V" LEÇON
Du caractère, par opposition à l'esprit et au savoir.
De réducation proprement dite,
par opposition à Tinstruction. — Discussion
du paradoxe* de Herbert Spencer*.
Trois sens du mot Cciraclére : Sens large. — Sens étroit. -* Sens propre. — Le caractère et l'esprit. — Le naturel.
L'éducation proprement dite et Tinslruction. — Première thèse : il faut tout attendre de l'instruction, môme et surtout le progrès moral. — Antithèse* : ne rien attendre de l'instruction pour le progrès de la moralité. — Arguments de M. Spencer. •— Arguments a posteriori, — Arguments a priori, — Aveux. — Réfutation.
Utilité morale de l'instruction : — 1* Elle accroit la moralité privée. — 2» Elle améliore les relations sociales. — Z" Ses rapports avec la Religion.
Après les leçons précédentes, surtout la dernière, nous avons de quoi nous expliquer certaines distinctions essentielles en pédagogie, le sens précis de certains mots d'un usage continuel dans cette science, sur lesquels, par conséquent, il ne faut pas laisser d'équivoque. Par exemple : éducation et instruction sont des mots qu'on donne parfois comme synonymes, parfois comme opposés. Nous pouvons maintenant en fixer le sens. Co" ractère est un autre mot capital en matière d'éducation, car on peut dire que l'objet de l'éducation est essentiel
lemettt de former le caractère. — En nous expliquant sur ces divers points, nous allons être amenés à examiner, à trancher pour notre part un grand débat concontemporain, dans lequel deux thèses opposées, absolues toutes deux, sont en présence. Nous verrons que ni Tune ni l'autre n'est l'expression complète de la vérité et qu'elles doivent être corrigées Tune par l'autre. I Trois sens du mot caractère. — Qu'est-ce que le caractère? Ce mot a trois sens au moins, assez distincts, mais qui ne diffèrent que par le degré d'extension : P un sens très général, très large, trop large; 2* un sens tr^s déterminé, mais trop étroit; 3"* un sens mixte, à la fois large et bien arrêté, qui est à nos yeux le sens propre.
Sens large. — Au sens le plus large, le caractère, c'est l'ensemble des trois facultés chez un individu donné, à un moment déterminé de sa vie, c'est-à-dire : ce qu'il a de volonté (énergie du vouloir d'une part, qualité ou direction du vouloir d'autre part) ; ce qu'il a de sensibilité (également sous le double rapport de l'énergie affective et de la direction des affections) ; ce qu'il a enfin d'iatelligence et de savoir, ses manières propres déjuger et de penser. Chez La Bruyère*, auteur des Caractères^ ce mot a son sens le plus général ; il s'applique à toutes les facultés, y compris leurs petites modifications accidentelles et jusqu'aux ridicules qu'elles comportent. Ce sens du mot caractère est trop large et n'est point Tacception usitée en pédagogie ; passons à l'extrême opposé.
Sens étroit. — Caractère, d'après l'étymologie grecque, veut dire marque, signe distinctif. Or, la marque véritable d'un individu donné, ce qui le distingue surtout des autres, c'est, à ce qu'il semble, sa volonté, c'est ce qu'il a coutume de faire et de vouloir. Et même, dans sa volonté, ce qui paraît plus particulièrement important et distinctif, c'est Ténergie du vouloir. Aussi, caractère dans ce sens est-il synonyme d'énergie, de ferme volonté. Avoir du caractère^ c'est avoir une volonté de fer ; être un caractèrCf c'est être une personne qui
ne se laisse pas volontiers conduire par les autres, c'est avoir une grande initiative dans Faction, tenir beaucoup à sa propre volonté et avoir au besoin peu de ménagements pour celle d'autrui. — Ce sens, quoique très français, est trop étroit au point de vue de l'éducation ; car, l'éducation a pour but non seulement de former des volontés énergiques , mais aussi des esprits éclairés et des cœurs bien réglée et bons.
Sens propre. — Oaub un sens mixte, qui est pour nous le sens propre du mot, le caractère peut être défini : La manière naturelle et constante d'agir et de sentir^ propre à un individu donné. L'activité, qui est inséparable des deux autres facultés, Test particulièrement de la sensibilité; et, quand on parle du caractère d'un homme, d'un enfant, on entend surtout sa manière ordinaire, naturelle de se comporter, d'agir, de réagir, d'être ou de ne pas être ému dans des circonstances données.
Le earaetére et l'esprit. — L'intelligence est un peu en dehors, comme on le voit; l'esprit n'entre pas ou n'entre que peu dans les éléments du caractère. Quelles sont, en effet, les épithètes habituellement attachées au mot caractère? Toutes conviennent à la volonté et au cœur, aucune à l'intelligence. Ainsi, on dit (et alors on songe surtout à la volonté) : un caractère ferme, énergique, droit ; ou bien (ayant plutôt égard au cœur) : un caractère doux, bon, aimable, tendre, passionné, irritable, etc. Mais personne ne dira jamais, dans un langage tant soit peu correct : un caractère éclairé, savant, spirituel. Par où l'on voit que, dans le caractère proprement dit, les dons de l'intelligence entrent pour peu; -voilà ce qu'on veut dire quand on oppose caractère à esprit. On veut dire qu'un excellent et noble caractère est compatible avec une médiocre intelligence, et inversement, qu'une vaste et brillante intelligence n'entraîne pas nécessairement un caractère noble, généreux ni même droit.
La distinction est donc suffisamment motivée et très
importante. Pour Téducaleur qui a une grande îdëe de sa tâche, le but est bien de former Thomme entier; mais ; c'est avant tout de former Tâme proprement dite, même indépendamment de l'esprit. Le principal, n'hésitons pas à le dire, est de former le cœur, le caractère, et de le former loyal et bon, plutôt que d'orner l'esprit. Car, l'esprit est comme une arme à deux tranchants; il devient facilement un danger pour ceux chez qui il n'est pas dominé; réglé et comme orienté par un caractère droit et pur.
Le naturel. — Et le naturel, que signifie donc ce mot? Le naturel, c'est le caractère pris à l'origine, dans sa racine première chez l'enfant, antérieurement à toute culture, à toute habitude prise, à toute acquisition provenant de Texpérience ou de l'éducation. Le naturel, c'est donc la manière d'agir, de réagir et de sentir, qui se manifeste, chez un être déterminé, dès le berceau, avant toute expérience et toute culture; c'est le fond premier de ce qui sera le caractère. Le caractère est le naturel modifié, modelé par l'action de toutes les circonstances au milieu desquelles il s'exerce et se développe; c'est le naturel de l'adulte, tel qu'il est devenu après toutes les modifications volontaires et involontaires qui se produisent de l'enfance à la maturité. On peut dire aussi : le caractère de l'enfant; mais alors on prend ce mot comme synonyme de naturel ; d'ailleurs le naturel reste bien peu de temps sans se modifier; dès le berceau des habitudes acquises viennent s'ajouter aux dons de nature. Chez l'adulte, le caractère contient encore, à coup sûr, quelques restes du naturel, mais il contient en outre toutes sortes de dispositions, qualités ou défauts, acquises dans le cours de la vie.
Le but de l'éducation est de prendre le naturel tel qu'il est et de le modifier pour le mieux, afin de former le caractère; il faut tirer le caractère bon du naturel tel qu'il est doun4> comme le sculpteur tire d'un bloc de marbre la statue : cela aussi est une œuvre d'art.
L'éducallon proprement dite et l'instruetion. — «
L'objet de réducation proprement dite, quand on Toppose à l'instruction, est précisément la culture de la volonté et du cœur, par opposition à celle de Tintelligence. La culture intellectuelle se fait par les maîtres, Tétude, les livres, dans les écoles; l'éducation commence dès le berceau, et se fait d'abord, se fait surtout dans la famille, par les parents, par la nourrice même. La question est de savoir, maintenant, si ces deux branches de la cul^ ture générale sont sans rapports entre elles, ou^ si elles ont des rapports, quels ils sont?
Dans un sens tout à fait large, l'éducation comprend la culture de toutes les facultés, si bien que l'instruction n'est alors qu'une partie de l'éducation; et on l'appelle elle-même éducation dans une certaine façon de parler. Mais quand on oppose ces deux choses, la question qui se présente est celle-ci : Peut-on, oui ou non, agir sur le cœur, sur la conduite, sur le caractère, par l'esprit et par la culture intellectuelle? Cette question, de nos jours, est une des plus controversées. Il y a deux thèses en présence, dont la première et la plus répandue tombe dans certains excès, certaines naïvetés, qui provoquent, par réaction, la thèse inverse ou antithèse. Examinonsles tour à tour.
Première thèse t II faut ioat attendre de l'instracfloB, même et surtout le procès moral. — Une première opinion, celle qui domine chez nous, consiste à croire qu'il faut cultiver l'esprit autant que possible, pour le plus grand bien du cœur et du caractère. C'est cette opinion qui inspire les ardeurs admirables dont nous sommes témoins en faveur de l'instruction à tous les degrés, surtout de l'instruction populaire ; c'est d'elle qu'émanent ce bon vouloir illimité, cet enthousiasme public et privé pour l'enseignement, les maîtres et les écoles. Qu'espère-t-on en multipliant les écoles, en multipliant les instituteurs ? — On espère, dans l'ordre temporel : procurer la grandeur et la puissance de la patrie^ assurer le bon ordre dans la nation, en formant de bons citoyens, animés d'un bon esprit, en diminuant le
nombre de ceux qui troublent la société; et dans Tordre de la moralité pure, on espère faire un pays sage et libre, où chacun ait le sentimenl de ses devoirs et de ses droits, en d'autres termes, augmenter la valeur morale des hommes, les rendre plus doux et plus justes dans leurs relations, les élever en dignité et en vertu. En un mot, on compte par Tinstruction , obtenir un progrès iQoral autant qu*un progrès intellectuel.
li'nntithèse* i Ne rien attendre de l'instraetion pour le prog^rés de la mnraiité. — Cette thèse, développée chaque jour et de tous côtés avec passion, est dénoncée avec violence par certains penseurs, comme le dernier degré de naïveté et presque de niaiserie. Le plus curieux, c'est que les auteurs qui apportent le plus de vivacité à cette réfutation ne sont pas ceux qui, d'une manière générale, se défient de l'esprit et du savoir, mais sont des savants, des philosophes, qui font profession de cultiver leur esprit le plus possible et même d'ouvrir des voies nouvelles à la pensée. Des hommes fort spirituels et savants entre tous, sont les premiers à déclarer, qu'espérer quelque chose pour la morale de la culture intellectuelle, de l'étude, de la lecture, des livres, des écoles, c'est une pure sottise de notre temps : tel est M. Herbert Spencer*. Dans son livre intitulé : Introduction à la science sociale^ il se rit de l'enthousiasme universel pour l'instruction publique et pour l'école.
Arguments de H. Spencer*. — Les arguments généraux de M. Spencer* reviennent aux suivants :
L'instruction n'est pas la seule chose nécessaire pour améliorer la conduite. — Et ce philosophe croit faire un raisonnement valable en la déclarant vaine parce qu'elle n'est pas Vunique chose nécessaire ! De ce qu'elle n'est pas suffisante, s'cnsuit-il qu'elle n'est pas utile ? Notre logicien n'est-il pas pris en flagrant délit de raisonnement illégitime?
Il attribue les divers degrés de moralité uniquement à l'infériorité originelle des uns, à la supériorité de nature chez les autres. •— C'est en prendre bien facile-
ment son parti; et si l'on acceptait cette doctrine, il faudrait conclure qu'il n'y a rien à faire pour améliorer les hommes, qu'ils seront à jamais ce qu'on les voit; car s'il y a un moyen d'agir sur des êtres intelligents, ce doit être apparemment en s'adrcssant à leur esprit, et c'est cela même qu'on déclare chimérique.
Mais venons au détail de cette discussion : les raisons alléguées sont de deux genres.
Argnm^Dts m pomMm^riori. — Les arguments tirés des faits et invoqués par M. Spencer* sont en partie fort bons lorsqu'on les considère en particulier; mais ils sont souvent à côté ou en dehors du sujet. Ce sont des arguments aposteriori, (c'est-à-dire, tirés de l'expérience, par opposition aux arguments a pn'on, tirés de la raison seule, et valables avant l'expérience môme). — Tout ce qu'il dit de la malhonnêteté de certaines personnes pourtant fort éclairées, est vrai; oui, il est certain qu'en fait les hommes les plus instruits ne sont pas toujours les meilleurs, ni les ignorants toujours méchants. Mais quand il constate que les recommandations perpé* tuelles, les exhortations et les réprimandes servent peu, il est à côté de la question ; car l'instruction ne consiste pas à réprimander sans casse, mais bien à éclairer, à donner des raisons, à cultiver le jugement.
ArgumentH m pWofl. — Les arguments a priori ne valent guère mieux; car s'il est très vrai qu'il n'y a nulle raison pour qu'on soit meilleur par cela seul qu'on saura lire, écrire, calculer..., il est vrai aussi que l'acquisition de ces connaissances n'est pas le but et le terme de l'instruction, mais seulement un moyen. Quand on s'en tient là, c'est qu'on y est forcé, et cela même, croyonsnous, n'est déjà pas sans quelque profit. Mais T^istruction véritable consiste à savoir par les causes et à se rendre compte des événements : voilà ce qui est de nature à rendre l'homme plus sage. Lire, écrire, j compter, ce ne sont là que les premiers bégaiements de l'instruction.
Le réquisitoire de notre auteur contre l'instruction de
seconde main et contre les livres n'a que faire ici. Nous sommes avec lui pour les leçons de choses, et il ne saurait être raisonnablement contre nous^ si nous entreprenions l'apologie* du livre comme moyen d'instruc^ tion.
Quant à sa conclusion finale, elle revient à ceci : On n'agit sur la conduite qu'en agissant sur les sentiments. — Nous l'accordons. Mais la question est de savoir précisément si Ton n'agit pas sur les sentiments par l'instruction. M. Spencer* a omis cette considération ; or c'est là l'objet même du débat. Si l'influence de l'instruction sur la moralité n'est pas directe, elle est indirecte, mais en est-elle moins réelle ? L'instruction agit par une modification graduelle des sentiments, modification que la culture de l'esprit entraîne, et qui à son tour modifie la conduite. Il convient d'insister sur cette discussion.
Aveux. — Commençons par de larges aveux, car il y a beaucoup de vrai dans la thèse de M. Spencer*.
Oui, le caractère', le cœur sont ce qui importe le plus au monde ; non, l'esprit ne suffit pas, et la culture intellectuelle n'est pas toujours, n'est pas sûrement un remède à nos désordres. Il est incontestable que la chose la plus précieuse, c'est la bonté : une nature délicate, des sentiments généreux entraînent avec eux, bien plus sûrement que ne fait la force de l'intelligence ou la finesse de l'esprit, des conséquences heureuses pour la tenue morale et la conduite. « Quand Dieu fit le cœur de l'homme, nous dit Bossu et*, il y mit premièrement la bonté. » Ce qui est certain, c'est que la bonté est la chose la plus admirable qui soit en nous. Inutile d'insister sur ce qu'aucun éducateur n'a jamais nié. Il est des personnes sans instruction et d'une intelligence modeste qui sont dignes de toute vénération ; il y a des esprits supérieurs, de grands politiques, des hommes de génie, qui sont comme des démons sur la terre par le mal qu'ils font au genre humain ; enfin les exemples "hommes très savants que leur grand esprit
n'a pas empêchée d'être de fort malhonnêtes gens.
Réfatation. — Mais, de ce que instruction et éducation ne sont pas synonymes, s'ensuit-il qu'il n'y ait entre ces choses aticun rapport ? — C'est là le côté paradoxal et chimérique de la théorie de M. Spencer*. De même que le cœur et le caractère influent sur le développement intellectuel; de- même qu'il y a une probité scientifique nécessaire au savant et sans laquelle le génie même ÎQspirerait moins de confiance ; de même enfin, que l'instituteur aime à bon droit voir arriver dans sa classe des enfants dociles, obéissants, bien élevés, persuadé que pour ceux-là l'enseignement n'est jamais stérile, — de même et réciproquement, je dis que Tintelligence ne peut pas être cultivée, agrandie, ennoblie sans profit pour le cœur et le caractère, par conséquent pour l'éducation. C'est ce qu'il s'agit de démontrer.
M. Spencer* parle, en vérité, comme si c'était un avantage moral de ne rien savoir. — Ne rien savoir est certes excusable dans certains cas, et on peut, après tout, être un esprit borné sans être pour cela un méchant homme ; mais, toutes choses égales, l'instruction accroît notre valeur : comment en serait-il autrement? Chez un être comme l'homme, dont « l'essence est de penser », comment la culture de la pensée serait-elle sans importance, sans influence sur les autres facultés ? Au dire du philosophe anglais que nous réfutons, la science, l'intelligence, serait presque un désavantage : il semble nous conseiller de nous en méfier, tant il déploie de verve à nous peindre d'habiles gens trichant au jeu, de savants médecins empoisonneurs, des hommes d'esprit sans scrupules, etc., etc. Sans doute, l'instruction peut devenir funeste chez certains hommes d'une perversité radicale et incorrigible ; mais en général, elle rend les plus grands services à la moralité. C'est ce qu'a bien compris un compatriote de M. Spencer*, l'historien Macaulay*. Dès 1847, dans un discours à la Chambre des Lords sur l'instruction du peuple, il développe cette idée, que, pour arriver à diminuer le nombre des prisons et des
bagnes, il faut multiplier les écoles et les maîtres ; et il conclut (chose remarquable à cette date et en Angleterre) à Tinstruction obligatoire. Et M. Spencer* luimôme oublie sans doute qu'il a écrit autrefois des pages excellentes sur l'utilité de l'instruction comme ce moyen de discipline ». « Il n'est pas douteux, disaitil alors en d'excellents termes, que l'instruction n'augmente nos sentiments de dignité, de fierté et d'indépendance morale, en môme temps qu'elle nous donne un meilleur jugement et nous habitue à mieux raisonner. »
Pris tour à tour, tous ses arguments d'aujourd'hui paraissent bien faibles. La statistique, dit-il, montrerait que le linge propre et l'eau fraîche font la moralité, aussi bien et mieux que l'instruction; car les misérables qui remplissent les prisons sont aussi généralement malpropres qu'ignorants. — Mais cette ironie porte à faux, si en effet la propreté a une action sur la moralité : oublie-t-il donc l'apologie de l'hygiène qu'il fait si bien lui-môme en d'autres endroits, et le rapport étroit de l'état d'abjection* physiqpie avec la laideur morale?
Son tableau pessimiste* des mœurs actuelles est de pure fantaisie : les hommes ne sont pas si méchants qu'il les peint. Dans les grandes villes mômes, où se trouvent réunies les classes d'individus les plus diverses et les extrêmes du mal comme du bien, on est étonné encore de la douceur des relations et du nombre relativement restreint des méfaits. — Sur tous les points, l'attaque de M. Spencer * se trouve ainsi en défaut et n'est pas difficile à repousser.
Si nous prenons maintenant l'offensive, notre théorie, croyons-nous, paraîtra autrement solide que la sienne.
Ltiilté morale de l'instrocUoii. — L'instruction, disons-nous, est utile moralement et rend de grands services à l'éducation. D'abord, elle cultive l'esprit, par où elle accroît déjà la dignité de l'homme. Puisque l'homme par nature est un ôtre pensant, on est plus homme quand on sait que quand on ignore, et quand on pense bien que quand on pense mal. A qui ferait-on croire
qu'il ne sert à rien pour se conduire de savoir où Ton va, et de voir clair? Notre philosophe parle comme si la seule bonne intention suffisait pour être le plus honnête homme possible; mais c'est M. une erreur. II ne. suffit pas de vouloir faire son devoir, il faut encore le connaître. Or, les devoirs s'enseignent et s'apprennent; l'étude de la morale est une branche de l'instruction : donc celle-ci, à ce titre au moins, est utile pour la bonne conduite. M. Guizot** dit dans ses Mémoires : ce Je puis me rendre ce témoignage, que j'ai toujours eu l'intention arrêtée de faire mon devoir; mais je ne suis pas certain que je l'aie toujours connu. » L'instruction morale, qui nous apprend nos devoirs, est donc une garantie pour la moralité : elle assigne à nos bonnes intentions une bonne direction, alors qu'elles pourraient en prendre une mauvaise. Ainsi, elle vaut, et par elle-même, et par la direction qu'elle donne à la volonté.
Si nous descendons dans le détail, nous verrons qu l'instruction est utile et à la morale individuelle et à la morale sociale, et qu'enfin elle nous met à môme d'avoir une conception plus haute de la Divinité même et de notre destinée.
1® La moralité privée est accrue par la culture de l'esprit. C'est M. Spencer* lui-même qui nous l'a dit : « Cette culture accroît nos sentiments de dignité et d'indëpendance. » De plus, l'instruction, l'étude, l'occupation de l'esprit sont d'admirables diversions à toutes les misères et à toutes les petitesses de la vie. Être occupé est un grand bien ; vivre des choses de l'esprit est peut-être le plus grand de tous. Cela nous garde de certaines chutes, guérit parfois nos maladies morales, nous désabuse des passions. Les bienfaits de l'instruction sont donc incontestables et immenses : par l'habitude de coihprendre, de chercher, de voir les choses de haut, l'esprit grandit et se prend de plus en plus en estime.
Prenez garde, dira-t-on, d'enivrer d'orgueil ces prétendus savants I — La réponse est facile : si quclqu un est
assez sot pour s'enorgueillir de sa science, faites-le étudier davantage : en voyant le peu qu'il sait et ce qu'il lui reste à apprendre, il sera bientôt guéri de sa vanité. C'est un fait incontestable : les plus grands savants sont les plus modestes, parce qu'ils savent à quel insondable inconnu confine de toutes parts notre science. Montaigne l'a dit : « Il est advenu aux gens véritablement savants ce qui advient aux épis de blé : ils vont s'élevant et se haussant, la tête droite et fière, tant qu'ils sont vides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grain, en leur maturité, ils commencent à s'humilier et à baisser les ■cornes. »
Enfin (toujours sans sortir de la vie individuelle] l'habitude de l'étude n'est autre chose que celle des pensées justes et exactes, et c'est là une admirable discipline pour la volonté même. Les études littéraires quoique moins •exactes, sont plus propres encore que les études scientifiques à élever les âmes : elles nous donnent le goût de la beauté, et ce goût on le porte partout avec soi; dans la conduite, il devient le goût de l'ordre, de la convenance. N'est-ce rien que cette délicate habitude de considérer toutes choses au point de vue de la dignité et de la beauté? Gela est-il sans rapports avec la délicatesse morale?
2" Si nous passons à la vie sociale, nous trouvons que l'instruction nous éclaire sur les rapports véritables des hommes, sur la solidarité des membres d'une même société, sur les vrais intérêts et les droits des personnes. Puis, rien n'est plus propre que l'instruction à nous disposer comme il convient à l'égard de ce vaste ensemble des choses dans lequel nous sommes si peu. Par elle, nous voyons la vraie place de l'homme dans l'univers, et ce qu'il vaut, et nous apprenons à le respecter; mais par elle aussi, nous voyons l'ordre universel étreindre, borner de toutes parts notre liberté, et -nous jugeons du peu que serait l'humanité si elle ne mettait par la raison un ordre sévère dans sa conduite. Chez nous, l'activité est libre; si elle n'est dirigée bien, elle do-
vient facilement déréglée ; tandis que Tordre est assuré partout dans les choses, le désordre sera en nous si nous n'y prenons garde. L'ordre dans l'humanité ne sera réalisé que si nous le voulons; c'est à nous à faire notre propre discipline.
La hauteur de vue que donne la contemplation de l'univers n'est-elle pas aussi un bien inappréciable? Lorsqu'on ne sait rien, on s'exagère facilement les petits biens et les petits maux de la vie ; au contraire, moins ignorant, on reconnaît qu'il" est bien peu de ces maux et de ces biens qui valent le souci qu'ils nous causent; alors on prend la vie pour ce qu'elle est. Mais, dira-t-on, c'est tomber dans le scepticisme*. — Non, mais dans cette juste défiance de nous-mêmes, qui réglée par la raison, devient l'esprit de modestie et de tolérance. C'est là le commencement de la sagesse dans la vie sociale. Pour qui a compris combien la vérité est difficile à trouver, il n'en coûte pas de respecter tous les efforts sincères de ceux qui la cherchent : on n'a plus alors la folie coupable de vouloir imposer violemment aux autres ses opinions.
3<» Enfin, lorsqu'on est arrivé à un savoir assez large, on prend une plus belle et une plus haute conception de l'ensemble des choses, et par suite, de leur cause, c'est-à-dire de la Divinité. Les sciences naturelles en particulier nous révèlent toutes une raison supérieure, une intelligence souveraine : arriver à Dieu par ces considérations, c'est se faire une religion naturelle, qui n'exclut pas l'autre, mais qui s'y ajoute. L'étude est donc une façon de plus de s'élever à Dieu et il n'en est pas de meilleure. Plus on sait, en effet, plus on se persuade que rien n'est livré au hasard, mais qu'une souveraine raison dispose et mène toutes choses, les choses humaines selon la justice, comme les choses physiques selon un ordre immuable; et que, par suite, tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre, il sera fait à chacun selon :8es œuvres.
VF LEÇON
De Tactivité en général et de rinstinct.
Raisons de commencer par Tétude de ractivilé, — Raisons psychologiques et métaphysiques*. — Raisons morales.
Coup d'œil sur Tactivité universelle dans les règnes inrérieurs de la nature. — Activité et ordre dans les corps bruts (exemples empruntés à l'astronomie, à la physique, à la chimie, elc.) — Activité et ordre dans le règne végétal (mécanisme^ dynamisme*). — Activité et ordre dans la vie animale.
L'instinct proprement dit : où il commence et ce qui le caractérise par opposition aux activités inférieures : Instincts de divers degrés : Exemples.
Caractères de Tinstinct (cinq caractères fondamentaux d'après Cuvier* et Flourens*).
Nature de Tinsiinct par rapport à Tintelligence proprement dite (ils sont en raison inverse Tun de Tautre).
Applications et réflexions pratiques.
Jusqu'ici, nous avons pris une vue synthétique* de la vie psychologique. Nous passons enfin à l'analyse des faits de conscience. Nous commencerons par l'étude de Yactivité, En voici les raisons :
Raisons de commcneer par Vètmée de i^ttciivilé. — Raistfns psychologiques et métaphysiques*. — L'activité n'est pas une faculté de môme ordre que les autres : elle n'est pas sur le même plan dans le tableau. Elle est leur fonds commun, l'essence même du sujet conscient, ce qu'il y a de plus fondamental dans l'âme. L'activité, c'est nous-mêmes, c'est le support, ou mieux le sujet commun de la sensibilité et de l'intelligence; car jouir, souflrir, penser, vouloir, ne sont que différentes manières d'agir et de réagir. Ainsi, l'activité est antérieure, non antérieure dans le temps (car l'ordre chronologique serait artificiel, nos facultés agissant toutes simultanément), mais antérieure par nature et dans l'ordre logi* que à la sensibilité et à l'intelligence.
Elle est plus essentielle et plus profonde, elle est
notre fonds même, et comme la racine de notre être. Et ce n'est pas seulement dans la vie psychologique que l'activité est l'essence même de l'être : à tous les degrés de l'existence, l'activité est ce qu'il y a de plus général et de plus essentiel. Tout être agit, se manifeste, produit des effets, sinon il nous serait inconnu et ne serait pour nous qu'un pur néant. N'agir pas, ce serait littéralement n'être pas. Gela est si vrai, que ce qui mesure les degrés de l'être c'est précisément le degré d'activité.
L'ôlre inférieur, est celui qui agit d'une manière inférieure, mécanique, se bornant à rendre et à transmettre les impulsions qu'il reçoit. Encore, chez les corps bruts, l'inertie môme n'est-elle pas l'absence totale d'activité, mais simplement la persistance de l'être dans le môme degré et dans le même mode d'action. C'est l'inaptitude des corps à se donner à eux-mêmes le mouvement, ou à modifier d'eux-mêmes, soit en quantité, soit en direction, le mouvement qu'ils ont reçu. Ainsi, la pierre est inerte : si aucune force étrangère ne vient agir sur elle, elle ne se déplacera pas spontanément*. Mais elle tend vers le centre de la terre, elle suit la terre dans son mouvement de rotation, elle est formée de molécules qui sont liées les unes aux autres par la force de cohésion; or la cohésion est une activité, l'attraction, la pesanteur manifestent de l'activité.
A mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, on trouve une activité qui, de mécanique, devient spontanée*, c'est-à-dire une activité que les êtres déploient d'euxmêmes et qui n'est pas une simple répercussion* des actions subies. La plante, à plus forte raison l'animal, et surtout les animaux supérieurs, ont une façon propre de réagir et de manifester leur activité. On passe du pur mécanisme au dynamisme*^ qui est la manifestation ' spontanée* de certaines forces, emmagasinées pour ainsi dire, et en provision dans certains êtres, les vivants. Ces forces produisent des effets spontanés*, c'est-à-dire qui ] viennent d'elles-mêmes et d'elles seules, et auxquels [
LEÇONS DE PSYCn. 4
souvent on ne s'attend pas. Le suprême degrë de Taclivitë spontanée*, c'est l'activité raisonnable et libre, qui déjoue les prévisions, et qui consiste à faire sans contrainte des actes qui ne sont pas nécessairement déter minés par les influences extérieures.
Raisons morales. — Si l'on considère plus particulièrement l'activité humaine, elle prend le nom de volonté. Or il y a des raisons morales de premier ordre, pour qu'une psychologie, surtout une psychologie faite en vue de l'éducation, commence autant que possible par une théorie de la volonté ; car c'est là l'essentiel chez l'homme, c'est le noyau de la personnalité morale. C'est la volonté surtout qu'il s'agit de former et de régler, c'est donc elle qu'il s'agit avant tout de connaître. Au plus vite faisons connaissance avec la liberté, que nous aspirons à conduire et à laquelle l'éducateur doit faire de continuels appels. Quels moyens avons-nous d'agir sur elle et que pouvons-nous en attendre?
Coup d'œil sur l'actiwité universelle dans les ré- {pnes Inférieurs de la nature. — L'activité humaine est celle qui nous intéresse exclusivement, mais, pour la bien connaître, nous devons commencer par jeter un coup d'œil sur les degrés inférieurs de l'activité dans l'univers.
L'homme est ce qu'il y a de plus élevé dans la nature; mais il est quelque chose de la nature, il a dans l'univers des attaches de tout genre. Il est en commerce continuel avec les forces inférieures, que son activité libre gouverne ; il s'élève bien au-dessus de ces forces naturelles, mais il y plonge par ses racines. Pour bien le connaître, il faut donc le placer à son rang dans l'univers, voir ses points d'attache avec le reste de la création, dont il est le suprême effort et la plus parfaite production. N'oublions jamais que l'homme n'est point un hôte étranger dans la nature.
Considérons donc les activités inférieures qui supportent, préparent et annoncent l'activité libre, .et sont partout répandues au-dessous de nous. Partout ces éner*
giesy ces activités se montrent admirablement réglées f le spectacle de cet ordre sera pour nous un enseignement précieux : car si dans l'univers tout agit en ordre, nous comprendrons mieux que notre devoir est d'agir, nous aussi, selon Tordre, si nous ne voulons pas que Tertre qui s'appelle lui-môme le roi de la création en devienne^ le scandale.
Puisque le soin nous est laissé de nous guider nousmêmes, puisque nous avons une activité que rien ne contraint, mais qui doit trouver en elle-même sa règle, nous devons, par la discipline volontaire et la moralité,, imiter l'ordre qui éclate partout. L'ordre d'un nouveau genre que nous réaliserons de la sorte, sera plus admirable encore, étant l'œuvre d'une activité libre et raisonnable.
Activité et ordre dans les eorps brots. — Si l'on considère d'abord les corps bruts, on voit, avons-nous dit, que le mécanisme rigide, absolu qui les régit n'est pas exclusif de certaines forces, de certaines énergies, sans lesquelles le plus infime des corps ne serait pas concevable. Un corps brut est un agrégajt* de molécules cohérentes : la cohésion, voilà une première force, une première manifestation d'activité et pour ainsi dire de vie. Toutes les propriétés physiques manifestent ainsi une activité, depuis la plus humble jusqu'à la plus riche et à la plus complexe. La résistance, par laquelle un corps refuse de se laisser anéantir, l'incompressibilité, l'élasticité, etc. sont autant de manifestations d'une force active dans les corps bruts.
Les astres sont animés de mouvements d'une prodigieuse intensité : d'un mouvement de projection; puis d'un mouvement d'attraction vers un certain centre, qui les retient dans une orbite* déterminée.
Si on quitte ces grands mouvements d'ensemble pour considérer à la surface de la terre les forces particulières, on trouve que la chaleur, la lumière, l'électricité, sont autant de modes de mouvement, donc d'activité et d'énergie. Le magnétisme est une force plus compliquée
et plus originale, car Faimant a deux pôles, attire et repousse à la fois. Tout le monde connaît cette expérience: on place un barreau aimanté au-dessous d'un plateau horizontal; on saupoudre le plateau de limaille de fer; et Ton voit les parcelles de fer se disposer régulièrement en lignes divergentes*, former des courbes d'une symétrie parfaite.
A mesure qu'on s'élève, ces signes d'ordre se multiplient : ainsi, lorsque le chimiste soumet l'eau à l'action de la pile, elle se décompose en ses éléments, oxygène et hydrogène. L'oxygène se porte toujours au pôle positif, et l'hydrogène au pôle négatif. Ainsi, l'ordre se produit là où il y avait un mélange homogène*, et en apparence un chaos. Quand on décompose le nitrate d'argent au moyen de la pile, l'acide nitrique se porte sur l'un des pôles, et l'argent forme sur le pôle opposé un arbre d'argent d'une régularité admirable. L'acétate de plomb, décomposé de la même manière, forme des feuilles de fougère. On voit, selon la belle expression du savant anglais Tyndall*, « les atomes marcher en cadence. » La même chose a lieu dans les phénomènes de cristallisatioB. Le flocon de neige est un cristal d'une forme tellement régulière, qu'elle ravit le géomètre et paraît au philosophe une merveille aussi précieuse que le diamant. Les cristaux de glace que Ton voit sur les vitres pen- . dant l'hiver forment de très beaux dessins représentant I des fleurs et des feuilles. Soufflez dessus avec précau- \ tion, et pourvu que la température du dehors soit assez basse, vous verrez bientôt les feuilles et les fleurs se reformer, les molécules d'eau reprendre peu à peu leur place première. Ainsi partout les forces naturelles, toutes fatales et aveugles qu'on les dit, nous apparaissent soumises à une direction et manifestent l'ordre. Ge spectacle devient de plus en plus admirable, à mesure qu'on s'élève dans le monde végétal et animal.
Activité ft ordre dans le régne végétal. — Chez la plante, les feuilles vertes décomposent sous l'influence de la lumière l'acide carbonique, s'assimilent * le carbone
et rejettent l'oxygène. C'est par là qu'elles purifient Taîr, et restituent sans cesse à Tatmosphère l'oxygène, altéré par la respiration des animaux et les combustions de tout genre. Toutes les plantes offrent d'autres phénomènes d'activité plus ou moins compliqués. Toutes plongent leurs racines vers l'obscurité, tandis que leur tige cherche la lumière. Qu'on renferme dans une cave une plante grimpante, s'il y a une petite ouverture, laissant pénétrer quelque lumière, elle s'étend pour ainsi dire et se glisse de ce côté. Les plantes savent en quelque sorte reconnaître le milieu le plus favorable à leur développement, et démêler dans le sol les sucs nutritifs qui leur conviennent Que dire de la sensitive, qui ferme ses feuilles el abaisse ses rameaux au moindre choc? de la dionée, plante Carnivore, qui témoigne presque d'un instinct véritable, lorsqu'elle se referme sur les insectes venus pour puiser son nectar, et littéralement les absorbe? II y a là déjà presque une vie animale.
Dans le rùgne animal. — Dans la vie animale, les phénomènes de ce genre se compliquent de plus en plus; nous arrivons à Vinstinct, bien au-dessus duquel on verra enfin émerger, pour ainsi dire, l'intelligence proprement dite.
Les tissus de l'animal sont le théâtre d'une vie multiple et intense. Le corps de tout animal est composé de cellules vivantes, dont chacune est comme un animal, à son tour; ces cellules sont avides des éléments nourriciers, et la circulation et la respiration n'ont pas d'autre objet que de les leur procurer. .
Un globule rouge du sang est, à lui seul, une mer- { veille pour l'observateur. Il vient aux poumons se charger ' d'oxygène, retourne dans les tissus, leur laisse l'oxygène et les débarrasse de l'acide carbonique, qui est rejeté au dehors par l'expiration.
Li*acfl n r«'fl(*%e* et TinstSiict proprenent dit. — Arrivons aux grandes manifestations de la vie, à l'activité complexe, dont les animaux nous donnent le spectacle; c'est là que nous rencontrerons riiisiinct propre*
ment dit. Il commence avec Torganisation supérieure, c'est-à-dire, à la fois compliquée et simple; simple, car malgré sa complexité, elle est centralisée grâce au système nerveux. Les parties nombreuses et très diverses, ainsi liées entre elles, permettent un ensemble d'actions et de réactions, par suite une spontanéité* de mouvements bien supérieure à celle que nous offrçnt tous les cas précédents. C'est ce qui caractérise la vie animale. .
On peut considérer comme faisant la transition entre les activités inférieures et l'instinct, l'action réflexe*. Quand on tousse, quand une frayeur soudaine nous fait pousser un cri, quand une grenouille décapitée exécute encore des mouvements de fuite, etc., ces différents actes sont des actions réflexes*. L'action réflexe est un mouvement coordonné et compliqué déjà, mais qui n'est accompagné d'aucune conscience chez l'animal, et qui est soustrait à sa volonté.
L'instinct ne diffère de l'action réflexe* que par le degré de complexité et de perfection. Certains savants le définissent : un système d'actions réflexe**. Pour nous, toutefois, cette définition est insuffisante, car nous considérons surtout la vie psychologique, et les instincts qui nous intéresseront, entre tous, sont les instincts du cœur et de l'intelligence, bien supérieurs aux simples mouvements instinctifs. Mais nous nous élèverons en temps et lieu de l'instinct en général aux instincts humains. Pour le moment, étudions l'instinct dans les régions de la nature où il éclate et où il domine seul, c'est-à-dire dans l'animal.
Nous avons pour cela d'autant plus de raisons que l'homme est animal lui-même, et que tout ce qui est vrai de l'animal s'applique à lui, se retrouve plus ou moins en lui. Sa raison et son intelligence le placent fort au-dessus, assurément; mais s'il a une vie intellectuelle et morale, n'oublions pas qu'il a aussi et tout d'abord une vie animale, avec des besoins et des instincts, dont il n'est pas entièrement le maître.
DéOnUion de l'instiuet. Eiieinplcs. — On appelle
instinct lo mode inférieur de l'activité chez les vivants» C'est un mode d'activité irréfléchi, purement nalurel, automatique^ ignorant de ses fins et imperfectible.
C'est par instinct que le poulet, avant toute expérience, saisit avec le bec la graine ou l'insecte qui se trouve à sa portée ; c'est par instinct que le petit canard se jette à l'eau et nage, c'est par instinct que les oiseaux font leur nid au printemps, que les oiseaux voyageurs discernent le moment du départ et que dans les airs ils s'orientent. Mais c'est chez les insectes que nous voyons le triomphe de l'instinct : rappelons seulement la fourmi, qui réduit d'autres fourmis en esclavage et domestique les puce* rons ; les abeilles, dont tout le monde connaît les merveilleux travaux et la discipline sociale ; l'araignée, dont la toile est de la plus haute géométrie; tous ces insectes enfin qui, prévoyant qu'ils doivent mourir avant l'éclosion de leurs œufs, ont soin de les déposer dans le corps d'un animal mort, afin que les larves aient une nourriture assurée.
Chez les mammifères les instincts sont très nombreux, mais déjà moins mécaniques, plus voisins de l'intelli* gence : l'écureuil fait provision d'avelines et de noisettes pour l'hiver, le castor bâtit ses digues, le chien et le renard cachent leur proie, le chat même tout jeune se met sur la défensive en voyant un chien.
Les instincts ont en général une double fin : 1<^ la con* servation de l'individu; 2<» la conservation de l'espèce» Mais certains instincts semblent encore supérieurs à ceux-mêmes qui assurent la conservation de l'espèce : tels sont, l'instinct de curiosité, si remarquable non seulement chez l'enfant, mais déjà chez le singe, et l'instinct d'imitation, qui joue un si grand rôle dans la vie humaine. On a même prétendu qu'un certain instinct artistique, un certain goût du beau se rencontre chez les oiseaux, comme le rossignol si bon chanteur, comme les oiseaux des tropiques, admirateurs passionnés des belles couleurs. Qu'il y en ait trace ou non chez les animaux, ces penchants supérieurs sont de vrais
instincts chez l'homme : nous les retrouverons en temps ^ et lieu.
{ Caraetères de rfnstlnct scion la doctrine ela»slqne — Considérons en ce moment les caractères de l'instinct, sa nature. D'après Cuvier* et Flourens* on distingue dans rinstinct cinq caractères fondamentaux : \ 10 L'instinct est toujours en rapport avec l'organisme. L'instinct et l'organisation sont en correspon- ! dance, en harmonie parfaite. L'abeille est organisée • pour faire du miel et le castor pour faire des digues. Tout animal est organisé pour faire ce que son instinct demande, et l'instinct le pousse à faire ce que son organisme peut exécuter.
2^ L'instinct est fatal ; dans chaque espèce il est héréditaire comme l'organisation même. On naît avec ses instincts comme on naît avec ses organes.
3*^ Il est irréfléchi, aveugle et ignorant de ses fins : il ne doit rien à l'expérience. Les oiseaux qui font leur nid pour la première fois le font aussi bien que leurs père et mère.
k? L'instinct est tyrannique et soustrait à l'action do la volonté.
5° Il est parfait tout d'abord et non susceptible de progrès. L'abeille, dit Pascal*, est de nos jours encore la même que Virgile * a chantée.
Dans qnels rapports sont entre eux l'instlnet et l'inteiliirence? — A voir les merveilleux instincts dont sont doués certains animaux, on serait tenté de croire qu'ils sont plus intelligents que l'homme Mais s'ils Tétaient à ce point, ils parleraient, ils auraient des sciences comme les nôtres, ce qui ne s'est jamais vu. Si donc l'instinct des animaux révèle une intelligence, ce qui n'est point douteux, c'est une intelligence rigide et mécanique, une intelligence qui n'est point leur, mais qui les gouverne, pour ainsi dire, à leur insu. C'est, dit M. Ravaisson*, « une intelligence captive au sein de la nainre, toute isous le charme de son objet et comme aliénée de soi. »
sixième: leçon. 67
On a comparé rinstinct à une sentinelle vigilante chargée de veiller à la conservation de l'individu et de l'espèce : or la sentinelle ne peut ni changer, ni discuter le mot d'ordre. Nous avons donc toutes raisons d'admirer l'instinct, mais non pas de l'envier. L'instinct témoigne d'une intelligence merveilleuse, d'une haute raison, mais il régit fatalement les animaux chez qui il prédomine. C'est une espèce d'intelligence à coup sûr, car le caractère de l'intelligence c'est de disposer des moyens en vue de certaines fins, et l'instinct n'est pas autre chose qu'un admirable agencement de moyens préparés par la nature pour nous conduire à ses fins. Mais c'est une raison qui n'a pas conscience d'elle-même, c'est une intelligence dont l'animal n'est que le dépositaire et l'instrument, non le maître. Si l'instinct appartenait en propre à l'animal, l'animal nous serait non pas seulement égal, mais supérieur; si l'abeille savait ce qu'elle fait et comment elle opère quand elle construit ses cellules, elle saurait le calcul infinitésimal*.
L'instinct est donc à la base de la vie psychologique, mais ce n'est qu'un degré inférieur sur lequel s'élèvera l'intelligence véritable. Ce qui caractérise l'intelligence proprement dite, c'est qu'elle est perfectible*, tandis que l'instinct est immuable* ; elle est souple, elle peut s'adapter toujours à de nouveaux milieux et à de nouveaux besoins; elle est essentiellement ingénieuse et inventive. Au reste, elle n'est nullement exclusive de l'instinct, elle coexiste avec lui chez tous les animaux supérieurs.
En effet, chez les animaux les plus intelligents on rencontre encore des instincts fort remarquables; mais alors ces deux choses, intelligence et instinct, sont en raison inverse l'une de l'antre. Plus il y a d'intelligence, moins il y a d'instinct. Chez les insectos, où l'instinct triomphe, l'intelligence est médiocre. Rien de plus sot qu'une fourmi ou qu'une abeille isolée. C'est la communauté qui a d'admirables instincts. Parmi les mammifères, Técurcuil, qui est doué de beaucoup d'instinct, est fort peu intelligent, tandis que le chien, le singe, l'élé-
phant, dont les instincts proprement dits ne sont ni nombreux ni remarquables, font preuve d'une singulière intelligence : ils peuvent, pour ainsi dire, faire société avec l'homme, et ne paraissent pas incapables d'éprouver même quelque chose d'analogue à nos sentiments moraux.
De même dans Tespèce humaine. Les hommes les plus humbles, les plus voisins de l'animalité sont les moins intelligents, mais aussi les plus remarquables par les instincts. Le sauvage, par exemple, est par l'instinct fort au-dessus des hommes civilisés, dont il n'approche pas par l'intelligence. Il est probable qu'un grand savant serait fort maladroit à côté de lui pour éviter les dangers ou pour se procurer des aliments. C'est que le savant est tout intelligence et n'a gardé de l'instinct que ce qui en est inaliénable. Tout le reste, en lui, est réflexion, raison libre et perfectible *.
Applications et réflexions pratiques. — Maintenant, quelles conséquences, quelles réflexions tirer de là, qui puissent s'appliquer à l'éducation? Nous avons dès ici de précieux enseignements à recueillir. -— D'abord, nous n'admirerons jamais assez cet ordre de la nature, ce parfait arrangement de toutes choses, à tous les degrés de l'être. Cette pensée nous donnera une plus haute idée de la vie en général et de notre destinée en particulier, car nous ne pouvons que souhaiter de nous mettre, pour tout ce qui dépend de nous, en harmonie avec Tordre universel. Voyant qu'une sorte de providence naturelle est, pour ainsi dire, cachée au sein des choses et jusque , dans le moindre atome, nous serons désireux de respecter aussi et surtout la nature chez l'homme et chez l'enfant.
Tout instinct a sa raison d'être et doit être respecté comme faisant partie de l'ordre providentiel. Chercher à détruire, à déraciner chez l'enfant un instinct naturel serait une tentative coupable, si ce n'était d'ailleurs une tentative parfaitement vaîne, car la nature se venge toujours de quelque manière quand on prétend la mutiler.
D'autre part les instincts ne sont pas tous également relevés; il en est qu'il faut développer, d'autres qu'il faut contenir et réprimer à l'occasion. Mais soit pour les combattre^ soit pour les développer, la première chose è. faire pour l'éducateur, est de bien les connaître.
Nous n'avons pas d'ailleurs, en dernière analyse, d'autre moyen d'agir sur l'individu. De même que pour agir sur les animaux, dans le dressage par exemple, on s'adresse à leurs instincts, de même, dans l'éducation, e'est par l'instinct surtout qu'on a prise sur les enfants. Nous verrons notamment quel parti on peut tirer chez eux, de l'instinct de curiosité et de l'instinct d'imitation. Mais c'est seulement à la fin des leçons prochaines, que nous pourrons compléter ces trop rapides indications, et montrer toute l'importance pédagogique d'une théorie de l'instinct.
Le progrès dans la nature. — Variabilité dans les instincts.
Nécessité d'une nouvelle leçon sur rinstinct. — L'esprit des sciences naturelles dans ce siècle.
Deux manières d'envisager la nature; l'idée de devenir* et d'évolution dans la science contemporaine : en cosmographie, en géologie, en botanique, en zoologie. — Hardiesse excessive de rtiypothëse transformiste*; son intérêt pour nous et son application au sujet restreint qui nous occupe. — Y a-t-il variabilité dans la constitution naturelle et en particulier dans les instincts ^es espèces vivantes ? x
Les faits : Variabilité dans les espèces botaniques •* Variabilité dans les espèces animales. — Exemples d'instincts détruits >^t d'instincts créés, soit par l'intervention de l'homme, soit par H seule action de la nature,— Variabilité dans l'espèce humaine.
IVéeessité d'une nouvelle leçon sur I*lnstinet. —
La théorie de Tinstinct, telle que nous l'avons exposée
70 SEFflÈME LEÇON.
d ms la dernière leçon, est la théorie classique, tradi* tionnelle ; elle contient ce qu'il y a de plus certain et de plus essentiel à dire sur Tinstinct, ce qu'on a toujours vu, ce qui frappe tout le monde.
Mais dans le XIX* siècle, siècle de grande rénovation* scientifique en tous genres, sur ce point comme sur d'autres les vues se sont agrandies et renouvelées, si bien qu'une leçon supplémentaire est nécessaire.
De vues théoriques nouvelles, découleront de nouvelles conclusions pratiques. Nous avons vu précédemment le respect que l'on doit avoir pour l'instinct, la modestie et la réserve commandées à l'éducateur, qui doit avant tout prendre le naturel tel qu'il est, et, tout en essayant de l'améliorer, ne pas se flatter de le refaire : ainsi nous n'avons pris jusqu'à présent qu'une leçon de prudence, de circonspection à l'égard de la nature ; mais ces enseignements, quoique très importants, étaient un peu négatifs. La leçon actuelle va présenter une série de faits nouveaux, qui nous conduiront à des applications pratiques plus positives et plus intéressantes.
Deux manières d'enTlsagcr la nature s l'idée de «fe^ «e»t<t**et d'évolution dans la science contemporaine. — Quand on regarde la nature, on peut être frappé, selon le point de vue auquel on se place, de deux choses bien différentes, en apparence contraires :
V De la fixité, de l'immutabilité* de la nature ;
2^ Du changement, du devenir*^ de la mobilité qui est partout dans la nature.
D'une part, les poètes chantent sa sérénité; ils nous la représentent comme un asile de paix, comme formant contraste avec notre agitation, avec tout ce qu'il y a de vain, d'éphémère dans notre existence : c'est pour cela qu'elle est à leurs yeux la grande consolatrice.
Mais la nature est là, qui t'appelle et qui t'aime : Plonge-toi dans son sein, qu'elle t'ouvre toujours. ^
Quand tout change pour toi, la nature est la môme, ■
Et le môme soleil se lève sur tes jours.
Lamartine*, Le Vallon.
SEPTIÈME LEÇOxN. 71
D'autre part, on s'aperçoit bien vite, à regarder de près, que tout change, tout passe, « tout s'écoule »; il n'y a pas deux jours qui se ressemblent, qui ramènent les mêmes événements : « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, » dit Heraclite*.
Exemples tirés de la eosmof^raphle. — La mobilité et l'inconstance des choses nous apparaît partout, comme au premier regard la fixité : il suffit de regarder plus attentivement. Les astres qui nous paraissent immobiles, et que nous appelons pour cette raison étoiles fixes, se meuvent tous dans l'espace, s'éloignent ou s'approchent ; la figure des constellations change avec les siècles. Le cavalier chevauchant très loin sur la grande route nous paraît immobile; c'est ainsi que les étoiles nous semblent fixées, comme ou dit, à la voûte céleste; mais sans cesse de nouvelles étoiles deviennent visibles et d'autres cessent de l'être. Qui ne sait que notre soleil .se déplace avec tout son cortège de planètes dans la direction de la constellation d'Hercule ?
Cette nouvelle vue do la nature, cette considération du changement, a séduit tous les esprits de notre siècle, et l'étude des grands changements naturels a pris un développement immense. C'est là une vue essentiellement historique, puisqu'elle suppose le rapprochement du passé et du présent; or notre siècle est par excellence le siècle de l'histoire. C'est la considération des époques successives' qui a révélé aux sciences naturelles le devenir* universel.
Exemples empruntés à la fl^éologie. — La géologie nous apprend que les couches du globe se sont déposées dans un ordre constant, par une série d'actions lentes. Nous avons là, pour qui sait feuilleter ce livre, un moyen certain de déterminer l'âge d'un gisement. Tordre et la durée relative des transformations que la terre a subies. Dans ces couches du globe, on découvre des traces de vivants : des plantes d'abord, des roseaux, des fou^ gères, des forêts ensevelies ; tout cela s'est abîmé, tout cela est immobile et mort : mais tout cela a vécu. Dans LFC^Nc ni? rsvcn. »'
ces forêts épaisses de l'époque carbonifère des multitudes d'animaux se sont développés, des myriades d'insectes ont rongé ces feuilles. De grands animaux vivaient aussi alors, dont on ne retrouve plus que de rares débris. La pensée de tant d'espèces éteintes a suggéré de profondes et poétiques réflexions à un grand écrivain contemporain, Edgar Quinet * : il se demande si les espèces actuelles ne s'éteindront pas à leur tour. Peut-être un temps viendra-t-il où l'espèce humaine, anéantie à son tour, sera remplacée par d'autres. « Que resterait-il alors de tout le bruit que fait sur terre le genre humain? ce qui reste du bruissement des insectes dans les forêts carbonifères. »
Ces considérations renouvellent la face des sciences et surtout de l'histoire naturelle. Toutes les idées philosophiques en sont changées; on conçoit une plus haute idée de l'ensemble des choses; on considère la Nature comme un grand être vivant, qui incessamment se renouvelle et se répare lui-même. Ou bien il semble que le Créateur ait, une fois pour toutes, déposé dans l'univers toutes les lois qui président à ces changements, et voulu renouveler d'une manière continuelle, inépuisable, le spectacle de la vie.
Hardiesse excessive de l'hypothèse transformiste*. — Quelques naturçilistes, non contents des faits acquis se sont laissé entraîner plus loin encore par ces considérations : ils ont cru qu'ils pouvaient expliquer par des changements graduels, l'apparition des espèces nouvelles, bien plus, la formation première et l'origine même de toutes les espèces. Us ont affirmé que le changement des espèces inférieures peut aller, de perfectionnements en perfectionnements, jusqu'à engendrer les espèces supérieures. C'est l'hypothèse transformiste*, le côté aventureux et non plus strictement scientifique de la doctrine.
Peut-être ces témérités de quelques savants ont-elles discrédité plus que de raison, en la faisant dévier vers des considérations hasardées, une doctrine pleine de
grandeur et féconde en résultats, dont il y a un très grand parti à tirer pour la morale aussi bien que pour la science. Restreignons-nous donc au véritable terrain scientifique, sur lequel les faits sont certains autant qu'intéressants et utiles à connaître.
Variabilité dans la eonsiitatioii natarelle et les Instinets des espèees irl vantes. — Y a-t-il dans les espèces animales supérieures, et particulièrement dans l'espèce humaine, variabilité, c'est-à-dire perfectibilité* ; cela se rencontre-t-il dans les organismes d'abord, puis dans les instincts ? — Nous allons premièrement constater un grand nombre de faits qui ne laissent place à aucun doute, et qui établissent la variabilité, non pas radicale et indéfinie, mais notable, et des formes et des instincts. Nous verrons en second lieu comment on expliqpie ces faits ; après quoi, nous chercherons quelle application on peut faire de ces vues à la connaissance et à la conduite de l'homme.
A. — Variabilité dans les espëees botaniques. — La variabilité est certaine dans les espèces végétales.
Le jardinage, la culture, l'horticulture nous en offrent des exemples : les jardiniers obtiennent des fleurs doubles, compliquées et splendides, chez lesquelles on fait prédominer les parties brillantes et colorées; des fruits savoureux de tout genre et de tout volume. La nature livrée à ell.e-même n'a jamais rien donné de tel. Elle fournit le fond, le canevas; sur ce canevas l'homme brode de mille manières ; en étudiant la nature et en procédant selon ses lois mêmes, nous arrivons à produire des variations, et, jusqu'à un certain point, à les fixer.
La Variété est un groupe déterminé, distinct au sein de l'espèce, une catégorie d'êtres offrant, outre les caractères généraux et spécifiques*, certains caractères accessoires communs : l'art humain ne semble pas incapable de produire des variétés nouvelles.
Mais ces formes nouvelles, développées par l'art humain sont-elles aussi fixées qu'on paraît le dire ? Elles sont fixées en ce sens que les graines ou les boutures des
arbres de nos jardins donnent des produits analogues à ceux dont elles proviennent, et cela pendant plusieurs générations, même sans beaucoup de soins particuliers lorsque le climat est convenable ; mais si on laissait inculte le terrain qui les nourrit, ces variétés feraient bien vite retour à l'état sauvage. Ces nouvelles formes, ces nouveaux organismes ont beau être déjà anciens, ils ont toujours besoin d'être renouvelés et entretenus par l'art, car ils sont toujours nouveaux en comparaison de la nature : il faudrait des siècles et des siècles pour que la forme primitive soit tout à fait dépossédée, anéantie. Le fonds ancien est trop solide pour que cela arrive jamais. C'est donc une fixité relative et conditionnelle, que celle des produits de l'art humain.
Mais ce que l'homme fait artificiellement, la nature le fait d'elle-même : ses espèces offrent d'innombrables variations, et se diversifient à l'infini, selon le climat, le sol, le milieu.
B. — VariabllUé dans les ea|ièees animales. Instinets détruits, in^tlnets eréés, soit par l'intervention de l'homme, soit par la seule action de la nature. — Nous voyons dans les espèces animales les formes organiques et les instincts correspondants varier souvent d'une façon très notable ; certains instincts sont détruits, supprimés, d'autres sont formés, produits de toutes pièces, d'une part par l'action de l'homme, d'autre part par la nature elle-même. L'élevage, le dressage, l'acclimatation, la domestication, consistent essentiellement à produire et à fixer telles et telles modifications de l'organisme et des instincts correspondants. A l'origine, les chevaux ne trottaient point naturellement, le trot est une allure acquise; aujourd'hui cependant les poulains trottent dès leur naissance, cette allure leur est naturelle.
La nature n'a pas fait seule les chevaux de labour à la large encolure, aux membres puissants, c'est une variété formée par l'homme; nous verrons comment, et là nous aurons la clef de toutes les transforma-
lions analogues. Les éleveurs ont obtenu d'autre part^ i
avec le cheval anglais, le maximum actuel de vitesse i
et de légèreté, comme ici le maximum de puissance j
musculaire. Or dans chacune de ces deux races les in- ^
stincts sont bien différents; ces animaux n'ont ni les mêmes aptitudes^ ni les mêmes dispositions. I
Le chien n'a pas été créé tout dressé; c'est l'onvrage de l'homme. Jamais le chien sauvage, ancêtre de nos chiens domestiques, ne se serait avisé seul de tomber en arrêt devant le lièvre ou la perdrix: cela ^ eût été trop contraire à ses intérêts ; et pourtant cette habitude, une fois formée par le dressage, s'est perpétuée dans l'espèce, s'est fixée comme un véritable instinct, puisqu'on voit aujourd'hui les petits chiens de race, avant tout apprentissage, arrêter et rapporter.
Les poules, dit-on, perdent l'instinct de couver dans les pays où l'on fait depuis longtemps usage des couveuses mécaniques.
Les canards sauvages nés à la basse -cour prennent la fuite presque aussitôt nés, si l'on n'y prend garde; mais il suffit de les retenir, de veiller sur leurs œufs, de retenir encore les petits, pour en faire des canards domestiques au bout de quelques générations.
L'homme est la terreur des animaux; toutes les espèces fuient à son approche. La crainte de l'homme est à présent chez eux un véritable instinct. A l'état de nature il n'en est pourtant pas ainsi. Les voyageurs qui les premiers ont abordé dans les îles de rOcéanie ^racontent que les animaux ne paraissaient nullement troublés à leur approche. Mais Inexpérience est venue; quand ils ont connu l'homme par ses actes, l'instinct de conservation leur a commandé la fuite.
Nous voyons chez les insectes d'autres exemples ue variabilité. Dans certains pays les abeilles savent Tie le papillon tête de mort est leur mortel ennemi,
aussi rétrécissent-elles la porte de leurs ruches et en changent-elles la forme. On a remarqué encore qu'elles savent se dispenser de faire leur cire quand on leur fournit des matériaux propres à la remplacer.
C'est rintelligence qui est ici en jeu, créant des habitudes qui tendent à se généraliser, dans certaines conditions, et à se fixer par l'hérédité*; mais que rintelligence soit ou non la cause de la variation, peu importe, il y a progrès et perfectibilité* dans l'instinct.
La nature produit, comme l'homme, des variations, sous l'empire de la nécessité, sous l'action des milieux divers et des conditions atmosphériques. Le castor d'Europe, dans nos vallées très peuplées, celle du Rhône par exemple, a renoncé à étaler ses digues sur le fleuve : il s'est fait fouisseur*. Tous les animaux peuvent ainsi changer peu à peu leur manière de vivre, s'adoucir ou devenir plus sauvages selon les circonstances.
Beaucoup d'espèces d'oiseaux émigrent, on le sait, tous les ans sous l'influence du froid, pour revenir à la belle saison ; mais si l'hiver n'est pas trop rigoureux, ils restent volontiers dans les climats intermédiaires, y élèvent leur couvée, et après quelques années, des pays que fuyaient jadis les hirondelles les ont conservées.
Or, l'espèce humaine offre des exemples de variations analogues.
G. — Variabilité de l'espèce humaine. — Une des grandes causes de variation, c'est ici l'intelligence, mise en jeu surtout par la nécessité de s'adapter à de nouveaux milieux. L'homme, mieux doué que tous les animaux du côté de l'intelligence, se façonne à tous les genres de vie et finit par se trouver à l'aise sous tous les climats. Grrâce à sa constitution d'abord, mais surtout à son industrie, il peut habiter tous les points de la terre.
L'espèce humaine est unique, car elle est au fond la même partout, partout elle a môme nature et même destinée ; elle se distingue des animaux par la station /i^/aW/v* ^t mille autres traits, psychologiques surtout,
tels que la raison, le langage^ la science, le sentiment du devoir. Cependant, malgré cette unité morale* incontestable, il y a dans notre espèce plusieurs races ou variétés, et combien elles diffèrent !
D'autre part, si nous avons tous le môme fonds, les mêmes instincts, il y a en chacun de nous des tendances qui prédominent dès le berceau et qui font notre individualité* ; la variation n'est donc pas seulement de race à race, mais d'individu à individu. L'intelligence, nous l'avons vu, chez tous les animaux supérieurs, mais surtout chez l'homme, se trouve à côté do l'instinct : or elle est perfectible*, se développe avec le temps, se fortifie par l'exercice; le terrain qu'elle gagne, elle le fait perdre à l'instinct, et ainsi elle les modifie et le détruit en partie. Lorsque deux hommes de races absolument différentes sont en présence, par exemple un Australien et un Français, on remarque que la difficulté qu'ils ont à se comprendre, est d'autant plus grande que la différence de culture intellectuelle est plus sensible entre eux. Un sauvage se fait entendre mieux et plus tôt des matelots que du capitaine. C'est que plus on est " inculte, plus le fonds commun à tout être humain est resté intact. Chez Thomme cultivé l'application habituelle de l'esprit, l'étude, l'abstraction*, l'emploi d'un langage savant ont altéré le primitif instinct d'expression et d'interprétation.
En résumé, les instincts ne sont pas aussi fixes, aussi immuables* qu'on veut bien le dire.
Or, si chez le même individu, aux différents âges de la vie, certains instincts disparaissent tandis que d'autres se développent, ne s'ensuit-il pas que, grâce à ces variations progressives, l'éducation peut et doit agir à la longue sur le fonds même des instincts, le modifier, l'améliorer, tout en le respectant? Mais, avant d insister sur ce point, il nous faut voir comment s'expliquent ces phénomènes de variabilité, et comment par eux nous avons prise sur les instincts.
Vlir LEÇON
Variabilité de l'instinct.
(suite et fin.]
Explication proposée : 1* Variations provoquées ou arlificielles -, leurs causes. — 2'» Variations naturelles;. leurs causes.
Conséquences : Ces dernières leçons viennent corriger et complétef , mais non détruire les conclusions de la première :
I. Conclusions générales : Les transformations constatées ne peuvent expliquer la genèse* des organismes. Élimination du transformisme' à outrance. ^ Cette théorie ne porterait cependant pas atteinte à la dignité humaine ni à la moralité. — Â ne prendre que ce qu'il y a de certain dans la théorie transformiste*, elle est riche en conséquences morales.
IL Conclusions particulières touchant l'humanité et sa destinée morale : 1* Interprétation du passé; 2<* Intelligence du présent; 3"" Préparation de l'avenir : — Réfutation du paradoxe * de M. Spencer* qui propose de s'en fier à la seule sélection* naturelle pour le perfectionnement de Tespèce humaine. ^ L'homme doit intervenir avec sa raison et sa liberté. — Le progrès est peut-être réel, à coup sûr possible, mais nullement nécessaire : variabilité possible en mal comme en bien. — Forces nouvelles dont il faut tirer parti : instinct d'imitation, opinion, coutume, langage, enseignement. — Il tient à rhomme de dépouiller entièrement le sauvage qui est encore en lui.
Conclusion finale : vigilance individuelle, avenir de l'espèce.
Ayant constaté les faits de variation dans les organismes, d'une part, et dans les instincts, d'autre part, depuis la plante jusqu'à rhomme, nous avons maintenant à exposer l'explication qu'on donne de ces faits nombreux et peu contestables. Puis nous montrerons que ces dernières leçons viennent corriger et compléter, mais non détruire les conclusions de la première.
Ce sont les cas les plus clairs et les mieux connus qui doivent nous servir à interpréter les cas obscurs. Nous allons donc considérer d'abord les variations artificielles, provoquées par Fhomme, voir comment elles se produisent, et cela nous permettra de comprendre ensuite les variations que produit la nature elle-même.
1<^ ¥ariatioBs artiflcielles. — Gonsiddrons d'abord les variations des organismes et des instincts, que l'homme provoque sciemment par son art, soit : la créî^lion de CCS variétés dont nous avons parlé, le cheval de course dans l'espèce chevaline, le bœuf de boucherie dans l'espèce bovine. Les éleveurs font profession de former, de perfectionner, de conserver ces variétés, comment s'y prennent-ils ?
Tendance de tont être viirani A varier. — D'abord, c'est la nature môme qui fournit le point de départ, le premier changement : il y a dans tout être vivant une tendance à se modifier spontanément*, à varier; le fonds est commun à toute l'espèce, mais il n'existe pas dans une espèce deux individus identiques. En même temps que la nature est constante, elle est infiniment ingénieuse ; elle varie son œuvre, brode diversement sur le même thème; elle est artiste en même temps que géomètre. Tout en procédant uniformément quant au fond, elle diversifie ses créations à l'infini. — Donc, parmi les chevaux, quelques-uns se sont offerts, présentant de naissance des caractères originaux, individuels, venus on ne sait d'où, produits probablement par l'hérédité*, parle mélange des qualités du père et de la mère. Je suppose que l'homme trouve ces caractères avantageux et appropriés à ses fins, il désire les utiliser, les fixer. Gomment va-t-il faire ?
Comment l'éleirenr ntilise eette tendance. — Hérédité*, sélection*. — Il remarque la grande loi de l'hérédité* (elle a été connue des éleveurs avant de l'être des savants et des philosophes), et, se disant qu'il y a toute chance pour que les parents qui possèdent tel caractère avantageux le transmettent à leurs petits, il opère sciemment, intentionnellement, des croisements. Parmi les petits qui en proviennent, il ne conserve que ceux qui offrent à un degré remarquable les qualités voulues. Il n'a garde de laisser perdre ces caractères, qu'il a pu commencer à fixer : il fait à la deuxième génération ce qu'il avait fait à la première, et à la dixième ce qu'il
avait fait à la neuvième, n'élevant que les individus qui présentent au plus haut point les caractères avantageux, C*est ainsi qu'on se fait une écurie de choix, une étable de bœufs de concours. Chez le cheval, on épie tout ce qui constitue un avantage au point de vue particulier où Ton se place : grandeur des jambes, légèreté des allures, bonté des poumons, solidité des jarrets, et, de progrès en progrès, on obtient un cheval de course qui remporte le prix. Et, quand on l'a, on est persuadé que, par l'hérédité*, il transmettra ses qualités à ceux qui naîtront de lui : de là le prix qu'on attache à ses produits. — Pour les bœufs, l'éleveur aura de même son « idéal*, » il voudra un bœuf de boucherie ou un bœuf de charrue, et il dirigera la sélection* en conséquence.
On appelle sélection* ^ et, en matière d'élevage, sétection artificielle* j le choix ainsi prolongé et répété de génération en génération, la direction ainsi imprimée d'une manière continue à la reproduction de l'espèce, en vue de former des variétés avantageuses.
l^oi de l'adaptation*. — Entrainement*. — Ce travail de l'éleveur comporte des procédés auxiliaires, par lesquels, durant la vie de chaque individu, il s'applique à développer et à accentuer en lui les caractères qu'il apprécie, à l'exclusion des autres; il y arrive par le régime alimentaire, par l'exercice, de certaines fonctions et l'empêchement de certaines autres, bref, par l'adaptation* à un milieu déterminé. C'est une loi certaine, que tout organisme est forcé de s'adapter au milieu dans lequel il vit, de se mettre en harmonie avec les conditions d'existence qui lui sont faites, sinon il dépérit et meurt. S'appuyant sur cette loi, on règle le régime du sujet qu'on élève selon la fin qu'on se propose, c'est ce qu'on appelle d'une manière générale V entraînement*. L'homme qui veut un cheval léger lui donne une alimentation nourrissante, mais en petite quantité ;rien de ce qui pourrait l'alourdir, et tout ce qui doit lui donner de la vigueur; puis il le soumet à un exercice régulier et gradué, pour lui faire atteindre le maximum d'agilité. De cette ma-
nière, on gagne quelque chose sur chaque individu, et à chaque génération on approche davantage des fins qu'on se propose.
Ces observations, particulièrement faciles en Angleterre, où rélevage des chevaux et des bœufs est une des principales industries, ont conduit les naturalistes anglais à reprendre d'une façon plus précise les vues énoncées d'abord par des savants français, Lamarck* et Geoffroy Saint-Hilaire*; et ils sont arrivés à comprendre, semble-t il, les procédés suivis par la nature dans la formation des variétés et des races qu'elle produit spontanément*.
On pourrait de même considérer la formation des instincts acquis chez les chiens de chasse et chez les animaux savants. Il y a des animaux plus intelligents que d'autres, des chiens très prudents, très vigilants, ce sont ceux-là qu'on choisit, certain que leurs descendants posséderont en germe les mêmes qualités qu'eux.
2^ Variations naturelles. — On peut en effet, observer des changements semblables opérés dans les êtres vivants par les forces naturelles elles-mêmes : la nature produit spontanément* des variations; artiste incomparable, elle engendre sans cesse des nouveautés sans altérer le fonds uniforme sur lequel elle travaille. Au lieu que ce soit l'homme qui intervienne pour opérer tes changements, c'est ici la nécessité qui s'en charge, ou mieux la providence même de la nature : car Darwin * ne répugne nullement à reconnaître dans ces destructions et créations partielles opérées par les forces naturelles, une sorte de Providence immanente* à la nature même. — Voici comment les choses se passent.
Multiplicité prodigieuse des êtres iriirants. — Lutte ponr Inexistence. — La nature est si riche et produit des êtres avec une telle profusion, qu'elle est condamnée à en détruire quatre-vingt-dix-neuf pour cent ; que disje? il n'y a pas de place, pas d'air, pas d'aliments, pour la millionième partie des êtres qu'elle mettrait au jour si elle n'était limitée par la nécessité. Ainsi un hareng
donne, dit-on, une si grande quantité d'œufs, que, si tous prospéraient, et cela pendant quelques générations^ toutes les autres espèces de poissons seraient bientôt en danger. Un savant a calculé que si tous les harengs qui existent avaient une postérité entièrement préservée do toutes causes de destruction et qui vînt à -bien sans aucune perte, les mers seraient comblées en peu d'années. Mais un œuf à peine sur plusieurs milliers vient à bien , et c'est assez pour que les espèces pullulent. Les autre» œufs, en nombre incalculable, sont détruits : ainsi la nature joue avec sa propre richesse.
On a fait le même calcul pour les insectes : le puceron du colza, par exemple, couvrirait en une saison des champs entiers, les sauterelles exerceraient les plus grands ravages, si la nature ne contrecarrait sans cesse cet accroissement prodigieux de chaque espèce par les exigences des autres.
Mais elle y a pourvu par la lutte pour l'existence. Les espèces se disputent la place, s'entre- tuent. La lutte pour l'existence est la loi, du haut au bas de l'échelle des vivants : non seulement entre les insectes, mais entre les insectes et les oiseaux ; non seulement entre les oiseaux, mais entre eux et les reptiles, eux et les carnassiers. Puis survient Thomme, qui est le grand destructeur; son intelligence et ses armes le rendent redoutable entre tous. L'oiseau se nourrit d'insectes, le bœuf écrase mille vivants cachés dans l'herbe qu'il foule aux pieds, pendant qu'il est en proie à d'autres; et l'homme lue l'oiseau et le bœuf. Ainsi les espèces se disputent la place et l'aliment : la lutte règne à tous les degrés de la vie animale, et au sein de chaque espèce et entre les espèces rivales.
Sélection* opérée par la natare. — La nature se charge donc d'éliminer elle-même la plupart de ses créations, d'éclaircir les rangs dans les diverses espèces. II faut s'adapter au milieu, échapper aux ennemis, trouver de l'air et de la nourriture ; et il est impossible que tous les individus subsistent. Dans les pampas de l'Amérique,
les ruminants sauvages paissent par troupes nombreuses; rherbe ne manque pas ; mais, par crainte des carnassiers, ils cheminent en bandes serrées, et sont obligés de paître et de marcher ensemble. Les plus robustes, toujours en tête du troupeau, trouvent l'herbe haute et fraîche; ceux du milieu ne rencontrent plus déjà, sur une terre piétinée, qu'une maigre pitance ; ceux qui se traînent les derniers, faibles, toujours en danger d'être attaqués, ne trouvent rien : ils jonchent la plaine de leur os et sont la pâture des loups.
On le voit, les mieux doués, ceux qui ont des caractères avantageux dans cette lutte pour l'existence, subsistent seuls. Seuls aussi, ils se reproduisent et transmettent en germe ces caractères avantageux ; à tous leurs petits? non; mais ceux qui n'en héritent pas sont vaincus à leur tour dans la lutte; ceux-là seuls qui les possèdent vivent et se perpétuent. Et de même à chaque génération. Ainsi vont se fixant les caractères avantageux, et vont s'éliminant, les caractères contraires. C'est pourquoi on ne voit pas chez l'animal, comme chez l'homme, surtout chez l'animal sauvage, des individus faibles et malsains : la nature les supprime sans pitié.
Expériences de Darwin*. — La sélection* ainsi Opérée prend mille aspects divers, qu'ont étudiés surtout les naturalistes anglais. Darwin*, mieux que tout autre, était. à même de faire ces observations, car, non seulement il a parcouru les mers avec des vaisseaux de la marine royale, non seulement il a visité les divers continents, mais il a rapporté des collections de plantes et d animaux sur lesquelles il continue ses expériences. Il a chez lui, dit-on, trois cents variétés de pigeons. En choisissant toujours, en unissant habilement les individus qui offraient les caractères qu'il voulait faire prédominer, il est arrivé à fixer ces caractères, et à former presà volonté de nouvelles races distinctes au sein de l'espèce.
Séleetion * sexuelle. — Entre autres choses, il a observé et décrit le phénomène particulier de la sélection*
sexuelle. Selon lui, les animaux sont éliminés surtout lorsqu'ils manquent des caractères avantageux dans la lutte pour la reproduction. Il rappelle par exemple ces grands combats des cerfs, après lesquels le vaincu, s'il ne périt, est condamné à une honteuse solitude. Ainsi se serait formée d'âge en âge l'arme du cerf mâle, la belle ramure qu'il transmet en germe à ses descendants. Parmi les espèces plus douces, comme les oiseaux, il y a des combats d'un autre genre : la beauté du plumage est chez certaines espèces l'avantage qui assure une postérité ; ils «ntrent aussi en lutte par leur chant : les rossignols rivalisent entre eux par la '«^oix dans les nuits de printemps, et le vainqueur seul reproduit sa race ; il transmet à ses descendants l'organe vocal et les aptitudes musicales qui lui ont assuré le triomphe.
Par ces vues l'histoire naturelle est renouvelée ; elle devient une sorte de grand poème, grâce à ces doctrines évolutionnistes*, qui ont substitué, ou du moins ajouté à la considération de la fixité celle du devenir * et du changement.
Conséqvenees. — Telles sont les explications proposées pour les cas de variation que nous avions signalés : voyons maintenant les conclusions pratiques que nous pouvons en tirer. Ces deux leçons sur la variabilité des instincts viennent corriger et compléter, mais non détruire les conclusions de la première. Gela va résulter :
1° Des conclusions générales auxquelles elle conduit;
2*^ Des conclusions particulières qu'elle appelle, tou- •chant l'humanité et ses destinées morales.
I. Conclusions générales. — Les transformations -constatées ne peuvent expliquer la n^enése^ de& org^anismes. — Les transformations constatées et les explications proposées ne vont pas jusqu'à expliquer la genèse* des espèces, et par conséquent des instincts ; elles laissent subsister un fonds premier d'organisation et d'instinct, c'est-à-dire une première nature, antérieure à l'habitude, à l'hérédité* et à la sélection* : ces trois der-
nières forces produisent des variations sur un thème préexistant* et immuable*.
L'hérédité, par exemple, est impuissante à expliquer la formation des instincts en ce qui concerne le travail des abeilles. Qui est-ce qui fait le rayon de cire? C'est une abeille neutre, qui ne se reproduit pas ; donc elle ne peut transmettre son habileté au travail, sa science de la géométrie ; ces instincts sont transmis indirectement, par une reine paresseuse, incapable de travail : l'hérédité* est donc prise en défaut.
Élimination du transformisme* à oatranee. — NouS écarterons donc ici comme tout à fait hypothétique et hors de proportion avec les faits, le transformisme* tedical. Ce qui nous semble établi, c'est que, au sein de chaque espèce, les causes qu'on a décrites expliquent les variétés, la formation des races. Mais ne confondons pas l'espèce, qui est fixe, au moins dans la mesure de notre expérience, avec la race, notoirement motile.
Ce qui caractérise l'espèce, c'est que, si elle peut se
, croiser avec une autre, le produit est un hybride * et
reste stérile : tel est le mulet, produit de Tâne et du
cheval. Au contraire entre les races d'une même espèce,
les croisements sont indéfiniment féconds.
Cette iliéorie ne porterait cependant pas atteinte à . la di||;nité humaine ni A la moralité. — La théorie extrême de Darwin*, selon laquelle les espèces que nous voyons actuellement seraient toutes sorties d'espèces inférieures par une suite de transformations, a pourtant, de nos jours, séduit de nombreux savants. Libre k eux de l'admettre; la question ne nous passionne pas, elle est purement scientifique : de quelque manière qu'elle soit résolue, elle ne porte pas atteinte à la dignité humaine ni à la moralité. En effet, quand l'homme serait le dernier venu dans la nature, quand il aurait été Je point d'arrivée et le produit final de cette longue évolution, en serait-il moins l'/iomme, avec ses facultés et sa destinée à part ? Est-ce que ce ne serait pas encore un
beau spectacle, de voir toute la nature tendre et aboutir là? et la dignité humaine y perdrait-elle? Quand il serait prouvé que toute la nature a de la sorte tendu et comme gravité* vers Fhomme, c'est-à-dire vers Tesprit, rhomme devrait-il avoir une moins haute idée de sa destinée ? Non, de toutes manières et dans toute hypothèse, il est le terme le plus élevé de la création^ doué de liberté et de raison, et fait pour la moralité.
II. Cou durions particulières à l'homme. — Considérons en effet l'humanité seule. Il ne s'agit pas de la dépasser, il s'agit de l'améliorer, de la perfectionner. Or, à ne prendre que le certain dans l'hypothèse transformiste*, cette hypothèse est riche en conséquences morales; voyons-les.
Les vues précédemment exposées peuvent servir :
1° A l'interprétation du passé ; 2" A l'intelligence du présent; 3' A la préparation de l'avenir.
P Interprétation du passé. — On peut, dis-je, tirer de là des lumières pour l'interprétation dupasse, toute une nouvelle philosophie de l'histoire.
M. do Sybel*, en Allemagne, et d'autres historiensl'ont fait : on explique par la lutte pour l'existence entre les peuples, par la nécessité de s'adapter aux milieux, la formation des caractères nationaux. Qu'est-ce qui a produit l'âge héroïque en Grèce, sinon la nécessité où étaient les premiers habitants de ce pays de lutter contre les bêtes féroces, contre les tyrans, contre la nature elle-même?
Au contraire, la douceur du climat et la richesse de l'Orient n'ont- elles pas, de tout temps, engendré la mollesse ?
Le secret de la grandeur des Romains a été dans ces caractères fortement trempés, chez qui régnaient d'abord le respect scrupuleux de la loi et de l'autorité militaire, puis un sentiment religieux identique au sentiment national. Ces traits de mœurs, favorables entre tous dans la lutte, ne pouvaient manquer d'assurer la domination romaine.
Entre les familles, entre les individus, la lutte pour l'existence s'est produite également ; elle a mis tout le inonde dans la nécessité de valoir et de pouvoir quelque chose, ou de succomber; elle élimine sans pitié les paresseux, les lâches, tous ceux qui n*ont ni force, ni adresse, ni vertu d'aucune sorte.
Nous avons ici la clé de ce qui a produit les aristocraties, de ce qui a fait leur grandeur et aussi leur décadence. Le respect qu'on témoigne volontiers et encore assez généralement aux familles nobles s'explique et se justifie : il y a en effet présomption en leur faveur; tant qu'elles ne sont pas gâtées par la trop longue prospérité, on s'attend à bon droit à trouver chez elles l'élégance, le goût, le courage. Il était impossible aux chevaliers d'être lâches, eux qui formaient à l'origine, et par définition pour ainsi dire, l'élite des braves. Les sentiments généreux sont héréditaires; puis l'honneur devient une tradition de famille ; la fierté môme et l'orgueil du nom sont une sauvegarde. Et comment, trop souvent, cela cesse-t-il? parce que, les privilèges de leur condition dispensant du travail les héritiers des nobles familles, ils ne sont plus tenus en haleine par la lutte : partout où l'oisiveté, le luxe et le vice ont envahi les classes nobles, on les a vues dégénérer.
On peut comprendre par toutes ces considérations comment le progrès moral s'est accompli dans le passé. Ce progrès né paraît pas douteux. Il est sans doute fort hypothétique de croire que la condition de nos ancêtres était à l'origine identic je à celle des sauvages d'aujourd'hui : ces derniers peuvent être au terme d'une longue décadence aussi bien qu'au point de départ de la civilisation. Mais il y a au moins analogie. Nos ancêtres, les hommes des cavernes, se servaient d'armes grossières, analogues à celles des sauvages d'aujourd'hui, avaient une existence misérable et précaire, par suite, chez eux probablement prédominaient les passions violentes; on peut donc croire que, d'eux à nous, il y a loin. Comment a pu se faire le progrès? Par la sélection* naturelle ;
mais dès Torigine, d'autres forces que la violence, Taudace et la ruse ont dû entrer en jeu dans la lutte pour l'existence. De bonne heure, Tinstinct de justice a dû exercer son action, la bonté, la douceur a dû être aussi une force. La fidélité à la parole donnée, Tesprit de concorde et d'association ne sont-ils pas des avantages pour les individus et pour les tribus? La même intelligence, qui dispose de la force musculaire et qui trouve les ruses de guerre, conçoit en effet Tordre, Tunion, l'association, cimentée par la bonne foi et la vertu; elle centuple les forces en dirigeant les efforts vers des fins plus nobles. — Ainsi se serait fait le progrès de la civilisation. .
2° Intelligpence du présent. — La connaissance du rôle et des transformations de l'instinct nous aide aussi à mieux connaître le temps présent, pendant lequel nous travaillons à l'amélioration de l'avenir.
Chaque famille, chaque individu offre un mélange de sentiments généreux, élevés, meilleurs que ne le comporte notre origine demi-sauvage, et de tendances qui rappellent les âges de barbarie, qui trahissent un fonds d'animalité. Il n'est pas besoin pour cela que nous soyons nés d'espèces inférieures, puisque nous sommes animaux nous-mêmes par notre constitution physique- Or ce fonds animal menace sans cesse de reprendre l'empire; il semble qu'il se passe moralement quelque chose d'analogue aux phénomènes de retour dont nous avons parlé à propos des fleurs et des fruits. Ces retours et ces rechutes menacent même Thomme le plus vertueux et le plus sage, s'il n'y prend garde. Il faut toujours tendre plus haut, pour échapper au danger de retomber. Mais ce danger va diminuant si l'éducation, après avoir formé pour le mieux toutes les facultés de l'enfant, lui fait encore et surtout prendre à cœur de continuer sans fin ni trêve cette œuvre d'amélioration de lui-même. En ce sens, c'est à la lettre qu'on peut dire que la vie morale est un perpétuel combat.
3^ Préparation de l'avenir. — Paradoxe* de M. H.
Spencer . — Ici nous rencontrons un nouveau paradoxe* de M. Herbert Spencer*.
Selon lui, le mieux serait de s'en fier à la nature elle- -même du soin de Tavenir, puisqu'elle accomplit le progrès nécessairement en éliminant sans cesse les êtres les moins parfaits. Pourquoi ne pas la laisser seule perfectionner la constitution physique et la moralité de l'homme? « Voulez-vous délivrer l'humanité des infirmités physiques et des maux de l'ordre moral, dit-il en «ubs tance, rasez les hôpitaux, les pénitenciers, les asiles de tout genre ouverts à la misère et au vice; laissez les infirmes mourir et les pervers se perdre; la charité et la philanthropie* sont une pure sottise ».
M. H. Spencer* oublie que, chez l'homme, le corps n'est pas tout et que de très belles âmes ont 'souvent été unies à des corps d'une complexion* délicate; que serait-il arrivé de Pascal et de tant d'hommes illustres, si, dans leur jeune âge, on ne s'était attaché à soutenir leur frôle existence? L'exemple de Cimon*, fils de Miltiade, de Duguesclin* et de beaucoup d'autres, ne nous montret-il pas aussi que les mauvaises dispositions du jeune âge ne doivent pas faire désespérer de l'avenir? Si M. Spencer* retranche de la civilisation quelque chose d'aussi fondamental que la charité et la philanthropie *, ne nous expose-t-il pas à voir tomber peu à peu les autres vertus morales, et à retourner à la barbarie? Admettons d'ailleurs que l'on consente à cette prétendue réforme, arrachera-t-on jamais du cœur de la mère cette tendresse qui l'attache à l'être infirme auquel elle a donné le jour, et d'autant plus qu'il est plus chétif, qu'il a plus besoin de ses soins?
Jamais on n'effacera du cœur humain cette sympathie vive et involontaire qu'il éprouve à la vue et même au récit des souffrances d'autrui : c'est une corde qui vibre, pour notre honneur, même chez les plus durs d'entre nous. Qu'on aille donc dire à un marinier des bords de nos fleuves : « Ce n'est qu'un infirme, qu'un enfant
mal doué qui se noie, laissez la nature éliminer oU^ même ses productions inutiles !»
Non, il faut combattre sans cesse et de toutes nos forces les défauts de la nature, et n'en jamais prendre notre parti. Plus l'œuvre est difficile, plus nous devons y travailler. Que de résultats obtenus déjà! On a fait parler les sourds-muets; on guérit des maladies naguères incurables. Si peu que l'on gagne sur l'infirmité humaine, on peut espérer que ce progrès ne s'arrêtera pas. Mais, en dehors de toute considération savante, nous sentons que la théorie de M. Spencer* doit être repoussée comme immorale, qu'il nous appartient de combattre le plus possible la douleur, de faire la guerre à la misère et au vice, que notre devoir est de travailler à cette fin, et de nous y sacrifier au besoin.
L'homme doit intervenir avec sa raison et sa 11bei^té dans sa destinée morale. — Au moral particulièrement, l'homme, sans s'en faire accroire sur le progrès passé, ni s'en fier pour l'avenir à la seule nature, doit considérer le progrès, non comme nécessaire ni assuré, car il ne se fera pas seul si nous nous croisons les bras, mais comme possible, ce qui suffit. Il ne faut ni trop attendre, ni désespérer de l'hérédité*; elle transmettra indifféremment les caractères bons ou mauvais que nous nous serons donnés. Mais U ne tient qu'à nous de l'utiliser pour opérer une véritable sélection morale* : c'est à chacun de faire prédominer en lui les caractères nobles et élevés, de les cultiver en luimême et autour de lui, de tout faire pour les accumuler dans les générations successives.
Des instincts spéciaux entrent en jeu dans l'homme, qui peuvent ou aider au progrès, si nous le voulons, ou le compromettre, si nous nous fions uniquement à la nature. Tel est l'instinct d'imitation, dont il faut beaucoup espérer, mais qui a besoin d'être cultivé aussi et surveillé ; car, abandonné à lui-même, il menacerait de généraliser le mal non moins que le bien, et plus sûr&-> ment peut-être, car le mal s'imite plus facilement que
le bien. La coutume, ropinion régnante, les traditions, tout l'état moral d'une époque, ne demande qu'à durer, à s'accentuer ; par conséquent, si le mal prédomine, il menace de s'éterniser et de tout envahir. Mais inversement, si le bien prédomine, les lois de notre nature ne demandent qu'à le faire fructifier. Tout dépend donc, en fin de compte, de la volonté. Si l'on est assez nombreux et assez ardent à vouloir le bien, le bien triomphera ; car, encore une fois, la bonté et la justice sont, elles aussi, des forces, et des forces invincibles ; mais si, au contraire, nous ne veillons pas, le danger de rechute est permanent.
L*âctiYité Yolontaire : la personnalité.
Le vouloir par opposition à l'instinct. — L'aclivité volontaire suppose l'intelligence et la sensibilité, mais en diCTère. — Distinction du désir et de la volonté : Le désir est un fait sensitif, il est mêlé de trouble, fatal, souvent vague et inconscient^ souvent porté vers l'impossible, susceptible de mille degrés; le vouloir a tous les caractères opposés. — Analyse du vouloir : 1* Conception des alternatives possibles; 2* délibération; 3** résolution; 4* exécution (exemples).
La personne par rapport aux choses et aux animaux ; la personne proprement dite par opposition à l'enfant. — La personnalité, fondement de la responsabilité morale. L'éducation a pour but de la former; respect de l'enfant.
Objection. — La peisonnalité comme vice chez l'homme, chez l'enfant. — L'entêtement et la désobéissance. Réponse. — Immolation volontaire de la personnalité.
Applications pratiques : L'obéissance qu'il faut demander à l'enfant, moyen de l'obtenir. -* Sacrifices mutuels des personnes dans la vie sociale (justice et charité).
lie vouloir par opposition h l'instinct. — L'aetlvlfé volontaire snjipose l'intelligence et la sensibl'
litéi mais le voiiloir diffère de la pensée et da désir*
— De l'activité instinctive nous nous élevons à une activité plus haute : le vouloir. Nous passons de la vie animale, où triomphe et règne presque exclusivement rinstinct, à la vie proprement humaine. En effet la volonté, que nous allons maintenant étudier, est ce qui fait surtout la personne morale.
Qu'est-ce que vouloir? C'est se résoudre en connaissance de cause, c'est-à-dire déployer une activité spontanée*, consciente et mal tresse d'elle-même. Autant Tinstinct était au-dessus du pur mécanisme et même au-dessus des simples actions réflexes *, autant et plus encore le vouloir est supérieur à l'instinct. Le vouloir produit bien encore des actes ayant pour but de nous adapter aux circonstances, de répondre aux impressions reçues et aux nécessités de notre condition; mais ici il y a un grand intervalle entre les impressions reçues et les actes accomplis pour y répondre. Il y a un intervalle et c'est cet intervalle qui est occupé par le vouloir. Les impressions et perceptions passées sont en effet retenues, conservées par la mémoire; elles composent notre expérience personnelle. De là quantité de juge-* mentg, de pensées, de réflexions, qui constituent la vie intérieure claire et consciente de chacun de nous. Dans un cas donné, quand telles circonstances se présentent^ nous avons le pouvoir d'agiter, pour ainsi dire, toutes ces pensées intérieures, tous ces souvenirs, et d'y chercher une inspiration pour le cas présent, d'y chercher la matière d'une résolution. Quand cette résolution apparaît^ elle émerge pour ainsi dire de nous-mêmes, de notre^ fonds ; elle est vraiment nôtre, et n'apparaît plus du tout comme la résultante immédiate et nécessaire des impressions actuelles : elle est au contraire la plus haute manifestation de la spontanéité*, elle est l'activité par excellence en ce monde.
On voit par là l'étroite parenté du vouloir avec l'intelligence ou la pensée d'une part, et de l'autre, avec l'émotion sensible : avec la pensée puisque le vouloir
est essentiellement une activité consciente et éclairée, c'est-à-dire intelligente; avec l'émotion sensible, car on n'agit pas sans but, sans fin, sans attrait, on agit toujours pour une fin désirée, et vouloir, c'est précisément fixer cette fin et arrêter les moyens qu'on juge propres à y atteindre. Mais la distinction reste profonde entre vouloir et penser, ou sentir. On peut sentir et penser sans agir, on peut dans une situation donnée voir les alternatives possibles, avoir des tentations contraires, et ne pas se fixer; bref, la pensée et le cœur peuvent rester indécis; quand le vouloir apparaît, il apporte donc du nouveau.
Le désir surtout est profondément distinct du vouloir. Il importe beaucoup d'insister sur ce point et de dissiper toute équivoque, car c'est la question de la liberté qui va apparaître, c'est-à-dire que ce qui importe le plus dans la vie humaine est ici en jeu. Quand un enfant impatient, violent pousse des cris pour avoir un joujou, on dit qu'il le veut; l'expression est impropre, il faut dire qu'il le désire violemment. Si c'était là le vouloir, ce vouloir ne serait ni éclairé, ni libre, ni digne d'aucun respect ; cela est si vrai qu'on dit aussi du chien, par exemple, qu'il veut aller à la chasse, de l'âne qu'il ne veut pas passer l'eau : il n'y a là qu'un désir instinctif; ce n'est point le vouloir. Le vouloir offre des caractères tout différents, et même le plus souvent contraires.
Caractères opposés du désir et de la volonté. — 1® I<e désir est une doable émotion 9 la volonté est froide et ealme. — Le désir est un fait affectii ou sensitif, il est essentiellement caractérisé par l'émotion; et même l'analyse y découvre deux émotions distinctes. En effet, il y a toujours dans le désir : d'abord un plaisir, savoir la jouissance entrevue du bien qu'on souhaite; ensuite une douleur, car le désir est essentiellement une privation et toute privation est une souffrance. C'est le mélange de ces deux éléments, plaisir et douleur, qui fait le caractère si original du désir, toujours dépeint
comme capricieux et mobile. La volonté, au contraire, est essentiellement froide, du moins quand elle se dé* gage de ce qui n'est pas elle et en triomphe. Elle aura justement pour tâche de faire régner sur le désir le devoir, et de faire taire la passion.
2^ Le désir est troublé et agpifé; la volonté est calme. — D'après la description qui précède, le désir est troublé et agité, d'autant plus qu'il est plus fort : le désir très fort est essentiellement un trouble de l'âme. La volonté est d'autant plus calme ,et sereine qu'elle est plus forte; la littérature, l'art, la peinture n'ont garde de représenter la puissante volonté sous des traits tourmentés et agités : quand il y a agitation, c'est que la volonté n'a pas encore prononcé.
3^ L.e désir est fatal) la voloDié est libre. — Le désir est fatal : on peut y résister, il est vrai, puisqu'on le doit, mais on ne peut pas s'empêcher tout à fait de l'éprouver; aussi est on coupable d'y céder, mais non de le sentir; on n'est pas responsable du désir luimême, en tant qu'il envahit la conscience. Au contraire la volonté est libre par définition, ou du moins se croit telle, et n'hésite pas à s'attribuer la responsabilité de ses actes.
k^ Le désir est souvent vagpne, parfois Ineoaseicnt; la volonté est préelse, déterminée. — Le désir est souvent vague, inconscient : on peut ne pas savoir bien ce qu'on désire, éprouver une vague inquiétude de l'âme, sans objet connu; au contraire la volonté arrêtée ne peut être que précise et déterminée. Quand on dit de quelqu'un qu'il ne sait pas ce qu'il veut, on entend par là qu'il ne sait pas se rendre compte de ses désirs, et que par conséquent il ne veut pas encore, au sens propre du mot.
5° Le désir a pour objet des ehoses extérieures 9 la volonté ne porte que sur ee qui dépend de nous. — Le désir porte sur des choses extérieures à nous le plus souvent, qui ne dépendent pas toujours de nous, et qui peuvent être impossibles à atteindre. Le désir
peut même être absurde, on peut désirer avoir des ailes ; c'est le domaine de la fantaisie. La volonté au contraire porte sur nos propres pensées, sur nos propres actions, sur ce qui dépend de nous essentiellement; elle est tout intérieure quoiqu'elle doive se manifester au dehors : on ne veut pas un objet, on veut faire une action ou ne la pas faire, parler ou se taire, etc.
6** 11 j a des degrés dans le désir, la volonté est «se. — Enfin, le désir affecte mille degrés, tandis que le vouloir est un et simple, on peut désirer plus ou moins fortement, on ne veut pas plus ou moins, on veut ou l'on ne veut pas.
Considérons donc maintenant le vouloir proprement dit, sans équivoque d'aucune sorte, le vouloir bien distingué du désir, et appliquons-y l'analyse.
Analyse du voaloir. — Gomment se décompose l'acte du vouloir? De quels phénomènes successifs se compose-t-ilî Des exemples sont nécessaires.
On m'a remis en dépôt une somme de mille francs. La personne qui me l'a remise est morte en voyage : personne ne sait ce qu'elle m'a confié, ses héritiers sont riches, je ne ferais de tort à personne en gardant cette somme : la garderai-je, ou la rendrai-je? Que se passet-il dans l'esprit de l'homme placé dans cette alternative? (On peut varier les exemples à l'infini, les emprunter aux chefs-d'ceuvre littéraires : voir le monologue d'Auguste dans Cinnay celui de Rodrigue dans Le Cid, etc.).
l^ lia Coneeption. — Il y a quatre moments dans le vouloir et quand on le décompose, on trouve : P La conception des alternatives possibles, c'est-à-dire la conception d'un ou de plusieurs actes comme pouvant être accomplis si on le veut. C'est notre expérience passée, ce sont nos tendances naturelles ou acquises, nos associations d'idées qui nous suggèrent ces alternatives, ces possibles; mais déjà là intervient le vouloir, c'est-à-dire l'énergie propre de l'agent, de l'individu qui délibère. C'est le vouloir qui évoque les possibles, qui cherche à x.Kçn- s DE ps^T^r. b
une situation donnée plusieurs issues. II y a une application constante, évidente du vouloir à la pensée : c'est la délibération qui commence.
2^ lia délibération. — On délibère ensuite sur les mo^i/s, c'est-à-dire sur les raisons qui militent* en faveur des divers possibles. Les alternatives possibles sont comme autant de fins conçues; or l'esprit, poussant plus loin son travail, conçoit, évoque, d'une part les moyens d'atteindre à ces fins, de l'autre les conséquences que les actes une fois faits pourront avoir. Les motifs qui militent* pour une résolution plutôt que pour une autre résultent à la fois de la facilité, de l'abondance des moyens qui s'offrent pour accomplir l'acte, et des conséquences plus ou moins avantageuses qu'on peut en at tendre « Ce double travail se fait sur chacun des possibles. Une comparaison incessante rapproche les diverses conceptions auxquelles l'esprit "s'arrête tour à tour ; il hésite et se donne du temps pour réfléchir encore : il délibère. — Le travail de la volonté consiste ici, on le voit, à peser les motifs ; mais remarquons le bien, la balance n'est pas inerte, sinon elle pencherait immédiatement du côté où elle est le plus chargée. Loin de là, la volonté se donne du temps, retient, diffère la résolution. Un signe certain auquel on la reconnaît, et pour ainsi dire un de ses caractères essentiels est de prolonger à dessein l'intervalle entre les impressions premières et les actions.
3^ La résolution. — On se résout enfin, on se décide : tout pesé, on prend un parti. Ici le vouloir triomphe; c'est le point précis, le point principal où la volonté se voit à nu. Néanmoins ce n'est pas sans dessein que nous l'avons signalée déjà dans les deux opérations précédentes; car on peut très bien soutenir que la décision résulte de la comparaison des motifs, et que le plus fort l'emporte nécessairement, mais à condition d'ajouter que, dans l'évocation* des motifs, dans la façon de les envisager, se place déjà le vouloir, déjà la liberté.
4® li'exécation. — Enfin, la décision prise, on agit, on exécute sa résolution. La volonté ne se repose pas encore, il faut passer à l'acte, et à chaque moment ae l'exécution, il faut que le vouloir persiste : il y a, en réalité, autant de petites volitions* successives que l'exécution demande et comporte d'actes successifs.
Lia personne, par opposition aux ehoses et aux animaux. — Or, une personae est un être qui agit de la sorte, c'est-à-dire sciemment et volontairement. Plus souvent on veut véritablement plus on fait acte de volonté, plus aussi on est une personne, plus on est homme. Même adulte, nous ne voulons pas à chaque instant ; il y a beaucoup de moments où nous ne faisons pas acte de volonté, où notre volonté, comme détendue, s'abandonne à l'instinct ou à l'habitude ; eh bien, nous sommes le plus véritablement homme au moment où nous voulons le plus véritablement.
Se sentir une personne, dans toute la force du terme, ce n'est pas ne point sentir ses liens, les nécessités naturelles, mais c'est vouloir s'en dégager le plus possible, vouloir dominer les circonstances et n'être pas à leur merci, vouloir se conduire soi-même par réflexion et par raison, se posséder enfin, faire ce qu'on veut et ne faire que ce qu'on veut. Voilà ce qui met un abîme entre une personne et les choses ou les animaux. Les choses sont bien loin de faire acte de vouloir, elles ne font que répercuter* les impulsions qu'elles reçoivent; en elles règne exclusivement le mécanisme. Chez les animaux, il y a certes quelque spontanéité*, car l'instinct est déjà un mode de l'activité spontanée*; mais l'instinct est une intelligence captive au sein de la nature, qui ne se possède pas, qui ne s'assouplit pas aux circonstances et aux milieux, et l'on pourrait dire avec Malebranche*, que l'animal a est agi », plutôt qu'il n'agit réellement.
lia personne par opposition à l'enfant. — L'enfant est-il une personne? En germe et en puissance, oui; en lui nous voyons se dégager peu à peu et se délivrer
de rinstinct le vouloir proprement dit, la parsonne; mais par rapport à l'adulte, à Thomme éclairé, maître de lui, l'enfant est à peine une personne. Qu'est-ce, en effet, qui le caractérise? La facilité avec laquelle il s'abandonne aux impressions du dehors. C'est cela même qui fait sa grâce et son charme. S'il se replie trop sur lui-même, s'il n'est pas naïvement enfant, s'il veut jouer au petit homme, aussitôt il nous devient désagréable. — La personne ne triomphe et n'est complète, la volonté n'a toute sa fermeté que chez l'homme fait; elle suppose en effet la maturité de l'esprit et un certain apaisement des passions.
Considérations pratiqaes. — Former la personnalité est le but de la vie humaine, donc le but de l'éducation. L'éducateur doit s'appliquer à former la personne de l'enfant; et quand vient cet âge où nous sommes à nous-mêmes nos propres directeurs, former et dégager la personnalité est encore le but de ce qu'un auteur anglais appelle si bien « l'éducation de soi-même » : car la personnalité est précisément ce qui fait la dignité de l'homme; c'est ce qu'il y a de plus haut et de plus sacré en ce monde.
La personne est essentiellement inviolable, et tout le fondement de la morale sociale sera là. Le respect des personnes, voilà le commencement de la sagesse sociale : ce qu'on appelle la justice n'est pas autre chose, et la charité, à son tour, consiste toujours à développer, à satisfaire le plus possible, à prendre pour fin la personnalité d'autrui. La personne « dit Kant* » ne peut pas être traitée comme un simple moyen, elle est essentiellement une fin, c'est-à-dire un être respectable et sacré par lui-même. C'est ce qui fait, par exemple, la monstruosité de l'esclavage.
Comment faut-il donc en user avec les personnes que nous devons conduire et sur lesquelles nous avons l'autorité? Toujours avec le plus profond respect, même et surtout quand il s'agit de la personne de l'enfant. U faut la respecter d'autant plus qu'elle s'ignore elle-
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même ; il faut lui apprendre ce qu'elle vaut. Le moyen infaillible de montrer à l'enfant le cas qu'on fait de sa personnalité, c'est de respecter toujours sa dignité. Par conséquent, on ne doit lui commander qu'avec douceur, qu'en faisant appel à son intelligence, à sa raison, qu'en tâchant de l'amener à vouloir de lui-même ce qu'il doit faire. Il faut craindre par-dessus tout de briser sa volonté; ce serait détruire le germe même de sa moralité future. L'enfant déjà, comme plus tard l'homme, ne vaut réellement que par le vouloir libre, et quand il accomplirait les meilleures actions, elles seront sans prix, si elles ne sont pas l'œuvre de sa bonne volonté.
Objection. — Mais une objection se présente après cette apologie* sans réserve de la personnalité. Est-ce que ce n'est pas un misérable défaut et souvent dénoncé que la personnalité? Pascal* l'a dit : « le moi est haïssable. » Être plein de soi, n'est-ce pas être insupportable? Est-ce que l'orgueil n'est pas un vice funeste et antipathique entre tous, dans la société ? et est-il rien de plus ridicule, que la roideur automatique de ces gens qui croient ne jamais faire assez de bruit ni tenir assez de place en ce monde? Tandis qu'on est plein de sympathie pour ces personnes modestes qui s'oublient, s'ignorent et se prodiguent volontiers. Un enfant au caractère entier est intolérable : ne doit-on pas s'appliquer avant tout à le rendre obéissant, par conséquent vaincre et faire fléchir sa volonté?
Réponse. — La personnalité doit en effet être modeste et humble, et elle le sera d'autant plus qu'elle sera plus intelligente. Au besoin elle doit être sacrifiée, mais, ne l'oublions pas, elle ne peut jamais Fêtre que par elle-même ; sinon il n'y aurait aucun mérite au sacrifice, et c'est le spectacle du monde le plus choquant, que celui d'une volonté esclave d'une autre volonté. S'agit-il de l'enfant? il faut faire en sorte avant tout que sa volonté soit forte ; puis, il faut" lui apprendre en même temps que le plus bel usage qu'il puisse faire de sa force, c'est de l'abaisser, de l'humilier devant le droit
des autres personnes, mieux encore, de la mettre au service des personnes mêmes à qui il ne doit rien. En d'autres termes, il faut le former au sacrifice, en l'amenant à en comprendre et à en goûter la joie par la pratique.
Sur le point particulier de l'obéissance, la difficulté se résout de même. Il faut certes amener l'enfant à obéir, mais volontairement et librement, par raison et par bonté ; et il y a un moyen infaillible pour cela, c'est de lui commander toujours avec bonté et avec raison, en faisant appel à son intelligence et à son cœur. Si vous êtes un mentor grondeur vous lui donnerez envie de désobéir; si vous êtes doux avec lui, si vous êtes pour lui comme une providence aimable et discrète, il s'apercevra bien vite que ce qu'il a de mieux à faire, c'est d'obéir à vos conseils. Comme il aura toujours à se louer d'avoir suivi votre volonté, non ses caprices, il se fera aisément une loi de vous obéir toujours et partout, et sa dignité néanmoins sera sauve. Son vouloir ne sera entamé en rien, mais assoupli, discipliné, dépouillé de tous les éléments inférieurs, égoïstes et bas.
Ces considérations pédagogiques s'appliquent d'ailleurs, exactement et littéralement, aux plus grandes questions de la morale sociale, et là est la clé des plus grands problèmes moraux et politiques. La moralité publique consiste essentiellement dans le respect des personnes les unes pour les autres, dans l'égalité des personnes devant la loi ; c'est ce qu'on appelle la justice dans la société, il faut qu'elle règne avant tout.
Mais on n'a trouvé vraiment la paix publique, l'ordre durable, que lorsqu'on l'a obtenu des personnes ellesmêmes, de leur intelligence et de leur bonté. Pour cela, il faut les former, les inviter, les provoquer à faire acte de raison et de liberté, les amener au sacrifice volontaire, à l'abnégation, leur apprendre à dompter leur égoïsme par la charité. La charité mutuelle des citoyens, c'est ce qu'on appelle la fraternité. Ainsi on obtient un ordre d'un tout autre prix que Tordre imposé par la force, une
harmonie qui est le plus beau des spectacles, puisque c'est Tordre véritablement moral, réalisé par les volontés libres.