DU BEAU
Analyse des jagements et des sentiments e8;thétiqnes\
L*e8lhétique*; son objet; son but; son plan.
I. Analyse des faits de conscience produits par la présence du bean. Remarque préliminaire : le beau s'adresse toujours à certains sens ou à l'imagination; son caractère concret. — Effet du beau sur rinlelligence. — Caractère rationnel* des jugements esthétiques*.— Effets du beau sur la sensibilité : Attrait désintéressé, distinct de Tutilité; — Émotion communicative et sereine (objection et réponse); — Passion infinie.
n. Ck>nditions psychologiques de la beauté en apparence contradictoires : 1« La nouveauté ; 2* La conformité avec nos habitudes. ^ Explication et conciliation : La nouveauté n'est ni nécessaire ni suffisante (exemple). « De même, la conformité à nos babitades (exemple : la vulgarité).
Conclusion : Nous sommes maintenant en mesure de déterminer la nature du beau.
li'esthétiiiae* t Bon objet 9 son bntt 0011 plaa. —
C'est surtout dans l'étude du beau et de la production artistique, qu'on voit à l'œuvre l'imagination supérieure ou rativ>nnelle. Le génie sous toutes ses formes suppose réunies toutes les facultés que nous avons dites ; mais cela est particulièrement visible dans le génie qui crée les belles œuvres littéraires ou artistiques.
On appelle Esthétique* la science du Beau. Le mot esthétique*, par sa racine, veut dire science de là sensibilité, mais l'acception en a été restreinte dans le siècle dernier. On n'applique ce mot qu'à ces manifestations particulièrement élevées et intéressantes de la sensibi* lité : le goût des belles choses, l'imitatioli des beautés naturelles, la production des œuvres d'art.
Son objet. — Tel est donc l'objet de l'esthétique* : (0 heau^ sa nature et ses conditions.
Son bat. — Mais, on ne donne pas du génie à ceux qui en manquent, et les œuvres d'art faites selon les règles sont, la plupart du temps, bien médiocres, quand elles n'ont que cette- qualité. En un mot, produire la beauté, la sentir, est tellement une affaire d'inspiration naturelle, qu'on a contesté souvent et longtemps l'opportunité, la possibilité même d'une science de goût. — Mais il ne s'agit pas de donner du gënie ou même du talent à ceux qui n'en ont pas ; il s'agit de nous rendre compte, autant que possible, des raisons qui font qu'une chose est belle ; il s'agit d'interpréter nos jugements et nos émotions esthétiques*. Cette étude ne risque pas d'altérer le plaisir que la beauté nous cause, au contraire. Une émotion de cet ordre n'est pas plus vive à mesure qu'elle est plus vague ; elle ne peut que gagner à être analysée exactement. Tel est le charme de la beauté, que plus on s'en approche, plus on est ravi. Aussi y a-t-il plus d'utilité pratique qu'on ne le croit à retirer de ces études sur le beau : elles cultivent le goût et l'éclairent. En considérant de très près les belles choses et en se demandant pourquoi elles sont belles, on les apprécie de plus en plus, on sent croître l'amour et le' respect qu'on a pour elles.
Son plan. — Quant au plan de l'esthétique % le voici, tel que nous le concevons et le suivrons :
P Nous partirons des faits de conscience, et nous commencerons par une analyse de ce qui se passe en nous lorsque nous sommes en présence des beautés, soit naturelles, soit créées par l'art.
Il* Nous serons ainsi conduits à chercher par quels caractères le beau produit sur nous ces effets, c'est-àdire à déterminer la nature de la beauté.
IIP. Considérant plus particulièrement la production volontaire des belles œuvres, nous traiterons de l'Art et des Beaux-arts, ou du moins nous effleurerons ce sujet.
I. Analyse de faits de eonsclenee prodnICs par la présence du beau. — Qu'éprouvons-nous en face d'un beau spectacle naturel ou d'un tableau qui nous ravit, en un
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mot, en présence de ce qu'on est unanime à appeler beau?
f KcHuw%ae préliBisaire t le bc«s s^advesse €•«- {•■rs a eertaias seas •■ * l*ii«6l»aiio» 9 bob caractère ceacret*. — Remarquons d'abord que le beau s'adresse toujours aux s^ns; soit à un sens proprement dit, soit à ce sens intérieur dont parle Bossuet*, c'est-àdire Vimagination.
Le beau revêt toujours une forme sensible ; et même il ne s'adresse pas à tous les sens : si agréables, si douces que soient une odeur ou une saveur, elles n'ont par elles-mêmes aucune beauté. Deux sens seulement sont frappés par la beauté et comme chargés de la percevoir; la vue et l'ouïe.
C'est là le principe d'une distinction dès longtemps établie entre les beaux-arts : ceux qui s'adressent à la vue sont les arts de la forme et de la couleur, les arts plastiques*; les autres, dont la musique est le type, s'adressent à l'oreille. Ces derniers semblent avoir une puissance particulière pour nous émouvoir.
Ainsi, de toute façon, le beau ne sera pas une idée pure : un premier et nécessaire élément de toute chose belle, ce sont des formes et des coulburs s'adressant aux yeux ou à rimagination, des sons s'adressant à l'ouïe, en an mot des formes sensibles. Si grande qu'on fasse la part de la vérité dans la beauté, jamais les deux mots ne pourront être synonymes^, ni les deux choses être identifiées ; la vérité abstraite n'a aucune valeur esthétique*; la vérité ne sera belle qu'en revêtant des formes concrètes* et vivantes.
Effets da beau sur la Toloiité. — On peut maintenant se demander quels sont les effets du beau sur nos trois facultés : sur la volonté^ Y intelligence et la sensibilité. Pour la volontéy un mot suffit : en présence des belles choses, elle a une tendance à les imiter, à les reproduire ; cette tendance, qui reste à l'état de simple velléité chez le plus grand nombre, donne lieu à la création artistique chez quelques élus.
Effets du beau siir l'iMtelllgrence. — L'intelligence a évidemment sa grande part dans la perception du beau; nous portons un jugement, en présence des belles choses, en même temps que nous éprouvons un sentiment. On prétend parfois, mais à tort, que le beau va droit au cœur, le séduit, l'enchaîne, et que l'intelligence n'a pour ainsi dire pas d'avis à émettre. Il n'en est pas ainsi. Il n'y a de beauté véritable et proclamée telle, que celle qui satisfait l'intelligence ; sans cela nous pourrons avoir des émotions vives et charmantes, nous n'aurons pas l'émotion esthétique*, laquelle, même quand elle est le plus vive possible, est essentiellement sereine et raisonnable.
Caractère rationnel* des J agréments esthétiques*.— Gela est si vrai, que nos jugements esthétiques* ont tous les caractères des jugements rationnels*. Les jeunes gens ne souffrent pas que l'on conteste leur goût, et peu d'hommes entendent sans irritation discuter leurs sentiments esthétiques *. La beauté d'un site ou d'une œuvre qui nous ravit nous paraît aussi évidente qu'un théorème de géométrie. Nous présentons malgré nous, comme catégoriques, nécessaires et incontestables, nos jugements de cet ordre, et *celui qui n'est pas de notre avis, nous le plaignons, il nous paraît ridicule ou absurde.
Le proverbe dit, il est vrai, que « tous les goûts sont dans la nature », que « des goûts et des couleurs ils ne faut pas disputer ». Mais c'est précisément ce que nous ne pouvons admettre. Nous croyons instinctivement qu'il y a un bon et un mauvais goût, et que le bon, c'est le nôtre. En vain, on allègue les variations du goût et la divergence des opinions ; nous croyons que dans ces oscillations, les esprits s'écartent ou se rapprochent d'un certain bon goût, et nul ne doute que ce bon goût ne soit le sien propre ; tant il est vrai que notre opinion esthétique* est considérée par nous comme un jugement rationnel et motivé de l'esprit, non comme un pur caprice du cœur.
EfTets du beau sur la ■enslblllté i attrait désintéreaméj distinct de i'atlllté, — Gela posë, toutefois, on doit avouer que le beau s'adresse surtout à la sensibilité. U est l'objet d'un penchant et d'un attrait Kui generis^ essentiellement désintéressé ; nous nous portons vers lui sans aucune arrière-pensée d'utilité personnelle. Nous aimons les belles choses parce qu'elles sont belles, et cela suffit. Quand une chose est belle^ nous ne noos demandons pas à quoi elle peut nous servir ; c'est à nos yeux une utilité supérieure, de nous causer cette satisfaction qui n'est comparable à aucune autre. Et quand nous l'éprouvons, nous nous sentons élevés en dignité, rehaussés à nos propres yeux.
Émotion communlcatiTe et sereine. — C'est qu'en effet, cette émotion est particulièrement noble, précisément parce qu'elle est tout le contraire des joies égoïstes. Elle est communicative par essence* : lorsque nous la ressentons, nous voulons la faire partager à tout le monde; nous en jouissons d'autant plus que nous la partageons avec quelqu'un.
De plus, ell» est parfaitement sereine et tranquille, on pourrait presque dire d'autant plus sereine qu'elle est plus vive. — Ici, pourtant se présente une objection : Est-elle sereine, l'émotion qu'on éprouve, par exemple, en face de la mer en furie ? Et pourtant est-il un plus beau spectacle? — Oui répondrons-nous, si c'est une émotion esthétique % elle est sereine, et si elle n'a pas le calme dont nous parlons, ce n'est plus une émotion esthétique*.
Pour le marin, actuellement intéressé dans le drame qui va se dénouer, pour l'homme dont la vie dépend de la tempête, la mer est un spectacle formidable, mais horrible plutôt que beau. Chez lui, pas plus que chez la mère du matelot, qui attend son fils sur la plage battue des flots, elle n'éveille aucune émotion esthétique*. La mer furieuse est belle pour celui qui la contemple du rivage, et d'un regard intéressé : A coup sûr il se sent ému à cette vue, mais il garde assez de sang-
froid pour admirer : autrement il serait ëpouvanté et non ravi.
Passion Infinie. — Quand l'amour du beau va jusqu'à" la passion, ce qui n'est pas rare, c'est une passion qui ne connaît ni la satiété % ni le dégoût; plus on l'a goûtée, plus on veut la goûter encore. Elle a un caractère littéralement infini.
IL Deux eondltions psyeholog^lqnes de la beanté, en apparenee eontradietoires t t* la nouTeancé ; *2* la confformlié * nos habitudes. — Deux conditions psychologiques sont nécessaires, pour que la beauté soit goûtée par nous ; elles semblent contradictoires, mais il n'en est rien, ce -sont :
\^ La nouveauté : « tout beau, tout nouveau ».
2<* La conformité des choses avec nos habitudes d^es-^ prit. Le beau, pour nous plaire, ne doit pas être trop nouveau pour nous. En musique, par exemple, toutes les fois qu'un genre tout nouveau apparaît, nous ne pouvons d'abord ni le comprendre, ni le goûter : Beethoven*, Berlioz* ont été aussi contestés à l'origine, qu'ils le sont peu aujourd'hui. Pour les modes, il en est de même : une mode n'est appréciée que quand elle est passée dans nos habitudes; mais alors elle est goûtée exclusivement et celle qui la remplace commence presque toujours par déplaire.
Explication et eonclllatlon i la nouTeanté n'est ni néecssalre ni suffisante (Exemple). — Gela s'explique des deux côtés, et ces deux conditions se concilient : ni l'une, ni l'autre n'est nécessaire, ni l'une ni l'autre n'est suffisante.
La nouveauté plaît : Pourquoi ? Nous avons vu que notre esprit a besoin de changement, que toute émotion est rendue plus vive par le contraste et par l'imprévu. Par conséquent, lorsqu'une chose est belle, qu'elle a par elle-même tout ce qu'il faut pour plaire, sa nouveauté la fait mieux remarquer, c'est un charme de plus j pour l'esprit, qui en reçoit une excitation plus grande. Mais que de choses nouvelles ne sont point trouvées
belles. Il ne nous est jamais venu à l'idée d'admirer comme beau un monstre, même quand nous le voyons
\ pour la première fois. En revanche, la mer, les monta-
{ gnes, les œuvres des maîtres paraissent toujours plus belles, à mesure qu'on les connaît mieux.
1 De même la eonfformité * nos habltodes. (Ex. : la vulgarité). — De même pour la conformité à nos babi-
, tudes ; comme nos habitudes constituent pour nous une seconde* nature, tout ce qui les choque, nous choque; ce qui les heurte trop violemment, nous est inintelligible.
f Aussi une belle chose ne pourra-t-elle être goûtée qu'autant que nous y serons habitués au moins assez pour la comprendre. Ge n'est pas à la première audition qu'on remarque toutes les beautés d'un grand' opéra ; il faut pour le bien apprécier l'avoir entendu plusieurs fois. Ge n'est pas non plus à première vue qu'on sent tout le prix d'un beau tableau. Mais la vulgarité, qui, par sa définition même, est très conforme à nos habitudes, est-elle belle pour cela ? Tant s'en faut. Jamais les choses auxquelles nous sommes accoutumés ne nous paraissent belles par cela seul qu'elles nous sont habituelles. Tout au plus viennent-elles à nous choquer moins, si elles sont laides, à être mieux comprises, si elles ont des beautés cachées.
Nous sommes maintenant en mesure de dire ce qu'est le Beau. Ge sera l'objet de la prochaine leçon.