‹ Leçons de psychologie appliquée à PéducationChapitre 27 sur 133 · LA CLASSIFICATION DES ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

LA CLASSIFICATION DES ÉMOTIONS

Du reste, on pourrait justifier à priori cette doctrine en montrant qu'elle se déduit de la nature même de l'émotion.

L'émotion en effet résulte de la modification subie par la tendance sous l'influence de Tidée.iOr une tendance, quelle qu'elle soit, étant donnée, ne peut, ce semble, être modifiée que de trois laçons différentes : ou bien elle est simplement éveillée, excitée, sollicitée à agir, et, dans ce cas l'émotion, encore indéterminée et pour ainsi dire à l'état naissant, sera neutre; ou elle est satisfaite, et l'émotion sera agréable; ou elle est contrariée, et l'émotion sera pénible.

Resterait à déterminer l'échelle ou la gamme des émotions simples, comme on détermine en optique l'échelle des couleurs, en musique la gamme des sons. Nous proposerions volontiers la série suivante, sans afilrmer cependant ni qu'elle soit complète, ni qu'on ne puisse en retrancher aucun terme : 1** joie ou plaisir, 2 amour, 3<* désir, 4® étonnement, 5** colère ou haine, 6^ crainte, 7' tristesse ou peine.

Dans cette série, les sentiments s'échelonnent entre les deux ^ pôles du plaisir et de la peine (ou de la joie et de la tristesse : nous considérons jusqu'à nouvel ordre ces deux couples comme identiques) ; le point central, le point mort serait l'étonnement. Au pôle positif se rattacheraient l'amour et le désir, au pôle négatif la colère et la crainte. — Faisons remarquer que nous entendons ici par amour, non la faculté générale d'aimer, qui se confond avec toute tendance considérée abstraitement (et c'est en ce sens que Bossuet entend le mot amour dans la phrase que nous citons plus haut), mais une émotion particulière et définie, la tendresse, l'attendrissement, ce que Bain appelle Vémotion tendre. De raème par désir nous entendons, non la faculté» générale de désirer (autre nom de la tendance abstraitement considérée), mais l'émotion du désir, bien connu de tout le monde sous la forme spéciale de la convoitise.

Enfin, nous ne croyons pas nécessaire de séparer la colère et la haine. Selon le mot de M. Ribot, la haine n'est qu' oc une forme avortée de la colère » : c'est en quelque sorte de la colère refroidie et concentrée. i

Tous les autres sentiments doivent pouvoir se ramener à ceuxlà. Ainsi la pitié, la reconnaissance, l'admiration, le respect sont des dérivés de l'amour ; l'appréhension, la honte, la peur, l'ef- . ^roi, l'épouvante, sont des dérivés de la crainte, et ainsi de suite.

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II. Le plaisir et la douleur. — Les deux phénomènes élémentaires de la sensibilité sont le plaisir et la douleut. Us peuvent même être considérés comme les faits les plus généraux de la vie consciente. Avec le désir et l'aversion qui en 'Sont inséparables, on les trouve, selon la remarque d'Aristote, chez tous les animaux, même chez les plus imparfaits, et ils semblent précéder tous les autres. Le premier cri de l'enfant en venant au monde, s'il n'est pas un pur réflexe, est un cri de souffrance. Des sensations plus ou moins agréables ou pénibles, voilà sans doute le premier contenu de la conscience, antérieur à touté connaissance et à toute volonté. A mesure que les idées se multiplient et avec elles les actes volontaires, le plaisir et la douleur changent d'aspect; ce ne sont plus des sensations mais des sentiments de plus en plus complexes et raffinés. Mais sensations ou sentiments ils n'en continuent pas moins à acconq)agner toutes les phases de la vie mentale dont ils retracent et mesurent eh quelque sorte les incessantes fluctuations

De là l'infinie diversité des plaisirs et des peines. On distingue grossièrement les plaisirs et douleurs physiques, simplement liés à l'état des organes, et les plaisirs et douleurs intellectuels et moraux, attachés à l'exercice de l'intelligence et de la volonté, le^ premiers purement animaux, les seconds vraiment humains. Ceux-ci s'appellent plutôt joie et tristesse, ceux-là jouissance et souffrance.

Pourtant cette diversité apparente recouvre une réelle identité.

« Entre la douleur physique et la douleur morale, dit Ribot S il y a une identité foncière, elles ne diffèrent l'une de l'autre que par le point de départ : la première étant liée à une sensation, la seconde • à une forme quelconque de représentation, image ou idée. » Et le même auteur ajoute : « Quoique Topinion commune établisse une séparation entre les plaisirs sensuels et les plaisirs spirituels, cette distinction est purement pratique. Le plaisir, comme état affectif, reste toujours identique à lui-même ; ses nombreuses variétés ne sont déterminées que par l'état intellectuel qui le suscite : sensation, image, concept. »

Gela revient à dire que, quelles que soient les formes particulières du plaisir et de la douleur, ces deux états de notre conscience sont toujours régis par les mêmes lois.

Il s'en faut cependant que ces lois soient faciles à déterminer, et c'est sans doute la raison pour laquelle les diverses théories

(1) Psychologie des sentiments, p. 42.

du plaisir et de la douleur ont paru si longtemps s'opposer entre elles.

Tout d'abord, si nous considérons les effets du plaisir et de la I douleur, il semble que chacun d'eux modifie, d'une façon opposée, Tactivité corporelle et mentale. Le plaisir la stimule, la douleur la paralyse.

Ainsi, selon Ribot, dans la joie, a la circulation augmente surtout au cerveau, ce qui se traduit par divers phénomènes, notamment par Téclat des yeux ; la respiration devient plus active ; par suite la température du corps s^élève ; les échanges, plus rapides, produisent une riche alimentation des organes et des tissus; l'innervation des muscles volontaires s'exprime par une exubérance de mouvements, par les cris de joie, le rire et les chants ; » bref a les manifestations de la joie peuvent se résumer en un seul mot : dynamiques ^ ».

Au contraire, la douleur « diminue la fréquence des mouvements du cœur, et dans les cas extrêmes, le ralentissement^ peut être tel qu'il produit la syncope...; Tinfluence sur la respiration est plus irrégulière et plus instable ; le rythme devient anormal, tantôt rapide, tantôt lent; les aspirations sont successivement courtes et profondes, mais le résultat final, c'est une diminution notable de Tacide carbonique exhalé, c'est-à-dire un ralentissement réel des combustions. La température s'abaisse. » De même « l'action de la douleur sur les fonctions digestîves se traduit par un ralentissement ou des troubles : diminution de Tappétit, arrêt des sécrétions, indigestion, vomissement, diarrhée, etc. ». En un mot, le plaisir produit une augmentation, la douleur une diminution d'énergie. Dans le plaisir, l'être se dilate, il se contracte dans la douleur.

Peut-être cependant la loi précédente est-elle subordonnée à une loi plus générale qui s'appliquerait également à toutes les émotions, quel que soit leur caractère particulier, c'est-à-dire qu'elles soient agréables, pénibles ou neutres, et qui pourrait se formuler ainsi : « Toute émotion, c'est-à-dire tout brusque changement d'état, toute perturbation d'équilibre de l'âme, excite l'activité si elle est modérée, la déprime si elle est excessive. » — En vertu de cette loi qui limite la précédente sans la contredire, la douleur, si elle ne dépasse pas la mesure, peut être un stimulant ; elle l'est pour les natures énergiques. En revanche le plaisir, à trop haute dose, énerve et stupéfie. —Mais il n'en reste pas moins vrai qu'une douleur relativement modérée paralyse déjà l'activité, tandis qu'un plaisir relativement excessif la stimule encore.

Une troisième loi du plaisir et de la douleur leur assigne, comme la première, des effets* opposés, mais cette fois dans la direction qu'ils impriment à l'activité.

Le plaisir nous excite à rechercher l'objet qui le cause, la dou-

(1) Loco cilato, p. 52, 53.

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leur nous excite à le fuir; et par là ils deviennent Tun et l'autre les principes du désir et de Taversion, de Tamour et de la haine, en un mot de tous les sentiments. C'est encore en vertu de cette loi que les effets de la première paraissent quelquefois s'intervertir, du moins en ce qui concerne la douleur. L'être qui souffre fait effort pour fuir l'objet de sa souffrance, et cet effort est un redoublement d'activité; mais l'influence dépressive de la douleur, invisible au premier moment, se laisse voir de plus en plus à mesure que la douleur augmente et se prolonge. Aussi il arrive un moment où la douleur tout à la fois nous excite à fuir sa cause et nous en empêche. En général, cependant, on peut admettre comme une loi que le plaisir attire et la douleur repousse, premier nous sollicite à continuer l'action commencée, le second à l'interrompre.

A ces trois lois qui régissent leurs effets, il convient d'ajouter les lois de Yhabitude auxquelles ils obéissent tous deux de même façon. Le plaisir et la douleur qui se prolongent ou se renouvellent trop fréquemment s'affaiblissent et s'éteignent. L'habitude émousse la sensibilité comme la nouveauté la ravive.

Les causes du plaisir et de la douleur ne sont pas moins difficiles à déterminer, tant elles paraissent diverses et contradictoires ! On a pu cependant réussir à les enfermer dans un petit nombre de formules simples et générales.

Tout d'abord le plaisir et la douleur sont liés, pourrait-on dire, à la grandeur ou quantité de force physique ou mentale dont chaque individu dispose et qu'il dépense ou peut dépenser à un moment donné.

A ce point de vue nous devons distinguer entre l'activité disponible et l'activité exercée.

Ainsi l'activité disponible peut être grande ou petite, selon les personnes et les circonstances. Tel enfant est sain, vigoureux, il a une grande énergie physique à dépenser; tel autre estchétif, souffreteux, il a peu d'énergie physique disponible. Voici un homme très intelligent, capable de résoudre sans effort les plus difficiles problèmes; en voici un autre d'un esprit très borné, pour qui le moindre raisonnement est un véritable travail. Ici, c'est l'énergie intellectuelle qui est abondante chez l'un et rare chez l'autre.

Or, dans l'hypothèse oCi l'activité disponible est grande, il y a plaisir si elle peut s'exercer librement, douleur si elle est entra-

vée dans son exercice. Empêchez cet enfant vigoureux de jouer, d'aller, de venir; cet homme intelligent de chercher, d'étudier : ils souffriront tous les deux. Au contraire, donnez à Tenfant toute liberté de déployer ses forces, fournissez à Thomme des occasions d'exercer la sagacité de son esprit : vous les rendrez heureux Tun et l'autre. Le plaisir qui résulte ainsi du libre exercice de l'activité s'appelle pl^sir positif ; la douleur qui résulte des entraves mises à l'exercice de l'activité s'appelle douleur négative.

Dans l'hypothèse où l'activité disponible est petite, il y a douleur si elle est contrainte de s'exercer, plaisir s'il lui est permis de suspendre son exercice. Forcez cet enfant chétif à agir, cet homme inintelligent à penser : ils seront malheureux l'un et l'autre. Permettez à l'enfant de rester immobile, à l'homme de ne penser à rien : ils se réjouiront tous les deux. Le plaisir qui résulte ainsi d'une cessation de l'activité s'appelle plaisir négatif; la douleur qui résulte d'un exercice immodéré de l'activité s'appelle douleur jDOStïtve.

Résumons tous les résultats de notre analyse dans une loi : nous pourrons dire que <c la douleur vient d'une activité compi^imée ou surmenée ^ le plaisir d'une activité exercée avec mesure ».

Cette loi explique la nature essentiellement relative et changeante du plaisir et de la douleur et l'extrême facilité avec laquelle ils se transforment l'un dans l'autre. Socrate l'avait déjà remarqué : a Quelle chose étrange que le plaisir, dit Socrate dans le dialogue du Phédon, et comme il est étroitement uni à la douleur qui nous paraît être son contraire ! Ainsi à la douleur que me faisaient ressentir mes liens succède maintenant un véritable plaisir. J'imagine que, si Ésope avait réfléchi là-dessus, il en aurait fait une fable où il aurait dit que Jupiter, ne pouvant réussir à réconcilier ces deux frères ennemis, prit le parti de les attacher à une même chaîne, de sorte que, quand le premier approche, le second n'est pas loin. »

Ainsi on achève souvent avec peine ce qu'on avait commencé avec plaisir : c'est que, dans l'intervalle, le rapport de l'activité disponible et de l'activité exercée a changé, s'est interverti. Le mouvement, plaisir pour l'enfant, est peine pour le vieillard; le repos, plaisir pour le vieillard, est peine pour l'enfant. D'une manière générale, la jeunesse connaît surtout les peines négatives et les plaisirs positifs; à la vieillesse au contraire sont réservés les plaisirs négatifs et les peines positives. Pour les

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natures où l'énergie surabonde, la peine est presque un- plaisir, car elle provoque immédiatement une réaction vigoureuse où l'être prend conscience de sa force; pour celles où l'énergie manque, le plaisir même est presque une peine, parce que l'excitation passagère qu'il provoque amène bientôt l'épuisement.

Mais le plaisir et la douleur ne sont pas seulement liés à la grandeur ou quantité de force physique ou mentale, dont chaque individu dispose à un moment donné ; ils dépendent aussi de la qualité de cette force ou, si l'on aime mieux encore, de la direc^ tion dans laquelle elle tend à se porter elle-même.

Or, si l'on considère les formes diversement qualifiées de l'activité humaine, on voit qu'elles consistent en des tendances ou inclinations plus ou moins nettement orientées dès l'origine vers des fins différentes et dont chacune retient, pour ainsi dire, une part d'autant plus grande de l'activité totale qu'elle a une plus haute importance dans l'économie générale de l'être humain.

A ces inclinations spécifiquement différentes, correspondent autant d'espèces différentes de plaisirs et de douleurs. La loi que nous avons précédemment énoncée pourrait donc se compléter par cette loi nouvelle :

« La douleur naît d'une activité détournée de ses fins ; le plaisir d'une activité qui s'exerce dans un sens conforme à ses tendances. »

C'est sans doute là ce que voulait dire Bossuet, lorsqu'il définissait le plaisir « un état conforme à la nature », et la peine a un état contraire à la nature », le mot nature ne pouvant désigner dans ces deux définitions que l'ensemble des tendances constitutives assignées dès la naissance à chaque être vivant par son organisation.

11 ne nous paraît pas tout à fait impossible de ramener à l'unité les deux grandes lois du plaisir et de la douleur que nous venons d'exposer.

Il suffirait pour cela d'admettre que l'activité humaine a deux sortes de tendances : les unes, très générales, qui lui sont peut-être communes avec toutes les forces de la nature, les autres qui lui sont propres et qui la caractérisent en tant qu'elle est l'activité d'une âme humaine.

Les premières sont la tendance à la conservation de l'être et la tendance au développement de l'être. « Tout ce qui est, dit Spinoza, tend à persévérer dans son être. » Cet instinct de conserva-

lion est comme une force centripète, une sorte de gravitation de l'être sur soi. D'autre part, tout être tend aussi à rayonner, pour ainsi dire, autour de lui-môme, à exercer, à dépenser son activité. Cette force expansive et centrifuge limite la première en même temps qu'elle est limitée par elle, et toutes deux constituent par leur union le fond même de l'activité et de la sensibilité animales,

I exactement comme les deux fonctions opposées et complémentaires de l'assimilation et de la désassimilation constituent par

I leur union le fond même de la vie.

I Si ces deux tendances générales existaient seules dans l'âme humaine, elles suffiraient entièrement à expliquer le plaisir et la douleur. 11 est facile de trouver en elles la raison de notre première loi et de tous ses corollaires.

I Ainsi le plaisir positif et la douleur négative s'expliquent par la I tendance expansive de l'activité; la douleur positive et le plaisir négatif s'expliquent au contraire par l'instinct de conservation. En d'autres termes, tout déploiement d'activité qui ne compromet pas la conservation de l'être cause un plaisir (plaisir positif); tout déploiement d'activité qui compromet la conservation de l'être cause une douleur (douleur positive) ; tout arrêt d'activité qui n'est pas commandé par la conservation de l'être cause une douleur (doulçur négative) ; tout arrêt d'activHé qui est commandé par la conservation de l'être cause un plaisir (plaisir négatif).

Mais Tâme humaine enferme en elle d'autres tendances que ces tendances générales. Elle ne tend pas seulement à déployer son activité le plus possible, sous cette réserve de la conservation de l'être ; elle tend à la déployer dans certaines directions déterminées ; de sorte que si on la contraint à agir dans un sens contraire à ces directions, le résultat de l'action, même modérée, n'est plus le plaisir mais la peine, et inversement une action même excessive ne se convertit pas en douleur, si la tendance qui s'y satisfait et s'y exerce est susceptible d'une activité sans mesure.

D'autre part, il est impossible d'expliquer'la diversité spécifique des peines et des plaisirs si l'on ne tient pas compte de ces inclinations spéciales et proprement humaines.

Or, ces inclinations se déterminent par les fins auxquelles elles tendent; d'où il suit que le plaisir et la douleur dont elles sont les principes suivent en quelque sorte les mouvements par lesquels ï^otreâme s'approche ou s'éloigne de ces fins. En définitive, si on considère la conservation de l'être et le

développement de son activité comme des fins plus générales, mais au fond de même nature que les fins des inclinations spéciales, on pourra généraliser ainsi les lois du plaisir et de la douleur : « Le plaisir naît toutes les fois que l'activité se rapproche de ses fins, la douleur toutes les fois qu'elle s'en écarte. »

Supprimez toute activité, toute finalité dans notre être : le plaisir et la douleur s'évanouissent du même coup.

III. Rôle du plaisir et de la douleur. — On peut comprendre par là quel est le rôle du plaisir et de la douleur.

Effets et signes des vicissitudes de notre activité dans ses rapports avec les choses qui tantôt favorisent et tantôt contrarient son développement, ils constituent une sorte de baromètre intérieur et naturel qui nous retrace à chaque instant les variations incessantes de notre énergie physique, intellectuelle ou morale, en correspondance avec celles du milieu matériel ou social où nous vivons.

Ainsi la douleur est, en général, le sentiment (tune imper feC'» tion, c'est-à-dire d'une impuissance, d'une défaillance de l'activité. A ce titre, elle peut nous rendre un triple service.

D'abord elle est un avertissement et comme un signal qui retentit dans notre conscience dès que la conservation de notre être est menacée, dès que notre activité est arrêtée ou détournée de sa voie. Par elle, l'intelligence est pour ainsi dire mise en demeure de chercher la nature du mal qu'elle nous révèle et les moyens d'y remédier.

Elle est en outre un f7*ein qui, avant toute information de l'intelligence, nous empêchç de continuer l'action commencée, nous détourne de rechercher l'objet, ou même nous contraint à le fiiir.

Elle est enfin un aiguillon qui, plus efficacement peut-être encore que le plaisir, nous excite à redoubler les efforts de notre activité pour arriver à nos fins. Par la résistance et la lutte qu'elle provoque, elle nous accoutume à l'effort, aguerrit et discipline notre volonté, tait de nous des personnes vraiment conscientes et maîtresses d'elles-mêmes. Aussi le poète a-t-il pu dire : « Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. » Non seulement la douleur développe dans l'homme l'énergie morale, la patience, le courage, toutes les vertus de force, mais encore, par la sympathie qu'elle excite en lui pour ses semblables, elle développe la pitié, le dévouement, la charité, toutes les vertus de douceur. On comprend dès lors le mot du stoïcien : « douleur ! tu n'es pas un mal ! »

Pareillement le plaisir est en général le sentiment d'uneperfec^ tion, ou plutôt, comme dit Spinoza, du passage d'une perfection moindre à une perfection plus grande.

Sa première raison d'être, à ce point de vue, c'est qu'il est un signe qui nous révèle à nous-mêmes nos propres fins, car nous les cherchons d'abord sans les connaître. L'enfant reconnaît sa vocation au plaisir qu'il éprouve la première fois qu'il se livre à une certaine occupation.

En même temps, le plaisir est une impulsion, un attrait, qui s'ajoute à la tendance pour la renforcer et accélérer, en quelque sorte, son mouvement. C'est en somme un moyen d'intéresser plus complètement l'être à sa destinée et à sa tâche.

Mais ce moyen n'est pas sans inconvénient. II peut arriveir en effet que l'être recherche le plaisir pour le plaisir même, au lieu de l'attendre seulement comme l'effet de la satisfaction de ses tendances, renversant ainsi l'ordre naturel des choses et transformant en fin ce qui n'était d'abord qu'un simple moyen. C'est le cas de l'homme qui mange non pour se nourrir, mais pour éprouver le plaisir de manger.

Linconvénîent est d'autant plus grand que le plaisir n'est nullement un signe infaillible de l'utilité ou du bien. Même au point de vue physique, ce ne sont pas les choses agréables qui sont nécessairement les plus bienfaisantes.

Et Ton peut en dire autant de la douleur. Sans doute, en règle générale, le plaisir est lié aux actes utiles, la douleur aux actes nuisibles, mais cette règle comporte des exceptions. Ainsi, dit M. Ribot^ « certains poisons sont agréables et causent la mort ; une opération chirurgicale est douloureuse > mais utile ; beaucoup savourent un farniente qui les conduit à la ruine ; il est agréable de vivre dans le monde de la fantaisie pure d'où l'on tombe énervé et incapable de remplir sa tâche quotidienne ». D'autre part, « un grain de sable dans Tœil, une névralgie dentaire causent une douleur dont la disproportion est énorme avec le dommage subi par l'organisme. Par contre, la dissolution de certains organes essentiels à la vie est souvent presque indolore. Le cerveau peut être coupé, cautérisé, presque sans souffrance ; une caverne peut se former dans le poumon, un cancer dans le foie sans que rien nous avertisse du danger. La douleur, cette sentinelle vigilante, reste muette ou ne nous informe <ïue quand le mal est de longue date, profond, irrémédiable. »

Pour toutes ces raisons, le plaisir et la douleur ne sauraient nous dispenser de l'usage de notre raison et de notre volonté. Dans

(1) Loco citato, p. 89 .

PSTCH. APPL. A l'ÉDUC.

bien des cas, il faut savoir résister à Tattrait du plaisir, le fuir même ; dans bien des cas aussi, il faut non seulement supporter patiemment la douleur, mais encore aller au-devant d'elle.

IV. Les émotions qui se rattachent au plaisir. — On peut rattacher au plaisir, ou pour mieux dire à la joie, les deux émotions du désir et de l'amour.

Le désir, en un sens, est moins une émotion que la conscience de la tendance ou du mouvement de l'activité vers sa fin. Cependant, au moment où cette conscience se produit, elle s'accompagne certainement d'une excitation plus ou moins vive, d'un trouble plus ou moins profond, comme on peut s'en rendre compte en observant un jeune enfant à qui l'on tend de loin une friandise ou un jouet. En outre, cette émotion du désir semble contenir virtuellement le plaisir et la peine, et c'est pourquoi elle est ensemble ou tour à tour agréable et pénible. La représentation anticipée de la fin, la conscience de l'élan qui nous porte vers elle, ce sont là sans doute des causes de plaisir ; mais d'autre part la fîn est absente et plus ou moins éloignée, des obstacles nous en séparent, et ce sont là des causes de douleur. Pourtant, le désir en somme est plutôt agréable. Pascal n'a-t-il pas écrit : « Rien ne nous plaît que le combat^ mais non pas la victoire... Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses » ? Bien souvent en effet la possession fait regretter le désir. La plus grande partie du plaisir de la chasse réside dans la poursuite bien plutôt que dans la prise du gibier, a Si l'on m'offrait le choix, dit Lessing, entre la vérité toute trouvée et le plaisir de la chercher, c'est le second parti que je prendrais. »

L'émotion de Vamour, l'émotion tendre, se rattache d'une façon si étroite aux tendances sociales que nous devons nécessairement reporter son étude au chapitre où nous étudierons ces tendances.

V. Les émotions qui se rattachent à la peine. — L'émotion de la peur ou de la crainte est originellement liée à l'instinct de la conservation individuelle : c'est, comme dit M. Ribot*, la forme défensive de cet instinct.

Selon M. Ribot, il y a une peur primitive, inconsciente, antérieure toute expérience individuelle ; et une peur secondaire, consciente, raisonnée, postérieure à l'expérience. Ainsi chez les enfants, Preyer • soutient l'existence d'une « peur héréditaire qui se manifeste quand l'occasion se présente ». Beaucoup ont peur des chiens et des chats sans avoir été mordus ni égratignés ; le tonnerre les fait crier, pourquoi? «La crainte de tomber, dit le même auteur, pendant les premières tentatives de la marche, est tout aussi singulière que la peur à l'égard des animaux. A quatorze mois, mon fils n'osait faire un pas sans être tenu et était plein d'angoisse si on le lâchait ; il n'avait pourtant eu aucune expérience de chute. »

(1) Ribot. Loco citato, p. 209.

(2) L'âme de l'enfant, ch. vu. Paris, F. Alcan,

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