CHAPITRE IX
I. Définition et division des tendances sociales. — Les tendances sociales rattachent l'individu aux individus de son espèce ; unissant les hommes entre eux par une solidarité naturelle de sentiments, de pensées et d actions, elles créent dans les différents groupes humains, famille, cité, patrie, humanité, une sorte de conscience collective où viennent se rapprocher et se confondre plus ou moins intimement les différentes consciences individuelles. Le philosophe français Auguste Comte les a toutes réunies sous le nom d'altruismey pour mieux les opposer à l'ensemble des tendances personnelles réunies sous le nom dVgoïsme, A ce point de vue, on pourait dire que l'altruisme est la force centrifuge de la sensibilité morale, de même que Tégoïsme en est la force centripète.
Toutefois, ce qu'on appelle amour d'autrui n'est pas plus que ce qu'on appelle amour de soi une tendance simple ou unique : c'est en réalité un système assez complexe de tendances multiples, que nous devons tout d'abord soumettre à notre ^analyse et où nous distinguerons trois principales inclinations élémentaires: la sympathie, Vinstinct d'imitation et Vamour d'autrui proprement dit.
II. La sympathie. — On a souvent confondu la sympathie avec l'ensemble des tendances sociales, ou tout au moins on l'a considérée comme le principe commun de toutes ces tendances ; c'est à peu près comme si Ton plaçait dans Tamour du plaisir et la crainte de la douleur la condition première et suffisante de toutes les inclinations personnelles.
Tout d'abord, il nous faut prendre garde à l'équivoque du mot. Dans la langue courante, il désigne le plus souvent un sentiment particulier, une forme, d'ailleurs assez vague, de 1' a émotion
tendre », une sorte d' « amour naissant », de même que le mot « antipathie » désigne une forme atténuée de la haine. En ce sens, la sympathie est non une tendance, mais une émotion, qui doit se rattacher d'ailleurs à la tendance de l'amour d'autrui proprement dit.
Ce que nous appelons ici sympathie, c'est, au sens étymologique du mot, la disposition générale et naturelle que Ton remarque chez tous les hommes, et même chez la plupart des animaux, à partager les émotions ou sentiments de leurs semblables : sympathiser veut dire souffrir ou s'émouvoir avec. — Toute émotion en effet est plus ou moins contagieuse, en ce sens que de la personne qui l'éprouve elle passe, en quelque sorte, à d'autres personnes, par cela seul que celles-ci assistent à sa manifestation extérieure et en comprennent immédiatement le sens. Je ne peux pas voir ou entendre rire autour de moi sans éprpuver aussitôt comme une velléité de rire moi-même ; le spectacle de la souffrance ou de la tristesse d'autrui m'est pénible. Est-il un sentiment qui se communique plus facilement dans les foules que la peur? On a même donné un nom particulier, la panique, à cette sympathie de l'épouvante. L'éducation, l'habitude peuvent affaiblir ou annuler ces effets naturels, surtout pour certains sentiments ; mais on remarque, chez les différents individus, une facilité d'autant plus grande à les subir dans toute leur force qu'ils sont plus voisins de l'état de nature, par exemple chez les enfants et dans les classes populaires. Qu'un enfant convoite un jouet, et vous verrez aussitôt ses compagnons, jusque-là indifférents, rivaliser de convoitise avec lui. Si, dans une réunion de gens du peuple, jusque-là pacifiques, un des assistants se met en colère, il est fort à parier que tous les autres vont s'irriter et se quereller à l'unisson. Il y a donc dans les sensibilités individuelles des êtres humains une sorte de tendance à harmoniser leurs états, et cette tendance est la sympathie, au sens propre du mot. Un moraliste et économiste anglais, Adam Smith, a cru y voir le principe de la morale ; il est certain en tout cas qu'elle exerce une profonde influence sur les sentiments et les mœurs des hommes. A son insu et presque malgré soi, on finit par refléter l'humeur habituelle des personnes avec lesquelles on vit. L'enfant, élevé dans im milieu mélancolique ou morose, deviendra presque fatalement un homme triste ou tout au moins grave et sérieux. Celui-là serait bien déshérité de la nature qui n'aurait pas l'âme tendre et affectueuse après une
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enlance toute réchauffée par la tendresse et l'affection du loyer domestique. En revanche, comment aurait-il un cœur ouvert à la pitié, celui qui aurait grandi au sein de la colère ét de la haine?
Dans cette tendance quasi machinale qui nous porte ainsi à sympathiser avec les autres hommes, il n y a aucun désintéressement, rien qui ressemble à Tamour véritable, et cependant c'est là que se fait, pour ainsi dire, le passage des inclinations personnelles aux inclinations sociales, de Tégoïsme à Faltruisme. Bon gré mal gré, nous sommes amenés par elle à nous intéresser à autrui, à sortir de notre conscience individuelle pour nous solidariser avec des consciences différentes et étrangères : nous vibrons sous le choc d'un bonheur ou d'un malheur qui n'est plus nécessairement le nôtre ; nous commençons à graviter autour d'un autre centre que notre « moi ».
L'étude complète de la sympathie ainsi entendue reste à faire. Elle a été à peine ébauchée par les psychologues contemporains, à cause a du préjugé, consacré par les langues, quj. identifie la sympathie avec la pitié, la tendresse, la bienveillance, et les sentiments qui établissent entre deux êtres un lien d'accord et une réciprocité* ». Nous ne pouvons donner ici que quelques brèves indications.
D'abord, la sympathie^ étant une tendance naturelle, produit, conformément à la loi générale des tei^dances, un plaisir quand elle est satisfaite, une peine quand elle est contrariée, un désir quand elle est simplement excitée ou mise en jeu, soit par des circonstances extérieures, soit par le cours spontané des idées dans la conscience de l'individu. Ainsi, éprouvons-nous une joie? cette joie redouble quand nous la voyons partagée par ceux qui nous entourent. Gomme dit le proverbe : « plus on est de fous, plus on rit ». Au contraire, nous sommes presque honteux de notre joie et nous la sentons se refroidir, si les visages des assistants expriment l'indifférence ou la tristesse. La douleur la plus amère s'adoucit, et il y a presque un charme dans la souffrance, quand un autre pleure avec nous. Le plus sûr moyen de prolonger les sanglots d'un enfant, c'est de faire mine de le plaindre ; ayez l'air de ne pas les entendre, il sera bien vite consolé. D'autre part, des émotions qui nous paraîtraient insupportables si nous les ressentions directement et en quelque sorte pour notre propre compte, nous attirent et nous plaisent, lorsque nous les éprouvons par sympathie et de compte à demi avec autrui : n'est-ce pas le secret du plaisir que nous causent la tragédie et le drame? a II est doux, dit Lucrèce dans des vers célèbres, quand les vents troublent la haute mer, de voir, assis sur le rivage,
(1; Ribot. La psychologie des sentiments, p. 226. Paris, F. Alcan.
LES INGLLNATIONS SOCIALES
la grande tourmente des matelots en proie à la tempête. » Il y a donc chez tous les hommes un désir, un besoin de sympathie qui fait rechercher à chacun d'eux les occasions soit de communiquer ses propres émotions à autrui, soit de partager lui-même les émotions d'autrui, et ce besoin est évidemment un des principaux facteurs de la sociabilité humaine.
En second lieu, la sympathie a évidemment pour effet de renforcer dans chaque individu les émotions auxquelles il est naturellement enclin, pour peu que la manifestation en soit fréquente dans le milieu où il vit. Nous sympathisons d'autant plus facilement avec un sentiment que nous l'éprouvons plus facilement nous-mêmes, et c'est pourquoi un enfant, par exemple, est incapable de sympathiser avec certains sentiments de ses parents, ne les ayant jamais lui-même éprouvés. Remarquons d'ailleurs que, pour sympathiser avec un sentiment, il faut pouvoir l'imaginer, s'en faire une idée, et comment se faire une idée d'un sentiment qui n'a jamais encore été présent dans la conscience? Dès lors, tout ce qui élargit notre expérience sentimentale, tout ce qui enrichit notre mémoire et notre imagination affectives, ouvre de plus notre âme à la sympathie. Supposez un esprit étroit joint à une sensibilité pauvre, l'homme ainsi fait sera presque impuissant à sortir du petit cercle de ses impressions, personnelles. Dès lors les progrès de la sympathie suivront, toutes choses égales d'ailleurs, ceux de l'intelligence; C'est ce qu'affirme la loi ainsi énoncée par Spencer : « L'étendue et la clarté de la sympathie sont en raison de l'étendue et de la clarté des représentations. »
Enfin, bien que la sympathie soit foncièrement distincte de la bienveillance, — ou de Tamour, si Ton aime mieux la nommer ainsi, — elle lui est cependant plus étroitement unie qu'à toute autre émotion ou inclination. Il y a entre l'une et l'autre une sorte d'action réciproque qui pourrait être formulée ainsi : !<> La sympathie tend à exciter et à développer l'amour; 2<» L'amour tend à exciter et à développer la sympathie.
Expliquons ces deux formules, et d'abord la première. Une personne souffre et je la vois souffrir : cette vue éveille en moi une souffrance analogue. Jusqu'ici c'est la sympathie pure et simple ; mais presque toujours cette souffrance sympathique provoque en moi un nouveau sentiment qu'il ne faut pas confondre avec elle : un sentiment de pitié. M. Ribot a bien discerné ces deux sentiments
« Le premier moment, dit-il, pourrait être défini : un unisson psychologique. Si pendant cette période d'unisson on pouvait lire dans l'âme de ceux qui sympathisent, on percevrait un fait affectif unique réfléchi dans plusieurs consciences.... Mais cet état de sympathie ne constitue pas, par lui-même, un lien d'affection, de tendresse, entre ceux qui l'éprouvent, il ne fait qu'y préparer. — Le second moment est celui de la sympathie, au sens restreint et populaire du mot : elle est un unisson psychologique, plus un élément nouveau ; il y a
(1) La psychologie des sentiments, p. 229.
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addition d'une autre manifestation affective (émotion tendre, bienveillance, compassion, pitié, etc.). Ce n'est plus la sympathie pure et simple : c'est un composé binaire. L'habitude commune de ne considérer les phénomènes que sous leur forme complète, supérieure, en masque souvent l'origine et la composition.
« Pour comprendre d'ailleurs qu'il y a ici dualité, fusion de deux éléments distincts et que ce n'est pas une analyse factice, il suffit de remarquer que la sympathie (au sens étymologique) peut exister sans aucune émotion tendre, bien plus, qu'elle peut l'exclure, au lieu de la susciter. On sait que les animaux qui vivent en troupe s'éloignent presque toujours d'un blessé et le délaissent. Chez les hommes, que de gens qui en voyant souffrir, ont hâte de se soustraire à ce spectacle pour supprimer la douleur qui s'éveille en eux par sympathie ! Cela peut aller jusqu'à l'aversion : le mauvais riche de l'Évangile en est le type. C'est donc une complète erreur psychologique que de considérer la sympathie comme capable à elle seule de faire sortir de l'égoïsme : elle ne fait que le premier pas, et non toujours. »
Il n'en est pas moins vrai que, de toutes les causes qui peuvent faire jaillir en nous l'émotion tendre, la plus puissante peut-être est la sympathie, surtout la sympathie de la souffrance. Des indifférents, des étrangers voyagent ensemble, traversent les mêmes aventures, affrontent les mêmes dangers, et cette communauté d'émotions suffit pour les transformer en amis.
D'autre part, si nous pouvons sympathiser avec des indifférents et même avec des ennemis, il est certain cependant que la sympathie n'est jamais aussi facile et aussi vive qu'entre personnes qui s'aiment; et c'est là vraisemblablement la raison pour laquelle sympathie et bienveillance ou affection sont presque considérées comme synonymes. De celui qu'on aime, on est prêt à partager tous les sentiments, joie, tristesse, désir, crainte, colère même; et au contraire on a peine à entrer dans les sentiments de celui qu'on hait. Bien souvent sa joie vous attriste, sa peine vous réjouit; et cette opposition de sentiments est ce qu'on a justement appelé J'antipathie. Toute sympathie en général nous est précieuse, mais surtout la sympathie des personnes que nous aimons, et quand elle nous manque, quand les cœurs avec lesquels nous étions accoutumés à échanger nos sentiments les plus intimes semblent se fermer pour nous, cette épreuve est souvent plus difficile à supporter que la mort même.
Par cela même que l'altruisme favorise la sympathie, on peut en conclure que l'égoïsme tend plutôt à l'étouffer. Certes Pégoîste le plus déterminé ne pourra pas toujours s*empêcher de ressentir quelque contre-coup des souffrances d'autrui, mais il en évitera le spectacle, et comme il ne s'intéresse guère à ce qui se passe dans la conscience des autres, il ne fera aucun effort pour se représenter leurs émotions, et par conséquent ne sera nullement disposé à sympathiser avec elles.
III. Llnstinct d'imitation. — L'instinct d'imitation est dans
l'ordre de Tactivité ce que la sympathie est dans Tordre de la sensibilité. M. Ribot ne les sépare pas lune de Tautre.
a Sous sa forme primitive, dit-il, la sympathie est réflexe, automatique, inconsciente ou très faiblement consciente : c'est « la tendance « à produire en nous-mêmes une attitude, un état, un mouvement du « corps que nous percevons dans une autre personne ». (Bain.) C'est l'imitation à son plus bas degré.
« Entre la sympathie et l'imitation, au moins à cette époque primitive, je ne vois qu'une différence d'aspect; la sympathie désignant surtout le côté passif, réceptif du phénomène, l'imitation son côté actif et moteur. Elle se [manifeste chez les animaux qui forment des agrégats (non des sociétés), comme un troupeau de moutons, une meute de chiens qui courent, fuient, s'arrêtent, aboient tous en même temps, par imitation purement physique ; chez l'homme, rire et bâiller par imitation, marcher au pas, reproduire les mouvements d'un funambule qu'on regarde, sentir dans les jambes une secousse quand on voit un homme qui tombe, et cent autres faits de ce genre, sont des cas de sympathie physiologique. Elle joue un grand rôle dans la psychologie des foules, avec ses brusques attaques et ses paniques soudaines. Dans les maladies nerveuses, les exemples surabondent : épidémie de crises hystériques, de convulsions, d'aboiements, de hoquets, etc. »
Cette imitation, d*abord purement instinctive, s'accompagne d'un plaisir qui la rend à moitié consciente et volontaire. On remarque cet effet même chez les animaux ; témoin ce trait d'un jeune orangoutang raconté par Flourens dans les Observations de Cuvier sur l'instinct et Vintelligence des animaux » (2^ édition, p. 66).
« J'allais un jour le visiter avec un illustre vieillard, observateur fin et profond. Un costume un peu singulier, une démarche lente et débile, un corps voûté fixèrent, dès notre arrivée, l'attention du jeune animal. Il se prêta avec complaisance à tout ce qu'on exigeait de lui, Tœil toujours attaché sur Tobjet de sa curiosité. Nous allions nous retirer, lorsqu'il s'approcha de son nouveau visiteur, prit avec douceur et malice le bâton que celui-ci tenait à la main, et feignant de s'appuyer dessus, courbant le dos, ralentissant le pas, il fit ainsi le tour de la chambre où nous étions, imitant la pose et la marche de mon vieil ami. »
Voici un autre exemple, emprunté à Jean-Jacques Rousseau, qui montre bien, dit Ad. Garnier tout ce que l'imitation a de naïf et de spontané chez l'homme et surtout chez l'enfant.
« Il vint à Genève un charlatan italien ; il avait des marionnettes, et nous nous mîmes à faire des marionnettes; ses marionnettes jouaient des manières de comédie, et nous fîmes des comédies que nos pauvres parents avaient la patience de voir et d'entendre. Mais mon oncle Bernard ayant un jour lu dans la famille un très beau
(4) Traité des facultés de Vâme, t. I, p. 241.
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sermon de sa façon, nous quittâmes les comédies et nous nous mimes à composer des sermons ^ »
C'est rinstinct d'imitation qui donne à tous les individus d'une même société les mêmes mœurs, le même langage, le même costume, en un mot une empreinte uniforme. Si nous n'étions pas ainsi disposés à nous imiter les uns les autres, si chacun aimait à se rendre singulier, la vie en commun deviendrait presque impossible. Mais cet instinct a aussi des conséquences esthétiques. Nous nous plaisons à imiter nos semblables, les animaux et jusqu'aux objets de la nature inanimée pour le seul plaisir d'en contempler les imitations. On ne saurait sans doute expliquer entièrement les beaux-arts par cet unique principe, mais il n'en est pas moins certain que l'imitation est un des grands principes de l'art. Parfois même nous admirons les représentations d'originaux que nous n'aimerions pas à regarder.
Cet instinct est surtout très actif chez les enfants, et c'est la raison pour laquelle Tinfluence des camarades, plus faciles à imiter, prime bien souvent celle du maître.
IV. L'amour d'autrui proprement dit. — Quoi qu'en aient dit La Rochefoucauld et ses partisans, il existe dans la nature humaine une inclination spéciale qui nous porte à rechercher nos semblables, à être heureux de leur bonheur et à le désirer, quelquefois plus vivement que notre bonheur propre. Cette tendance pourrait se définir le besoin d'aimer. Elle est en quelque sorte l'antithèse de l'instinct de la personnalité. Celui-ci est un besoin de s'affirmer soi-même, fût-ce au détriment d'autrui ; celui-là est un besoin de se nier soi-même au profit d'autrui. U oubli de soi, ou ce qu'on appelle encore Yabnégation, en est le caractère le plus sensible. « Aimer, a dit Leibnitz, c'est être heureux du bonheur d'autrui, » définition incomplète qui conviendrait aussi bien à la sympathie. Aimer, dans toute la force du terme, c'est désirer le bonheur d'autrui au point de le préférer au sien même.
Cette inclination est moins précoce en général que les inclinations personnelles. Cependant Darwin croit pouvoir fixer à deux mois la date de sa première apparition : on la fixerait plus probablement vers neuf mois (Darwin) ou douze mois (Bernard Ferez) d'après des observatiens nettes. Elle est aussi moins répandue que l'amour de soi, ou du moins, très énergique chez quelques 'individus, elle est souvent très faible chez beaucoup d'autres : ce qui n'a pas lieu de nous surprendre, car il en est ainsi, à différents degrés, de toutes les tendances instinctives. On pourra même
(1) J.-J. Rousseau. (JEuvres complètes, édit. 1822, t. I, p. 40.
! rencontrer des enfants et surtout des hommes qui paraîtront absoi lument égoïstes, incapables d'aimer, soit que la nature ait en I quelque sorte oublié de mettre en eux le germe de l'amour d'au- I trui, soit que ce germe, trop fragile à l'origine, ait été étouffé par l'éducation ou les circonstances.
Le besoin d'aimer se traduit par une émotion tout à fait particulière, Vémotion tendre, le sentiment d*amour, qui présente des analogies tout à la fois avec la joie, la tristesse, le désir^ sans se confondre avec aucun d'eux.
« L'expression physiologique delà tendresse, dit RibotS en ce qui concerne les mouvements, est réductible à une seule formule, l'attraction, ce qui la rapproche du désir; ces mouvements qui ont l'embrassement pour fin dernière font contraste avec ceux de la colère par un caractère général de relâchement. Un autre mode d*expressîon qui lui est propre, sinon exclusif, est le sourire. »
C'est par le premier sourire de Tenfant que la mère ou la nourrice devinent l'éveil de son affection. Souvent aussi la tendresse humecte les yeux, mais les larmes qu'elle fait verser sont de douces larmes. Ajoutons qu'elle entre à titre d'élément dans beaucoup d'émotions composées, telles que la pitié, la vénération, l'admiration, la reconnaissance, etc.
Il importe de montrer, par une analyse plus approfondie, que l'amour d'autrui n'est pas une simple transformation de Tamour de soi.
Selon La Rochefoucauld et ses partisans, toutes nos inclinations naissent de Tamour-propre qui est « l'amour de soi et de toutes choses pour soi ».
Dans cette hypothèse, on ne s'intéresse aux autres qu'en raison des avantages qu'on retire ou qu'on espère de leur commerce, ou bien encore parce qu'ils sont pour nous une occasion de satisfaire notre besoin d'action ou de pouvoir, ou peut-être aussi parce qu'on se met soi-même à leur place par une sorte d'illusion de la pensée De toute façon, c'est soi qu'on aime en eux.
11 y a dans ces assertions ime part de vérité qu'il faut reconnaître.
Tout d'abord il est vrai que l'égoïsme peut prendre et prend trop souvent le masque de l'amour. Ainsi, on peut être reconnaissant, pitoyable, serviable par intérêt ou amour-propre ; mais ces contrefaçons tout extérieures n'empêchent pas le désintéressement véritable et sincère d'exister, et même elles n'auraient aucun sens, aucune raison d'être s'il n'existait pas. On pourrait retourner
(1) La psychologie des sentiments, p. 231.
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contre La Rochefoucauld sa propre maxime : l'hypocrisie est un hommage rendu par le vice à la vertu. D'ailleurs, si l'on peut se laisser tromper par les manifestations extérieures, il reste toujours cette différence infaillible entre le véritable amour et le faux, que celui-ci est ressenti intérieurement par la conscience sous- la forme de la tendresse, tandis que, dans l'autre, toute émotion se trouve réduite au seul désir.
Une seconde concession qu'il faut faire à la doctrine de La Rochefoucauld, c'est que nous commençons par nous aimer nous-mêmes avant d'aimer les autres et que l'amour de soi, qui précède ainsi l'amour d'autrui, en est bien souvent la condition nécessaire. Pourquoi, en effet, aimons-nous les autres sinon, la plupart du temps, parce qu'ils nous font du bien, ou parce que nous leur en faisons nous-mêmes, ou parce qu'ils nous ressemblent ou nous appartiennent en quelque façon ? Il est bien évident que si les services qu'on nous rend ne nous faisaient aucun plaisir, nous ne pourrions pas en être reconnaissants.
Mais il ne faut pas en conclure que l'amour de soi suffise à produire, par une sorte de métamorphose, l'amour d'autrui, à moins de confondre la condition nécessaire d'une chose avec sa cause unique et suffisante. Ce sont bien les sentiments personnels qui déterminent en nous l'apparition des sentiments altruistes, mais à la condition que nous soyons déjà capables d'aimer autre chose que nous-mêmes.
Si la faculté ou le besoin d'aimer n'existe pas déjà en nous, aucune satisfaction de l'amour de soi ne pourra en susciter môme l'apparence. Le véritable égoïste reçoit des bienfaits sans reconnaissance, vit avec les siens sans tendresse et assiste au malheur d'autrui sans pitié. Au contraire, là où cette faculté existe, là où elle est naturellement énergique, elle trouve partout des raisons de s'exercer. Dans une âme tendre, le moindre bienfait excite ime reconnaissance infinie. Il n'est même pas toujours besoin d'un sentiment personnel pour éveiller la tendance à aimer ; car nous n'aimons pas seulement ceux qui nous ont fait du bien : l'amour peut naître de l'admiration tout aussi bien que de la reconnaissance. Combien d'hommes se sont fait tuer volontairement pour Napoléon qui ne les connaissait pas, qui ne leur avait jamais personnellement rendu aucun service, simplement parce qu'il personnifiait à leurs yeux un idéal de grandeur et de gloire ! Parfois mênxe, l'amour semble naître sans cause, du moins sans aucune
autre cause que le besoin d'aimer, et tel est, par exemple, le cas de cette pauvre servante, toujours prête à s'attacher, à se dévouer, même pour des inconnus ou des ingrats, dont Flaubert a retracé l'histoire dans Un cœur simple. Les animaux eux-mêmes nous donnent d'ailleurs des exemples de pareils faits. Ainsi le chat, le tigre, sont les équivalents de l'égoïsme parfait dans l'espèce humaine ; tandis que le chien, léchant la main qui le frappe, se laissant mourir sur la tombe de son maître, peut être considéré comme
I le type de la tendresse et du dévouement dans l'ordre animal.
I Ces différentes tendances, sympathie, instinct d'imitation, besoin d'aimer, plus ou moins étroitement combinées entre elles, donnent naissance à des tendances composées, telles que l'amitié, l'amour proprement dit, le patriotisme, etc.
V. Les tendances sociales particulières. — Si nous considérons la plus ou moins grande étendue des groupes auxquels ces endances se rapportent, nous pouvons les répartir en quatre classes.
1^ Sous, leur forme la plus générale, elles s'étendent à tous les hommes, sans faire en quelque sorte acception des personnes, et constituent cet instinct vague et indéterminé de la sociabilité yi, que beaucoup de psychologues et de zoologistes admettent comme la principale condition d'existence des sociétés humaines et animales.
« On trouve chez les animaux, dit Dugald-Stewart, des traces bien évidentes de l'instinct de société... Quelques tribus ne nous présentent que des unions temporaires pour atteindre un but particulier, pour repousser, par exemple, une agression hostile; mais d'autres espèces manifestent un véritale goût pour la société, un plaisir particulier à vivre en compagnie, sans aucune apparence de but ultérieur. Ainsi on voit souvent un cheval, renfermé seul dans un enclos, abandonner sa nourriture et bçiser les barrières pour rejoindre dans un champ voisin des animaux de son espèce. Tout le monde a remarqué avec quelle vivacité et quelle gaieté le cheval court sur une route, lorsqu'il voyage avec un compagnon, et combien son allure est triste lorsqu'il marche seul ; et l'on sait depuis longtemps que les bœufs et les vaches n'engraissent pas aussi rapidement lorsqu'ils sont seuls que lorsqu'ils paissent en troupeaux, quand bien même on compenserait leur solitude par de plus gras pâturages*. »
Cet instinct de société n'est pas moins manifeste dans l'espèce humaine.
(1) Dugald Stewart. Philosophie des facultés actives et morales, traduction française. 1. 1, p. 31.
PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'ÉDUGATION
d Considérez, dit un philosophe anglais*, les traits et les gestes d*un enfant à la mamelle lorsqu'on lui en présente un autre. Tous les deux, à l'instant, sans qu'on puisse supposer qu'ils cèdent à la force de l'habitude, expriment leur joie d'une manière évidente : leurs yeux brillent, leur visage et leurs mouvements s'animent. »
Aussi nulle peine n'est-elle comparable à celle de l'isolement absolu, pas même la peine de mort.
a Pour réformer les détenus à Auburn, on les avait soumis à un isolement complet; mais cette solitude absolue, quand rien ne la distrait et ne l'interrompt, est au-dessus des forces de l'homme... Elle ne réforme pas, elle tue... Les malheureux sur lesquels se fît cette expérience tombèrent dans un état de dépérissement si manifeste que leurs gardiens en furent frappés; leur vie parut en danger; cinq d'entré eux, pendant une seule année, avaient déjà succombé... l'un d'eux était devenu fou; un autre, profitant de l'entrée du geôlier, s'était précipité hors de sa cellule, au risque d'une chute mortelle*. »
C'est le besoin de la société qui rend si pathétique cette exclamation que Daniel de Foê prête à son héros, lorsqu'il fouille les débris du navire espagnol échoué sur les bords de son île : « Oh ! si un homme eût été sauvé, si un seul homme eût été sauvé*! »
On connaît la parole célèbre attribuée par l'antiquité au philosophe pythagoricien Archytas :
a Si quelqu'un montant dans les cîeux contemplait seul le spectacle du monde et la splendeur des astres, il n'éprouverait qu'une froide admiration, tandis qu'il serait transporté de joie s'il avait avec qui la partager*. »
Quand cet instinct devient réfléchi et raisonné, il prend le nom de philanthropie, mais on peut dire, en un sens, qu'il y a dans tout homme une sorte de philanthropie naturelle, plus ou moins limitée et déterminée dans son expression par les circonstances de lieu et de temps où il est placé.
Le plus souvent, les tendances sociales s'attachent au groupe particulier auquel Tindividu appartient par une communauté d'intérêts, de sentiments, d'origine, etc. ; elles deviennent alors grégaires ou corporatives; et tels sont, par exemple, l'esprit de corps, l'esprit de caste, l'esprit de clocher; tel est même, sous une forme plus élevée et plus complexe, le patriotisme.
L'amour de la patrie, comme nous l'avons nous-même montré ailleurs, est en effet une synthèse de toutes nos inclinations où
(1) Swelide's. Philosophy of natural history,
(2) De Beaumont et de Tocqueville. Système pénitentiaire aux Etats-Unis» !• édition, p. 13. D'après Ad. Garnier.
(3) Ad. Garnier. Traité des facultés de Vâme, 1. 1, p. 256.
(4) Gicéron.
LES INCLINATIONS SOGIALBS 97
chacune peut prédominer chez les différents individus selon la diversité des éducations et des caractères
« L'instinct y a d'abord sa part. C'est une loi de la vie que tout I être vivant est lié à son milieu, li existe de même une sorte d'adaptation et d'harmonie mystérieuse, mais certaine, entre chacune des races de l'humanité et le sol où elle est fixée. C'est, pour ainsi dire, le sol qui a fait la race lentement, insensiblement, pendant des siècles. Maintenant ils tiennent l'un à l'autre, et l'individu sent bien cet invisible lien qui l'attache à son pays, au malaise qu'il éprouve souvent lorsqu'il est transporté loin du sol natal.
I a L'habitude joint ses effets à ceux de l'instinct. Notre enfance, notre jeunesse se sont écoulées dans ce petit coin'du monde : c'est là que sont tous nos souvenirs; nous avons mis là toute notre àme. Qu'importe qu'un peu d'égoïsme se mêle à cet amour ? Il n'en est que plus fort et plus vivace. Aimer sa patrie, c'est bien, en un sens, s'aimer soi-même, car c'est aimer le pays où l'on est chez soi, avec les siens, I dans une atmosphère morale où l'àme s'épanouit à l'aise. N'est-il pas naturel qu'on préfère ce pays à tous les autres?
K Mais cet amour contient de plus nobles penchants. Ainsi, où rhomme trouverait-il une plus ample satisfaction à son besoin d'aimer et d'être aimé que dans la patrie, où la famille est comme enveloppée et qui elle-même est comme une plus grande famille? L'humanité est trop grande, elle est trop loin de nous pour offrir un objet saisissable à notre amour ; la patrie, au contraire, nous devient visible dans tous ces êtres dont la vie est continuellement mêlée avec la nôtre et qui font avec nous un échange incessant de sentiments et de pensées.
a De même, l'homme est naturellement amoureux de l'idéal. Il voudrait en vain borner sa vie et son amour aux objets les plus proches. Si c'est à eux qu'il s'attache d'abord, une force irrésistible le pousse plus loin et plus haut. Il faut à sa volonté un but plus grand que son propre bonheur, plus grand même que le bonheur des siens : il a besoin de se suspendre à quelque chose de plus solide et de plus durable que sa personnalité et sa famille. Or, la patrie ne se présente-t-elle pas à lui, lorsqu'il la voit dans l'histoire, comme une sorte d'être idéal, plus grand que les individus, qui dure à travers les siècles, toujours' animé d'un même esprit et poursuivant une même œuvre ? Cette patrie qui est immortelle, en laquelle vit à jamais la mémoire de nos ancêtres, en laquelle vivra la nôtre, il est beau de travailler, il est beau de se sacrifier pour elle I Voilà qui donne un but à la vie ; voilà une vraie raison de vivre. »
3® 11 semble que le milieu le plus favorable au développement des tendances sociales soit la famille. C'est là du moins que l'homme éprouve d'abord la douceur d'aimer et d'être aimé. Aussi
(1) E. Boirac. Cours élémentaire de philosophie. Paris, F. Alcan.
PSTCH. A PPL. A l'ÂDUG.
98 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'ÉDUCATION
n'est-il pas d'affections plus naturelles et plus fortes dans l'humanité que les affections domestiques,
La première de toutes, celle qui a bien souvent tous les caractères d'un instinct, c'est sans contredit V amour maternel.
Oh ! l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie !
Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie I
Table toujours servie au paternel foyer!
Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier * !
« La mère, dît Socrate, allaite son enfant et lui prodigue tous ses soins avant d'en avoir reçu aucun bonheur, avant même d'en être connue. Elle cherche à deviner ses désirs, elle veille sur lui le jour et la nuit ; elle se tourmente, sans se demander quelle reconnaissance elle recevra de ses peines... Xantippe s'emporte en paroles contre son fils Lamproclès, mais elle ne souhaite à personne autant de bien qu'à lui. S'il est malade, elle fait tous ses efforts pour lui rendre la santé ; elle a soin que rien ne lui manque et, dans ses prières, elle demande pour lui les bienfaits des dieux ^. »
V affection paternelle implique une plus grande part de réflexion et de raisonnement, mais on peut dire que là où elle manque, c'est que, d'une manière générale, le besoin et la faculté d'aimer font à peu près complètement défaut. Bien souvent au contraire, il semble que, chez l'homme le plus égoïste, toute la tendresse dont il est capable se soit en quelque sorte resserrée et concentrée dans l'amour exclusif et jaloux qu'il éprouve pour ses enfants.
« L'affection du sang ne descend pas seulement des parents aux enfants : elle remonte des enfants aux parents et elle unit entre eux les frères et les sœurs. Nous considérons notre famille comme un tout dont chaque partie nous est chère. — La tendresse filiale ne vient pas nécessairement de la reconnaissance : elle résiste quelquefois aux mauvais traitements d'un père . Titus Manlius, relégué par son père à la campagne au milieu des esclaves dont il partageait la nourriture et les travaux, apprend que son père est menacé par un tribun d'une accusation capitale : il accourt à Rome pendant la nuit, pénètre chez l'accusateur, le force, un poignard sur la gorge, à se désister de son accusation et retourne en son lieu d'exil. Le duc de Bourgogne, fils du Grand Dauphin, se montre le plus sincère et le plus respectueux fils du plus indifférent et même du plus injuste des pères ^. »
V amour filial ne vient pas davantage de l'intérêt, de l'habitude ou de l'estime. Nous en trouverons la preuve dans ce fait emprunté aux Annales du Prix Montyon (Académie française) :
(1) Y. Hugo. Les feuilles d'automne,
(2) Xénophon.
(3) Ad. Garnier. Loc. cit., p. 288.
« De pauvres gens, de basse condition, recueillent un petit enfant, l'élévent du mieux qu'ils peuvent, en lui laissant croire qu'il est leur fils. Ils l'envoient à une école gratuite de musique pour qu'il donne un jour des leçons de cet art. L'enfant devenu jeune homme se trouve en état d'exercer une profession honorable. 11 est sur le point de se marier; ses parents adoptifs sont obligés à ce moment de lui révéler le secret de sa naissance. Qu'a-t-il à perdre ? rien sous le rapport de la fortune, rien non plus sous le rapport de l'amour-propre : la basse condition de ses père et mère ne le relevait aux yeux de personne. Tous les sentiments dont on fait dériver l'amour filial lui resteront. N'aura-t-il pas avec eux la même habitude ? Ne leur devra-t-il pas la même estime et plus de reconnaissance encore? Le secret se révèle : le jeune homme est frappé de ce coup subit, et la violence de son chagrin lui cause une maladie qui ne se dissipe qu'au bout de trois mois. Il n'aime pas moins ses parents adoptifs, mais il les aime d'une autre manière : il y a dans son cœur une surabondance d'affection qui n'a plus où se déverser * . »
L'affection fraternelle paraît aussi résulter de Tidée même de la famille, plutôt que de l'habitude ou de l'intérêt.
« C'est une cause d'amitié, dit Socrate, que d'être nés du même sang, que d'avoir été élevés ensemble. On trouve plutôt des amis parmi ses frères que parmi ses concitoyens. Nous supposons naturellement que deux frères sont d'accord, et dans une république on tient plus de compte de celui qui a des frères^. »
V J'avais, dit J.-J. Rousseau, un frère plus âgé que moi de sept ans. Il apprenait la profession de mon père. L'extrême affection qu'on avait pour moi le faisait un peu négliger. Je ne le voyais presque point. A peine puis-je dire avoir fait connaissance avec tui, mais je ne laissais pas de l'aimer tendrement... Je me souviens qu'une fois que mon père le châtiait rudement et avec colère, je me jetai impétueusement entre eux deux, l'embrassant étroitement : je le couvris ainsi de mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés, et je m'obstinai si bien dans cette attitude qu'il fallut enfin que mon père lui fit grâce, soit désarmé par mes cris et mes larmes, soit pour ne pas me maltraiter plus que lui ^. »
4<> Enfin les tendances sociales peuvent se resserrer et se concentrer encore davantage au point de se porter tout entières sur un seul individu qui devient alors Tobjet d'une affection spéciale et, pour ainsi dire, élective : elles donnent ainsi naissance à l'amitié ou à l'amour (selon qu'il s'agit de deux personnes du même sexe ou de sexe différent).
(1) Ad. Garnier. La psychologie et la phrénologie comparées, p. 354.
(2) Xénophon. ^ ,
(3) Rousseau. Œuvres complètes, éd. 1822, t. I. • ' - '
100 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'ÉDUCATION
Uamitié vraiment digne de ce nom est un sentiment très complexe. Elle peut n*étre à Torigine qu'un attachement aveugle et presque animal. En tout cas, certains animaux sont capables de
attacher ainsi.
« Une lionne, dit F. Cuvier, avait perdu le chien avec qui elle avait ^ié élevée... On lui en donna un autre qu'aussitôt elle adopta. Cette lionne mourut à son tour; alors le chien nous offrit un tout autre spectacle... Il refusa de quitter la loge qu'il avait habitée avec elle; sa tristesse s'accrut de plus en plus ; le troisième jour, il ne voulut j)lus manger, et il mourut le septième. »
<c Cet attachement, dit Garnier, entre dans l'amitié, mais il ne la forme pas tout entière... L'homme qui n'aime que la foule, que le mouvement et la diversité de la multitude, qui ne sent pas le besoin d'une attache individuelle ne se fera pas d'amis. Il pourra estimer plusieurs de ceux qu'il rencontre et se plaire dans leur entretien, mais il ne s'en attachera aucun. D'un autre côté, le besoin d'un compagnon n'est pas celui d'un ami. Celui qui n'aimerait son ami que comme son chien ne connaît pas l'amitié. L'amitié comprend, outre l'attachement individuel, le besoin de se confier, de manifester, de répandre son âme. Mais s'attacher et se confier ne suffisent pas encore à constituer l'amitié. Beaucoup s'attachent au premier venu et se confient à tout le monde ; l'amitié implique un choix, et ce choix est déterminé par l'estime et l'affection pour l'esprit et le caractère de celui à qui on se confie et on s'attache. Elle contient donc une partie de l'amour du bien et du beau. Être disposé à s'attacher et à se confier, estimer l'intelligence et les mœurs d'une personne, c'est être en excellente disposition pour devenir un ami ; mais pour que l'amitié existe, il faut la réciprocité : il faut trouver dans un autre l'attachement et la confiance et lui offrir soi-même dans son mérite intellectuel et moral un objet d'estime et d'affection. Avant de se rencontrer il peut y avoir d'un seul côté une tendance à l'amitié et comme une espèce de force électrique qui cherche à s'échapper; mais c'est la présence de deux cœurs assortis qui forme l'amitié, comme c'est le contact de deux courants électriques qui fait jaillir l'étincelle. L'amitié demande à être confirmée par une longue habitude et par un échange de mutuels offices. Tant qu'elle n'a pas été mise à l'épreuve de la bonne et de la mauvaise fortune on ne peut en juger*. »
Vamour — nous voulons parler ici de la passion si souvent décrite par les romanciers — est un sentiment plus complexe encore, car il n'est presque pas d'inclination qui ne s'y trouve enveloppée. Herbert Spencer en a fait une analyse bien connue dont M. Ribot a pu dire : « Je n'en trouve aucune qui l'égale et je ne vois rien à ajouter ni à retrancher*. » Nous ne pouvons qu'y renvoyer le lecteur'.
(li i^. Garnier. Traité des facultés de tâme, t. 1, p. 297.
{t^ Herbert rfpencer. Psychologie, trad. fr., 1. 11, Paris, F. Alcan.
LES INCLINATIONS HOEALBS 101
Telles sont les principales formés que revêtent les tendances sociales dans les différents groupes où s'opère leur développement régulier.
I. Définition des inclinations supérieures. — Nos tendances naturelles ne se rapportent pas seulement à nos semblables ou à nous-mêmes : il en est aussi qui s'adressent à des objets impersonnels, tels que la vérité, la beauté, la justice, etc. On les nomme le plus souvent inclinations supérieures parce qu'elles correspondent en effet à une phase plus élevée du développement de l'âme humaine, ce qui revient à dire qu'elles ne se manifestent et surtout ne se développent qu'après les précédentes. On les appelle encore parfois inclinations idéales parce qu'elles ont pour objet, non comme les précédentes, des êtres réels, mais des choses purement idéales.
Un des caractères par lesquels ces inclinations se distinguent des inclinations personnelles, c'est qu'elles souffrent le partage de leur objet.
« Les diverses tendances qui forment ce qu'on appelle d'ordinaire Finstinct de conservation et Tamour-propre nous attachent, dit Adolphe Garnier à des biens que nous voulons posséder à l'exclusion de nos semblables : Tappétit est jaloux de Tobjet qu'il convoite, il en est de même de l'amour du pouvoir, de l'amour de la louange, etc. Mais l'amour pour le bien, pour le vrai, pour le beau, ne se fait pas de son objet une possession qui lui soit propre. Nous ne voulons pas exclure les autres du plaisir que nous causent la vertu, la science, la poésie, les chefs-d'œuvre de la nature et de l'art ; nous les appelons, au contraire, au partage de notre joie et nous la sentons îoublée parla joie qu'ils, éprouvent. Celui qui, après avoir fait couler une statue en bronze par un habile artiste, ordonne de briser le moule, laisse pervertir son amour du beau par son amour de soi-même. Il cherche un avantage personnel, une victoire sur ses semblables, il flatte son amour de la supériorité, peut-être son amour de la propriété, mais non son amour de la beauté. Pour admirer, nous n'avons pas besoin de posséder ni surtout d'empêcher les autres d'admirer avec nous. »
II. Classification et analyse des inclinations supérieures. — On
rattache généralement les inclinations idéales à quatre chefs : !• La Vérité ; S*» la Beauté ; 3^ la Justice et la Vertu ; ¥ Dieu, et
(1) Traité des facultés de l'âme t. I, p. 183.
102 , PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'ÉDUCATION
par conséquent on en distingue quatre principales qu'on appelle l'amour du vrai ou de la science, l'amour du beau ou le sentiment esthétique, l'amour du bien ou le sentiment moral, et l'amour de Dieu ou le sentiment religieux, en donnant au mot sentiment, non sa signification philosophique, mais son acception populaire et littéraire où il est à peu près synonyme d'inclination.
Ces différentes inclinations sont moins précoces que toutes les autres parce qu'elles supposent, pour apparaître, un certain développement de l'intelligence. On peut même se demander si elles ne dérivent pas, par voie de combinaison et de transformation, des inclinations personnelles et sociales. Il est certain que celles-ci y entrent au moins à titre d'éléments.
III. Le sentiment moral. — Nous prenons ici le mot sentiment moral dans son acception courante pour désigner l'ensemble des instincts supérieurs qui se manifestent dans la vie morale de l'humanité. Ce sentiment est en réalité inséparable des idées morales, et Ton peut même se demander s'il n'en est pas une conséquence. Il est en tout cas très difficile de faire la part, dans ce qu'on appelle la moralité, de l'élément émotionnel ou instinctif et de l'élément intellectuel ou rationnel. Ils s'accompagnent en effet l'un l'autre dès l'origine, ils réagissent l'un sur l'autre, ils se transforment l'un dans l'autre. Tantôt c'est le sentiment qui précède l'idée et qui contribue à la faire naître, tantôt au contraire c'est l'idée qui peu à peu pénètre en quelque sorte la sensibilité et se change elle-même en sentiment et en instinct.
Par exemple, les affections domestiques sont sans doute nées dans le sein de la famille, par un développement naturel de la sympathie et du besoin instinctif d'attachement, avant toute conception des devoirs qui peuvent exister entre les différents membres de la famille : le père, la mère ont aimé leurs enfants par l'effet d'un simple penchant, sans savoir, sans penser que c'était pour eux un devoir de les aimer. Puis, lorsque les hommes sont devenus capables de réfléchir sur leurs propres sentiments et de s'en rendre compte, ils ont compris que la conduite inspirée par les affections domestiques était plus conforme aux fins de l'individu et de l'espèce, plus rationnelle, en un mot meilleure que la conduite opposée, et ils ont ainsi transformé en idée claire, en devoir, ce qui n'était jusque-là que sentiment confus, impulsion aveugle. Inversement, lorsque des philosophes, tels que les stoïciens, ont proclamé, en vertu d'idées métaphysiques, l'égalité naturelle et essentielle de tous les hommes fondée sur leur commune participation à la raison universelle, ce principe, d'abord abstrait et purement spéculatif, s'est peu à peu répandu et
comme infiltré par une infinité de canaux invisibles dans les consciences humaines, et là, sous l'infiuence d'une multitude de causes particulières, il s'est peu à peu transformé en un sentiment très vif et très fort : le sentiment du droit, le respect de la dignité humaine, l'instinct de la justice.
Il est donc très difficile à Theure présente, chaque fois qu'il s'agit d'une idée morale ou d'un sentiment moral déterminé, de décider si la part originelle ou prépondérante revient dans leur évolution soit à la sensibilité, soit à l'intelligence. Cependant on peut dire à priori qu'il n'y a pas de sentiment sans une idée plus ou moins obscure, plus ou moins consciente, qui le motive et qui l'explique.
Le fait le plus simple et le plus caractéristique en même temps de la moralité, c'est ce qu'on a appelé tour à tour Vidée du devoir et le sentiment de l'obligation.
Au point de vue intellectuel, il consiste dans un jugement plus ou moins réfléchi par lequel, après avoir délibéré sur une certaine action, on se déclare à soi-même, ou bien que cette action est celle qu'il faut faire parce qu'elle est la meilleure, celle- que la raison conseille ou commande dans de telles circonstances à tous les hommes, ou bien, au contraire, qu'elle est l'action qu'il ne laut pas faire parce qu'elle est mauvaise, c'est-à-dire illégitime, irrationnelle.
Au point de vue émotionnel, il consiste d'ordinaire dans une impulsion forte, à laquelle on peut sans doute résister, mais en se sentant soi-même humilié et comme amoindri par la seule idée d'une désobéissance.
Nous trouvons dans Guyau * un exemple intéressant de ce sentiment moral impulsif auquel se mêle pourtant une idée. Il est fourni par de pauvres ouvriers d'un four à chaux dans les Pyrénées.
« L'un d'eux étant descendu dans le four pour se rendre compte de je ne sais quel dérangement, tombe asphyxié; un autre se précipite à son secours et tombe. Une femme, témoin de L'accident, appelle à l'aide; d'autres ouvriers accourent. Pour la troisième fois, un homme descend dans le four incandescent et succombe aussitôt. Un quatrième, un cinquième tombent et succombent, Il n'en restait plus qu'un ; il s'avance et va sauter, lorsque la femme qui se trouvait là s'accroche à ses vêtements et, à moitié folle de terreur, le retient sur le bord. Un peu plus tard, le parquet s'étant rendu sur les lieux pour procéder à une ehquète, on interrogea le survivant sur son dévouement peu réfléchi, et un magistrat entreprit avec gravité de lui démontrer l'irra-
(1) Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, p. 38. Paris, F. Alcan.
tionalîté de sa conduite; il fit cette réponse admirable : a Mes compagnons se mouraient, il fallait y aller. »
Quoi qu'en pense Guyau, il ne nous semble pas que le seaiiment d'obligalion morale auquel obéissait cet ouvrier fût réellement irrationnel. En disant : « Mes compagnons se mouraient, » il indique justement la raison pour laquelle c il fallait y aller », et cette raison, c'est le grand devoir de la solidarité.
Voici un autre exemple où le sentiment moral, au lieu de pousser à l'action, la suspend brusquement et se manifeste non plus comme pouvoir d'impulsion, mais comme pouvoir d'arrêt.
a J'étais encore un bambin en jupon, raconte le prédicateur américain Parker. Je n'avais pas plus de quatre ans.. Je n'avais jamais tué la moindre créature. Pourtant j'avais vu d'autres enfants s'amuser à détruire des oiseaux, . des écureuils et d'autres petits animaux... Un jour, dans l'eau peu profonde d'un étang, je découvris une petite tortue tachetée qui se chauffait au soleil. Je levai mon bâton pour la frapper... Tout à coup, quelque chose arrêta mon bras et j'entendis en moi-même une voix claire et forte qui disait : « Cela est mal. » Tout surpris de cette émotion nouvelle, de cette puissance inconnue qui en moi et malgré moi s'opposait à mes actions, je retins mon bâton suspendu en l'air jusqu'à ce que j'eusse perdu de vue la tortue. Je puis affirmer qu'aucun événement dans ma vie ne m'a laissé une impression aussi forte et aussi durable. »
Le sentiment de Tobligation peut se combiner avec d'autres sentiments qui lui sont plus ou moins analogues et qui peuvent tantôt le renforcer et tantôt TafTaiblir.
Par exemple, il a quelque ressemblance avec le sentiment de crainte que peut nous inspirer une autorité extérieure, soit celle des parents ou des maîtres, soit celle des magistrats, soit enfin celle de Dieu considéré comme le juge suprême de l'humanité. C'est pourquoi, chez beaucoup de personnes, il se confond plus ou moins soit avec le respect de la volonté paternelle, soit avec la crainte des sanctions sociales, soit avec cette forme inférieure du sentiment religieux qui s'appelle la peur de l'enfer.
Il ressemble aussi à d'autres égards au sentiment qui accompagne en nous l'exercice d'une habitude invétérée et presque invincible. Sommes-nous accoutumés à agir toujours et à voir tout le monde autour de nous agir d'une certaine façon, la seule idée d'une infraction possible à cette coutume constante et universelle nous étonne et nous choque : nous avons l'impression, sentie plutôt que raisonnée, que « l'on ne peut pas agir ainsi ». Ce sentiment pris en lui-même a toutes les apparences du sentiment de l'obligation, avec lequel même il se confond chez toutes les per- . sonnes qui ne connaissent d'autre moralité que la moralité mon-
daine ou traditionnelle. Le devoir, pour ceux-là, c'est de faire comme tout le monde a toujours fait.
D'autre part, l'amour, l'admiration, exercent aussi sur notre activité tantôt une attraction puissante, tantôt au contraire une sorte d'intimidation mêlée de respect. En présence d'une belle chose, ou nous nous sentons attirés vers elle, prêts à traverser tous les obstacles, à affronter tous les dangers pour la contempler de plus près, pour la conquérir, pour la posséder, ou au contraire nous sommes retenus par une sorte de pudeur, de défiance de nous-mêmes ; nous n'osons la regarder que de loin comme si nous n'étions pas dignes d'en approcher. Le sentiment du devoir revêt souvent aussi cette forme, surtout chez les âmes généreuses, et c'est sans doute celle qui peut le mieux s'allier avec la véritable moralité.
Au fond, il n'y a peut être pas d'instinct moral proprement dit; mais ce que Ton nômme ainsi, c'est comme une cristallisation de tous nos autres instincts, et principalement des plus élevés, qui se fait autour des idées morales ; et c'est pourquoi les sentiments moraux diffèrent singulièrement selon le naturel des individus chez lesquels on les considère. Une âme égoïste et vulgaire ne connaît d'autre sentiment moral que la peur des sanctions sociales ou des peines de l'autre vie, ou peutrêtre encore le souci du qu'en dira-t-on chez une âme tendre et enthousiaste, ce sentiment se confond presque avec l'amour du grand et du beau. Bien rares sont les hommes chez lesquels il se réduit à l'austère respect de la loi morale.
Ajoutons que ce sentiment lui-même se diversifie avec les différents aspects du devoir, et qu'il change pour ainsi dire de physionomie en passant d'une région de la morale dans une autre. Par exemple, dans la morale individuelle, où tous les devoirs peuvent se résumer dans ce seul mot : dignité personnelle, il pourrait sans trop d'inconvénients s'identifier avec le sentiment de l'honneur bien, entendu; dans la morale sociale, selon qu'il s'agit des devoirs de justice ou des devoirs dits de charité, il prend ou le caractère plutôt restrictif et négatif du respect, ou le caractère poéitif et impulsif de l'amour. Enfin, dans la morale religieuse, il se rapproche à la fois des émotions sociales de la bienveillance et de la tendresse et des émotions esthétiques du beau et du sublime.
IV. Le sentiment intellectueL — Nous désignons sous ce nom l'ensemble des penchants et des émotions qui sont liés à l'exercice des opérations de l'intelligence .
106 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'ÊDUGATION
Le premier de ces penchants est, nous le savons déjà, ce besoin d'exercer l'activité intellectuelle qui s'appelle la curiosité.
« Elle a, dit Ribot S tous les degrés, de Tanimal qui palpe et flaire jusqu'à un Goethe qui scrute tout, veut tout savoir, tout embrasser ; de rinvestigation puérile aux spéculations les plus hautes. «
De même Aristote a dit : a Tous les hommes désirent naturellement la connaissance. On en trouve la preuve dans le plaisir que leur causent les perceptions extérieures, surtout celles qui s'exercent par les yeux. Elles sont aimées pour elles-mêmes sans aucun motif d'utilité. »
La forme spéciale du sentiment intellectuel, Témotion qui lui est propre, c'est la surprise. Elle se produit de bonne heure chez Teafant; clairement et au plus tard vers la vingt-deuxième semaine, d'après Preyer. C'est, disent les psychologues contemporains, un état émotionnel irréductible à tout autre, qui consiste dans une espèce de choc. Elle a un mode d'expression très net : les yeux et la bouche sont grands ouverts, les sourcîs relevés, la secousse soudaine est suivie d'immobilité; les battements de la respiration s'accélèrent. C'est ce sentiment que Descartes appelait l'admiration et qu'il mettait au nombre de ses six passions primitives : « L'admiration est une subite surprise de l'âme qui fait qu'elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires. » Puis vient le moment de l'interrogation, de la réflexion, où la curiosité déjà éveillée se pose implicitement ou explicitement ces deux questions : « Qu'est-ce que cela? A quoi cela sert-il? » L'homme primitif, l'enfant, les animaux se les posent sans cesse, non sans doute en termes clairs et analytiques, mais instinctivement et par des actes. Le chien qui^ en face d'un objet inconnu, le regarde, le flaire, s'approche, s'éloigne, se hasarde à le toucher, revient et recommence, poursuit cette investigation à sa manière : il résout un double problème de nature et d'utilité 2.
Au début de l'évolution intellectuelle, la curiosité se porte à peu près exclusivement sur les objets et les faits sensibles, dans la mesure où ils intéressent nos besoins personnels. Mais plus l'intelligence se développe, plus elle se détache des objets et des faits particuliers pour s'attacher aux propriétés et aux relations générales. Alors naît dans l'esprit un plaisir particulier, plus relevé que le simple plaisir de voir ou de savoir : c'est le plaisir de comprendre, le plaisir de découvrir dans une masse, en apparence confuse, d'objets ou de faits, un type commun, une loi unifiante, et surtout le plaisir de ramener une multitude de types et
(1) Psychologie des sentiments , p. 369.
(2) D'après Ribot. Lac. cit.
de lois à quelque type très abstrait et partout prést» tt, à quelque loi très simple et de portée universelle.
C'est à ce plaisir que faisait allusion Bossuet S lorsqu'il disait :
« Qui voit Pythagore, ravi d'avoir trouvé les carrés des côtés d'un certain triangle égaux avec le carré de sa base, sacrifier une héca • tombe en action de grâces ; qui voit Archimède, attentif à quelque nouvelle découverte, en oublier le boire et le manger ; qui voit Arislote louer ces heureux moments où l'âme n'est possédée que de l'intelligence et de la vérité, et juger une telle vie seule digne d'être éternelle et d'être la vie de Dieu qui voit, dis-je, toutes ces choses reconnaît dans les opérations intellectuelles un principe et un exercice de vie éternellement heureux. »
Là est la véritable récompense de tous les efforts du savant, bien plus que dans les honneurs et la gloire qui peuvent lui revenir de ses travaux. Sans doute il s'y joint souvent la noble satisfaction de penser qu'on travaille pour le genre humain en recherchant des vérités qui, une fois découvertes, seront tôt ôu tard fécondes en applications pratiques ; mais ce motif, quelque puissant qu'il soit, n'est ni le seul ni le premier. Avant tout, ce qui soutient, ce qui anime le savant, c'est l'amour de la vérité pour elle-même. Écoutons les paroles du grand historien Augustin Thierry, devenu aveugle dans les dernières années de sa vie :
M Avec l'étude on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids ; on se fait à soi-même sa destinée, on use noblement sa vie. Voilà ce que j'ai fait et ce que je ferais si j'avais à recommencer ma route : je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle et souffrant Bans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science*. »
L'amour de la vérité devient chez le savant le principe d'une sorte de probité intellectuelle qui l'empêche de se satisfaire trop facilement et qui l'oblige à poursuivre parfois indéfiniment ses recherches tant que la vérité ne lui est pas enfin apparue dans une pleine lumière. La plupart des hommes sont prompts à croire et à affirmer, malgré l'insuffisance ou même l'absence de preuve. Beaucoup préféreraient fixer leur esprit dans une erreur que le laisser flotter dans l'incertitude. Le savant, au contraire, se résigne au doute, mais ce doute est lui-même un hommage rendu à la vérité. Aussi Descartes fait-il de la recherche obstinée de l'évidence la première règle de sa méthode : « Il faut, dit-il, n'ad-
(1) La connaissance de Dieu et de soi-même, 5* partie, ch. xiv.
(2) Augustin Thierry. Dix ans d'études historiques. Préface,
PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'bDUCATION
mettre aucune chose pour vraie tant qu'on ne la connaît pas évidemment être telle. » Ni Fautorité, ni l'intérêt, ni la passion ne doivent nous faire admettre comme vrai ce que notre raison ne voit pas évidemment être tel. En agir autrement, c'est vouloir d'abord se tromper soi-même, et rien n'est plus contraire au respect dû à la vérité que oe manaue de sincérité intérieure. A plus forte raison, tout esprit qui, par l'étude de la science, s'est rendu compte de la valeur infinie du vrai a-t-il horreur du mensonge. C'est par là que la science elle-même peut être considérée comme une des plus belles formes de la moralité humaine
LECTURES
Tarde. Les lois de Vimitation. — Rollin. Traité des études, t. Il, 1» parlie. — M"» GuizoT. Education domestique, t. I, lettre viii. — Michelet. Le peuple, ch. Il, p. 47; 3» partie, ch. i à iv, p. 220-266. — James Sully. Etudes sur Venfance, liv. VI, ch. ii. — Henri Marion. La solidarité morale. — E. Radier. Leçons de psychologie (leçon sur la sympathie). — V. Cousin. Du vrai, du beau et du bien. — Rauh et Révaijlt d'Allonnes. Psychologie appliquée à la morale et à l'éducation, p. 119, 161. — Montaigne. Vinstilution des enfants, édit. G. Compayré, p. 55. -— M»» Necker de Saussure, liv. V, ch. m (ouvr. déjà cité). — Alexandre Martin. L'éducation du caractère, p. 50, 66, 336, 345.
SUJETS A TRAITER
1. Tous les sentiments du cœur humain se rapportent-ils à l'amour-propre, comme l'a prétendu La Rochefoucauld?
2. La sympathie, ses deux formes. Relations qui existent entre la sympathie, l'intelligence et l'imagination.
3. Comment naît et se développe chez l'enfant le sentiment de la sympathie [indiqué par le programme de i^* année).