XIII" LEÇON
De l'habitude en général. — Les habitudes organiques.
Rapports de l'habitude avec Tinstinct et la volonté. ^ Qu*il y a des habitudes dont l'origine n'est pas dans le vouloir. — Sens étymologique du mot. — L'habitude se rencontre partout où il y a vie : elle in)plic|ue à la fois devenir et fixité. — Définition ; Loi.
Les habitudes organiques sont de deux genres. — Deux conditions : 1" Condition négative (limites). Exemples. — 2"* Condition positive (le temps). Exemples. » Loi des habitudes qui naissent d'actions subies. Exemples ; explication. — Loi des habitudes qui naissent d'actes spontanés*. Exemples; explication. — Habitudes hérédi-» taires. — Perfectibilité * des vivants.
Après rinstinct et la volonté, il nous reste à étudier un troisième mode de l'activité, l'habitude.
Rapports de l'hahltade avec l'instlncf et la volonté. — Avec l'instinct, nous étions dans le domaine de la nature pure et simple ; avec la volonté, nous nous sommes élevés à une région plus haute, à la vie humaine proprement dite, à la personnalité et à la moralité : en étudiant rhabitude, nous entrons dans une troisième phase de l'activité, qui participe à la fois des deux autres. On Ta dit, l'habitude est, chez l'homme, la synthèse* de la nature et do la personnalité, de l'instinct et de la volonté.
C'est une seconde nature^ qui, une fois formée, a tous les caractères essentiels de l'instinct : nécessité, perfection, sûreté mécanique, uniformité. Mais entre l'habitude et l'instinct^ il existe une différence fonda-
mentale, c'est que l'habitude est une nature acquise, artificielle, en quelque sorte, tandis que l'instinct est la nature primordiale *, simple, non encore modifiée. D'une part donc, l'habitude ressemble à l'instinct; d'autre part elle en diffère et même s'oppose à lui. L'instinct sert, pour ainsi dire, de base à l'habitude, qui vient se greffer sur lui en le modifiant d'une manière plus pu moins profonde.
Si nous considérons l'habitude chez l'homme, à cer* tains égards elle s'oppose à la liberté, car elle est routine et mécanisme, et la nécessité est un d« ses caractères. Mais, d'autre part, on se donne en grande partie soi-même ses habitudes, en sorte que nous pouvons concevoir la liberté et la moralité jusque dans l'habitude même, c'est-à-dire dans un mode d'activité qui parait être au premier abord complètement nécessaire. L'habitude, loin d'exclure le progrès moral, seule le rend possible, car elle modifie et renouvelle en quelque sorte notre nature, et vient affermir, fixer, conserver l'œuvre de la liberté.
Il 7 a des habltades dont T^rlgtae n'est pas dans le Tonlolr. — Mais nous n'avons pas seulement à étudier l'habitude chez l'homme; nous la trouvons aussi au-dessous de lui, partout où il y a vie, chez les animaux et même chez les plantes. Il existe d'ailleurs chez rhomme lui-même des habitudes dont l'origine n'est pas dans la volonté, qui naissent au-dessous d'elle, etsur lesquelles la liberté n'a aucune prise. Ce sont ces habitudes d'ordre inférieur qui feront d'abord l'objet de notre étude; mais au préalable, il est bon d'établir exactement ce qu'on doit entendre par habitude.
Sens étymologique dn mot habitude. — Au sens étymologique, c'est toute manière d'être permanente, c'est l'état d'un groupe de phénomènes coordonnés d'une manière constante. Pris dans ce sens, le mot habitude s'appliquerait donc à l'être lui-même, considéré dans sa constitution et ses lois. Mais cette signification s'est modifiée peu à peu.
li'habltDde implique A la fois devenir et fixité.
*- L'habitude implique ordinairement un devenir, un changement, et toujours dans l'usage le mot désigne, chez un être quelconque, une disposition à présenter le même enchaînement de modifications à partir d'un premier terme, dès que ce terme est posé. Dans la notion d'habitude ainsi définie, il y a bien encore une idée de fixité, de constance, mais c'est la constance dans le changement; c'est l'aptitude à reproduire de plus en plus facilement une même série de phénomènes.
li'habltnde se rencontre partout où 11 y • vie. -— Quoique un philosophe contemporain étende la dénomination d'habitude au jeu de tout mécanisme qui, une fois remonté, se comporte toujours de même, une pendule, par exemple, nous n'admettons pas une pareille hardiesse de langage : l'habitude ne commencera pour nous qu'avec la vie et les actions spontanées*. Mais aussi nous la trouverons partout où il y a vie, à tous les degrés de l'échelle des vivants.
Définition et Loi. — Voici donc à quelle définition nous nous arrêterons : Uhabitude est une disposititm des vivemis acquise sous Vaction ^prolongée des mêmes influences, ou par la répétition des mêmes CLCteSi
L'habitude est essentiellement la loi de variation de l'activité spontanée *. Cette loi porte que, « lorsque une série de phénomènes est produite une ou plusieurs fois dans ou par un être vivant, ce vivant contracte une disposition de plus en plus marquée à reproduire identiquement la même série d'états dans les mêmes circon" stances. » Il est si vrai que l'habitude est la loi de l'activité spontanée *, que ce qui caractérise la vie et la spontanéité* chez un être, c'est précisément son aptitude à contracter de nouvelles habitudes, à se modifier, soit de lui-même, soit sous l'action des circonstances. Plus un être est doué de cette aptitude, plus il est élevé dans l'échelle des vivants, et aussi, plus il est perfectible^ L'homme, qui est le plus élevé de tous les êtres, est aussi le plus perfectible*! car il est celui qui offre le plus
de disposition à modifier son activité par l'habitude. Il fallait qu'il en fût ainsi, puisque l'homme est doué d'une volonté libre et responsable» dont le devoir est précisément d'améliorer la nature à laquelle elle est unie, et puisque, seule, la loi de variation rend ce progrès possible.
Les habitudes organiques sont de deux genres. — On peut considérer deux sortes d'habitudes organiques :
1» Les modifications subies par un vivant sous l'action des circonstances;
2<> Les changements spontanés * de ce vivant ; les modifications qui viennent de son^fonds propre.
De part et d'autre, ces changements donnent lieu à des habitudes : mais les premières sont dites passives, et les secondes sont appelées habitudes actives.
Il est naturel d'examiner d'abord comment se produit le phénomène dans les deux cas, de nous rendre compte de ce qui se passe et quand les circonstances changent d'une manière durable autour d'un être vivant, et quand ce vivant répète souvent ou prolonge longtemps les actes spontanés* qu'il produit.
Deux eondittons. — Or, nous voyons d'abord que les habitudes des deux genres ne peuvent se contracter que moyennant deux conditions, l'une négative, et l'autre positive.
Condition négative. — La première condition pour que l'habitude se contracte, c'est que la modification qui va se répéter ou durer ne dépasse pas certaines limites. En effet, si les modifications subies ou produites par un être vivant sont trop considérables, l'habitude ne peut naître chez cet individu, mais il ne tarde pas à dépérir et même à mourir.
Par exemple, l'acclimatation des plantes et des animaux,, qui a pour but de leur rendre la vie possible dans des conditions où ils ne vivent pas naturellement, consiste à produire chez la plante ou chez l'animal des modifications durables, qui se fixent peu à peu sous l'action des mômes circonstances, jusqu'à ce qu'ils ne paraissent
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plus sentir la différence entre leur milieu naturel et celui auquel on les a accoutumés. Mais si un animal, né dans une région très chaude, est transporté dans un climat trop rigoureux, ou réciproquement, il ne peut s'acclimater et on le voit s'affaiblir graduellement jusqu'à ce qu'il meure, s'il n'est même frappé subitement.
Les poisons fournissent une autre preuve des limites que les modifications ne peuvent dépasser pour devenir des habitudes. Pris à fortes doses, les poisons tuent; on peut au contraire s'y habituer, jusqu'à en supporter sans accident des doses formidables, quand on les prend d'abord graduellement et à doses légères. Mithridate*, on le sait, s'y était si bien accoutumé, qu'il n'avait plus rien à en craindre. Certains composés de l'arsenic, pris de la sorte, ne sont pas seulement inoffensifs, mais sont des remèdes bienfaisants.
On le voit, pour reculer en quelque sorte les limites de la nature, il faut d'abord les respecter. Mais cette condition n'est pas la seule.
Condition positive. — La seconde est toute positive, elle porte que l'habitude ne se contracte qu'avec le temps et par transitions douces. Elle n'est pour ainsi dire que le développement de la précédente; en effet, elle résulte toujours de la délicatesse de l'organisme : même si son admirable plasticité * lui permet de s'adapter à des circonstances nouvelles, dans les limites convenables, il faut encore lui épargner les secousses trop brusques. Une modification peut n'être pas très forte, et cependant être mortelle pour l'être auquel on l'impose, c'est ce qui arrive quand le changement est trop subit. On le dit avec raison, le temps est un grand maître ; il n'est presque rien, en fait d'habitudes, qui ne soit possible avec le temps.
Claude Bernard* a fait à ce sujet des expériences curieuses. Il prend trois cloches contenant Tune 1 litre d'air, l'autre 2 litres, la troisième 3 litres; sous chacune il place un oiseau; les trois oiseaux sont de même espèce, de môme taille et dans le même état de repos.
Dans ces conditions, il est évident que, si la nature procédait géométriquement, le second oiseau ne devrait succomber qu'au bout d'un temps deux fois plus long que le premier, et celui qpii a 3 litres d'air devrait subsister trois fois plus longtemps que celui qui n'en a que 1 litre. Mais ce n'est pas là ce qui se produit. Claude Bernard* a constaté que, si l'oiseau qui n'a que 1 litre d'air à respirer meurt au bmït d'une heure, le deuxième, ayant plus de temps pour s'habituer au manque d'air respirable, vit deux heures et demie ou même plus, et le troisième arrive à vivre, d'une vie très afiaiblie, il est vrai, pendant cinq heures environ : preuve évidente de Faction du temps sur la formation des habitudes.
Une expérience inverse conduit à la même conclusion, et prouve bien c{ue les brusques secousses sont funestes pour l'organisme. Sous une cloche où une linotte enfermée depuis longtemps vit encore et paraît à peine incommodée, on introduit subitement une autre linotte qui vient de voler en plein air : celle-ci succombe immédiatement,-tandis que la première vit longtemps encore.
Pour les appareils à fortes pressions, où Ton met certains malades, il est bien connu qu'il faut n'augmenter les pressions que progressivement, et surtout revenir graduellement à la pression normale ; si Ton passe subitement de l'état où l'on supporte plusieurs atmosphères à l'état normal, il se produit une lésion de la moelle qui détermine les désordres les plus graves, sinon la mort.
Ce principe trouve une application presque constante en hygiène. C'est ainsi qu'après un long jeûne, il est nécessaire de ne pas satisfaire complètement son appétit, et de ne revenir que par degrés à l'alimentation ordinaire. ) De même, lorsqu'une personne a été soumise à un froid très rigoureux, lorsque surtout elle a été gelée, on a bien soin de ne pas l'exposer d'abord à une forte chaleur; on la frictionnera plutôt avec de la neige, pour ramener peu à peu la circulation. |
Tout cela explique très bien comment les animaux les plus acclimatables sont ceux qui sont le mieux à même
de supporter ou de s'adoucir à eux-mômes les tramitions. Gela tient, par exemple, à la température du sang, à l'épaisseur de la fourrure, aux changements de pelage. Le sang est, selon Claude Bernard % une sorte de « milieu intérieur », que l'on porte avec soi et qui entretient une température égale : par là on comprend facilement que les animaux à sang chaud soient à même de subir de grandes variations de température extérieure sans périr. Quant à l'homme, il n'est pas de climat, pour ainsi dire, auquel il ne puisse s'accoutumer, grâce à son intelligence et à son industrie.
Deux lois. — Non seulement les habitudes organiques sont subordonnées aux conditions que nous venons d'énoncer, elles sont encore, disions-nous, régies par deux lois.
La première, qui concerne les habitudes passives, nous explique tous les phénomènes d'adaptation aux milieux.
La seconde, qui régit les habitudes actives, se rapporte aux phénomènes de modification spontanée* des vivants.
Eiol des hablludes qui naissent d'aetlons sables. — Voici comment on peut énoncer la loi des habitudes qui résultent d'actions subies :
V altération apparente, qu^un phénomène répété ou continué apporte à un être vivant va diminuant, avec le tempSy à mesure que ce phénomène devient habituel.
En effet, lorsque les conditions changent autour d'un être, il se produit dans son organisme une modification intime plus ou moins profonde, accompagnée d'une assez grande altération extérieure; mais si ces conditions nouvelles durent longtemps ou se reproduisent souvent, le changement profond se fixe, et l'être qui l'a subi n'en souffre plus. C'est ainsi que, lorsque un végétal est transplanté, il semble d'abord dépérir; puis, peu à peu, il s'habitue au sol nouveau dans lequel on Ta planté, et il reprend toutes les apparences d'une vie robuste. De même, lorsque des animaux sauvages sont mis en captivité, ils souffrent d'abord visiblement, et souvent périssent par suite de ce brusque changement;
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mais en général ils finissent par se faire à ces nouvelles conditions d'existence : leur organisme se modifie lentement et leur santé se rétablit. C'est donc parce qu'une altération profonde se produit que l'altération apparente diminue; c'est parce que l'organisme a varié et se trouve définitivement adapté aux conditions nouvelles, que l'animal ou la plante ne souffre plus.
liOl des habitudes qut naissent d'aetes spontunés*. — Passons à la deuxième loi. Lorsque une modification produite spontanément * par un être vivant se répète ou se prolonge, Vorganisme de cet être acquiert une tendance de plus en plus forte à conserver son nouvel état, ou à reproduire spontanément* l'acte en question.
On pourrait citer beaucoup d'exemples : il suffit de parler de la natation, de l'équitation, de la marche, de la gymnastique, pour faire comprendre ce qui se passe. Tous ces exercices consistent en certaines séries de mouvements d'abord artificiels, très compliqués et fort difficiles. Au début, on éprouve beaucoup de peine à les exécuter, on n'y arrive que par un incessant effort de volonté. Mais quand l'acte s'est répété assez fréquemment, l'organisme est en état de l'exécuter facilement, et la volonté n'a plus même besoin d'intervenir. Toute la série des mouvements se déroule mécaniquement, avec une exactitude et une précision qui appartient à la nature de l'instinct. En même temps l'acte ou le groupe d'actes dont il s'agit devient une source, de plaisir, parfois même un véritable besoin.
Cela s'explique en partie physiologiquement. Lorsqu'un organe s'exerce beaucoup et devient très actif, on remarque qu'il devient en même temps plus exigeant, qu'il attire à lui, dans la nutrition, une plus grande part des sucs nutritifs et des éléments vivifiants. Aussi fautil veiller à ce que l'organe ainsi développé et la tendance correspondante ne prédominent pas outre mesure sur les autres organes et les autres besoins. C\est à nous qu'il appartient de discerner dans quelle mesuie il faut
laisser se développer les tendances que nous ayons fait naître ou fortifiées de la sorte.
Ces vues s'appliquent notamment au système nerveux, et c'est par là surtout qu'elles intéressent l'éducation. La prédominance du système nerveux sur le système musculaire est la première condition pour des êtres pensants; aussi faut-il le développer par l'exercice. Mais son développement exclusif et excessif mettrait en grand danger la santé et la vie même : il est donc nécessaire de le contrebalancer par des exercices musculaires, car nous devons toujours viser à maintenir le bon équilibre de toutes nos fonctions et facultés.
Habitudes héréditaires. — La Conclusion pratique à tirer de ce qui précède, c'est que nous devons veiller avec un soin qu'on ne saurait exagérer à la formation de nos habitudes. Gela paraît plus nécessaire encore, si l'on songe que les modifications acquises sont héréditaires, sinon toutes, au moins plusieurs, sinon toujours, au moins souvent.
Perfeetibilité^ pliysiqne. -^ A Cela tient notre perfectibilité* physique, mais aussi la possibilité des chutes irrémédiables, le danger où nous sommes toujours de tomber, de faute en faute, à un degré d'avilissement d'où on ne se relève plus. L'hérédité *, en effet, vient pour ainsi dire consacrer, perpétuer les habitudes que nous avons prises : combien la responsabilité de chacun de nous n'est-elle pas accrue de la sorte, puisque chacun de nos actes intéresse jusqu'à un certain point notre lignée*, et importe plus ou moins à toute l'espèce I