IF LEÇON
Actions et réactions mutuelles des différents faits
psychologiques.
Influence de chaque faculté sur les antres.
Unité de la vie psychologique. — Chaque faculté a ses caractères propres, mais influe sur les autres et en subit l'influence.
Influence de l'activité et de la volonté sur la sensibilité. ^ Influence réciproque de la sensibilité sur Tactivité el la volonté. — Influence de Taclivité et de la volonté sur Tintelligence, et réciproquement.
Rapports de la sensibilité et de Tintelligence^ du cœur et de l'esprit. — L'intelligence influe sur la sensibilité. — Influence réciproque de la sensibilité sur l'intelligence. — Conclusion pédagogique.
linUé de la vie psycholog^iqne. — Afin de n'être pas dupes de l'abstraction dans les analyses qui vont suivre, nous ne saurions trop nous appliquer à embrasser d'abord d'un regard d'ensemble toute la vie psychologique. Avant donc de procéder à l'analyse de nos diverses facultés, rendons-nous bien compte de leurs rapports; prenons une vue synthétique* de la vie morale, avant do nous engager dans le détail des faits.
La vie psychologique, avons-nous dit, est une ; c^est seulement par abstraction* qu'on y distingue trois groupes ou trois catégories de phénomènes, qui, en réalité se produisent toujours ensemble et* se fondent, pour ainsi dire, dans la conscience.^ Les actes, inséparables
des jugements et des sentiments, influent sur eux et réciproquement. Une image tirée du monde physique nous aidera à le comprendre. La lumière du soleil est une ; telle qu'elle nous est offerte par la nature elle est blanche, ou mieux incolore. Le prisme y révèle pourtant sept couleurs, qu'il réfracte diversement et fait tomber à des places distinctes sur l'écran : le violet, l'indigo, ' le bleu, le vert, le jaune, l'orangé et le rouge. Si l'on dispose dans cet ordre ces sept couleurs sur un disque de carton et qu'on le fasse tourner très vite, les sept couleurs se confondent pour le regard et reconstituent la lumière blanche. Il y a donc là unité et diversité tout à la fois; il en est de même dans la vie psychologique. Nos trois facultés, activité, sensibilité et intelligence sont indissolublement unies, et forment ensemble le fond» commun de notre nature morale; mais elles se combinent en différentes proportions, pour faire les divers caractères et leurs multiples nuances, de môme que les objets se colorent diversement selon qu'ils absorbent ou reflètent tels ou tels rayons lumineux.
Quand on parle de l'influence de chaque faculté sur les autres, la question qui se pose est donc simplemen celle-ci : lorsque les faits d'un certain ordre prédominen chez les individus, qu'arrive-t-il des faits des autre groupes ? Qu'arrive-t-il de la sensibilité chez les homme d'action? qu'arrive-t-il de l'intelligence? et réciproquement.
Nous allons voir : 1° que chacune des trois facultés a des caractères propres et, jusqu'à un certain point, une existence distincte ; 2° que chaque faculté influe sur les deux autres; 3<» qu'elle en subit réciproquement l'influence.
Ghnqne faculté a ses earacstéres propres. — Les faits de chaque groupe ont une physionomie à part qui les distingue de ceux des deux autres groupes. Sans doute sentir est un mode de l'activité consciente ; penser est l'acte propre de l'intelligence; mais agir n'en est pas moins autre chose que comprendre, autre chose aussi que
sentir. Il y a des ôtres qui agissent sans comprendre et sans sentir, puisqu'on reconnaît, dans la nature, des agents, des causes aveugles et insensibles. Même chez rhomme, où les trois facultés sont inséparables, ce n'est pas la même chose d'agir, de penser et de sentir; car on peut sentir sans agir (et peut-être même est-ce alors que les émotions ont le plus de violence). On peut aussi penser sans agir; les natures indécises nous en fournissent la preuve. Enfin, tout le monde sait qu'un homme d'action n'est pas nécessairement un homme d'une sensibilité développée ou un homme de grande intelligence.
Les trois facultés, il est vrai, peuvent parfois se trouver réunies à un haut degré de développement chez un même sujet, elles forment alors l'homme supérieur; mais la nature est peu prodigue et elle semble d'ordinaire retirer d'un côté ce qu'elle donne de l'autre : c'est pourquoi, même lorsque les trois facultés sont puissantes chez un même individu, on voit d'ordinaire qu'elles ne le sont pas au même degré dans le même moment. Un homme d'action n'est pas souvent très sensible, ni toujours très intelligent. Chez le soldat, dont la première vertu est l'obéissance, l'activité se déploie très intense dans les travaux de la guerre, mais l'intelligence et la sensibilité sont souvent hors de cause. Les conquérants et les politiques n'ont pas grande réputation de sensibilité. Napoléon et Richelieu nous en fournissent l'exemple. On ne peut leur disputer la supériorité de l'intelligence, bien que souvent cette intelligence ait paru étroite autant que puissante, et, à tout prendre, assez exclusive; mais tous deux à coup sûr furent d'une extrême dureté. En général l'étroitesse des vues est une des conditions de la vigueur dans l'action. Si l'on a l'esprit très large, si l'on envisage le pour et le contre, les raisons se pressent, se multiplient, s'entre-détruisent; les méditatifs demeurent volontiers inactifs. Ils sont « spectateurs plutôt qu'acteurs », comme l'a dit Descartes*, en parlant de luimême. Au contraire, plus les vues d'un homme sont
précises et déterminées, plus son action est énergique^ Influence de l'activité et de la volonté sur la sensi* biilté. — Mais, quoique distincte jusqu'à un certain point, l'activité, avonts-nous dit, influe puissamment sur la sensibilité. Dans toute action naturelle, depuis le simple mouvement physique jusqu'au plus noble exercice de la pensée, agir est un plaisir. « Le plaisir est la fleur de l'activité. » Cela est si vrai, que, lorsqu'on ne peut faire ce qu'on aime, et que l'on est contraint de faire ce qui ne plaît pas, les sentiments finissent par se modifier. On ne fait pas d'abord ce qu'on aime, mai» on finit par aimer ce qu'on fait. Cette loi est capitale en pédagogie. Il faut d'abord obtenir des enfants l'ao complissement du devoir ; ils l'accompliront ensuite de mieux en mieux et avec un plaisir croissant. — Si nous considérons spécialement l'influence que la volonté^ c'est-à-dire l'activité supérieure de l'homme, exerce sur la sensibilité, nous reconnaîtrons que cette influence est nécessaire, sans quoi il n'y aurait ni liberté ni morale. La volonté, en effet, doit commander aux sentiment» et aux passions : comment le devrait-elle, si elle ne le pouvait ?
Influence réciproque de la sensibilité snr l'aetlvltô et la iroionté. — Mais inversement, la sensibilité influe sur l'activité. Sentir vivement, être profondément et facilement ému, avoir des affections vives et tendres, est d'une immense importance pratique, en bien comme en mal. Régler la sensibilité est le plus sûr moyen d'amender la volonté. On agit toujours, en effet, en vue d'un bien, et la sensibilité est le ressort de l'activité, i Tant vaut notre sensibilité, tant vaudra donc notre conduite. Il est notoire que ce qu'on fait le mieux, c'est ce qu'on aime ; d'où il résulte que le premier devoir de l'instituteur est d'intéresser et de plaire. Il n'est rien que n'obtienne un maître qui se fait aimer. Les émotions jouent le plus grand rôle dans la vie humaine, et l'on pourrait dire que ce sont les passions qui mènent le " " *' que l'on considère les hommes collective-
ment ou individuellement. L'histoire et la vie privée le prouvent également : c'est en parlant au cœur, c'est par la grâce, le charme et Tattrait, qu'on arrive le plus sûrement à ses fins. Savoir prendre ceu;^ dont on a besoin au moment où ils sont contents, ou savoir les rendre contents et les disposer favorablement est la première habileté. Les précautions oratoires n'ont point d'autre but; et les légendes de l'antiquité nous présentent un tableau fidèle de la réalité, lorsqu'elles nous montrent la force enchaînée par la beauté, la bonté et la grâce.
Influence de l*ac(lTl(é et de la volonté sur l'intelll^nce, et réciproquement. — L'activité en gé* néral influe sur l'intelligence. — Même lorsqu*on agit sans penser à ce qu'on fait, sans avoir de motif réfléchi, il faut bientôt que la pensée s'accorde avec l'action. L'homme est essentiellement logique, et forcément il doit trouver un motif à ce qu'il fait. S'il n'agit pas d'abord pour de bonnes raisons, il veut, au moins après coup, rendre raison do ses actes, et se crée au besoin une théorie pour les justifier. C'est ainsi qu'une mauvaise conduite, fût-elle d'abord accidentelle, finit par corrompre jusqu'au jugement.
La volonté s'applique à l'intelligence : alors a lieu le phénomène de l'attention, qui produit deux effets^ D'abord l'attention concentre les lumières de l'esprit et par là en double la clairvoyance et la force. On exalte beaucoup l'inspiration qui emporte le savant, il serait peut-être plus exact de parler de son ardeur au travail et de sa force de volonté. Le génie n'est, on l'a dit, qu'une longue patience, et Newton*, interrogé sur la manière dont il avait découvert les lois de la gravitation*, répondait : « en y pensant toujours. » — Puis, l'attention dirige la pensée; c'est pour cela qu'on est, en partie du moins, responsable de ses pensées. Il y a des vérités qu'on est tenu d'admettre, qu'on n'a pas le droit d'ignorer ni de méconnaître. Non seulement donc la volonté P^eut augmenter la force de l'intelligence, mais elle doit encore la conduire et la diriger. C'est pourquoi la
grandeur intellectuelle^ le génie scientifique, inspire non seulement de l'admiration, mais un certain genre de respect. Pour être un savant vraiment digne de ce nom, il ne suffit pas en effet de posséder Tintelligence, il faut encore avoir la. probité scientifique, qui est une des formes de la volonté droite et du courage, car elle consiste à éviter la prévention, la précipitation, l'obstination dans Terreur, et souvent à braver les préjugés, au mépris de ses propres intérêts. Ainsi, à la volonté revient toujours une part du mérite quand nous découvrons ou embrassons la vérité. La volonté de même, est toujours dans une certaine mesure, responsable de nos erreurs.
Mais, à son tour, Tintelligence influe sur la volonté. En général, la volonté est dirigée par la pensée, on agit suivant ce que Ton pense, et il faut voir clair pour se bien conduire. L'acte délibéré est, par définition, celui auquel on se décide pour des motifs, c'est-à-dire sur des pensées réfléchies et raisonndes. C'est ce qui fait qu'une vaste intelligence et une large culture accroissent notrs liberté : plus nous savons, plus nous voyons de motifs et de possibles et mieux nous les pesoùs, plus libre est notre volonté.
Rapports do la sensibilité et de l'inCeflli^enee, du cœur et de Tespric. — Reste à parler enfin des rapports mutuels de la sensibilité et de l'intelligence. Rappelons d*abord que les faits, ici encore, présentent un aspect bien distinct. Sentir très vivement, être profondément ému, ce n'est pas toujours penser avec lucidité ou largeur ; et une intelligence profonde ne s'allie pas nécessairement avec un cœur très tendre. Toutefois malgré la différence réelle qui existe entre ces deux facultés, il y a action et réaction incessante de l'une sur l'autre. li'IntelUgenee Infloe sur la •ensiblllcé. — Penser, comprendre, chercher est une façon d'agir, c'est même notre vraie façon d'agir, à nous autres, êtres pensants; or tout déploiement d'activité normale entraîne un plaisir. Celui de savoir, de chercher est sans contredit un des plus nobles; c'est ce qui fait l'éterùel attrait de la
philosophie et de la métaphysique*. Peut-être même y a-t-il plus de plaisir à chercher qu'il n'y en a à trouver ; « pour le vrai chasseur, dit Lessing*, il y a plus de plaisir à courir le lièvre qu'à le prendre. » — Quand rintelligence se développe, elle entraîne donc un développement correspondant de la sensibilité.
Mais de cela même résulte un autre effet qlii, au premier abord, paraît tout contraire : un esprit très curieux, très attentif à une étude déterminée, trouve dans ses recherches des plaisirs particuliers, qui suffisent souvent à occuper toute son activité, par conséquent à la détourner des autres plaisirs, des plaisirs mauvais tout d'abord, mais parfois aussi des émotions les plus légitimes et les plus saines : c'est ainsi que le cœur peut arriver à se dessécher, comme on dit, pendant que l'esprit se fortifie et se développe.
L'intelligence influe non seulement sur la sensibilité morale, mais encore sur la sensibilité physique. Thomas Reid* raconte qu'un moyen infaillible pour lui de guérir ses accès de goutte était de s'absorber dans le jeu des échecs. Tout le monde sait qu'un des meilleurs moyens d'alléger une douleur, soit physique, soit morale, est de se distraire, d'occuper fortement son esprit d'un sujet étranger. Les moralistes enseignent, d'autre part, que le clair regard de l'intelligence suffit souvent pour remettre dans l'ordre les passions indisciplinées, quand on ose les regarder en face et les analyser. En effet, parmi toutes les choses qui nous troublent, combien il en est peu qui, regardées de la sorte, vaillent vraiment la peine qu'elles nous donnent ! « A toutes tes pensées, dit Épictète*, demande froidement le mot du guet, et tu Be seras jamais surpris. »
Iiiflaence rceiproqne de la sensibilité sur l'intclllgenee, — La sensibilité, avons-nous dit, est le ressort de l'activité, elle l'est aussi de la pensée. On pense plus : ou moins vivement, selon l'attrait ou l'intérêt qu'on y ^ trouve, et rien n'est plus favorable au travail de l'esprit qu'une réelle émotion ou un puissant intérêt. C'est pour-
quoi le secret d'enseigner est d'intéresser. Ce qu'on aime, on le comprend vite et bien. Les plus grands esprits ne sont pas les esprits froids et méthodiques ; les hommes de génie ne sont pas sans âme ; la sensibilité joue chez eux un grand rôle. « Les grandes pensées viennent du cœur », a dit Vauvenargues*. Dans la science même, il y a de l'inspiration. Que de vérités scientifiques n'auraient pas été découvertes sans un certain enthousiasme pour la vérité ; et combien l'amour de l'humanité n'a-til pas fait faire de progrès à certaines sciences, à la médecine par exemple!
Conclusion pédas^ogiqae. — Ainsi les trois groupes de faits psychologiques sont en action et en réaction continuelle entre eux, ils concourent, à chaque instant, à faire notre vie morale. Le but de l'éducation sera de développer à la fois et le plus possible les trois facultés. Elle fera des hommes d'action dont la volonté soit ferme, les habitudes saines et bien réglées; elle formera des hommes éclairés, d'une vive et vaste intelligence; elle développera le cœur aussi, notamment l'ardeur et la passion du bien. Une telle entreprise, d'après ce que nous avons dit, paraît, il est vrai, impossible à réaliser, puisque, à moins d'exceptions très peu fréquentes, les trois facultés semblent ne pouvoir atteindre simultanément un très haut degré de développement. Mais alors le travail de l'éducateur consistera à diriger ces trois facultés, de telle sorte qu'il leur fasse produire la plus grande somme possible d'énergie morale : il s'agit de faire d'un enfant donné un être humain aussi complet que possible, c'est-à-dire doué autant qu'il se peut d'une volonté droite et forte, d'une intelligence lucide et d'un bon cœur.
L'âme humaine, la personne morale, est comme un organisme dont toutes les parties se tiennent, sont solidaires entre elles. Avec quelles précautions ne convientil pas d'agir sur un organisme d'une si merveilleuse délicatesse? Rien ne se perd de ce qu'on fait pour lui; aucune action exercée sur lui n'est sans effet. De ce
mécanisme si riche, si compliqué, il s'agit de tirer la plus belle harmonie possible. Mais il y a plus, ce n'est point un instrument inerte, que l'enfant, c'est un vivant doué de spontanéité* et destiné à se conduire seul : c'est une personne. L'éducateur doit surtout se proposer de l'amener au point où, de lui-même, il agira le mieux qu'il se peut, et manifestera par sa conduite une divine harmonie intérieure^