‹ Leçons de psychologie appliquée à l'éducationChapitre 42 sur 46 · XLV LEÇON · texte numérisé non relu

XLV LEÇON

De la nature du principe pensant. — Critique du matérialisme*.

La psychologie métaphysique *. — Deox doctrines en présence. — Ce qui les caractérise. — La thèse matérialiste* déjà entrevue au corn* menccment de ce cours. ~~ Nous pouvons maintenant Texposcr dans toute sa force et la critiquer point par point :

I. Arguments tirés de la nature encore mal connue de la matière et du principe de moindre action *• — Réponse. 1. La matière ne peut

avoir des propriétés contradictoires : L'intelligence, la sensibilité et la volonté supposent une unité et une spontanéité*, qui manquent à la matière divisible et inerte. — 2. S'il y a un seul principe^ c'est plutôt Tesprit que la matière.

II. Arguments tirés de Tinfluence du physique sur le moral. — Vers de Lucrèce* : le sexe, le tempérament, le climat, la santé; conclusion : le corps est une lyre, Tâme en est Pharmonie. Réponses. — 1 . Réponse générale : tout se passerait de même si le corps était Tinsirument de. la pensée, non sa cause. — 2. Réponses particulières sur les points de détail. — 3. Influence du moral sur le physique (exemples) ; conclusion : en quel sens Tàme est une harmonie.

III. Arguments tirés des rapports du cerveau avec la pensée : volume, poids, forme, constitution chimique du cerveau. — Température, pression, influence du sang (le chien décapité). — Analj'se des fonctions cérébrales par Flourens*.— Conclusion des matérialistes*. — Réponses de détail— Réponse générale.

Conclusion ; le matérialisme * n'a aucun droit à se donner comme scientifiquement établi.— La question n'est pas résolue par la science. — Toutes les raisons métaphysiques* (Descaries*, Berkeley*) et morales (Kant*) sont en faveur du spiritualisme*.— Le spiritualisme* absolu.

La psyehologie métaphysique^.^ NouS avons achevé Tétude des phénomènes de conscience, c'est-à-dire la psychologie descriptive; nous avons classé, énumérépar ordre tous les faits psychologiques, et, autant que nous l'avons pu, nous en avons indiqué les lois générales. Constituée de la sorte, cette étude est ce qu'on appelle la psychologie expérimentale, ainsi nommée parce qu'elle ne franchit pas le champ de l'expérience : c'est la psychologie considérée comme science positive, comme science de faits, ayant pour méthode l'observation et l'induction *; Y observation intérieure^ au lieu do l'observation par les sens : c'est en quoi la psychologie diffère de la physique ; à cela près, c'est une science du même genre, positive au même titre, qui constate les faits, les compare et les interprète de son mieux.

Nous arrivons maintenant à des questions d'un autre ordre, auxquelles conduit la psychologie, questions que l'expérience ne peut résoudre, qui dépassent l'ordre des faits, et qu'on appelle pour cela métaphysiques* : Quelle est l'essence, la nature intime du sujet pen-

sant? Quel est, en lui même, le principe conscient à qui appartiennent ces facultés que nous avons étudiées : activité spontanée %sensibili té % pensée? Est-ce une substance à part, distincte du corps, une âme; ou bien, ces facultés et ces opérations ne sont-elles que des fonctions plus délicates et plus intimes, plus nobles aussi, de l'organisme? Est-ce le corps qui veut, sent et pense; 8ont-ce là des manifestations de la vie organique et rien de plus ; ou y a-t-il dans ce corps un principe dominant, dirigeant, immatériel par nature, et impérissable, auquel il faille rapporter les facultés psychologiques ?

Deox doctrines en présenee. Ce qnl les earaetérise. — Deux doctrines sont en présence : le TnatériO' lisme"^ qui attribue tous les faits de conscience, sans exception, aux fonctions des organes, au corps ; et le spiritualisme* j qui en trouve le principe dansTesprit.

Ce qui caractérise, de la façon la plus générale, ces deux doctrines, c'est que le matérialisme % en toutes choses, explique, selon l'expression de M. Ravaisson*, le supérieur par l'inférieur, tandis que le spiritualisme* explique l'inférieur par le supérieur ; si bien qu'on peut être matérialiste^ sur d'autres questions encore que sur celle qui est posée ici. Une conception matérialiste* de l'univers est celle qui ne voit dans le monde que la matière et ses forces, régies par des lois physiques aveugles et fatales, sans un principe spirituel, sans une idée dirigeante ; qui explique l'ordre de l'univers par la nécessité ou le hasardy par le seul jeu des forces mécaniques. Au contraire, une conception spiritualiste* de l'univers est celle qui, dans le monde, remarque et admire partout les traces de la pensée et de l'esprit, l'ordre et la beauté; qui voit toutes les lois physiques subor^données à des idées directrices^ à des intentions et à des fins; et, par conséquent, regarde comme le vrai principe du monde, une pensée bonne et providentielle.

Nous verrions de même qu'on peut être matérialiste* ou spiritualiste* dans l'art et en toutes choses ; mais,

restreignons-nous au débat très détermine et très précis qui s'engage entre le matérialisme* et le spiritiualisme* psychologiques, c'est-à-dire entre la théorie qui ne voit dans l'homme que la matière et les organes, et la théorie qui voit en lui, au contraire, essentiellement un principe mofal, l'âme.

M^m thèse matérialiste* déjà entrevue an eommencement de ee eonrs. — IVons ponvens maintenant raxpuser dans fonte sa forée et la eritlqner palnt par point. — Quand nous avons parlé des rapports du physique et du moral nous avons entrevu déjà la thèse: matérialiste*; nous pouvons maintenant l'exposer dans toute sa force et la critiquer point par point. Nous allons indiquer par ordre tous les arguments que les matérialistes * ont élevés contre l'existence d*un principe pensant distinct des molécules corporelles ; et, au fur et à mesure, nous critiquerons ces arguments.

Etablir le spiritualisme * et le défendre contre . toutes les objections est une tâche difficile ; mais, rien n'est plus facile, croyons-nous, que de réfuter le matérialisme*, tel qu'il a coutume de s'offrir. Les arguments des matérialistes * se rangent en trois groupes :

r Arguments tirés de la nature encore mal connue de la matière, et du principe de moindre action * ;

2* Arguments tirés de l'influence du physique sur le moral ;

3« Arguments tirés des rapports du cerveau et de la

Sur chaque point la réponse suivra l'exposé des preuves matérialistes*, et une conclusion partielle préparera la conclusion générale.

I. ArKnnients tirés de la nature eneore mal eonane de la matière, et dn prinelpe de moindre aetlon. — La pensée, dit-on, est une propriété de la matière, a]>solument comme l'électricité et le magnétisme*. Sous certaines conditions d'arrangement la matière pense, comme sous certaines conditions elle dé;jage de l'électricité. Gela n'a pas encore été prouvé, avouent les maté-

rialistes* les plus sincères et les plus modestes, mais il n'a pas non plus toujours été connu et prouve que la matière produit des phénomènes électriques ; cela est encore ignoré de bien des gens, et cependant, rien n'est plus certain ; il n'est donc pas impossible que la matière pense, quoique nous ne pidssions comprendre comment. Nous ne connaissons pas toutes ses pro-priétés : plus on avance dans l'étude de la matière, plus on y découvre de merveilles. La puissance de penser et de sentir y sera peut-être découverte aussi ; elle appartient à la matière aussi certainement que les propriétés physiques inférieures, quoiqu'elle soit plus cachée, plus déÛcate et plus difficile à établir.

Et en effet, ajoute-t-on, à quoi bon deux principes dans l'homme, un principe corporel et un principe spirituel ? Un vieil axiome de logique et de métaphysique* dit qu'il ne faut pas multiplier les êtres sans raison, ni faire intervenir plusieurs principes quand un seul suffit. Pourquoi ne serait-ce pas le corps même qui pense ? It'unilé satisfait l'esprit plus que la diversité ; et la dualité ici paraît au moins inutile *.

Réponses. 1. La mallétfe ne peat avoir des propriétés eontrndietoires. — La matière a sans doute bien des propriétés encore inconnues de nous et qu'on découvrira plus tard, admettons-le; mais, les propriétés que nous ne connaissons pas ne sauraient être en contradiction avec celles que nous connaissons. Nous savons sûrement que la matière est étendue, par conséquent, essentiellement divisible ; qu'elle est inerte, c'est-à-dire incapable de mouvement spontané^; que la matière vivante^ en particulier, se renouvelle sans cesse et par conséquent n'est point identique, dans un corps donné, à dix ans d'intervalle. C'est ce que les physiologistes appellent le « tourbillon vital* » ; sans cesse la nutrition et la respiration font entrer dans les tissus de notre corps des matériaux qui n'y étaient pas auparavant, et sans cesse, par un travail de désassimilation*, le corps perd des matériaux qui faisaient partie de lui-même :

c'est un flux perpétuel de molécules qui entrent et qui sortent. Les expériences faites sur des lapins par Flourens* prouvent la vérité de cette assertion. En introduisant la racine de garance dans leur alimentation. Flourens* a pu observer l'action du principe colorant de cette substance sur le tissu osseux et suivre ainsi la formation •des os. Au bout de quelques jours les os sont rougis à l'extérieur ; puis cette coloration rouge chemine du dehors au dedans, jusqu'à la moelle : elle disparaît absolument au bout d'un temps si l'animal a été remis à son régime habituel. Ainsi, même les parties solides de notre corps : os, ongles, cheveux, sont en travail perpétuel; le mouvement est là aussi continuel, aussi impitoyable que dans les parties molles, si bien que le corps d'un adulte ne contient plus peut-être une seule des mole* cules qui le constituaient dix ans auparavant. Telle est la propriété singulière, originale de la matière vivante, (et il ne peut être question ici que de la matière vivante, puisque c'est à elle qu'on attribue la pensée) ; or, cette propriété est absolument incompatible avec les qualités essentielles de la pensée, de la conscience.

L'intelllfenee, la ■enslbillté et la v«loaté «appoMcat nae onlté et nae BpoaAaaélté * qai maaqaeat A la matière divisible et Inerte. — Le sujet conscient et pensant, quel qu'il soit, (nous l'avons vu bien des fois, mais surtout dans la leçon sur la conscience) est essentiellement un et indivisible, simple, doué d'activité spontanée*. Sa spontanéité* va si loin qu'il se sent, ou du moins se croit libre, tandis que les forces inertes de la matière sont vouées à la nécessité. — Puis, le principe pensant reste identique à lui-même pendant toute la vie, en dépit des modifications subies par le corps, en dépit de la propriété que possède la matière vivante de se renouveler continuellement. Si je me souviens nettement de ce que j'ai fait il y a quinze ans, et s'il est prouvé par la science que mon corps tout entier s'est renouvelé dans l'intervalle, à coup sûr le principe qui se souvient et qui pense, qui a clé ému et qui en a conservé le souvenir^

ne réside pas dans le corps. En un mot l'intelligence, la sensibilité, la volonté, supposent une unité, une iden* tité, une spontanéité* qui manquent à la matière même vivante, laquelle est éiendv^^ donc divisible, toujours mouvanle et, par elle-même, inerte.

2. 8*11 7 a oo seul principe, c'est platôt l'esprit que la matière. — Quant à l'appel fait au principe de moindre action* ^ il prouve aussi bien pour la thèse spiritualiste* qu'en faveur du matérialisme*. S'il est vrai qu'un seul principe suffit, s'il est inutile d'en admettre deux, pourquoi Vesprit ne serait-il pas cette réalité unique, aussi bien que la matière ? Bien plus, ce pourrait être l'esprit, et ce ne peut pas être la matière. Rappelons-nous à ce sujet l'étude que nous avons faite des sensations. Que savons-nous des choses matérielles ? Nous ne l«s saisissons qu'à travers nos propres états de cons^ cience ; elles n'existent pour nous qu'à la condition d'être perçues, d'être pensées par nous ; nous pouvons à la rigueur douter de l'existence des objets qui les causent. Il se peut faire que je rêve, disait Descartes*, quand je crois voir mon feu et ma table, car il m'arrive parfois de les voir en songe et d'être dupe. Après Descartes*, Berkeley* n'hésite pas à déclarer l'esprit infiniment plus certain, plus directement connu, « plus aisé à connaître » que la matière. La pensée, la conscience voilà le fait wto'me*, irréductible*; car, quelque effort que je fasse pour douter de tout, tant que je doute, je pense. Si donc il y a un seul et unique principe, ce principe c'est Tesprit, c'est l'âme ; ce ne peut être la matière étendue, qui n'est, au fond, qu'une perception de notre esprit, et qui se résout en états de conscience.

II. Argmnent tiré de l'inffloeaee da ptaysiqae evr le moral. — Le poète latin, disciple d'Epicure* et chantre inspiré du matérialisme* antique, Lucrèce*, présente en quelques vers célèbres cet argument matérialiste* dans toute sa force.

c On voit, dit-il, le corps et l'âme naître ensemble, grandir et prendre des forces ensemble, atteindre en

même temps la maturité, décroître simultanément, puis dépérir, tomber en enfance, disparaître enfin à la fois. De même que les enfants s'en vont chancelant sur leurs jambes et marchent avec peine, de même leur parole balbutie, leur pensée est incertaine. Quand le corps est adulte, la pensée est forme et décidée, la maturité intellectuelle et morale coïncide avec la maturité physique ; puis, quand le vieillard recommence à chanceler comme l'enfant, il revient à l'enfance au moral comme au physique, si bien que le corps et l'âme disparaissent ensemble : « Tâme s'en va comme une fumée dans les airs ».

Le sexe, le tempérament, le ellmat, la santé. — Cet argument est d'ailleurs susceptible de développements infinis. On fait remarquer que les aptitudes intellectuelles et morales varient avec le sexCj le tem^ péramenty Y état de santéy le tout sous l'action immédiate du milieuj du climat^ de Valimentàtiofiy en un mot,, des agents physiques. Notre pensée, dit-on, est déterminée par le milieu physique extérieur et par le milieu intérieur, constitution nerveuse, circulation du sang, nutrition, respiration, etc.

Conclusion s le eorps est nae lyre i l*Ame en est l'harmonie. — La conclusion de cet argument est déjà dans le Phédon : Le corps est une lyre, fait dire Platon* à un des interlocuteurs ; l'âme en est l'harmonie. Quand la lyre se brise, l'harmonie disparait; l'âme étant le produit nécessaire, mécanique de l'arrangement des molécules et des organes dans le corps, quand l'arrangement est défait, l'âme est détruite

Réponses. — 1. Réponse générale t Toatse passerait de même si le eorps était V4nm$rmtneni de la pensée, non sa eause. — Admettons tous ces faits sans discussion, ils sont d'ailleurs vrais dans l'ensemble : il suffit de remarquer que tout se passerait de même exactement si le corps était (et c'est précisément ce que prétendent les spiritualistes*), V instrument y l'organe de la pensée dans la vie actuelle, et nullement sa cause

m6me. On dirait, en vérité, que le spiritualisme* consiste à nier les rapports étroits, l'influence réciproque du physique et du moral; mais, s'il se place sur un terrain si défavorable, sa ruine est certaine ; aussi n'a-t-il garde de le faire, quand il est un peu éclairé. Les faits que l'on invoque ne sont niés par personne ; il est évident que ce que les spiritualistes'' appellentrâme et ses facultés est lié au corps; que, selon la parole déjà citée de Bossuet *, ce l'homme est un seul et même tout organique.» On ne saurait, dirons- nous avec saint Thomas*, se figurer, à la manière des enfants, l'âme dans le corps comme le pilote dans son navire, comme un oiseau dans sa cage ; il y a un lien étroit, une union intime entre l'âme et le corps, aucun philosophe ne le conteste. Mais lorsqu'on manie un instrument pour accomplir une œuvre quelconque, on est aussi en rapport avec l'instrument et, jusqu'à un certain point, dans sa dépendance ; on peut être trahi par l'instrument ; il n'en est pas moins vrai que ce n'est pas l'instrument qui compose, qui joue, qui éprouve une émotion artistique, qui tend spontanément* aux' fins pratiques qu'on se propose. Tout se passerait donc de même, si le corps n'était que le compagnon et l'instrument de la vie morale en ce monde, et c'est là ce qu'affirme la thèse spiritualiste*.

2. Réponses psrtlcnliéres sor les points de détnlL — Maintenant, sur tous les points de détail on peut répondre et faire au moins reculer les prétentions des matérialistes *. Le sexe n'a pas une influence si prépondérante que de très grands exemples de courage « viril » n'aient été donnés par dea^.^emmes, et bien des exemples de lâcheté par des homm^3; les vertus qu'on attribue le plus volontiers à un ûejs.e ne sont ni interdites à l'autre, ni même fort rares ^ns l'autre. — L'action du tempéra/ment sur le moral est de même bornée : avec un tempérament débile certaines âmes font des merveilles, comme les grands artistes avec de mauvais instruments; ne peut-on pas être énergique, vaillant au travail, homme de génie même, avec un corps malade; être

£Bdble d'esprit et pauvre de cœur avec un beau corps? Qu'on songe à Richelieu*, à Pascal *, à Vauvenargues *. — L'action du clhnat n'est vraie que d'une manière très générale et, après tout, bien superficielle ; ainsi, on prétend, non sans raison, que les climats froids sont plus favorables à l'activité et à l'énergie ; cependant ces mêmes climats ont produit la mélancolie et le spleen. Inversement, la mollesse des habitants du midi est bien connue ; mais, cette prétendue mollesse n'a pas empêché les Romains de conquérir le monde et les Carthaginois de disputer l'empire aux Romains. — Bref, on ne saurait voir des vérités absolues dans les faits allégués par le matérialisme * ; ils ne sont vrais que d'une manière générale et ne prouvent rien rigoureusement.

3. Infloenee dn moral sor le physique (exemples). — Dans tous les cas, on oublie d'autres faits universels aussi, V influence du moral sur le physiquey influence qu'on peut à peine exagérer. La scmté que nous avons, fait en partie notre caractère y mais le caractère que nous avons agit sur notre santé. Une grande terreur, un grand trouble moral peuvent la troubler et la compromettre ; une espérance très vive suffit parfois pour la relever. Les exemples sont-ils donc rares des prodiges que peut faire l'énergie morale dans un corps blessé sur le champ de bataille ou usé par de longues souffrances?

Conelnsion. En quel sens l'Ame est nne la«nM«- ■le. — Par conséquent, l'âme ne peut pas être assimilée à l'harmonie d'une lyre ; ce n'est pas une résul^ tante inerte et mécanique, elle possède la spontanéité*, elle exerce l'empire. On n'a jamais vu, dit Platon* dans le Phédon, l'harmonie se servir de la lyre, mais on voit l'ftme se servir du corps ; on n'a jamais entendu une harmonie délicieusesortird'une lyre brisée, mais on voit les âmes courageuses faire de belles actions avec un corps brisé.

IIL Arffiimeiits tirés des rapports du cerveau avee la pensée. — Le matérialisme * contemporain, quittant ces ivrguments vieillis et tous plus ou moins faibles,

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prend une forme particulière et se place sur un terrain plus restreint. La pensée, dit-il, est la fonction du cerveau, elle est le produit de l'activité cérébrale, absolument comme la digestion, la respiration et la sécré> tion sont les fonctions de l'estomac, des poumons et des glandes.

Volnme, poids, forme, eonstitation cklaiiqae du cerTcan.-— Température, pression, atilneiice dasanf (le chien décapité). — Mais, quelle est, au juste, la qualité du cerveau qui est liée à la qualité et à la grandeur de la pensée? Quelques matérialistes* nous indiquent une seule qualité, d'autres plusieurs à la fois. C'est le volume^ c'est le poids^ la forme^ la constitution chimique du cerveau ; puis, sa température^ la pression qu'il supporte, la quantité et la qualité du sang qui le baigne. Voyons tour à tour ces affirmations.

Il est certain que le cerveau, organe essentiel entre tous, sert à quelque chose, et notamment qu'il est l'organe de la pensée ; nul ne le nie. Dès lors, rien d'étonnant que son volume, son poids, sa constitution chimique importent. Cependant, toutes les tentatives faites pour arriver à la précision scientifique sur ces divers points n'ont guère abouti jusqu'ici. — Le volume du cerveau est difficile à mesurer sur un vivant; on ne connaît ni l'épaisseur exacte du cuir chevelu, ni celle des os ; on ne peut se livrer à une étude minutieuse du cerveau qu'après la mort, et cette observation se fait assez rarement. Ce qui semble certain, c'est qu'au-dessous d'un certain volume le cerveau est impropre à penser ; qu'inversement, le cerveau qui dépasse un certain volume coïncide avec l'idiotie. — Il en est de même pour le poids : l'encéphale qui ne pèse pas au moins mille grammes est celui d'un idiot ; le cerveau des grands hommes pèserait quatre livres et davantage. — La forme des lobes cérébraux, leur grand développement antérieur importe, paraît-il, à la qualité delapensée;^ — On ajoute que le travail intellectuel' ne va pas sans une grande dépense de phosphore si bien que la pensée serait avant

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tout une combustion de phosphore et que les aliments phosphores seraient plus propres que d'autres à entretenir le travail intellectuel.

M. Paul Janet*, dans son livre sur le matérialisme* contemporain, s'est appliqué à opposer les faits aux faits, à montrer l'insuffisance des preuves et à répondre sur tous ces points. Sans entrer dans le détail de ses réponses, on peut dire avec lui, qu'avant de prétendre expliquer par le cerveau la pensée et ses œuvres, les physiologistes* feraient bien de se mettre d'accord sur la constitution et les fonctions de cet organe^ jusqu'ici assez mal connu.

Il paraît démontré que la température du cerveau s'élève pendant le travail intellectuel, qu'une pression insuffisante ou excessive trouble la pensée. L'expérience célèbre du chien décapité^ faite par M. Brown-Sequard*, prouve nettement que les opérations psychologiques conscientes sont liées à la présence du sang artériel dans le cerveau. La tête d'un chien, séparée du corps, recommence à donner des signes de vie et d'intelligence, quand on injecte du sang rouge dans les artères qui arrosent le cerveau. Mais, sur ce dernier point, c'est un savant qui nous fournit la réponse. Dans le télégraphe, dit le physicien allemand JVlayer*, la pile est nécessaire et, dans la pile, Yadde : ôtez l'acide, votre pensée ne se transmet plus. Dira-t-on pour cela que c'est l'acide qui veuty qui pense, qui rédige et envoie la dépêche? Non, il est évident que l'acide est simplement une condition de manifestation de la pensée. Eh bien, de même, de ce que le sang doit baigner les éléments nerveux pour que la pensée apparaisse, de ce qu'elle n'apparaît pas sans certaines conditions normales, parmi lesquelles figure celle-là, il ne s'en suit pas que le sang, ni aucune autre condition physique, soit le sujet même et la cause de la pensée.

Analyse des fonctions eérébrnles par Flonreas*. — Enfin, les expériences alléguées en dernier lieu par les matérialistes* sont celles de Flourens% qui, d'aUleurs,

n'était pas lui-même matérialiste*. Il a fait le premier ce qu'on a appelé depuis l'analyse des fonctions cérébrales fsrYablation* des divers lobes cérébraux. Opérant sur des pigeons^ par exemple, il a démontré que le cervelet est l'organe régulateur du mouvement, que sa destruction entraîne l'immobilité, et que, lésé de diverses manières, il trouble diversement le mouvement ; s'il s'est lésé d'un côté, l'animal ne peut prendre librement son vol, et, jeté de haut, est forcé de tourner en spirales; la lésion se trouve-t-elle du côté opposé, l'animal tourne en sens inverse ; une certaine lésion particulière rend l'animal incapable d'avancer, il recule forcément. L'i* vresse n'est que la congestion de ces parties du cerveau, produite par les vapeurs alcooliques.

Or Flourens * a montré de même que ce sont les lobes antérieurs et supérieurs qui servent à la pensée. Le pigeon, à qui on les enlève, perd l'instinct et les sens, il ne sait plus manger et n'a ni le désir ni l'idée de fuir ; cependant les fonctions nutritives et motrices sont intactes ; grâce à la nutrition l'organe se reconstitue, et l'instinct reparait quand les lobes en question se sont reformés.

Cooclnsion des matérialistes*. — C'est là le triomphe des matérialistes. Ne voyez-vous pas, disent-ils, qu'avec telle région cérébrale disparaissent telles facultés, que le cerveau en se reformant les ramène, que ces facultés par conséquent sont le produit direct du cerveau seul ?

Mais Flourens* lui-même et d'autres physiologistes*, des philosophes surtout, n'hésitent pas à prendre l'offensive sur ce point même, à voir dans les faits allégués la preuve la plus nette en faveur du spiritualisme*. Peuton mieux montrer, dit M. Ravaisson *, que la pensée n'était pas supprimée par l'ablation* de son organe, mais •était devenue simplement latente *, puisqu'elle recommence à se manifester dès qu^ l'organe lui est rendu ? Bien plus, comment les lobes repousseraient-ils normalement, s'il n'y avait une force dirigeante, chargée de recevoir, pour ainsi dire, et de disposer les molécules

apportées par la nutrition ; si l'âme n'était pas là pour refaire et réparer son corps? L'âme est tellement supérieure aux éléments nerveux, qu'elle préside à leur réorganisation, et qu'en attendant de les avoir entièrement régénérés, elle supplée avec les parties inférieures de l'organe aux parties supérieures manquantes. « Ce n'est donc pas l'organe qui cause la fonction, comme le matérialisme * le soutient ; c'est la fonction, c'est l'action, qui, sous certaines conditions physiques, s'assujettit et s'approprie l'organe. »

ConclnsloB $ le matérialisme* a'a ancim droit A se donner comme seieatlflqaemeat établi. ^- Ainsi, un point paraît certain, c'est que le matérialisme * n'a aucun droit à se donner comme scientifiquement établi : tous ses arguments prouvent moins, ou prouvent autre chose qu'il ne croit; aucun de ses arguments ne prouve précisément ce qu'il avance.

lia question n'est pas résoine par la seieaee. — Tontes les raisons métaphysiqoes* et morales sont en favenr dn spiritnalisme*. — Le spiritualisme* absolu. — La question n'est pas résolue par la science, et n'est pas de nature à l'être ; elle est d'ordre métaphysique *. Mais toutes les raisons métaphysiques* ^ nous allons le voir, et surtout les raisons morales sont en faveur du spiritualisme *. Il sera toujours plus satisfaisant pour l'esprit d'expliquer l'inférieur par le supérieur, que de faire l'inverse. L'organisation est un moyen pour la vie psychologique et morale, qui est dans l'homme l'essentiel. Cette fin suprême domine Tœuvre entière et en rend compte, loin d'en être la résultante fortuite.

Si quelque chose était prouvé par la discussion qui précède et s'il fallait ici une conclusion positive, nous devrions conclure non au matérialisme % mais bien plutôt, avec Leibnitz*, au spiritualisme* absolu. On donne ce nom à la doctrine selon laquelle la matière, même la matière brute, se résout en éléments inétendus*, immatériels % doués de spontanéité* et d'intelligence, c'est* à-dire en âmes pour ainsi parler. Chez les vivants chex

l'homme^ en particulier, ces éléments spirituels déjà, mais inférieurs, sont groupés, ordonnés et comme disciplinés par une monade" supérieure, consciente, raisonnable et libre : Yâme proprement dite, image de la monade* suprême. Dieu.

XLVr LEÇON

Spiritualité* et immortalité de la personne.

Rapports de cette leçon avec la précédente. — Importance morale de la question; — Les grands noms en présence. — Le spiritualisme * proprement dit, dans ses rapports avec Tidéalisme*. ^ Comment il a restreint le terrain sur lequel il se retranche : questions auxquelles il a renoncé. — Il invoque trois genres d'arguments :

L Témoignage direct de la conscience. (Le sens commun : Descartes*.)

II. Examen comparatif des attribuls du mot et de ceux de la matière.

IlL Faits à Tappui : Triomphe du moral sur le physique.

La question de la vie future. ~ Trois groupes de preuves.

1. Preuves logiques et métaphysiques*. — (a) L'&me est une. — (b) L'être est indestructible. — En quoi cette preuve est insufOsante. — (c) La personne ne peut périr.

2. Preuves psychologiques. — (a) Aspirations de notre sensibilité ; (6) de notre intelligence ; (c) de notre volonté : où serait la raison sufflsanle de ces aspirations si elles étaient purement illusoires ?

3. Preuves morales. — Il y en a deux distinctes dans Kant*. — Les postulats* de la raison pratique selon ce philosophe. — Conclusion.

Rapports de eette leçon avec la précédente. —

La dernière leçon a eu pour objet de repousser l'attaque du matérialisme*. Nous avons montré combien cette doctrine a peu de droit à se présenter comme scientifique, comme positive, comme seule établie sur les faits.

Loin que la matière puisse élever la prétention d'être la réalité par excellence, la réalité unique, la grande difficulté, en ce qui la concerne, est d'établir son exis-

tence distincte^ puisque, en dernière analyse, elle se résout en états de conscience, n'est connue que par l'esprit, et n'existe pour nous qu'autant que l'esprit la perçoit et la connaît.

Il faut revenir sur cette question dont l'importance morale est immense; il faut, quittant le ton de la polémique, reprendre en elle-même la thèse spiritualiste, et voir quels arguments elle peut invoquer à son tour.

Importaaee morale de la qoesUon. — Si le sujet qui veut, sent et pense, n'était que l'organisme lui-même, comme l'organisme est soumis à des lois nécessaires et régi tout entier par le déterminisme * physiologique, la liberté serait exclue de notre vie, et par suite la moralité : là est le secret de l'intérêt passionné qui s'attache à cette question.

Voyons donc par quels arguments positifs on croit pouvoir établir qu'il y a en nous une force distincte des énergies physiologiques, un principe d'activité spontanée*, de volonté libre, de conscience personnelle : en un mot, une force spirituelle, principe et fin du groupement organique lui-même, cause centrale et initiale de nos actions conscientes, laquelle, si elle existe avec de tels attributs, sera susceptible de moralité, et pourra espérer une destinée distincte de celle du corps.

£.es ^anda noms ea présenee. — Si l'on interroge l'histoire de la pensée humaine, les plus grands philosophes professent presque tous la doctrine spiritualiste * diversement entendue. Citons les principaux, moins pour nous appuyer de leur autorité que pour jeter un coup d'oeil sur l'historique de la question. Dans l'antiquité, Socrate*, Platon*, Aristote*, Plotin*, tout ce que la philosophie grecque a de plus illustre ; à Rome, Gicéron * et Sénèque * ; chez les modernes, presque tous les philosophes du dix-septième siècle. Descartes*, Bossuet*, Pascal*, Fénelon*, Malebranche*, Leibnitz*, pour ne parler que de ceux qui ont écrit en français.

Les grands philosophes à tendances matérialistes* «ATit . caliez les Grecs, Leucippe* et Démocrite*, et leur

disciple Epicure * ; chez les Latins, Lucrèce % traducteur et disciple d'Epicure * ; plusieurs philosophes ou médecins français du dix-septième et du dix-huitième siècle*, Gassendi*, la Me ttrie*, d'Holbach*, Helvétius*, Cabanis*, Broussais*; beaucoup de savants et de philosophes contemporains, surtout en Allemagne, où M. Bûchner* a fait, il y a quelques années, la profession de foi matérialiste* la plus complète et la plus décidée.

De ces deux listes, la première est certainement la plus brillante, mais il n'y a aucun argument à tirer de là; car, pourrait-on dire, les philosophes spiritualistes* ont dû leur renommée à l'accord de leurs doctrines avec les croyances communes ; ils ont eu en quelque sorte pour complice l'instinct partial de leurs lecteurs, c'est à cela surtout qu'ils doivent leur gloire et leur autorité. Les philosophes matérialistes * inspirent d'ailleurs une égale admiration à ceux qui les goûtent : Lucrèce* a chanté en vers magnifiques Epicure* et sa philosophie. — Passons donc aux raisons et voyons ce qu'elles valent.

lie ■plritaallsme* proprement dit. — » Comment 11 a restreint le terrain ear leqoel II se retranche. — Hweetlons aaxqnelles 11 a renoneé. — Le spiritualisme* dont nous allons exposer les arguments diffère de l'idéalisme* ou spiritualisme* absolu, qui oppose en quelque sorte une fin de non-recevoir aux prétentions matérialistes *, et s'applique à montrer que l'existence de l'esprit est plus certaine que celle de la matière.

Le spiritualisme* proprement dit affirme seulement la distinction de l'âme et du corps et leur co-existence, en un mot, la double nature de l'homme, formé d'éléments matériels et étendus qui se groupent sous l'action prédominante d'une monade* centrale, l'âme. Il a renoncé même à poser beaucoup de questions qu'il agitait autrefois : D'où vient l'âme quand elle entre dans le corps ? Comment et quand y arrive-t-elle ? De quelle manière s'unit-elle au corps ? Où réside-t-elle ? Gomment agitelle sur les organes et comment reçoit-elle leur action ?

Au moyen-âge les philosophes prétendaient résoudre ces questions; et Descartes ^ encore logeait l'âme dans la glande pinéale, d'où elle communiquait avec le dehors par l'intermédiaire des esprits animaux. C'était compliquer de difficultés insolubles un problème déjà peutêtre au-dessus de nos forces.

On porte aujourd'hui tout l'effort sur un point unique et très déterminé. Il s'agit de savoir si le moi, c'est-à-dire la personne consciente, qui se connaît elle-même par la réflexion, qui se possède par la volonté et est éclairée par la raison, si ce moiy dis-je n'est que la résultante des forces physiques groupées dans notre corps, ou s'il a une existence propre et d'un autre ordre.

Il liiToqae trois genres d'ari^omeiits. — - Le Spiritualisme* invoque trois genres d'arguments.

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