CHAPITRE VII
I. Rapport général des émotions et des inclinations. — Toute émotion, nous l'avons vu, est le signe d une tendance ou inclination, soit simplement excitée, soit contrariée, soit satisfaite. Le fond essentiel de la sensibilité morale consiste donc dans les tendances ou inclinations que nous devons maintenant étudier à leur tour.
Si rinclination appartiènt à la sensibilité par ses effets, elle appartient à Tactivité par sa nature : elle n'est pas autre chose que l'activité même de l'âme tendant spontanément à certaines fins plus ou moins précises et particulières. On pourrait dire qu'elle est dans l'homme ce que l'instinct est dans l'animal. C'est un instinct humain, plus vague et moins impérieux que l'instinct animal. Comme l'instinct, elle nous sollicite vers nos fins naturelles, mais elle ne nous impose pas, comme lui, l'emploi des moyens qui doivent nous y conduire, et ainsi elle ne permet pas seulement, mais encore elle exige, pour sa satisfaction, le concours de l'intelligence et de la volonté .^De là vient que, malgré l'uniformité générale des inclinations dans l'espèce humaine, leurs manifestations se diversifient à l'infini selon les milieux et les temps, dans les races, et même dans les individus.
Aucune inclination n'est directement aperçue par la conscience ; elle n'est connue que par ses signes qui sont de deux sortes : d'abord les actes auxquels elle nous porte et nous excite, ensuite les sentiments ou émotions qu'elle nous fait éprouver. J*ai beau regarder en moi-même, je ne réussis pas à y voir les multiples tendances par lesquelles je puis être sollicité dans les diverses circonstances de ma vie ; tout ce que je découvre en moi, c'est tel acte particulier que j'accomplis, telle émotion momentanée qui m'agite. Seulement, si je me rappelle que j'ai souvent et spontanément accompli des actes du même genre, tous orientés
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vers une même fin, que j'ai souvent et vivement éprouvé des émotions analogues à Toccasion des même objets, je conclus de tous ces indices Texistence en moi d'une tendance déterminée par laquelle je m'explique et ces émotions et ces actes.
L'émotion paraît être un signe plus direct et plus sûr que l'acte, d'abord parce qu'une inclination qui n'est pas assez forte pour nous faire agir l'est encore assez pour nous émouvoir, ensuite parce que Témotion traduit immédiatement et uniquement l'inclination, tandis que l'acte est souvent la résultante extraordinaire ment complexe non seulement de l'inclination, mais encore de l'intelligence et de la volonté, lesquelles enveloppent elles-mêmes une infinité d'idées et d'habitudes.
II. Classification des inclinations. — Par cela mêméi^que Tobservation intérieure ne les atteint pas directement, les inclinations vraiment simples et primitives de l'âme humaine sont très difficiles à démêler et à classer.
On distingue d'ordinaire des inclinations physiques et des inclinations morales.
Les premières, qu'on appelle aussi instincts, appétits, besoins, ont pour but le maintien de la vie physique : tels sont les besoins de manger, de boire, de dormir, etc.
On peut les ramener à deux instincts fondamentaux, communs à rhomme et à Tanimal : l'instinct de conservation et l'instinct de reproduction.
On leur reconnaît trois caractères principaux :
l'^ Elles se manifestent par des sensations plutôt que par des émotions véritables. Ces sensations sont localisées dans des régions déterminées de l'organisme, la faim, par exemple, dans l'estomac, la soif dans le gosier, etc., à la différence des émotions qui paraissent plutôt diffuses dans l'organisme tout entier;
2® Elles ne sont susceptibles que d'un développement limité;
3* Elles sont presque toujours sujettes à des retours périodiques^
De ces appétits ou besoins naturels on peut rapprocher des besoins ou appétits factices, artificiels, que l'homme développe en lui-même par l'habitude de certaines sensations ou de certains actes physiques : tels sont le besoin de fumer, l'appétit des liqueurs fortes, eto. Us ont à peu près les mêmes caractères, sauf que leur développement pourrait être illimité s'il n'entraînait pas la mort de l'individu en se portant au delà de certaines limites.
Les inclinations morales, dites aussi penchants, ont pour fin le parfait épanouissement de la vie morale. Elles se manifestent par I des sentiments ou émotions (joie, tristesse, désir, crainte, colère, I etc.), sont susceptibles d'un développement indéfini et s'éveillent j ou s'endorment sans période assignable.
On peut ranger les inclinations morales en trois classes : !• Personnelles, qui ont pour objet notre personnalité, notre moi;
2^ Sociales, qui ont pour objet des personnalités distinctes de la nôtre, nos semblables, autrui.
3^ Idéales, qui ont pour objet un idéal, la vérité, la beauté, la * justice, etc. A ces trois groupes d'inclinations correspondent trois groupes de sentiments, les sentiments personnels, souvent appelés égoïstes, les sentiments sociaux, souvent appelés sympathiques, et les sentiments idéaux, souvent appelés supérieurs (mtellectuels, esthétiques, moraux, religieux).
L'ordre dans lequel nous les énumérons ici est l'ordre même dans lequel ils apparaissent et se développent. L'évolution de la sensibilité humaine va des tendances et émotions égoïstes aux tendances et émotions sociales, et de celles-ci aux tendances et émotions idéales, du moins si on la considère dans l'ensemble de l'humanité, car il est des individus chez lesquels elle s'arrête au premier ou au second stade sans pouvoir s'élever jusqu'au dernier.
HL Les indiaations personnelles — On réunit souvent ces inclinations sous le nom d'amour de soi ou d'égoisme; mais ces dénominations sont équivoques. Les mots amour de soi ou amour-propre semblent en effet désigner plus particulièrement une de ces inclinations, celle qui consiste à aimer son « moi », et le mot égoïste paraît impliquer cette idée qu'on s'aime soimême à Texclusion de tout le reste. Or, les inclinations personnelles peuvent parfaitement coexister avec d'autres inclinations, et c'est même là leur condition habituelle et normale.
De toutes nos tendances, celles qui se rapportent en chacun de nous à son individualité sont les plus précoces : nous recherchons d'abord notre bien avant de rechercher celui des autres, tout simplement sans doute parce qu'à l'origine c'est le seul bien qui soit connu de nous.
Si le jeune enfant est égoïste, c'est, pourrait-on dire, sans le savoir, ni le vouloir : il l'est naïvement, innocemment, parce qu'il
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ne connaît pas encore les autres. Cette priorité des tendances personnelles dans Tâme encore vierge suffit peut-être à expliquer leur prédominance finale chez la plupart des hommes. Plus ou moins limitées par les tendances sociales et idéales, ce sont elles qui agissent le plus fréquemment dans toutes les circonstances de la vie humaine.
On peut y voir une sorte d'extension de Tinstinct de conservation et dire avec un psychologue allemand qu'elles résultent de cet instinct « parvenu à la pleine conscience de lui-môme et incamé dans Tidée du moi ».
A notre avis, on doit en distinguer trois principales :
1® Quelle que soit l'origine, physique ou morale, du plaisir et de la douleur, il y a en nous une tendance qui nous porte à rechercher le plaisir et à fuir la douleur. Cette tendance, qui a tous les caractères d'un instinct, passe en général par deux phases : elle est d'abord le désir du hien-étre dont la forme la plus grossière est la sensualité; elle devient ensuite le dé$ir du bonheur qui, lorsqu'il s'accompagne de réflexion et de calcul, prend le nom d'intérêt. Si l'individu est plus sensible à la douleur qu'au plaisir, la tendance l'inclinera plutôt vers la recherche de la sécurité et du repos; s'il est plus sensible au plaisir qu'à la douleur, elle le rendra plutôt entreprenant et audacieux.
2* Mais le plaisir et la douleur — sauf peut-être le cas des plaisirs et douleurs physiques exclusivement liés à tel ou tel de nos sens (plaisirs et douleurs du goût, de l'odorat, du toucher) — sont, nous l'avons vu, attachés à l'exercice de l'activité sous toutes ses formes. De là une tendance très générale, la tendance à agir, le besoin de V action dont la force est d'autant plus grande que l'activité spontanée est plus abondante et plus puissante. De cette tendance dérivent le désir de V indépendance, qui est en quelque sorte le besoin d'agir en soi-même, sur soi-même et par soimême; le désir de puissance, qui est le besoin d'agir sur autrui; le désir de propriété, qui est le besoin d'agir sur les choses. Ne pourrait-on y rattacher aussi la curiosité, non sans doute l'amour de la science, qui est une inclination d'ordre supérieur plus complexe et plus raffinée, mais le simple désir de voir et de savoir, et le besoin d'emo^tows.^ L'intelligence est, elle aussi, une force qui demande à s'exercer, et les émotions sont les stimulants naturels de l'activité qui. sans elles, languit et s'épuise dans l'ennui.
Toutes ces inclinations secondaires sont des formes plus ou
moins variées d'un même besoin fondamental, qui n'est à Torigine que le besoin de se mouvoir.
« Platon conseille aux mères et aux nourrices de ne point gêner cet amour du mouvement ; il les engage à promener le nourrisson dans leurs bras il leur rappelle le plaisir causé par le mouvement que nous donne le cheval ou la voiture... » L'activité corporelle est surtout un besoin pour les enfants, m Dans les pauvres familles où ils aident la mère aux soins du ménage, ils éprouvent plus de plaisir que dans les familles riches, où les occupations de la mère sont les travaux à Faiguille, la lecture, etc. Les' enfants aiment mieux ceux de leurs jouets qu'ils peuvent déplacer, remuer, manier, démonter,
i briser même, que ceux qu'ils sont obligés de contempler. Les figures sculptées et mobiles leur plaisent plus que les images peintes fixées à la muraille ^. » Frédéric le Grand remarquait que l'homme était, par la disposition de ses membres et par son instinct du mouvement, plutôt destiné à la course qu'à la méditation. — C'est à ce
; besoin d'activité physique qu'il faut rapporter l'amour du travail manueL Les moines de Tordre de Saint-Benoit montraient qu'ils connaissaient bien la nature de l'homme quand ils entremêlaient l'œuvre des mains à celle de l'esprit. Des savants, des prêtres, des magistrats se délassent de la méditation par les soins du jardinage ou par les soins de quelque atelier privé. Pascal avait bien compris ce penchant à Taction lorsqu'il regardait l'oisiveté forcée comme un châtiment et qu'il disait : « Quand un soldat se plaint de la peine qu'il a, ou un laboureur, etc., qu'on les mette sans rien faire. » Ce besoin d'action se retrouve dans l'amour du pouvoir physique, dans ce plaisir que nous goûtons non seulement à nous assujettir les objets de la nature matérielle, à les plier, à les façonner, mais encore à lutter contre nos semblables et à courber leur force sous la nôtre. Ainsi s'expliquent les jeux des athlètes et l'amour du combat*. »
Aux deux inclinations qui précèdent, ne tarde pas à se joindre et se combiner une troisième, à laquelle convient surtout le nom à^amour-propre, au sens étymologique, celle que les Anglais appellent self-feeling et les Allemands selhst-gefûhl. Cette inclination est Vamour de la personnalité, Vamour du moi, comme tel, en tant qu'il se distingue d'autrui. Elle ne peut évidemment apparaître que lorsque le moi est constitué et que l'individu a conscience de lui-même.
a Les sentiments par lesquels elle se manifeste ou les inclinations particulières qui en dérivent sont l'orgueil, la vanité, le mépris,
(1) M"« Necker de Saussure. Éducation progressive, 1" édît., t. I, p. 274, t. II, p. 159.
(2) Ad. Garnier. Traité des facultés de Vâme, t. I, p. 124. Paris, Hachette.
Tamour de la gloire, Tambition, l'émulation, le courage, Taudace, la hardiesse, etc., qui ont pour contre-partie négative Thumilité, la timidité, la modestie, la patience, la résignation, la bassesse, la lâcheté, le défaut de confiance en soi, etc.
« Elle s'exprime dans l'organisme par un ensemble de mouvements qui tendent à deux fins : 1° agrandir; la respiration est ample, le thorax largement dilaté ; la mimique est excentrique et comme envahissante ; de là les expressions populaires, bouffi, gonflé d'orgueil ; 2<> élever; le corps et la tète se redressent, la démarche est assurée, la bouche fermée, les dents serrées ; chez les mégalomaniaques qui sont la caricature de l'orgueil, ces traits s'accentuent encore. Quelques auteurs notent en outre le jeu du « musculus superbus » qui avance la lèvre supérieure.
<c Chez l'enfant, le sentiment personnel est lié d'abord à l'exercice de la force physique dépensée dans la lutte ou les jeux ; plus tard, à la forme même de sa personne, à ses vêtements, à sa parure (surtout chez les filles). Par l'effet d'une irradiation toujours croissante, il enveloppe tout ce qui entre dans sa sphère jd'action et peut contribuer à le dilater : les meubles, la maison, les proches. Plus tard, vient la conscience de la force intellectuelle et des avantages qu'elle procure : renommée, pouvoir, richesse, etc^. »
Le besoin d'agir se combine avec rameur de soi pour produire la plupart des inclinations secondaires que nous lui avons déjà rapportées.
Ainsi il entre comme élément dans V amour du pouvoir, car ce qui plaît dans le pouvoir, ce n'est pas seulement la facilité qu'il donne à celui qui le possède d'exercer librement et largement son activité sur les autres hommes, c'est surtout la supériorité qu'il lui confère, l'éclat dont il l'environne, en un mot, les satisfactions de toute sorte qu'il procure à son amour-propre.
« Le caractère impérieux ^ se fait remarquer dès l'enfance. Voyez les enfants dans leurs jeux : il y en a un parmi eux qui est le général, s'ils forment une armée, et le cocher, si c'est un équipage. Alcibiade donna de bonne heure les marques d'un esprit dominateur. Étant encore fort jeune, il jouait aux osselets dans une rue étroite. Comme c'était son tour de les jeter, il voit venir une charrette chargée. D'abord il crie au conducteur d'arrêter... Cet homme avançant toujours, les autres enfants se retirent, mais Alcibiade, se jetant par terre devant les chevaux: « Passe maintenant si tu veux, » dit-il au charretier. Cet homme épouvanté fit reculer sa voiture, et les spectateurs effrayés coururent à Alcibiade en jetant de grand» cris. » On ne sait rien de l'enfance de Napoléon, si ce n'est qu'à
(1) D'après Ribot. La psychologie des sentiments, p. 237-238. Paris, P. Alcan.
(2) Ad. Garnier. Traité des facultés de Vdme, p. i*7.
Brienne, lorsque ses camarades élevaient dans leurs jeux des forteresses de neige, c'est lui qui commandait Tattaque.
De même Tamour de soi contribue à former Vamour de la propriété. La possession suffirait à satisfaire notre besoin d'agir sur les objets matériels; mais a il faut distinguer entre la possession et la propriété : la première est l'occupation actuelle de la chose ; la seconde est l'attribution de l'objet à ma personne, même quand je n'en fais pas usage. L'animal ne comprend et ne désire que la possession. L'homme veut de plus la propriété qui est Ire pouvoir de se servir de la chose, de la donner et même de la détruire. Un enfant demande un objet ; vous répondez qu'on le lui prête, mais il veut qu'on le lui donne. Prêter et donner ont le même effet pour l'usage de la chose, mais non pour la satisfaction de Tinstinct de propriété. L'enfant aime mieux être propriétaire d'un objet dont il ne se sert pas que de se servir d'un objet dont il n'est pas propriétaire ^. »
En revanche, Tamour de soi nous paraît se combiner avec les inclinations sociales pour former Vamour de la louange.
c 11 est certain, dit M. Ribot^, que le désir de Tapprobation et la crainte du blâme sont des éléments extérieurs qui comptent dans la constitution et la consolidation du sentiment de complaisance pour nous-mêmes: la louange lui donne de l'extension ; la critique l'entame et la mutile ; et ceci ne suppose pas beaucoup de réflexion ni de culture. L'enfant est extrêmement sensible au jugement de ses pairs. L'homme primitif est emprisonné dans un réseau de coutumes, traditions, préjugés, qu'il ne peut rompre sans être excommunié ; aussi ils sont très rares ceux qui se contentent de leur seule et unique satisfaction. »
L'amour de la louange est donc une tendance semi-sociale, ou, comme dit Spencer, ego-altruiste. Un homme foncièrement égoïste, qui ne sympathiserait à aucun degré avec les autres hommes, serait complètement indifférent à leur opinion sûr son compte; il prendrait au contraire plaisir à braver leur mépris, ou, s'il paraissait les ménager, ce serait chez lui ou prudence ou hypocrisie.
Enfin l'amour de soi combiné avec les tendances sociales et supérieures produit le sentiment (au sens populaire) de la dignité personnelle, le sentiment de Vhonneur. Gomme il représente la foraie la plus élevée, la forme morale de l'amour de soi, il vaut la peine qu'on l'analyse.
C'est un fait remarquable que le sentiment de l'honneur a surtout fleuri au moyen âge, dans une société féodale et guerrière, qu'après
(1) Ad. Garnier. Traité des facultés de l'âme, p. 132,
(2) La psychologie des sentiments, p. 239.
avoir été la loi du chevalier il est resté celle du gentilhomme, et qu'aujourd'hui encore, il est celle du soldat et du gentleman. On peut s'expliquer par là son origine. Il n^'a pu naître que dans des sociétés restreintes et spéciales, dont tous les membres se regardent comme I égaux entre eux, solidaires les uns des autres, et sans doute aussi , supérieurs sous quelque rapport au reste des hommes. On le définirait assez bien^ croyons-nous, le désir de Testime de ses pairs, le > besoin d'être estimé de ceux qu'on estime soi-même. Dans une société de cette sorte, il se fait naturellement une sorte de code ; toutes les actions contraires à l'esprit de cette société, toutes celles qui tendent à la compromettre et à la dissoudre emportent avec elles la réprobation unanime ; toutes celles au contraire qui sont conformes à son esprit et tendent à sa conservation et à sa prospérité sont encouragées et approuvées par l'opinion de tous les membres. Les sanctions de ce code sont purement sentimentales : elles se résument dans le mépris ou l'estime des pairs. Etre exclu de la société de ses égaux, ne plus exister pour elle, c'est le suprême châtiment ; pour beaucoup de ceux qui y vivent comme dans une sorte d'atmosphère morale, cette peine est plus terrible ,'que la mort. Combien se tuent pour y échapper !
Ainsi se forme d'abord le sentiment de l'honneur, mais il devient bientôt, du moins dans les âmes un peu élevées, indépendant du milieu même qui l'a fait naître. On se passionne pour l'idéal de la société à laquelle on appartient, on en fait son bien et sa chose, on veut le réaliser pour son compte personnel ; et dès lors on est pour soi-même un juge aussi sévère, aussi exigeant que ses pairs, bien mieux, fùt-on absous par eux d'une faute contre l'honneur, on ne s'en absoudrait pas soi-même.
Le sentiment de l'honneur n'est plus alors le désir d'être estimé d'autrui : il est le besoin de s'estimer soi-même, c'est le souci de sa propre dignité.
On voit, d'après cette analyse, combien ce sentiment est complexe; toutes nos inclinations y ont leur part : d'abord l'amour de soi, car il s'y mêle une sorte d'égoïsme aristocratique et raffiné; puis l'amour d'autrui, au moins sous la forme de la sympathie ; enfin l'amour de l'idéal, qui en est peut-être la maîtresse pièce. Aussi n'est-ce pas seulement ce qu'Herbert Spencer appelle un sentiment ego-altruiste; on en méconnaît la véritable nature, lorsqu'on ne voit pas le désir d'excellence et de noblesse qui en est l'âme *.
Peut-être d'ailleurs, chez les âmes généreuses, ce désir se combine-t-il directement avec l'amour de soi, sans aucune intervention des tendances sociales. Il constitue alors le sentiment de la dignité personnelle, en tant que distinct du sentiment de l'honneur.
La fusion plus ou moins intime de Tamour de soi, du selffeeling, avec les autres tendances, soit sociales et supérieures, soit môme personnelles, leur communique un caractère plus ou
(1) E. Boîrac. La dissertation philosophique.
moins intéressé, et comme elle est extrêmement fréquente chez la plupart des hommes, elle a pu faire croire à certains moralistes, par exemple à La Rochefoucauld, que l'amour de soi était j l'unique principe de toutes les inclinations de l'homme, la cause unique de tous ses sentiments. Il y a là tout à la fois une exagération et une erreur d'analyse.
Môme les tendances personnelles, à l'origine, ne sont nullement intéressées. L'enfant recherche le plaisir et fuit la douleur, instinctivement, sans songer à lui-même, sans se dire : c'est mon plaisir, c'est ma douleur ; et de même il tend à exercer, à développer son activité, sous la seule impulsion de sa nature, sans opposer encore « moi » et (c autrui ».
« Le nouveau-né aspire le lait avant d'en connaître la douceur , l'homme fait court après la gloire et la puissance sans savoir s'il en retirera quelque utilité : il obéit à son instinct. Un homme, dit David Hume, n'est pas plus égoïste lorsqu'il cherche sa propre gloire que lorsqu'il se propose le bonheur d'un ami * .»
L'amour de soi ne se confond donc ni avec l'ensemble des tendances personnelles ni, à plus forte raison, avec l'égoïsme, qui consiste dans une sorte d'hypertrophie de ces tendances jointe à l'atrophie correspondante des tendances sociales et supérieures.
Un exemple particulier, en nous faisant voir comment les différentes tendances personnelles peuvent contribuer à produire des actes en apparence identiques, mais dont les mobiles sont en réalité différents, nous permettra de mieux comprendre leur distinction.
Supposons qu'il s'agisse d'une excursion dans les Alpes, plus ou moins longue et fatigante, mais qui doit se terminer par un banquet, avec danses, etc.
Parmi les touristes qui y prennent part, les uns sont surtout alléchés par la perspective des amusements de la route, du déjeuner final, etc. : ceux-là sont sensibles à l'attrait du plaisir ; d'autres sont attirés par cette occasion de marcher, de grimper, d'affronter les dangers, de courir des aventures : ceux-là sont avides d'action et de mouvement ; d'autres enfin, que le plaisir et l'action laisseraient par eux-mêmes indifférents, se font un point d'honneur non seulement de ne pas rester en arrière de leurs compagnons, mais même de les devancer, de les traîner à
(1) Ad. Garnîer. Loco cit. t. I, p. 115.
leur suite; ils veulent pouvoir dire : « C'est nous qui sommes arrivés les premiers ! » Voilà le véritable amour-propre.
LECTURES
John Lqcu. Quelques pensées sur l'éducation, traduction G. Gompayré, sections IV, XII, XIV, XIX. — RoLLiN. Traité des études, t. III. liv. V, partie, § 7. — M»» GuizoT. Education domestique» t. I, lettres xix et xx. — - François GuizoT. Instruction publique. Education. Extraits par Félix CBià^K, p. 188. — ^ H. Marion. Leçons de psychologie appliquée à l'éducation, XV* leçon. — P. Félix Thomas. L'éducation des sentiments, ch. vu, xi, xii, xiu, xiv. — La Brutébb. Les caractères. L'égoïste (Gnathon).
SUJETS A TRAITER
1. Les diverses formes de Tégolsme et leurs effets. Prouver que Tégoisme condamnable implique en nous une certaine étroitesse d'esprit.