LE PLAISIR, LA BOULEX7R ET LES ÉMOTIONS SPÉCIALES
I. La classification des émotions. — On peut classer les émo« tîons de bien des façons différentes.
Si on se place au point de vue Ses objets qui les provoquent, on distinguera des émotions personnelles, sociales ou sympathiques, morales, esthétiques, religieuses, etc.
Mais cette classification, excellente à d'autres égards, a Tinconvénient de réunir dans un même groupe des émotions très différentes les unes des autres, opposées même entre elles, par cette seule raison qu'elles peuvent se rapporter toutes ati même objet. Elle est l'équivalent d'une classification des plantes qui les diviserait en plantes marines, plantes fluviales, plantes de montagnes, plantes de plaines, etc.
II faut donc la compléter ou plutôt la faire précéder par une autre classification qui envisage les émotions en elles-mêmes^ indépendamment de leurs objets, et les distingue d'après leurs caractères intrinsèques.
A ce point de vue, on distinguera des émotions simples ou primitives et des émotions complexes ou dérivées qui résultent de la combinaison et de la fusion plus ou moins intimes des premières.
Le grand problème est de déterminer la liste des émotions vraiment simples et primitives.
Sans vouloir insister sur des détails de pure érudition historique, rappelons que Descartes en adniettait six, l'admiration ou surprise, la joie ou la tristesse, l'amour, la haine et le désir, et qu'il les faisait naître dans cet ordre : en face d'un objet inconnu, le premier sentiment est la surprise, puis viennent la joie et la tristesse, selon que l'objet nous fait du bien ou du mal ; de la joie naît l'amour, de la tristesse la haine ; de l'amour et de la haine le désir, qui nous fait rechercher ou fuir désormais cet objet ; —
que Bossuet, d'après Aristote et saint Thomas, en admettait T)nze : la joie et la tristesse, le désir et l'aversion, l'amour et la haine, l'espérance et le désespoir, l'audace et la crainte, et la colère, et qu'il les faisait toutes dériver de l'amour : « Posez l'amour, disait-il, vous faites naître toutes les passions ; ôtez l'amour, vous les supprimez toutes ; » — enfin que Spinoza n'en admettait que trois : le désir, la joie et la tristesse.
Ce qui frappe dans tous ces essais de classification, c'est que les émotions, même les plus simples, se rapportent toutes à deux types, opposés l'un à l'autre, qui occupent, en quelque sorte, les deux pôles extrêmes de la sensibilité : le plaisir et la douleur. On pourrait dire, en effet, que la sensibilité est polarisée : elle oscille perpétuellement entre ces deux états, comme l'aiguille aimantée entre le nord et le sud.
Aussi certains modernes ont-ils réparti tous les sentiments simples autour de ces deux pôles. Par exemple, le psychologue français Adolphe Garnier classe les isentiments en agréables (joie, désir, amour, espérance, gratitude) et pénibles (tristesse, aversion, haine, regret, colère). A peu près de même, le physiologiste MûUer distingue, d'après Kant et Herbart, des passions excitantes (joie, désir, amour) et déprimantes (tristesse, crainte, etc.).
Pourtant on peut se demander si toute émotion est nécessairement agréable ou pénible, s'il n'y a pas d'émotion indifférente ou pour mieux dire neutre. Il y a en effet des cas où nous sommes émus, troublés, par exemple dans l'étonnement, dans le désir, sans que cette émotion soit à proprement parler un plaisir ou une peine. Ainsi le désir, agréable au début, devient douloureux en se prolongeant. L'étonnement, neutre en apparence, contient au fond un plaisir, le plaisir de la nouveauté.
Dès lors, il semble rationnel d'admettre que toutes les émotions simples composent une sorte d'échelle ou de gamme qui s'étend du plaisir à la peine en traversant des formes intermédiaires où le plaisir et la peine se font plus ou moins équilibre. La classification de Spinoza est, en quelque sorte, la réalisation schématique de cette conception, avec ses trois passions mères, la joie (passion positive), la tristesse (passion négative), et le désir (passion neutre ou intermédiaire). Même doctrine au fond dans Descartes, si ce n'est que la passion positive s'y dédouble en joie et amour, la passion négative en tristesse et haine, la passion neutre ou intermédiaire en surprise et désir.