‹ Leçons de psychologie appliquée à l'éducationChapitre 4 sur 46 · IF LEÇON · texte numérisé non relu

IF LEÇON

La psychologie; son objet; sa méthode.

Rapports de la psychologie et de la physiologie.

Rapports du physique et du moral.

Caractère et cconomie du cours. — La psychologie est une science à part. — Elle a son objet propre ; elle a une mélhode propre. — Rapports de la psychologie et de la physiologie. — Union du physique et du moral. — Conceptions de l'antiquité et du moyen âge à ce «ujet. — Opinion des modernes : synthèse* des deux points de vue. — Que la spiritualité de l'âme est hors de cause.

Causes principales qui influent sur la vie morale : le tempérament.— Influence des fonctions physiques : fonctions de nutrition ; respiration. — Le cerveau et la pensée. — Aliments et poisons de l'inteU ligence. — Influence du moral sur le physique. — Hérédité* psychologique et morale.

Caraelère et économie da cours. — Bien que la pédagogie ne Boit pas Tunique objet de ce cours, lequel

doit être ayant tout théorique, elle en inspirera cependant chaque leçon ; c'est en vue de l'éducation que nous allons étudier la psychologie et la morale : dans le choix des questions à traiter, comme dans la manière d'envisager chaque question, on aura donc toujours en vue les applications possibles; on s'attachera de préférence à ce qui peut donner des lumières pour la direction de l'enfant.

Tout d'abord une question se pose : Par laquelle de ces deux sciences commencerons-nous, par la psychologie ou par la morale? A première vue, il semblerait que ce dût être par la morale, puisqu'elle nous marque le but vers lequel nous devons tendre; mais il n'est ni possible, ni nécessaire de procéder ainsi.

l^ Ce n^est pas nécessaire, car, tous plus ou moins, nous sommes édifiés sur les fins de l'homme par cette morale courante qu'on apprend sans étude, et qui est suffisante pour nous guider. Toute routinière qu'elle est maintenant, elle vient des grands penseurs, des grands philosophes de l'antiquité, des fondateurs de religions : ce sont eux qui ont mis au jour ces idées morales, communes aujourd'hui, qui nous ont comme envahis dès l'enfance, et que nous respirons de toutes parts.

2» Rigoureusement parlant, il rCest pas même possible de commencer par la morale, car, avant de connaître ce que nous devons être, vers quel but nous devons tendre, il est nécessaire de savoir ce que nous sommes en fait, et quelles sont les lois de notre nature : il faut donc avant tout étudier les faits psychologiques et les facultés de l'âme, suivant la méthode naturelle; et c'est l'objet même de la psychologie. Cette étude nous occupera une année entière.

Lia psychologie est une science h part. — La psychologie, avons-nous dit, est la science de l'âme, de l'homme moral, de nos sentiments, de nos pensées.

Quelques savants refusent de considérer la psychologie comme une science particulière ; nous n'aurons pas de peine à prouver ses droits à l'existence. A en croire

ces savants, la science de Thomme moral ne serait qu'une branche de Tanthropologie*. physique, c'est-à-dire de l'histoire naturelle de l'homme. « L'anthropologie, disent-ils, comprend, en effet, entre autres branches : Vânatomie^ ou description des organes, des tissus et de leur agencement, puis la physiologie^ ou étude des fonctions de ces mêmes organes. Or dans la physiologie rentre évidemment l'étude des fonctions du cerveau, c'est-à-dire précisément des faits psychologiques; car qui ne sait que le cerveau est l'organe de la pensée? Pourquoi donc faire de la psychologie une science à part? Ne doit-on pas la considérer comme un simple rameau de la physiologie, savoir : la physiologie cérébrale ?5>

Non, répondrons-nous :

La psychologie, et nous allons le prouver, est une science particulière, parce qu'elle a son objet propre et une méthode propre.

La psychologie a son objet propre et une méthode propre.

1" Son objet propre. — L'âme et le corps ont beau être parfaitement liés, je dis que les phénomènes psychologiques sont profondément distincts des phénomènes physiologiques. Prenons comme exemple de faits psychologiques des sentiments moraux, tels que la honte, le remords, la crainte, l'espoir, l'amour maternel : ils ont un premier caractère fondamental, c'est d'ôtre essentiellement connus par la conscience, cette vue directe de ce qui se passe en nous ; on ne peut les éprouver sans sentir qu'on les éprouve ; s'ils n'étaient pas dans la conscience, ils ne seraient réellement pas. En second lieu, ces phénomènes ne sont pas localisés; on sait, il est vrai, que la honte se traduit par la rougeur; mais quel rapport y a-t-il entre la rougeur et la honte? On croit que certains sentiments : le chagrin, l'affection ont pour siège le cœur, mais la science môme nous détrompe; elle nous apprend que c'est le cerveau qui les perçoit, et que le cœur n'en reçoit que le contre*coup. Ainsi la cojoscience saisit ce qui se passe

en nous, mais sans nous apprendre le lieu où chaque phénomène se produit.

Les phénomènes physiologiques, tels que la circulation, la respiration, la sécrétion du suc gastrique dans Testomac, etc., ont des caractères tout opposés. Ils sont presque toujours inconscients. Quand nous avons faim, nous le sentons assurément, mais nous ne savons point ce qui se passe dans Testomac. Le chirurgien de Beaumont*, par une observation remarquable, a trouvé qu'à ce moment-là le suc gastrique afflue à la seule vue de Faliment; mais celui qui a faim peut l'ignorer; on Ta ignoré durant des siècles, et combien d'hommes l'ignorent encore! Les phénomènes physiologiques ne sont connus que par les sens, et ne le sont bien qu'au moyen d'observations minutieuses et nombreuses. — Il suit de là qu'ils sont localisés : on ne peut les connaître sans savoir du même coup la place qu'ils occupent dans l'organisme.

Ainsi la psychologie étudie des phénomènes originaux, irréductibles; elle a donc bien un objet propre.

2' Une méthode propre. — La psychologie a aussi sa méthode propre : cette méthode est avant tout l'observation intime par ta conscience, qui est comme un regard intérieur toujours fixé sur ce qui se passe en nous. En physiologie, on observe aussi, mais au dehors, sur autrui, ou plutôt sur des animaux, on observe par les sens et en s'aidant môme d'instruments auxiliaires.

L'observation intime a aussi ses auxiliaires, mais tout autres; ce sont : la mémoire; le langage et les signes; la littérature; l'histoire; l'étude des différents degrés de la vie psychologique chez les enfants, les sauvages, les fous, et même au-dessous de l'espèce humaine, chez les animaux les plus voisins de l'homme.

La conscience saisit le phénomène au moment où il paraît ; la mémoire le retient, le retrouve, et permet do l'étudier plus tard. Mais la conscience et la mémoire ensemble ne permettraient encore à chacun que de faire

son histoire individuelle, le récit de ce qu'il éprouve personnellement. Il s'agit ensuite de généraliser; car « il n'y a pas de science du particulier», disait déjà Aristote* : le général seul est objet de science. Gomment donc pourra-t-on appliquer à tous les hommes ce qui est vrai pour un, et former la science de l'homme en général?

D'abord les données de la conscience et de là mémoire sont étendues et contrôlées par le langage, par les signes de tout genre, qui, nous apprenant ce que les autres éprouvent, nous permettent de le comparer à ce que nous éprouvons dans les mêmes cas, et de dégager des particularités individuelles ce que les phénomènes ont de vraiment général.

De la littérature, que d'enseignements on peut tirer! Les comédies de Molière*, par exemple, les Caractères de La Bruyère* nous apprennent à nous connaître, car ils peignent les hommes tels qu'ils ont été, qu'ils sont et qu'ils seront et dans ces peintures chacun de nous se retrouve.

L'histoire étend d'une autre manière notre connaissance de Tâme humaine ; elle nous montre l'homme à travers les âges, à la fois changeant et toujours le même.

Ce n'est pas tout encore : on ne s'en tient pas à l'étude de l'homme adulte, civilisé, sain d'esprit. Les différents degrés de la vie psychologique sont observés, depuis l'enfant, jusqu'au vieillard. L'observation des fous nous permet de nous rendre compte de ce qui disparaît quand telle faculté essentielle vient à manquer. Les fous, a-t-on dit, sont dans l'humanité ce que sont les planètes dans le monde sidéral *. L'étude de la folie sert à faire comprendre l'homme, comme l'étude des planètes contribue à notre connaissance du ciel. Enfin les hommes à un autre degré de civilisation, les sauvages surtout, soit qu'on les regarde comme représentant l'enfance de l'humanité, soit qu'on les juge tonibés, au contraire, au dernier degré de décadence, sont un objet d'étude du plus vif intérêt pour la connaissance totale de l'homme. \

LEÇO ■ S DE rSYCII. 2

Aussi le psychologue doit-il consulter avec soin les récits des voyageurs.

En résumé, la psychologie a un objet propre et une méthode à elle; c'est bien une science à part. — Or, s'il en est ainsi, quelle n'est pas l'importance de cette science ! Ne doit-elle pas être l'objet d'une exceptionnelle attention, surtout pour qui veut agir sur les hommes? Quelle connaissance pourrait. nous importer davantage que celle de nous-mêmes et de nos semblables?

Rapports de la psychologie et de la physiologie. — Maintenant, ne l'oublions pas, les faits physiologiques et les faits psychologiques, bien que distincts, ne sont pas, en fait, séparés, du moins dans notre vie présente. Les deux sciences sont voisines et pour ainsi dire sœurs ; toute rivalité entre elles serait puérile et fâcheuse. L'éducateur surtout doit faire son profit de toutes deux. Bacon* disait que le philosophe devait faire comme l'abeille, qui va de fleur en fleur et recueille partout les sucs propres à faire son miel. Ne négligeons rien de ce qui peut nous donner des lumières pour l'éducation. La science du corps et la science de l'âme sont utiles l'une et l'autre et ne s'excluent en rien : faisons comme les enfants à qui on donne à choisir entre deux choses, prenons-les toutes les deiix.

Les relations entre l'âme et le corps, entre le physique et le moral sont très étroites, nous allons le voir; mais le fussent-elles moins, nous aurions une première raison de ne pas dédaigner la science du corps et de ses fonctions. Nous avons, en effet, tout le monde l'accorde, des devoirs envers le corps, et il doit être l'objet de la sollicitude de l'éducateur : le corps est quelque chose de nous, sa perfection est comprise dans nos fins. Et à supposer même que chacun eût le droit d'en fair© fi pour son propre compte, ce qui n'est pas, qui donc oserait dire que l'éducateur a le droit de faire bon marché de la santé des enfants ?

Union du physique et do moral. — Mais l'union du physique et du moral est tellement étroite et indis-

soluble, que le corps participe de la dignité de Tâmc ou, si Ton n'y prend garde, la compromet. Pascal* a dit : ce L'homme n'est ni ange ni bête, et qui veut faire l'ange fait la bête. »

Conceptions de l^nntlqulté et da moyen Age à ce sujet. — L'humanité s'est fait tour à tour deux conceptions contraires de cette union du physique et du moral. L'antiquité grecque, par exemple, avait le culte, on pourrait presque dire l'adoration de la beauté physique. Le moyen âge, au contraire, n'accordait de prix qu'à l'âme, méprisait le corps. On n'estimait que la vie spirituelle. Le corps, dans la peinture de cette époque, n'est représenté qu'amaigri, frêle et comme éthéré.

Opinion des modernes s Syntlièse^ des denx points de vne. — Dans les temps modernes, avec Rabelais*, Montaigne*, Rousseau*, s'opère la synthèse* des deux points de vue : on prend tout l'homme, et Ton considère la beauté du corps, la décence physique comme un bien déjà, dont l'âme bénéficie. On commence à comprendre que le corps ne peut déchoir sans que l'âme soit en danger. Par exemple, la malpropreté, si elle ne provient pas déjà d'un manque de dignité et de respect de soi, l'amène infailliblement. Lorsqu'on perd au physique le respect de soi-même, on est bien près de tomber dans l'abjection* morale. Propreté est voisine de sainteté, dit un proverbe anglais.

Que la spiritualité de l'âme est hors de cause. — On a peur, il est vrai, en donnant trop de soins au corps, de paraître oublier l'âme; on a peur de tomber dans le matérialisme*, en reconnaissant trop facilement l'influence du physique sur le moral. Mais le matérialisme* est une doctrine grossière et chimérique, la moins prouvée et la moins probable des théories métaphysiques * ; il n'est pas tant à craindre, pour quiconque a un peu philosophé. Une chose, en effet, est certaine, qui suffirait à nous rassurer. Quels que soient les liens du corps et de l'âme, on ne pourra jamais prouver que les fonctions du corps soient causes des opérations de

Tâme. Tout se passerait de même, si les fonctions du corps étaient non les causes, mais les conditions et les instruments de la vie morale. Regardons les choses à ce point de vue, et, libres de préoccupations métaphysiques*, étudions les faits tels qu'ils s'offrent à nous.

Or, on ne peut nier, en fait, les rapports intimes de l'âme et du corps; c'est un philosophe idéaliste* entre tous, Leibnitz*, qui a dit : « Tout ce qui se passe dans, l'âme de César est représenté dans son corps. » Les fonctions du corps sont des accompagnements, des conditions de manifestation de la vie morale en ce monde. Si notre premier soin doit être de veiller à toutes les conditions de notre vie morale, ne serait-il pas imprudent et absurde de négliger le soin du corps? Ce n'est pas le corps qui pense, ce n'est pas le cerveau qui aime ou qui veut, mais il y sert : que ce nous soit une raison suffisante de recueillir avec empressement tout- ce que la science pourra nous apprendre sur notre vie physiologique, afin d'en faire notre profit.

Causes principales qui influent snr la yrie morale» — Le tempérament. — On a dit d'abord d'une manière générale que le tempérament avait une grande influence sur la vie morale, que le tempérament bilieux, par exemple, annonçait l'intelligence, l'habileté dans les affaires, la persévérance, mais aussi l'irritabilité du caractère; que le tempérament sanguin était l'indice d'autres qualités ou d'autres défauts; de même pour le tem- "< pérament lymphatique, nerveux, etc. — Cette influence est affirmée d'une façon bien vague ; sous cette forme, il est peu probable qu'elle soit jamais démontrée scientifiquement. Mais si elle l'était, quoi de plus intéressant pour l'éducateur, et combien ne serait-il pas coupable de négliger de s'en instruire? Ce qui est plus admissible et mieux établi, c'est l'influence des diverses fonctions physiques sur la vie morale.

Inflaence des fonctions physiques sur la \'le morale. — I^onctlons de nutrition. — Respiration. — L'influence des fonctions de nutrition est certaine et

très grande : quand Talimentation est trop substantielle, l'esprit ne tarde pas à s'alourdir, les passions basses à prédominer. Au contraire, Talimentation insuffisante amène l'anémie*, la déchéance physique, et l'esprit çn souffre. Il faut donc régler sagement l'alimentation.

La respiration d'un air pur, l'exercice modéré dans une atmosphère saine, rend l'esprit dispos et met l'harmonie dans nos sentiments. Le savant anglais Tyndall*, qui supporte des travaux excessifs, attribue sa bonne santé et sa belle humeur aux excursions annuelles qu'il fait dans les Alpes. Selon lui, lorsque, le matin, on ouvre sa fenêtre pour respirer un air frais et pur, on ouvre la porte à Minerve, c'est-à-dire à la Sagesse.

I^e cerTcaa ei la pensée. — Au fond, tout se ramène à l'action du cerveau sur la vie psychologique; cette action, considérons-la de plus près.

On prétend d'abord, non sans vraisemblance, que la forme du cerveau importe, que si la partie antérieure est très développée, les facultés nobles prédominent; que si la partie postérieure l'emporte, l'être a plutôt des passions fortes et une grande sensibilité. — Quand cela serait, n'y aurait-il pas tout profit à le savoir, à pouvoir ainsi reconnaître à première vue les dispositions de l'enfant.

On affirme aussi assez communément une relation entre le volume et le poids de ce même organe et les aptitudes intellectuelles. De là encore il y aurait des enseignements à tirer pour la pratique; l'éducateur ne doit pas perdre de vue que le cerveau de l'enfant doit être . développé comme ses muscles et qu'il se développe comme eux par l'exercice : il ne faut donc pas craindre outre mesure de le faire travailler de bonne heure, en se tenant toutefois dans une sage limite.

Il paraît certain également que le travail de la pensée attire le sang au cerveau : c'est pour cela qu'on doit éviter le travail intense après les repas et surtout le soir, ou bien faire un exercice physique modéré avant de se livrer au sommeil, afin de dissiper la congestion

que le travail mental tend toujours à produire; autrement la digestion est troublée, l'excitation cérébrale se prolonge, le sommeil est agité, fiévreux, et fatigue plutôt qu'il ne repose.

Aliments et poisons de l'inCelllgcaee. — Le sang est renouvelé par la digestion; or, il y a des aliments qui nourrissent pour ainsi dire le cerveau et en facilitent les fonctions, comme le café pris à dose convenable, d'autres qui le désorganisent littéralement, comme l'absinthe, les alcools, et qu'on a pu appeler des poisons de l'intelligence. Le maïs détérioré produit une maladie appelée pellaçre*, qui parfois se termine par la folie. — Mille faits de ce genre nous sont révélés par la science : combien n'importe-t-il pas de les connaître, afin de nous conduire en conséquence!

loflnenee da moral sur le physique. — D'ailleurs réciproquement, tout ce que l'âme éprouve retentit dans l'organisme, et, par exemple, se reflète sur la figure; la figure est comme le miroir des sentiments. L'étude de la physionomie est des plus importantes dans l'éducation, puisqu'elle apprendrait à un maître habile à lire, pour ainsi dire, sur le visage des enfants leurs dispositions morales et ce qui se passe en eux. L'âme exerce sur le corps une action singulière, qu'on ne connaît pas assez, et dont on pourrait tirer un parti infini. Par la volonté on peut corriger et comme refaire son tempérament. Une volonté énergique, une grande confiance en soi, sont en tout les premières conditions pour réussir. « On peut, dit un poète latin, tout ce qu'on croit pouvoir, tout ce qu'on passe pour pouvoir. » Les sorciers guérissent ceux qui ont confiance en eux; la conviction assez forte fait des miracles.

nérédiié* psychologique eC morale. — Dans cette vaste et grave question des rapports du physique et du moral, le phénomène important entre tous est celui de l'hérédité*. Il est incontestable que nous tenons en grande partie de nos parents, nos qualités physiques : or, il est maintenant admis qu'il en est de môme pour beau-

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coup de noS' qualités intellectuelles et morales. Quel^ quefois Ton tient tout d'un aïeul, c'est l'atavisme*. Il est hors de doute, après les travaux de MM. Galton* en Angleterre et Ribot* en France, que certaines aptitudes morales et intellectuelles, acquises par les parents, se transmettent aux enfants, presque aussi sûrement que les instincts généraux et les qualités spécifiques. On transmet à ses descendants non seulement ses facultés, • mais jusqu'à un certain point le germe même de ses habitudes. Si cela est, on voit les conséquences : les parents tiennent dans leurs mains, en partie du moins, les dispositions morales et par suite le sort des enfants ; ils leur transmettent en germe leurs aptitudes acquises, bonnes ou mauvaises : autant de tentations surmontées par les parents, autant de tentations épargnées aux enfants. En revanche, toute déchéance; toute chute grave se paye tôt ou tard. Par exemple, règle générale : père alcoolique, enfant épileptique ; père et mère alcooliques, enfant épileptique d'abord, fou furieux à la fin.

Nous reviendrons plus d'une fois sur les considérations de cet ordre : elles touchent à la question même du progrès et de l'avenir de notre espèce. Cet avenir dépend de nous en partie et de notre bon vouloir; mais la bonne volonté a tout profit à être éclairée par la science, par la psychologie, par la physiologie ; car aucune branche de la connaissance de l'homme ne peut être indifférente à qui a souci de sa destinée.

Iff LEÇON

Tableau général de la psychologie. — Classification

des faits de conscience.

Les trois grandes facultés de Tâme.

Objet de la psychologie. — Classification des faits de conscience en trois groupes. — Premier groupe : Faits d'activité. — Deuxième

groupe : Faits sensitifs ou afifeclifs. — Troisième groupe : Faits intellectuels.

Trois facultés de Tâme. — Ce que c'est qu'une faculté. — Rapports qui existent entre les facultés. — L'éducation doit les cultiver toutes les trois.

Vue d'ensemble de la vie psychologique : Trois degrés ou trois phases dans le développement de chaque faculté.

Conclusion.

Objet de la psychologie. — La psychologie a pour objet l'étude de Came hv/maine : mais cette âme humaine est un monde : « L'homme est un être ondoyant et divers, » dit Montaigne*, (l'est, en effet, comme un océan de sentiments^ d'affections^ d'émotions^ de désirs, de pensées, de souvenirs, de prévisions, d'instincts, de résolutions, d'habitudes. D'un individu à l'autre, et même, dans chaque individu, d'un jour à l'autre, d'un moment à l'autre, la scène change. Les phénomènes de l'âme, très divers parfois, et radicalement distincts, ne diffèrent dans d'autres cas que par des nuances imperceptibles : voilà le chaos qu'il s'agit de débrouiller. La science doit introduire l'ordre, la lumière, l'unité dans cette multiplicité désordonnée en apparence.

Classiflcatloii des faits de conscience en trois groupes. — La psychologie doit donc classer les faits qu'elle étudie; classer, c'est précisément ramener une multiplicité à l'unité, c'est ranger les choses d'après leurs ressemblances et leurs différences fondamentales.

Or, malgré la diversité et la mobilité incessante des phénomènes dont Tâme est le sujet, dont la conscience est le théâtre, ils se distinguent en réalité comme d'euxmêmes, et forment trois grands groupes bien différents, quoique inséparables dans la réalité. A quelque moment qu'on examine la conscience, on y trouve comme entremêlés ces trois genres de faits, à la fois unis et distincts, inséparables en fait et- irréductibles entre eux par nature.

1° L'homme agit de mille manières, et avec divers degrés d'énergie; on peut donc d'abord considérer ses

actes, puisque c'est par là qu'il se révèle, et par là surtout qu'il vaut à nos yeux.

2"^ L'homme sent; ses sentiments sont innombrables ; son cœur est ému de mille manières ; mais ôtre ému, c'est toujours autre chose qu'agir, même lorsque l'un ne va pas sans l'autre.

3» L'homme pense, et c'est surtout par là qu'il est homme. La pensée affecte bien des modes distincts, plus divers encore que ceux de l'activité et de la sensibilité; mais il y a néanmoins des traits communs à tous les genres de pensée, qui ne permettent point de confondre le travail de l'esprit avec le sentiment et l'action.

Prenons un exemple pour mieux fixer nos idées.

Une mère voit son enfant sur le bord d'un précipice; son premier mouvement est de s'élancer vers lui pour le saisir afin de le soustraire au danger qu'il court : voilà raction. — Son cœur éprouve une grande émotion à la vue de ce danger : voilà le sentiment, — Enfin elle songe aux conséquences fatales qu'aurait pu amener la chute de Tenfant : voilà la pensée.

Premier groupe t Faits d'activité. — Ainsi en premier lieu, il y aies actions, produit soit de Tinstinct, soit de la volonté, soit de l'habitude, mais qui sont toujours une manifestation extérieure de notre vie intime et de l'activité de notre âme. Tous ces phénomènes forment ensemble un premier groupe deJaits psychologiques.

Deuxièaie g^roupe s Faits sensitifs on affectifs. — En môme temps l'homme éprouve des sentiments ou des sensations de plaisir ou de peine ; des désirs, des craintes, des espérances; il est sujet à des passions vives et quelquefois violentes. Toute cette vie affective se mêle avec la vie active, mais elle n'en a pas moins un aspect distinct dans la conscience. Les faits de cet ordre forment un second groupe.

Troisième groupe t Faits intellectuels. — Il y a enfin un autre groupe de faits, distincts encore, bien qu'unis aux précédents : ce sont les faits intellectuels, c'est-àdire les phénomènes de pensée j d'intelligence. Toutes

les opérations de l'esprit qui accompagnent les mouyements de la sensibilité, et qui dirigent l'activité de rhomme forment ce troisième groupe.

Trois facultés de l'Orne. — Or à ces trois groupes de faits correspondent autant de facultés de Tâme :

Aux faits sensitifs, correspond la sensibililé ; aux actes, Vactivitéj qui, chez Thommo adulte et lucide prendra le nom de volonté; aux faits intellectuels y Vintelligence.

Mais voyons ce que Ton entend par ce mot faculté.

Ce que c*es( qu'une faeulté. — Une faculté^ c'est un mode particulier j distinct, permanent et naturel de V activité consciente. C'est pour la vie psychologique ce qu'est une propriété pour les corps bruts, une fonction pour les organes. Par propriété physique, on entend l'aptitude d'un corps donné à offrir certains phénomènes dans dfes circonstances déterminées; toutes les fois que le même corps est placé dans les mêmes conditions, les mêmes phénomènes se reproduisent : ainsi le fer doux a la propriété de s'aimanter sous l'action d'un courant. Une fonction marque un degré d'activité de plus ; c'est la propriété qu'a un tissu vivant ou organique, de réagir d'une manière déterminée sous l'action de certains^ excitants : ainsi la fonction des fibres musculaires est de se contracter, celle des glandes est de sécréter; la respiration, la digestion, etc. sont des fonctions. Eh bien ! la faculté marque un degré d'activité encore plus élevé, c'est une manière fondamentale d'agir et de réagir de l'âme humaine.

Mais de même qu'en physiologie le même sujet digère, respire, etc., de même aussi en psychologie, c'est le même sujet qui aime, sent et pense; que veut-on donc dire quand on dit que ces trois genres de faits correspondent à trois facultés distinctes?

Nous ne devons pas prêter une existence réelle aux facultés. La faculté n'est pas un être : ne soyons pas dupes du langage, qui souvent nous porte à considérer eomme chose à part ce que nous nommons d'un mot particulier^ à réaliser les abstractions*. Mais si les fa-

cultes ne sont pas des choses réelles, ce ne sont pas non plus de pures fictions arbitraires; elles existent réellement en un sens, car nous n'en pourrions pas compter autant que nous le voudrions. Ce sont des catégories distinctes, naturelles, irréductibles par nature, «ntre lesquelles se partagent les phénomènes de notre vie psychologique. C'est ainsi que chacim de nous a trois facultés distinctes, mais qui n« font qu'un même être. Moi, Je sens, Je pense, J'agis, mais je suis un seul et même sujet, dont l'activitë consciente prend tour à tour ou à la fois ces différentes formes*

Rapports qui existent entre les facultés. -— AgXT est la faculté fondamentale, car agir c'est la vie, et plus que la vie, c'est l'être même : être, c'est essentiellement agir. Chez l'homme, en particulier, l'activité c'est la conduite, l'ensemble des résolutions et des actes : est-il rien qui fasse plus que cela notre nature propre et notre véritable valeur? On juge ordinairement les gens d'après leurs actes; et, puisque l'étude que nous faisons a pour but principal de nous initier à la science de l'éducation, 1q véritable, le principal objet de l'éducation n'est-il pas d'amener ceux qu'on dirige à faire ce qu'il faut? Voilà pourquoi nous commencerons par l'étude de Vactivité.

Mais, si l'on ëtaît insensible et inerte par nature, on n'agirait point; la sensibilité est le ressort de l'activité: on agit en vue d'un bien, en vertu d'un attrait qui nous porte à faire ceci ou cela. Dans la vie humaine, le grand moteur, n'est-ce pas le cœur? Aussi l'éducation a-t-ellc pour objet, en même temps qu'elle règle la conduite, de former les sentiments, de tourner la sensibilité vers les vrais biens.

Enfin, de très bonne heure chez l'homme, VintelUgence intervient pour diriger intentionnellement, sciemment l'activité vers le bien que la sensibilité désire, Ëtant donné le bien auquel nous tendons, l'intelligence cherche, invente les moyens d'y arriver, puis choisit et combine ces moyens; la disposition des moyens

en vue de la fin, voilà l'œuvre propre et la marque de rintelligence.

Agir comme on sent, et pour le bien qu'on pressent ou qu'on désire, puis penser pour agir, c'est-à-dire diriger ses actions par l'intelligence, telle est en résumé toute la vie humaine.

L'éducation doit les cnUlver toutes les trois. — Ce qui cultive Vintelligence, c'est l'étude, ou Vhistruction proprement dite,. par laquelle on acquiert les connaissances; mais la culture de l'âme tout entière, voilà l'objet de l'éducation complète. Cet objet en un sens est donc triple ; mais comme en réalité les trois facultés sont liées de telle sorte qu'on ne peut les séparer, le but de l'éducation est simple au fond : former à la fois la volontéy le cœur et rinlelligencey en un mot former l'homme. Les trois facultés sont tellement unies, en effet, que ce que l'on fait pour élever l'une rejaillit nécessairement sur les deux autres. Tout ce que l'on fait pour amender la conduite d'un homme profite bientôt à son intelligence et à ses sentiments. Inversement, du cœur vient la lumière à l'intelligence et l'ardeur à la volonté. Qui né sait que, dans l'école même, la meilleure manière d'intéresser l'intelligence, c'est de toucher la sensibilité? Enfin nous n'hésiterons pas à nous mettre en contradiction avec ce paradoxe* fameux de Herbert Spencer*, qu'il est vain et chimérique de penser agir sur le cœur et le caractère par l'instruction : nous montrerons que la culture de l'esprit n'est pas sans influence sur la moralité.

Vue d'ensemble de la vie psjeholog^lqne. •— Trois degi'és ou trois phases dans le développement de ehaque faenlté. — Procédons* maintenant à des subdivisions : on trouve que ces trois facultés affectent chacune trois modes ou trois degrés dans leur développement. C'est ce que fait voir le tableau suivant :

1* naturelle, inconsciente : insiinct (vie animale). 7!" consciente, réfléchie, personnelle : volonté (vie ho-

Aeiwité { maine).

3* acquise : habitude (rechute vers Tanimalité, ou élévation vers une vie supérieure).

1* naturelle, instinctive : 6esotns et penchants prùni' tifs.

Sensibilité.,» \ 2* réfléchie, consciente, personnelle :sena'mfn^5,(^mo« tions.

3* phase de l'habitude : passions (nobles ou basses). 1* naturelle ; facultés et opérations élémentaires {raison^ principes).

, . „. 1 2« réfléchie: attention, élaboration" des connais^

S*" phase de Thabitude: souvenir, association des idées.

Reprenons et expliquons ce tableau : Vactîvîlé, disje, est d'abord irréfléchie, inconsciente; nous avons alors Y instinct qui caractérise surtout la vie animale^ c'est le mode le plus humble de l'activité psychologique. JJactivité peut être ensuite conscientey réfléchie; ÛOTS on agit librement : c'est la volonté ou activité proprement humaine qui fait la personnalité. Enfin, après s'être élevé de l'instinct à la claire réflexion, on tend, par la force des choses, à retomber dans les actes qu'on a déjà accomplis, c'est-à-dire à devenir esclave de cette seconde nature qu'on appelle Vhabitude, L'habitude est un mode d'action pareil à l'instinct, seulement qui est acquis au lieu d'être naturel; elle peut, selon l'usage que nous avons fait de notre volonté, nous faire tomber de plus en plus bas, ou nous élever vers une vie supérieure.

La sensibilité présente trois phases correspondantes; et pour la sensibilité, comme pour l'activité, comme pour l'intelligence, ^l'éducation doit avoir le môme but : prendre l'homme à l'état de nature, l'élever à la pleine possession de lui-même et l'y maintenir autant que possible, puis, s'il doit finir par n'agir plus que selon des habitudes, ce qui est sa loi, faire que ces habitudes soient les meilleures et les plus nobles possible. La

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sensibilité a d'abord ses instincts : ce sont les besoins premiers du cœur, les inclinations, les penchants, antérieurs à toute réflexion, dans lesquels la volonté n'a aucune part. La sensibilité offre ensuite une phase réfléchie, consciente : celle des émotions proprement dites, des sentiments dont on se rend compte ; c'est en quoi consiste la vie véritablement humaine du cœur. La sensibilité a enfin sa phase analogue à l'habitude, c'est celle des passions, c'est-à-dire des besoins et des désirs acquis, développés outre mesure par l'expérience et les circonstances. Selon les cas, nous avons alors une vie cmimale ou pire qu'animale, si nous tombons sous le joug des passions abjectes; et une vie supérieure, si nous recherchons avec passion les biens véritables.

Inintelligence y enfin, offre aussi trois phases analogues : ce sont d'abord les instincts irréfléchis de l'esprit, les premières manifestations et les premiers besoins de notre nature pensante. La raison surtout correspond dans l'intelligence humaine à ce qu'est l'instinct dans l'activité. Les principes de la raison nous empêchent de tomber dans l'absurde, et nous font discerner le bien du mal; ils pourraient être appelés les instincts fondamentaux de l'esprit. Avec l'âge, commence la vie réfléchie et consciente de l'esprit. Alors s'accomplissent les différentes opérations qui concourent à l'acquisition ^X k Y élaboration* àQ nos connaissances; c'est tout ce travail par lequel nous tirons nos perceptions au clair, pour en dégager des vérités pures et abstraites. Enfin, lorsque l'intelligence s'est mise en rapport, en commerce avec les choses, elle tend à se fixer dans cer- ' taines habitudes de pensée ; les souvenirs, les associations d'idées ne sont pas autre chose.

Couelasloii. — Tel est, en résumé, le terrain que nous aurons à parcourir; telles sont les facultés que nous devrons étudier tour à tour, au point de vue de l'éducation. L'éducation, redisons-le, a pour objet d'élever tout l'être humain au plus haut degré de perfection possible, en agissant sur chaque faculté et par chacune

«ur toutes; il s'agit de faire passer l'enfant de la vie naturelle et quasi animale à la vie consciente et pleine* ment humaine, et de l'élever par l'habitude à une plus grande sécurité dans le bien, sous peine de le laisser retomber par la même loi dans l'animalité, dans la servitude d'une seconde nature, aussi tyrannique et plus -corrompue que la première.

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