle savait être aux Indes, son chat, qu'elle savait retenu dans une autre pièce, loin de là. Le professeur Huxley * a raconté les curieuses hallucinations "* de cette dame; elle n'en était pas dupe, parce qu'elle était d'une raison très ferme et très cultivée, mais on conçoit que les personnes ignorantes, impressionnables et faibles d'esprit croient de très bonne foi à la réalité de leurs visions, ou s'ima • ginent entendre des voix.

GanchemAr. -r- Le rêve très excité, OU cauchemar, consiste encore dans la violence des images qui se succèdent pressées et confuses. On se croit en péril au milieu d'une inondation, on voit monter les flots, on entend le bruit des vagues, et on ne peut fuir. — D'autres fois, on discute avec tant de véhémence, avec une telle indignation et un tel enchaînement d'idées, qu'au réveil on se demande si le fait pour lequel on s'est ému n'est pas réellement arrivé. Le sommeil est ainsi trou blé. surtout dans la fièvre, lorsque le sang afflue violemment au cerveau.

SomnAmbDilsuié (naturel ou provoqué). — Le soiinambulisme a lieu lorsque la vivacité des images estassez grande pour dominer l'appareil locomoteur*, s'en emparer et le conduire, comme ferait la volonté 5 la volonté dormant, d'ailleurs, et restant absente.

Le somnambulisme* naturel est l'état de certaines^ personnes qui, sans sortir du plus profond âommeil, se lèvent et accomplissent des actes qui ont tous les caractères d'actes réfléchis et voulus. Les somnambules se dirigent dans les ténèbres, se livrent à leurs occupations habituelles; quelques-uns font djes vers ou des problèmes; d'autres, sans nulle conscience du péril,* marchent sur un toit ou sur le bord d'un puits; il «c-

rait dangereux de les réveiller alors, mais laissez-les faire, leur pied est parfaitement sûr; ils se recouchent «t ne se souviennent de rien au réveil.

Le somnambulisme provoqué est celui qu'on amène volontairement, en provoquant, par exemple au moyen dépassés^, le sommeil improprement appelé magnétique. Il suf6l quelquefois aux personnes très nerveuses, surtout aux femmes, de regarder fixement une flamme pendant quelques minutes, ou d'avoir devant les yeux un mouvement uniforme, pour tomber momentanément dans cet état, sorte de catalepsie* analogue à l'état morbide* qui porte ce nom. — Dans les hôpitaux, spécialement consacrés aux maladies nerveuses, les médecins ont fait dès longtemps de curieuses expériences sur le sommeil cataleptique*. En un instant, souvent par le seul regard, ils produisent un profond sommeil, durant lequel ils se rendent maîtres du corps et de l'esprit du patient. La personne endormie reste, à peine soutenue, dans des positions où elle ne resterait pas à l'état normal; chaque côté de son corps peut alternativement s'agiter sous l'action d'un aimant, tandis que l'autre côté est frappé d'insensibilité, et ne sent pas des piqûres qui deviendront douloureuses dès que l'aimant sera déplacé. Le sens du goût est entièrement perverti et soumis à l'influence de l'imagination. On fait croire à la personne qui dort qu'un breuvage amer est une liqueur délicieuse : elle lui trouve telle ou telle saveur, selon le nom sous lequel on la lui offre. Elle compte haut, sur le commandement qu'on lui en fait ; elle s'interrompt chaque fois qu'on lui entr'ouyre la paupière, et se remet à compter à partir du nombre où elle s'était arrêtée, aussitôt que la lumière ne pénètre plus dans son œil. On lui dit qu'on va partir avec elle pour un long voyagé, et elle croit ressentir, à mesure qu'on les lui décrit, le balancement des vagues, la violence du vent. Elle s'effraye à l'annonce d'une bête féroce, la sueur perle sur ison front, et on est obligé, pour l'apaiser, de faire succéder un tableau riant à celui qui causait sa terreur.

— On conçoit quoi parti le charlatanismo a pu tirer de tels phénomènes.

Dans tous ces cas, il y a comme une absence de toutes les facultés intellectuelles sauf l'imagination^ qui, exaltée, règne sans contrôle.

Attlian de l'inayliiallaa sor le physique et enr la ■enalbillté. — L'action de l'imagination sur le physique et sur la sensibilité apparaît nettement dans ces cas. Le corps obéit à une force invincible; il prend toutes les expressions, toutes les attitudes conformément aux images dont l'esprit est actuellement frappé, La sensibilité est entièrement pervertie. Déjà, dans l'état de veille, nous sommes disposés à admirer ou à déprécier toutes choses outre mesure, lorsque notre imagination est vivement excitée : quand elle triomphe sans pai^ tage, nous sentons les choses exclusivement encore, elle nous les montre et sommes tout entiers à sa merci.

Idée flzet folle. — L'idée fixe, la folie sont des cas extrêmes d'imagination prédominante. Dans la folie, la divagation est plus complète, il n'y a presque plus de liaison, du moins en apparence, dans les actes et dans les pensées. L'idée fixe, au contraire, n'empêche pas une certaine suite dans les actions; elle se manifeste souvent sous forme de raisonnements logiques, dont le point de départ est seul absurde. Celui qui en est obsédé peut devenir furieux s'il croit qu'on en veut à ses jours; mais souvent, l'idée fixe n'est qu'une monomanie* inoffensive. U n'en est pas de plus souvent citée que celle du charpentier Greorges Eliot qui, dans ses accès, se croyait Greorges III, roi d'Angleterre, transformait en seigneurs et en dames de la cour tous les objets qui l'entouraient, parlait politique et diplomatie, et goûtait toutes les satisfactions de la royauté.

Par tous ces cas, hallucination*, somnambulisme*, folie, où l'équilibre mental* est rompu au profit de la seule imagination, on peut voir combien cette faculté, si précieuse en elle-même, devient un danger quand la raison n'en garde pas l'empire.

XXXVir LEÇON

DE L'IMAGINATION (suite)

Rapports de rimaaination avec rentendement*. L'imagination rationnelle*.

Les « actions réQcxes* du cerveau •] les impulsions; rinspiration in* volontaire. ^ Contagion des imaginations fortes (Malebranche*).

Degrés dans l'activité de Timagination normale : l"" Reproduction pure et simple; 2<' Agrandissement; 3*> Combinaison; 4" Formation des symboles* et des métaphores* ; 5» Création des types.

Rapports de l'imagination avec la moralité et le bonheur.

Il faut chercher non à l'éteindre, mais à la régler. — Différence entre imaginer et entendre, entre l'image et l'idée. — Que les deux actes sont cependant à peine séparabics. — L'invagination, souvent cause d'erreurs et d'embarras pour l'entendement*, lui est aussi un puissant auxiliaire.

Les actions ré0exes^ da eervean. — Uidée fioce^ la folie^ ces grands écarts de Timagination, donnant lieu à des actions plus ou moins désordonnées,* sont appelés par un physiologiste contemporain a des actions réflexes* du cerveau ». Il les assimile à ces mouvements tout à fait inconscients et involontaires que nous exécutons à la suite de certaines impressions, sans contrôle aucun et sans intention, par exemple, au mouvement brusque et involontaire que nous fait faire un bruit soudain. Ces obctes réflexes* du cerveau seraient donc comme des mouvements violents et incoercibles* dans les portions de la substance cérébrale qui servent à l'exercice de nos facultés inférieures.

Les impalaions. — On appelle impulsionSy dans le langage des aliénistes, des mouvements irrésistibles qu'éprouvent les fous, et qui les font agir de certaine façon à la suite de certaines idées, sans y réfléchir, sans savoir ce qu'ils font, sans le vouloir vraiment, en tous cas sans pouvoir s'empêcher de le faire. L'homme sous

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le coup d'une passion violente a des impulsions analogues à celles des fous.

L'insplratioii Involontaire. — Mais ce n'est pas seulement en mauvaise part^ et dans lés phénomènes de perversion que l'esprit montre cet automatisme*, c'est aussi à l'état sain. On voit alors les souvenirs émerger à l'improviste, les associations d'idées se former d'ellesmêmes, les impressions fortes donner lieu, sans participation aucune du vouloir, à des combinaisons de pensées toutes soudaines, toutes nouvelles et parfois brillantes : c'est le phénomène de Vinspiration. On appelle ainsi une heureuse exaltation de la pensée, qui, pour être involontaire et irréfléchie, n'en porte pas moins la marque de ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus élevé dans notre. nature intellectuelle. On dit alors que nous sommes comme emportés par un souffle. Un dieu intérieur, un démon (comme disaient les anciens), est en nous. Ce n'est pas autre chose que notre esprit même et notre raison, s'exerçant à l'insu et parfois à l'encontre de notre volonté.

Contagion des Imaginatlona fortes (Malebranche*). — Malebranche * a bien mis en lumière ce qu'il appelle la contagion des imaginations fortes. Que les images soient normales et belles, ou qu'elles soient au contraire désordonnées, quand elles sont très vives et que l'esprit en est fortement frappé, il se produit une véritable action, inconsciente et involontaire encore, une action magnétique, comme on dit, de l'esprit ainsi excité, sur ceux qui l'entourent et avec qui il est en commerce. Si nous nous rappelons l'instinct d'imitation, et si nous rapprochons ces deux faits, d'une part la force contagieuse des imaginations puissantes, d'autre part, la prédisposition des esprits, surtout- des esprits jeunes et faibles, à recevoir et à garder leur impression, nous comprendrons par exemple le phénomène si étrange et si grave de l'entraînement des foules, emportées à la suite d'un meneur très audacieux dans ses desseins et qui parle ïin langage véhémept. Alors on voit des

iiommes assembles^ des hommes qui, individuellement ne sont ni fous ni méchants, se porter à l'envi à des ac- . tions violentes et criminelles. Une autre fois, peut-être entraînés par une personne mieux inspirée, on verra ces mômes hommes faire de grandes choses et déployer un véritable héroïsme.

Quittons donc maintenant les régions inférieures, où l'imagination, emportant tout à fait le jugement, va aboutir à la folie, et montons dans la sphère moyenne de la vie psychologique, pour nous élever ensuite audessus.

Heures dans l'aetivlté de l'imiiglaatioa normale t 1® -reproductioa pore et simple i 2® ai^amdissememt 9 3® eombinalaoïii 4® formation des symboles* et des ■létaplipres*! 5° création des types. — Quand l'imagination s'exerce d'une manière normale, voici par quels degrés elle pa^se et quels actes elle accomplit :

l^ Refproduotion pure et simple des anciennes impressions. C'est la représentation proprement dite de ce qui a été présent, c'est l'œuvre de la mémoire imaginative. On revoit ainsi en esprit un pays ou un monument qu'on a vu.

2®. Agrandissement des souvenirs et des images.

Spontanément*, sans aucun effort de la volonté, l'imagination agrandit, pour ainsi dire, tout ce qu'elle voit. En l'absence des objets, nous nous les rappelons prèsque toujours plus grands qu'ils ne sont ; dans l'enfance surtout, où l'on n'a pas encore l'expérience de ce phénomène, on en est naïvement dupe. Nous pouvons tous nous rappeler combien nous avons été étonnés en revenant à la maison paternelle, après uno absence de quelques mois, d'y trouver toutes choses si petites. Il y a un vif plaisir de l'esprit, dans cet acte si simple et presque «nfantin d'agrandir les choses; en usant de cette resftource dans les récits, nous sommes sûrs de ravir l'en* faut. Il ne faut pas pour cela de grands frais d^imagination : lui raconter n'importe quoi en employant les ëpithètes : grand, très gra/nd, cela suffit pour l'émou-

Yoir; les contes orientaux, qui ont tant de succès auprès des enfants, usent de ce procédé. On sait combien ils s^andissent la puissance des hommes et les proportions des choses : ce sont là les premiers frais d'inaagination du conteur.

3<* L'imagination, toujours spontanément*, sans participation de la raison et de la réflexion, combine les données de Vexpérienee pour en faire des créations nouyelles. C'est ici que commence à apparaître le pouvoir créateur de l'imagination : elle ne fait jamais une création proprement dite, mais elle évoque les souvenirs, les combine et les agence d'une manière nouvelle, plus ou moins imprévue. C'est par oette faculté que nous pouvons suivre les récits de voyages, et même les récits fantastiques. Nous imaginons, par exemple, les glaces flottantes du pôle, les montagnes de glaces, les forêts vierges, etc., quoique nous ne les ayons jamais vues, en combinant nos souvenirs selon le récit que nous lisons ou entendons. Nous imaginons aussi des êtres qui n'ont jamais existé, des monstres, les centaures, les sirènes, d'après les descriptions de la mythologie. Dans les contes d'Orient, on place sur des arbres immenses des fruits qui sont des pierres précieuses, des rubis, des diamants, des pommes d'or. C'est là encore un artifice, mais plus savant déjà que le précédent, pour frapper l'imagination et pour plaire. Rappelons-nous les Mille et une Nuits et le charme que nous avons éprouvé à les lire quand nous étions enfants.

4<» V imagination forme les symboles* et trouve les métaphores *.

Que sont les symboles*? Des images sensibles exprimant des idées qui ne tombent pas sous les sens : par exemple, la justice est une vertu, une qualité abstraite ; on la représentera sous la forme d'une femme portant une balance. Les allégories, les emblèmes, le blason, les armes parlantes, sont des inventions de l'imagination.

Dans la formation du langage, cette faculté joue un

rôle capital; nos mots étaient presque tousy à l'origine, des métaphores*; ceux mêmes qui expriment les idées et, les opérations les plus abstraites de l'esprit, souvent les expriment par des images : délibérer signifie peser dans la balance; considérer veut dire regarder les ostreSy ainsi de suite.

5® Enfin, l'imagination crée des types. On appelle type un individu idéal* ou imaginaire, dans lequel on réunit à plaisir toutes les perfections d'une espèce ou d'un genre. Les types varient d'après l'expérience de celui qui les forme : le type de la beauté humaine, pour un nègre, est noir, il a le nez écrasé, de grosses lèvres. Pour le paysan, qui demande surtout au cheval d'être fort, le type du cheval est gros et large; tout autre est le type du cheval pour l'homme de turf, pour celui qui fait courir. Dans tous les cas possibles, nous jugeons de toutes choses à la lumière d'un certain idéal, ou type, que nous nous en sommes fait.

Rapports de l'inui^liiatloii avee la moralité et le bonheur. — Avant de suivre plus loin l'imagination dans son développement, et de la voir en jeu dans la création artistique, dans les productions du génie, considérons •un instant ses rapports avec la moralité et le bonheur.

Est-elle funeste ou favorable à la moralité? — Les deux opinions ont été soutenues, exactement comme pour la passion, dans laquelle d'ailleurs l'imagination joue un si grand rôle. C'est qu'en effet, l'imagination peut être en lutte avec la raison; elle est alors la source de tentations violentes et nous offre le phénomène déjà décrit sous le nom de vertige moral*: dans ce cas, elle présente les plus grands dangers. Il est certain que les personnes qui ont une imagination très vive, ont plus de peine (et par suite plus de mérite que d'autres) à se maintenir dans un équilibre moral* constant. Mais l'imagination, réglée et mise au service de la raison, peut faire un bien inappréciable : elle nous rend inventifs et ingénieux dans le bien; elle nous met en sympathie beaucoup plus vive avec les personnes et les

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choses éloignées. En un mot, à cause de sa puissance même, elle peut faire le plus grand bien ou le plus grand mal, selon la direction qu'elle prend : ce qui est ■sûr, c'est qu^elle n'est jamais indifférente, et qu'elle -?eut être surveillée avec un soin infini.

Faut-il dire qu'elle fait le bonheur ou le malheur des gens?

' Le malheur? on l'a souvent prétendu. En effet, quand elle eist sombre et ombrageuse, elle nous fait victimes de maux imaginaires ; elle nous fait souffrir d'événements fictifs, et même impossibles, autant que s'ils étaient présents; elle nous fait envisager un avenir très noir comme imminent, alors qu'il n'est pas même probable. Au moral comme au physique, les malades imaginaires ne sont pas les moins à plaindre ; ce sont certainement les plus difficiles à consoler et à guérir.

Même quand l'imagination est riante, elle peut contribuer encore à notre malheur, car si elle nous berce d'images romanesques, si elle nous fait envisager l'avenir sous des couleurs trop joyeuses au lieu de le vcâr xomme il est, elle nous prépare bien des déceptions. . Pourtant, en somme, il faut dire de l'imagination, comme de tous les dons riches et généreux, qu'elle est un bienfait : elle fait, à tout prendre, plutôt du bien que du mal, et rien ne contribue plus au bonheur.

D'abord, si l'imagination riante prépare des déceptions, elle aide à les supporter; elle nous console du mal même qu'elle nous a fait, fût-ce en nous préparant déjà d'autres illusions ; car elle est infatigable et ne perd jamais sa vertu inventive. De plus l'imagination, nous faisant voir très vivement et sentir très fortement, accroît notre énergie pour l'action, à moins qu'on ne la laisse dégénérer tout à fait et devenir maladive. Tant qu'on ne la laisse pas descendre à ce degré, l'imagination donne des forces pour la pratique ; elle accroît l'esprit d'entreprise ; en un mot, elle contribue à faire la vigueur du caractère. Elle ne demande qu'à être contrôlée par la raison et tenue en accord avec elle, pour être

une faculté admirable, des plus belles et des plus heu-' reuses que nous ayons reçues.

Il faut chercher non à l'éteindre, mais à la régler.

-^ Par conséquent, on n'essayera point de l'éteindre, ni de la comprimer chez l'enfant ; il faut lui laisser toute sa force. Bien plus, quand elle est naturellement lenteet paresseuse, il serait bon de l'exciter, en faisant voir à l'enfant des spectacles variés, et grandioses, en le faisant voyager, en im faisant lire de bons morceaux de prose brillante ou de poésie. Pour tout travail intellectuel, c'est une ressource incomparable qu'une très vive imagination; elle fait la force même de l'esprit, et onpeut affirmer qu'un esprit chez qui l'imagination, na-' turellement molle, aurait manqué d'abord de culture, sera plus terne, plus médiocre, moins capable toujours de comprendre vite et de sentir vivement, que celui dont l'imagination aura été cultivée et éveillée. — Il faut dona chercher à maintenir l'accord entre la raison et l'ima^ gination, mais non réprimer ou traiter en ennemie une faculté qui est comme le moteur de toute notre vie intellectuelle.

Difrérence entre Imaginer et entendre, entre l'ittias« et l'idée. — Quels sont les rapports entre imorginer et entendre^ entre Vimage et Vidée?

On imagine fort bien ce qu'on n'entend pas, et, réciproquement, il y a des choses qu'on entend fort bien et qu'on ne saurait imaginer. Imaginer, c'est sentir les* choses en leur absence, les percevoir pour ainsi dire; entendre, c'est se rendre compte de la nature des chose» et de leurs rapports, même quand ces choses sont invisibles et inconcevables à l'imagination, ^imagine trèis bien une sirène; je ne peux pas Y entendre, parce que c'est une absurdité, un être qui ne saurait exister Içs lois physiologiques étant ce qu'elles sont. — Inversement, ^entends fort bien la différence qu'il y a entre 10 000 et 9 999; pour l'entendement, la différence est profonde, radicale; mais qui peut concevoir, en imagination, une différence entre un polygone de 9 999 côtés

et un polygone de 10 000 côtés : point de différence pour Timagination, profonde différence pour Tentendement.

L'image est toujours individuelle, particulière ; c'est toujours rimage d'un objet déterminé; Yidée est essentiellement générale et aJ)straite; c'est toujours l'idée d'un genre ou d'une espèce.

Ces deux aeies sont ccpendaiit * peine mépmtmblee. — En fait, cependant, et en dépit de ces différences, ces deux actes de l'esprit, imaginer et entendre, sont à peine séparables. En général, notre pente naturelle est de penser par images, do vouloir tout imaginer, même l'abstrait, même l'inconcevable. Ainsi, nous créons les symboles^ précisément pour donner un aliment à l'imagination, et lui faire saisir à sa manière ce que saisit l'entendement. Il serait extrêmement difficile de faire de la géométrie sans figures, des mathématiques sans chiffres; il nous faut des signes concrets, des signes visuels ou des mots, c'est-à-dire toujours des images, pour y attacher nos pensées abstraites. Mais alors se produit ce phénomène de a psittacisme* » dont parle Leibnitz*. La plupart du temps, dit ce philosophe, en parlant des choses, nous ne pensons pas à la chose exprimée, mais seulement aux mots. » Il explique par là qu'on puisse avoir toujours aux lèvres les mots vertu, Dieu, devoir, et n'être rien moins que vertueux dans la pratique. On prononce ces mots à la manière des perroquets, sans qu'ils offrent aucun sens à l'esprit ; autrement il ne pourrait pas se faire que de si hautes pensées fussent sans action sur la conduite.

L'imagination, souvent eanee d^enrenre et d'embanrae pour l'entendement % Inl est ansel nn jffréelenz anxillaire. — Mais l'imagination n'est pas seulement cause d'erreurs et d'embarras pour l'entendement, elle lui est aussi un auxiliaire précieux. Déjà dans les exemples précédents il est visible que l'imagination supplée à une imperfection de l'esprit, puisqu'on ne pourrait pas avancer dans la géométrie sans figures, dans l'algèbre sans fiignes algébriques. Les images sont

un soutien pour la pensée et lui apportent un soulagement nécessaire. Mais c'est surtout dans les inventions scientifiques, dans la création artistique, dans les œuvres de génie, qu'on voit l'imagination, mise au service de la raison, ou plutôt identifiée avec elle, faire des merveilles et emporter l'esprit dans les plus hautes régions où il puisse s'élever.

XXXVIir LEÇON

L'imagination rationnelle^ (suite). — Le génie.

Nécessité de la synthèse* qu'indique ce titre. — Le génie ; analyse psychologique : trois éléments le constituent et y entrent en des proportions variables. ^ L'imagination et la sensibilité (conception de la fin et invention des moyens). —La raison (combinaison et calcul).

— La volonté (exécution).

Part de l'éducation dans la formation du génie : ce qu'on dit de rtnflnence maternelle à cet égard. — Le génie et la folie (M. Lélut*).

— Différentes espèces de génie : génie artistique et poétique, génie scientifique, politique, militaire, industriel.

Ei'imai^lnatloa rationaelle^ — Néeesslté de la ayathéae* qu'indique ee titre. — Gomme notre titre l'indique, nous allons faire succéder une synthèse^ à nos analyses psychologiques. L'imagination et la raison sont des facultés bien différentes, si différentes, qu'on les oppose le plus souvent : l'imagination est volontiers traitée de folle; la raison est employée à régler et à contenir l'imagination dans ses écarts. Pourti^iit uous parlons maintenant d'une imagination rationnelle*; c'est l'imagination au service de la raison, docile à ses conseils et à ses ordres. Cette union de deux facultés trop souvent désunies, mais toutes puissantes par leur accord, donne lieu au plus beau et au plus complet développement de l'intelligence humaine.

LEÇONS DE PSTCH. 23

La sensibilité entre de plein droit dans la même synthèse*, car elle est inséparable de Timagination, avec lacpielle nous avons vu ses étroits rapports. Par conséquent, trois éléments constituent ce que nous appelons le génie, c'est-à-dire l'intelligence exceptionnellement douée et complète.

£.e génie. — Analyse psyehologiqae. — Trois éléments le eomstltnent et y entrent dans des proportions variables. — Ges trois éléments sont : 1® une imagination vive, qui ne va pas sans une ardente sensibilité; 2<* une raison ferme et puissante; 3° une forte volonté. Nous ne pouvons saisir l'intelligence créatrice que dans ses œuvres; le génie est donc inséparable pour nous de la puissance productrice, qui réside essentiellement dans la volonté.

Quelque exemple qu'on prenne, on trouvera toujours ces divers éléments psychologiques réunis dans l'homme de génie, mais en des proportions variables. Nul homme de génie ne pourra manquer ni d'imagination, ni de sensibilité, ni de volonté, ni de raison; mais le génie prend différentes formes, différents noms, se manifeste par des œuvres différentes, selon que l'imagination et la sensibilité l'emportent, ou bien la raison et la volonté.

Rendons-nous compte de la part exacte qui revient à -ces divers facteurs de la haute vie intellectuelle, dans les productions du génie. On les trouve, disons-nous, toujours unis, qu'il s'agisse d'une œuvre d'art à enfanter, d'ime découverte scientifique ou industrielle à faire, d'une grande œuvre politique à accomplir, d'une campagne militaire à conduire.

L'imagination et la sensibilité i Conception de la fin et invention des moyens. — La raison t eomblnaison, ealenl. — Une certaine fin que Tesprit conçoit, fin plus haute et plus grandiose que ne la concevraient des esprits vulgaires, c'est là surtout ce qu'on appelle la conception de génie. Mais, la fin posée, il faut trouver les moyens de la réaliser. L'imagination vive et la sensibilité ardente nous font concevoir, pressentir, désirer

passionnément la fin, et inventer à profusion les moyens. — Mais ces moyens peuvent se présenter à Tesprit d'une manière d'autant plus désordonnée et plus trouble qu'ils sont plus nombreux et plus riches. Avec beaucoup de sensibilité et une imagination brillante, on risquerait donc de ne faire rien de bon, si l'on n'avait pas la raison qui choisit et qui combine, élague le superflu, retient le nécessaire, fait un triage entre les suggestions du cœur et de l'imagination, empêche le mauvais goût en poésie, par exemple, et, dans les entreprises pratiques, la diversité confuse des moyens, toujours funeste au résultat. Combinaison et calcul, choix et arrangement, voilà en toutes choses l'œuvre de la raison.

L.a volonté [exécution]. — La volonté accomplit, exécute l'œuvre conçue, en réalisant les moyens combinés d'avance dans la pensée. Le monde est plein d'esprits fort bien doués, à qui ne manquent ni l'imagination, ni l'émotion, ni même la faculté d'arrangement, et qui pourtant restent éternellement stériles, incompris comme ils le disent eux-mêmes ; poètes qui n'ont rien produit ou n'ont jamais dépassé le médiocre, mais qui .portent dans leur tête des poèmes admirables, à leur avis, dont ils s'enchantent eux-mêmes. Leurs conceptions ont peut-être en effet quelque beauté ; mais elles ne verront jamais le jour, ou ce qu'ils en font paraître n'en donne pas l'idée ; parce que la force de volonté, la patience, dans l'exécution, le travail suivi leur font défaut pour mener à bien l'œuvre qu'ils rêvent. On voit combien est fausse l'opinion vulgaire suivant laquelle le génie serait une inspiration pure et simple, indépendante de tout travail suivi, de tout effort volontaire.

Ce qui dans le génie peut vraiment s'appeler inspiration, c'est ce qui vient de la sensibilité, naturelle ou acquise, et de l'imagination. Avec l'inspiration seule, on , pourra être entièrement incapable de rien produire qui dure, ou Ton sera exposé à produire des œuvres dont l'audace et la grandeur frapperont par moments, mais que gâteront le mauvais goût et le désordre.

398 TRENTE-HtlTlÈME LEÇON.

Si quelqu'un eut jamais dans les sciences le génie de l'invention, c'est Newton*, grand mathématicien, philosophe profond, physicien de premier ordre ; or lui-même attribue à la seule ténacité de sa volonté, k sa force d'attention, à sa patience, ses plus grandes découvertes.

— Gomment avez- vous trouvé la gravitation universelle *, lui demandait-on? — En y pensant toujours. Buffon* disait de même : « Le génie est une longue patience. »

Il y a une conclusion morale à tirer de ce fait, qu'une ferme volonté est nécessaire à la production des œuvres de génie. Si la volonté y est pour quelque chose, la liberté y a donc sa part. Nous voilà loin des doctrines qui représentent l'homme de génie comme le produit nécessaire des circonstances et du milieu, à la manière d'une plante, d'une fleur ou d'un animal. On dirait, à entendre les partisans de cette doctrine, qu'un homme de génie est une production heureuse, mais fatale des forces naturelles, et qu'il n'est pas plus responsable de ses actes et de ses créations qu'un beau cheval ne Test de sa beauté, ou un grand arbre de sa haute taille. Il n'en est pas ainsi, et, dans le respect que montrent les peuples civilisés pour leurs grands hommes, il n'y a pas seulement ce genre d'admiration que l'on éprouve pour les belles œuvres de la nature, il y entre aussi un sentiment d'estime et de reconnaissance pour ce qu'il y a eu d'énergie, de liberté, de noble effort déployé dans leur vie et dans leurs œuvres.

Part de Tédacation dans la formation dn génie.

— S'il en est ainsi, si tous ces éléments entrent ensemble dans le génie, l'éducation ne doit pas être tout à fait sans influence sur sa formation.

Au premier abord, il semble que ce ne puisse être qu'un paradoxe *, d'affirmer cette influence, puisque génie est ordinairement synonyme de don naturel, et que le génie semble être a priori antérieur à toute acquisition volontaire, indépendant de toute culture intentionnelle. En effet, dans le génie, le naturel a sans nul doute la plus grande part : l'imagination, la sensibilité^,

la raison, la volonté nous sont données en germe avec plus ou moins d'aptitude à se développer ; ces dons de la nature sont plus ou moins riches, plus ou moins brillants, il ne peut venir à Tesprit de personne de le nier. Mais l'éducation est-elle pour cela sans influence sur ces facultés?

Tant s'en faut. A propos de chacune d'elles, nous avons vu qu'elle est susceptible d'une culture méthodique ; que l'imagination, par exemple, peut être excitée ou contenue, tournée au bien ou au mal par les exem* pies, les lectures, les spectacles; que la sensibilité se développe en tel sens ou en tel autre selon les occasions, selon les sympathies et les antipathies qu'on rencontre ; que la raison grandit à mesure qu'elle s'exerce; qu'enfin la volonté devient plus vigoureuse par l'habitude d'agir, et s'affermit elle-même dans les directions où elle s'est le plus exercée.

Si cela est, l'éducation bien conduite et complète pourrait, sinon faire des hommes de génie quand la nature fait défaut, du moins contribuer puissamment à tirer des esprits tout ce qu'ils peuvent donner, éveiller le génie proprement dit là où il est un germe, et, quand il manque, appeler à la lumière tout ce qui en approche plus ou moins ; car enfin il n'y a pas un abîme entre le génie et le talent.

On peut croire notamment qu'une instruction et une éducation nationales parfaitement organisées, partout répandues dans les meilleures conditions possibles, feraient produire à un pays infiniment plus d'hommes de haute valeur, plus d'esprits puissants dans tous les genres d'activité intellectuelle, qu'il n'en produit quand la croissance des intelligences et la formation des carac* tères sont abandonnées au hasard.

Ce qu'on dit de l'Inflnenee matemelle * eet égnrd. — On a cru remarquer que les femmes très distinguées, surtout distinguées par le cœur, ont une grande et excellente influence sur leurs enfants, et que les hommes de génie ont eu pour la plupart de telles mères. Si le

fait est vrai, (et il est vraisemblable), il s'expliquerait assez par l'action rëchaaffante de la sympathie maternelle, de cette tendresse éclairée et vigilante, action qu'un écrivain anglais compare à celle des rayons du soleil sur les fruits.

Le génie et la folie (X. Lélat^). Le génie, qui pourrait se définir, d'après ce qui précède, une haute raison, une raison ailée, une raison réchauffée par le cœur et emportée par l'imagination; ou encore, une raison puissante, servie par une forte volonté ; le génie a pourtant été présenté, de Aos jours, comme à peu près identique à la folie. C'est une vue de M. Lélut*, qui mérite d'être signalée et discutée. Toute paradoxale* qu'elle est, en effet, elle nous fera mieux comprendre la nature véritable du génie. C'est à propos de Socrate* et de Pascal* que M. Lélut* a émis cette théorie. Il soutient que Socrate* était un visionnaire, un halluciné*, et que le démon qu'il entendait dans sa prison était une voix imaginaire, à laquelle il n'a pu croire tout de bon sans être véritablement aliéné.

Pour répondre d'abord sur ce point particulier, l'explication est simple. Le démon de Socrate * c'était la Divinité même, c'est-à-dire, pour lui, et d'après ses propres explications, la Providence, la raison universelle; lui parlant intérieurement dans sa conscience. Seulement comme il avait, en même temps que cette grande force et cette grande élévation de raison, une imagination brillante, comme il parlait volontiers un langage allégorique, il personnifiait cette voix intérieure pour en parler en termes plus frappants à ses amis. M. Lélut* ici appelle donc folie ce qui est la plus haute raison, jointe à une sensibilité profonde et à une puissante imagination.

Certainement quelques-uns de ces éléments entrent dans la folie : une imagination surexcitée, qui, par une illusion sincère et complète, prendrait pour la réalité ses hallucinations*, serait la folie même. L'enthousiasme Y^A*5»îrr,^e, qui met le poète pour ainsi dire hors de lui,

lui fait dire des choses de la plus grande beauté^ quand la raison est exaltée mais non absente^ et le traiter alors de fou serait une sottise autant qu'une suprême injustice ; mais si la raison vient à s'éclipser un moment, le poète de génie pourra paraître en effet comme fou. Il y a donc bien une parenté entre le génie et la folie, elle tient précisément au grand rôle que jouent dans le génie la sensibilité surexcitée et l'imagination enflammée. Le génie risque d'aller se perdre dans la folie, s'il quitte le fil conducteur do la raison; mais l'humanité ne s'y trompe pas, et quoique ces deux choses, génie et folie, soient fai tes des mêmes éléments, il n'y en a pas moins, pour tout le monde, un abîme entre elles, puisque d'un côté les éléments inférieurs de notre vie mentale prédominent, s'exaltent confusément, tandis que de l'autre, la direction appartient aux facultés supérieures : raison et volonté.

Différentes espèces de yéniet artistique et poétique, scientifique, politique, militaire, industriel. — C'est ce qu'on verra si l'on passe en revue les principales espèces de génie ; le génie poétique : Homère*, Corneille*, Shakespeare*, Hugo* ; le génie artistique : Mozart*, Beethoven*, Raphaël*, Michel-Ange*; le génie scientifique : Newton*, La Place*, Guvier*; le génie politique : Richelieu*; le génie militaire. Napoléon; le génie industriel, Jacquard*. — Quelque exemple que nous prenions, nous verrons partout en jeu à la fois l'imagination et la sensibilité^ subordonnées à la volonté et à la raison.

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