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CHAPITRE VIII

I. L'éducation des inclinations personnelles. — C'est surtout dans l'éducation des inclinations personnelles qu'il faut se garder de perdre de vue la diversité des penchants et des sentiments dans les différentes âmes humaines. Une psychologie superficielle, qui se recommande pourtant de l'autorité de La Rochefoucauld, nous affirme en vain que tous les hommes sont uniformément et également égoïstes. 11 ne faut pas une bien longue expérience pour apprendre au maître que, parmi les enfants de son école, les uns sont en effet portés naturellement à l'égoïsme, mais qu'il en est d'autres aussi dont le cœur ne demande qu'à s'attacher et se donner, et que les égoïstes eux-mêmes, loin d'être identiques entre eux, aiment leur moi chacun d'une façon différente. On ne saurait donc appliquer les mêmes règles d'éducation en des circonstances aussi dissemblables. La première obligation qui s'impose aux maîtres, c'est d'étudier de très près les instincts de tous ses élèves, de pénétrer aussi profondément qu'il le pourra dans la connaissance de leurs sentiments, afin de pouvoir adapter ses procédés à la diversité de leurs caractères.

Si nous essayions de classer les caractères enfantins, au point de vue particulier de l'éducation des inclinations personnelles, peut-être verrions-nous que les enfants peuvept en général se répartir en trois groupes :

4* 11 y a d'abord, et c'est le cas le plus ordinaire, les enfants chez lesquels coexistent à doses à peu près égales les inclinations personnelles et les inclinations sympathiques, l'amour de soi et l'amour d'autrui. Il se peut qu'au moment où ils entrent à l'école, l'équilibre ait été déjà rompu du côté des inclinations personnelles. Mais au fond de leur cœur les inclinations sympathiques subsistent toujours, et il est encore possible à l'éducateur de les raviver, dé les stimuler, de leur communiquer en un mot la force

nécessaire pour lutter avec avantage contre leurs rivales. Évidemment, la tactique à suivre dans ce cas, c'est de faire appel aux sentiments désintéressés et généreux, par tous les procédés dont peut disposer l'éducation, afin, non de supprimer sans doute, mais de limiter et de modérer les inclinations personnelles.

2® On peut au contraire avoir affaire à des enfants chez lesquels la conscience de la personnalité soit très affaiblie et presque étouffée, toujours prêts à s'oublier eux-mêmes, n'aimant pas seulement à faire plaisir à leurs maîtres et à leurs camarades, mais se laissant parfois exploiter ou maltraiter sans résistance. C'est une âme de cette sorte que Gustave Flaubert nous représente dans son conte « Un cœur simple ». Il serait superflu, ou, pour mieux dire, dangereux de prêcher à de telles natures le désintéressement et le dévouement ; ce qu'il faut au contraire s'efforcer d'éveiller et d'exciter en elles, c'est l'indispensable et légitime sentiment de l'amour-propre.

3® Enfin on peut rencontrer, et c'est alors que la tâche de l'éducateur est particulièrement pénible et délicate, des enfants auxquels il semble que la nature ait refusé la faculté même d'aimer et qu'on dirait venus au monde avec un cœur déjà vide et désséché. Prétendre faire l'éducation des inclinations personnelles chez de telles natures en prenant son point d'appui dans les sentiments affectueux, c'est évidemment s'exposer à de sûrs mécomptes. Le mal n'est pas pourtant sans remède. C'est ici qu'il faut savoir opposer Tune à l'autre les différentes formes de l'amour de soi, de manière à contenir et corriger habilement les plus basses par les plus hautes ; c'est ici surtout qu'il faut compter sur la puissance de l'intelligence et de la raison pour l'heureuse modification des caractères les plus ingrats.

II. L'amour du plaisir au point de vue pédagogique. — Nous allons passer rapidement en revue les principales inclinations dont l'ensemble constitue l'amour de soi, en nous efforçant de déterminer la discipline à laquelle il convient de soumettre chacune d'elles.

L'amour du plaisir peut dégénérer chez l'enfant en sensualité, soit par l'effet du tempérament ou de l'hérédité, soit par suite de la complaisance ou de la rigueur des parents qui satisfont ou répriment à Texcès les appétits naturels. C'est pour éviter ce double excès, en ce qui concerne la gourmandise, qu'on devrait, d'après

Spencer, laisser les enfants manger à leur faîm et boire à leur soif, manger et boire ce qui leur plaît.

« Ce qui est le plus utile dans les premières années de Tenfant, c'est de tâcher de lui faire un sang pur par le choix des aliments et par un régime de vie simple ; c^est de régler ses repas en sorte qu*il mange à peu près toujours aux mêmes heures ; qu'il mange assez souvent en proportion de son besoin ; qu*ii ne mange point hors de son repas, parce que c'est surcharger Testomac pendant que la digestion n'est pas finie ; qu'il ne mange rien de haut goût qui l'excite à manger au delà de son besoin et qui le dégoûte des aliments plus convenables à sa santé ; qu'enfin, on ne lui serve pas trop de choses différentes, car la variété des viandes qui viennent Tune après l'autre soutient l'appétit après que le besoin de manger est fini

De nos jours, les déplorables progrès de Yivrognerie et de Valcoolisme imposent aux parents et aux maîtres l'obligation de mettre les enfants en garde contre ces deux fléaux. Par des lectures, des récits, des statistiques, il faut leur montrer les conséquences funestes de ces vicesi pour l'individu, pour la race, pour la société, en mettant pour ainsi dire sous leurs yeux le bilan des maux effroyables que l'alcoolisme déchaîne surl'himianité. Il faut leur dire comment ce vice s'insinue dans l'homme peu à peu, comment le malheureux qui ne boit chaque jour qu'un petit verre d'alcool s'achemine sûrement vers l'alcoolisme incurable et définitif. Il faut, sans abuser cependant de ces moyens, faire appel aux sentiments de légitime fierté des enfants par la peinture de l'avilissement où tombent les alcooliques.

Une autre forme de la sensualité assez fréquente chez les enfants, c'est la délicatesse qui nous pousse à rechercher en toutes choses les sensations agréables et à éviter celles qui nous déplaisent. Légitime si elle reste modérée, elle devient un vice en s'exagérant. C'est trop souvent la faiblesse, la sollicitude excessive des parents qui accoutume ainsi l'enfanta rechercher, à exiger des soins continuels, minutieux, dont il ne peut bientôt plus être privé un seul instant sans souffrir. Pour prévenir ce défaut qui nuirait plus tard à sa santé comme à sa moralité, les parents ne doivent pas prolonger au delà du nécessaire les soins délicats que réclame le premier âge. Il faut que l'enfant s'habitue peu à peu au froid, au chaud, aux intempéries du temp^, au contact des étoffes rudes, aux odeurs fortes et désagréables, etc., et même qu'il apprenne par moments à supporter sans se plaindre la faim et la soif, en un mot les peines et les privations qu'il ne pourra pas toujours éviter dans la vie.

Mais la forme la plus dangereuse de la sensualité, est sans conteste l'impureté, qui parfois corrompt l'enfant dès l'âge le plus tendre,

(1) Fénelon. De l'éducation des filles.

76 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'ëDUGATION

s'il est nerveux et doué d'une vive imagination. Ce n'est pas d'ordinaire dans la famille que l'écolier contracte ce vice funeste, mais plutôt en prenant contact avec des enfants pervertis, si toutefois il y est déjà enclin par nature. De nos jours, surtout dans les villes, l'influence delà vue tend à développer chez l'enfant les inclinations impures î gravures, dessins, photographies s'étalent dans les kiosques et aux devantures de certains magasins, attirant ses yeux, s'imposant à son imagination, le pénétrant d'impressions grossières et de malsaines excitations. C'est donc au nom de l'hygiène physique et morale de l'enfant que les pouvoirs publics devraient seconder l'œuvre éducatrice des parents et des maîtres, en interdisant avec une impitoyable rigueur l'étalage et la vente dans les rues et sur les places de gravures obscènes etde publications licencieuses. Il importe en efTet de préserver de bonne heure « les yeux et les oreilles de l'enfant de tout ce qui pourrait donner une direction dangereuse à ses pensées et à son imagination ».

Ainsi initiés par la vue, certains enfants ne sont que trop disposés à écouter les révélations et à subir les suggestions de camarades dépravés. Toutefois, une sorte de pudeur instinctive les porte à dissimuler leurs tendances vicieuses à leurs parents et à leurs maîtres, et c'est ainsi que s'établissent en eux des habitudes qui compromettent leur santé, émoussent leur intelligence et altèrent profondément leur humeur,

Comme le maître de peut pas éloigner de l'école, sans des raisons graves, tous les enfants mal élevés, il doit exercer une surveillance d'autant plus étroite, surtout pendant les récréations, sur tous ceux dont il suspecte la moralité. Il est bon que ces élèves se sentent surveillés ; à la moindre fauter, il doit les séparer sans délai de leurs camarades et leur interdire de prendre part aux jeux collectifs pendant un laps de temps déterminé.

Un moyen curatif et préventif de lutter, souvent avec succès, contre ce vice est l'exercice physique. L'excitabilité nerveuse de Técolier qui joue au grand air trouve un dérivatif naturel et puissant dans le déploiement de l'activité du corps : « Les penchants dépravés ne logent, dit Rousseau, que chez les efféminés et les faibles. »

III. L'instinct du mouvement et les inclinations qui s'y rattachent au point de vue pédagogique. — Presque tous les enfants ont un besoin naturel de mouvement et d'action : c'est pourquoi ils sont bientôt impatients d'agir par eux-mêmes, à leur guise et sans entrave ; ils s'irritent contre tout ce qui les gêne et contrarie leurs désirs. « Quand il avait fait quelque chose de lui-même, dit Tiedemann au sujet de son fils âgé de quinze mois, il se réjouissait visiblement et se plaisait à le réitérer. » Le désir d'indépendance s'appellera plus tard amour de la liberté, esprit de spontanéité et d'initiative. Vouloir comprimer à l'excès ce sentiment, ce serait

supprimer dans Tenfant le priticipe de sa future originalité : il convient seulennent de le discipliner, de le régler, lorsqu'il est exagéré.

Presque toujours, le besoin d'indépendance se complique du besoin de domination ; l'enfant ne se contente plus d'être son maître, il veut que tout le monde lui obéisse ; il devient alors un vrai tyranneau, toujours prêt à abuser de son pouvoir :

a II me semble évident, dît Bain, qu'un des éléments de ce sentiment est le plaisir de pouvoir faire du mal. L'amour de la domination, c'est-à-dire de soumettre la volonté des autres à la sienne propre, aurait bien moins d'attraits si le pouvoir de faire du mal aux autres en était retranché. »

Plus souvent qu'on ne croit, ce sont les parents eux-mêmes qui exagèrent chez leurs enfants le besoin d'indépendance et de domination, en refusant systématiquement d'acquiescer à leurs désirs, en exigeant d'eux ,en toute circonstance, une obéissance passive et absolue , en multipliant les avertissements , les conseils et les admonestations au risque de compromettre leur prestige personnel par des contradictions, et parfois, ce qui est plus grave, par des faiblesses intermittentes. Comment veut-on que, dans ces conditions, des enfants naturellement indépendants ne s'ingénient pas à conquérir à tout prix leur liberté?

Un autre excès qui aboutit au même résultat consiste à donner à l'enfant une liberté excessive. Dans beaucoup de familles, ce mal, de nos jours, est profond. iWi lieu d'exercer sur leurs enfants une autorité à la fois bienveillante et ferme, les parents trop faibles se laissent conduire par eux et condescendent à tous leurs désirs pour avoir la paix.

L'amour de la propriété, qui se rattache naturellement aux inclinations précédentes, est en général très prononcé chez les enfants. On en trouve cependant qui semblent à peu près indifférents à cet égard : ceux-là, il faut les amener par la persuasion, par des conseils, au besoin par des réprimandes et des punitions, à avoir soin des objets qui leur appartiennent et les obliger à réparer euxmêmes leurs négligences.

Beaucoup d'autres, au contraire, sont jaloux des objets qu'ils possèdent, jusqu'à ne pas vouloir les prêter à leurs camarades. A ceux-là, il faut faire honte de leur défaut, et soit en excitant leurs sentiments sympathiques, soit môme en appuyant sur le ressort de l'intérêt, les amener par degrés à désirer et à goûter le plaisir de la générosité.

« Quant à la passion que les enfants témoignent pour la propriété, apprenez-leur, dit Locke, à partager facilement tout ce qu'ils ont avec leurs amis. Faites-leur comprendre, par Texpérience, que le plus libéral est toujours le mieux partagé, en même temps qu'il obtient nos louanges et notre estime. »

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