CHAPITRE XVIII
L Définition et rMe de la mémoire. — « La mémoire, a dit Pascal, est nécessaire à toutes les opérations de l'esprit. » Si rhomme, en effet, n'avait pas la faculté de conserver les connaissances acquises et de les faire reparaître au besoin dans son esprit, c'est-à-dire s'il était dépourvu de mémoire, il ne lui servirait à rien de l3-in3truire ; ou plutôt il ne serait susceptible d'aucune éducation, d'aucune expérience; bien mieux, la pensée même ne pourrait se former en lui, car l'intelligence humaine s'exerce et Ise développe dans le temps : ses opérations sont nécessairement successives, et sans la mémoire elles ne se continueraient pas les unes les autres^ mais à chaque instant la pensée naîtrait et mourrait avec chacune d'elles.
Aussi la mémoire a-t-elle un rôle universel, et nous avons déjà remarqué sa présence dans la perception extérieure et même dans la conscience, comme nous le remarquerons plus tard dans l'imagination, le jugement, le raisonnement, etc., qui lui empruntent leurs matériaux ou leurs données. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir en môme temps sa fonction propre et spéciale qui est la connaissance de choses passées comme telles.
II. Les deux modes d'exercice de la mémoire. — Nous devons donc distinguer deux modes d'exercice de la mémoire qu'on pourrait appeler, l'un subordonné et l'autre principal.
Dans le premier, la mémoire n'existe pas, en quelque sorte, et n'agit pas pour elle-même : elle entre comme élément ou comme instrument dans les opérations d'une autre faculté, perception, imagination, jugement, raisonnement, etc., et c'est en ce sens qu elle est nécessaire à toutes les opérations de l'esprit ; mais il n'y a guère que Içs psychologues qui s'en doutent, et l'individu même qui l'emploie ainsi le fait sans en avoir conscience.
Dans le second, la mémoire existe et agit pour elle-même : on
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ne se souvient pas pour percevoir, pour imaginer, juger, raisonner, ou plutôt en exécutant toutes ses opérations, et sans même savoir qu'on se souvient : le souvenir est l'affaire importante, celle qui s'exécute, en quelque sorte, au premier plan de Tesprit; soit qu'oa cherche à se remémorer exactement toute une suite de mots ou d'idées comme fait Técolier qui récite une leçon, soit qu'on s'efforce de retrouver et (le retracer avec précision tous les détails d'un événement dont on a été témoin, comme fait le voyageur qui rédige un compte rendu de ses voyages. Dans la langue populaire, on ne parle de mémoire que lorsqu'il s'agit du second cas ; mais c'est là un rétrécissement tout à fait abusif de l'idée qu'on dait se faire de la mémoire et de son rôle dans la vie générale de l'esprit.
III. Les deux éléments du souTenir. Division de la mémoire. — Ce double rôle de la mémoire correspond en somme aux deux éléments dont le souvenir se compose, et que tous les psychologues y ont distingués : d'une part, la conservation et la reproduction des idées antérieurement acquises ; d'autre part, leur reconoaissance et leur localisation dàns le passé.
L'acte le plus simple, l'acte constitutif de la mémoire, c'est la survivance en nous d'une idée, la possibilité pour cette idée de reparaître après une plus ou nioins longue période d'absence ou, si l'on aime mieux, d'oubli apparent; mais quand l'idée ressuscite, ou bien nous la reconnaissons, et même nous lui assignons une date précise dans notre pensée; ou bien, au contraire, elle traverse l'esprit incognito, et parfois même nous la croyons nouvelle, présente pour la première fois à notre pensée.
Le premier cas est le souvenir complet, le souvenir proprement dit ; le second a été souvent appelé réminiscence. ^
Pourtant ce nom de réminiscence est loin de pouvoir s'appliquer à tous les souvenirs incomplets ou même aux plus importants. En fait la grande majorité des idées traversent l'esprit sans être expressément reconnues ; c'est même à cette seule condition qu'elles peuvent entrer comme éléments dans les perceptions, dans les actes d'imagination et d'intelligence, ou devenir abstraites et générales. Ainsi les mots de la langue maternelle me reviennent à chaque instant à l'esprit, et je m'en sers pour former toutes sortes de combinaisons nouvelles, mais sans avoir besoin et même sans être capable de me rappeler quand et comment chacun d'eux a été acquis pour la première fois. On devrait donc
réserver le nom de réminiscence pour les cas où l'idée non seulement nVst pas reconnue, mais encore est jugée nouvelle, et pour ceux où elle est si vaguement reconnue qu'on ne sait si on doit la rapporter au présent ou au passé. En ce sens, un poète, un musi* cien, qui refont, sans le savoir, des vers ou des airs déjà trouvés par eux-mêmes ou par d'autres, ont des réminiscences. Mais ce n'est pas proprement avoir une réminiscence que se remémorer les mots anglais white, black, etc., avec leur sens (blanc, noir), sans être d'ailleurs en état ni même sans avoir la velléité de se rappeler quand et comment on en a fait l'acquisition. Le vocabulaire de la psychologie — et c'est dommage — n'a pas de terme pour désigner cette classe de souvenirs qui sont de beaucoup les plus fréquents.
IV. La mémoire comme faculté de conservation; Qualités et variétés. — Étudions tout d'abord la mémoire comme simple faculté de conserver et de rappeler les idées. Nous remarquerons qu'elle est sujette à bien des différences et des inégalités selon les personnes, les âges, les circonstances, etc.
Ainsi on distingue souvent les diverses qualités de la mémoire, et l'on en reconnaît d'ordinaire trois principales : la facilité, la ténacité et la promptitude,
La mémoire facile est, dit-on, celle qui retient rapidement sans grand effort et après un très petit nombre de répétitions. Par exemple, un écolier, qui n'a besoin d'entendre ou de lire sa leçon qu'une fois pour pouvoir la réciter aussitôt après, a une mémoire facile. Celui qui ne l'apprend qu'à force de l'étudier a au contraire une mémoire difficile. Cette facilité de la mémoire se rencontre souvent chez les jeunes enfants, elle paraît décroître avec Tâge.
La mémoire tenace ou fidèle est celle qui retient longtemps. Par exemple, des deux écoliers dont nous parlions tout à l'heure, il se peut que le premier, huit jours après, ait tout oublié et que le second sache encore sa leçon. On croit même généralement que ces deux qualités de la mémoire sont en raison inverse l'une de l'autre ; et il n'est pas rare en effet de voir des gens dont la mémoire est tout à la fois très facile et très fugitive, pareille au sable de la mer qui reçoit toutes les empreintes mais qui n'en peut garder aucune.
Cependant on aurait tort, selon nous, d'ériger ce fait plus ou moins fréquent en une loi invariable et nécessaire. A examiner les choses de près, la facilité n'est elle-même qu'une forme de la
ténacité et Ton pourrait la définir une ténacité immédiate. Le rapport de ces deux qualités ne saurait donc être un rapport d'opposition. Peut-être celui que la nature a doué d'une mémoire facile n'aurait-il, pour la rendre tenace en même temps, soit qu'à prolonger et répéter ses efforts d'attention, même après avoir constaté qu'il sait déjà, soit qu'à restreindre volontairement le nombre des souvenirs qu'il est capable d'enunagasiner, c'est-à-dire en somme qu'à ne pas abuser lui-même de la facilité naturelle de sa mémoire.
La mémoire est prompte ou lente, selon que les idées reviennent au moindre appel ou demandent pour reparaître un plus grand effort. On trouve en effet des gens qui savent beaucoup de choses ti qui paraissent ne rien savoir parce qu'il leur faut beaucoup de temps et de peine pour retrouver les choses qu'ils savent. Ils n'ont, comme dit Nicole, de l'esprit que dans l'escalier. Cette promptitude de la mémoire, qui fait une bonne partie de ce qu'on appelle la présence d'esprit, semble se rattacher, lorsqu'elle est naturelle, à sa facilité plutôt qu'à sa ténacité ; mais souvent aussi elle est un fruit de l'étude : elle vient alors des habitudes d'ordre et de méthode qui ont enlacé les souvenirs dans un réseau de rapports grâce auxquels il est toujours possible de les ramener à volonté.
A ces trois qualités pourrait s'adjoindre l'ampleur ou la richesse qui consisterait dans l'aptitude à retenir avec une égale facilité des souvenirs de toute espèce et de toute provenance, qualité plus rare qu'on ne croit, car l'unité de la mémoire est peut-être plus apparente que réelle, et il y a lieu de se demander si ce que nous prenons pour une seule faculté n'est pas un ensemble de facultés distinctes, aussi nombreuses que les différents modes de Tactivité de l'esprit ou les différentes fonctions du cerveau.
Ën tout cas, il y a certainement des mémoires spécicUes correspondant aux différents sens, principalement à l'ouïe et la vue. Ainsi certaines personnes, dont la mémoire est fort ordinaire à tous autres égards, retiennent avec une facilité exceptionnelle les séries des sons musicaux, les « airs 9, comme on dit : et cette variété de mémoire parait absolument indispensable aux musi- <^iens. Devenu sourd dans un âge assez avancé» Beethoven a composé ses plus belles symphonies alors qu'il n'entendait plus les notes de la gamme que dans sa mémoire. D'autres retiennent sans effort de longues suites de mots, au point de pouvoir réciter sans hésitation et sans faute un long discours qu'ils n'auront
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entendu qu'une fois. Tel était Taventurier gascon avec lequel le roi Frédéric se donna le plaisir de mystifier Voltaire. Il en est qui ont plutôt la mémoire des yeux : ceux-là se remémorent avec une extrême facilité soit les formes, soit les couleurs, et on cite des peintres qui ont pu faire de mémoire des portraits fort ressemblants après une seule et très courte séance de pose. Il est d'ailleurs dif&cile de savoir jusqu'où peut aller cette spécialisation naturelle ou artificielle de la mémoire.
Par exemple, convient-il d'admettre une mémoire spéciale des chififres ou des dates, une autre des langues,, une troisième pour les vers, et ainsi de suite?... Quelque part que l'inclination, l'exercice et l'habitude aient dans tous ces phénomènes, on ne peut contester que la nature n'en ait fait le plus souvent les premiers frais. De même qu'on vient au monde avec une oreille musicale, <les yeux de dessinateur ou de coloriste, il est naturel de penser qu'on naît au3si avec une mémoire de musicien ou de peintre. C'est pourquoi tel écolier qui paraît souvent tout à fait dépourvu de mémoire, si l'on en juge par le peu qu'il retient de l'enseignement de ses maîtres, possède en réalité une mémoire très facile, très tenace et très prompte, dont on ne se doute pas, mais qu'il n'emploie que pour un ordre particulier de notions tout à fait étrangères aux programmes de l'école.
Prenons donc garde de nous faire de la mémoire une idée trop étroite et trop particulière et comprenons qu'il peut y avoir d'autres types de mémoire que celui qui consiste à retenir des mots et des formules parcœur, — le seul à peu près auquel,inalheureusement, se soient jusqu'ici adressés nos exercices scolaires.
V. La conservation des idées. — La conservation des idées ne doit pas être entendue au sens littéral, comme si les idées se conservaient dans notre esprit à la façon des marchandises dans un magasin. C'est surtout en psychologie qu'il faut ne pas se laisser abuser par des métaphores. Une idée n'existe réellement qu'au moment où nous y pensons : dire qu'elle se conserve en nous, c'est dire simplement que, même durant l'intervalle où nous n'y pensons pas, nous serions cependant capables d'y penser, si cela était nécessaire. Par conséquent, ce qui se conserve en nous , ce ne sont pas les idées , c'est l'aptitude à les reproduire.
De quoi dépend cette aptitude ? Comment se faitril qu'après des mois, souvent même après des années, nous puissions tout à
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coup voir reparaître une idée qu'on pouvait croire évanouie pour jamais ?
Bien des faits tendent à prouver que la condition géïiérale de la conservation^ des id^es réside dans le cerveau ; elle consiste au fond dans une propriété de cet organe, ou plutôt des éléments qui le composent. On remarque en effet que la mémoire s'affaiblit et se trouble toutes les fois que le cerveau est fatigué ou malade. Les poisons qui agissent sur le cerveau influent en même temps sur la mémoire ; on sait en particulier les effets pernicieux de I l'abus de la cigarette. Un choc violent sur la tête peut faire disparaître une classe entière de souvenirs : c'est le cas bi^n connu de cet érudit, qui, à la suite d'une chute de cheval, avait complètement oublié le grec C'est surtout dans le premier âge, quand la substance du cerveau est encore tout à fait tendre, que la mémoire a le plus de facilité. A mesure que le cerveau vieillit, il devient moins capable d'enregistrer de nouveaux souvenirs.
YI. Lois psychologiques de la conservation des idées. — Cependant l'esprit n'est pas tout à fait sans influence sur la conservation des idées. Si les conditions immédiates en sont très probablement dans le cerveau, ces conditions mêmes dépendent dans une certaine mesure de ce qui se passe dans l'esprit. D'où les lois psychologiques de la mémoire qui peuvent se ramener à trois principales :
1^ Les idées se conservent d'autant plus facilement et plus longtemps que les sensations et en général les états de conscience primitifs dont elles résultent étaient plus vifs et plus distincts. Toute impression faible et confuse est presque fatalement vouée à l'oubli. II semble que chaque idée hérite de la force plus ou moins grande de l'état de conscience primitif dont elle est née. Ainsi on se souvient mieux des choses qu'on a vues soi-même que de celles qu'on a simplement entendu décrire. On apprend plus facilement une leçon en la récitant à haute voix qu'en la lisant simplement avec les yeux.
Mais certaines circonstances peuvent accroître plus ou moins artificiellement la vivacité ou la netteté de notre état de conscience : telles sont surtout l'émotion et l'attention volontaire. Par cela même elles contribuent à rendre la conservation des idées plus facile et plus durable. Tout ce qui nous émeut, soit de plaisir, soit de peine, s'imprime dans notre esprit avec une grande force : on oublie rapidement ce qui n'intéresse pas.
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D'autre p^t, nous pouvons, par un effort de notre volonté, arriver à] renforcer ou à préciser des impressions naturellement faibles ou vagues ; nous leur donnons ainsi la force nécessaire pour persister. Plus on fait attention à une chose, plus on a de chance de s'en souvenir. Au contraire, ce qui nous a trouvés ou laissés inattentifs ne se fixe pas dans notre mémoire.
2*^ Plus la même sensation ou la même opération mentale se répète, plus ridée qui lui correspond accroît sa force de conservation.
Que la répétition ^oit volontaire ou involontaire, il n'importe, l'efiet est toujours le même. C'est par la répétition des mêmes sensations que la nature nous rend familiers une foule d'objets, sur lesquels nous n'avons pas une seule fois arrêté notre attention. C'est par la répétition de la même opération mentale que l'écolier apprend, souvent machinalement, sa leçon. En revanche, toute idée qui reste trop longtemps sans reparaître finit par être oubliée, comme si sa force s'épuisait avec le temps.
3** Enfin une idée a d'autant plus de chance d'être conservée, pour être plus tard rappelée, qu'elle est plus étroitement associée à d'autres idées et que celles-ci ont elles-mêmes une plus grande aptitude à reparaître. j
Ainsi il est assez difficile de garder la mémoire d'une longue suite d'idées sans lien, par exemple d'une longue suite de mots quelconques. Il suffira cependant d'intercaler entre ces idées incohérentes d'autres idées qui leur soient d'ordinaire associées et de former ainsi un ensemble qui ait un sens, pour faciliter aussitôt le souvenir. D'où ce paradoxe apparent que la mémoire peut mieux retenir un plus grand nombre d'idées qu'un plus petit, si elles sont étroitement associées entre elles. C'est pourquoi on retient plus aisément ce que l'on a bien compris, l'effort que l'on fait pour comprendre ayant justement ce résultat d'unir les idées par d'étroites associations. — En outre, les idées qui ont la plus grande aptitude à reparaître font pour ainsi dire bénéficier de ce privilège celles qui leur sont plus étroitement associées. Il y a là un phénomène analogue à celui de l'aimantation, où l'on voit la force magnétique se transmettre d'une parcelle de fer à une autre par le simple contact. On pourrait encore comparer l'influence que les idées dociles à la mémoire exercent par association sur les rebelles, à celle qu'un animal dompté exerce sur un animal sauvage de son espèce, lorsqu'on les attelle tous deuxà un même joug.
Ainsi les enfants ne réussissent à retenir les idées abstraites,
telles que les règles de grammaire, qu'en les associant aux idées sensibles des exemples. Au contraire, un philosophe ne se rappelle les faits particuliers qu'à la condition de les associer à des formules générales. Si les mots facilitent la conservation de toutes les idées qu'on leur associe dans le langage, c'est que l'esprit humain a une facilité naturelle à les retenir. Pareillement^ les vers, se retenant en général plus facilement que la prose, on a parfois verisifié l'histoire, la géographie et même la géométrie, pour en rendre l'étude plus facile aux écoliers.
La Mnémotechnie. — L'ensemble des procédés par lesquels on aide ainsi la mémoire et qui sont presque tous fondés sur cette loi, s'appelle la Mnémotechnie. On s'en est surtout servi pour apprendre des dates, des nombres particuliers (rapport de la circonférence au diamètre, nombres astronomiques, densités, poids atomiques, hauteurs des principales montagnes, chif&es des populations), ou encore des classifications, ou en général des systèmes plus ou moins compliqués de divisions et subdivisions (zoologie, botanique, géologie, anatomie, etc.).
Pour faciliter la mémoire des dates et de toutes sortes de nombres, on a imaginé de représenter les dix chiffres par dix consonnes qui sont les suivantes :
d= i ;n = 2; m = Z;r = k ;l=zh;j =zQ; g=7;t?=8;p = 9;«=:0
en se réservant d'ailleurs la faculté de remplacer : d par t; j par g et ch;qp8iTC eik; v par f ;p par6; et s par z.
L'abbé Moigno, qui fut l'un des partisans les plus convaincus de la mnémotechnie, résume ces conventions dans ce mauvais vers qu'il suppose adressé à la Vierge Marie :
Dieu ne me rend la joie qu'à vos pieds saints.
On remarquera que les mots de ce vers commencent successivement par les lettres d, n, m, r, etc., rangées dans l'ordre 1, 2, 3, 4, etc.
Pour représenter Une date, on substitue les lettres aux chiffres et avec ces lettres on forme un mot qu'on introduit dans une phrase (le plus souvent à la fin). Par exemple, soit la date ordinairement assignée à la fondation de Rome, 752 : elle est représentée par les lettres, g, l, n, avec lesquelles on forme le mot coUines, et il suffit alors« pour se rappeler cette date, de se rappeler une phrase comme celle-ci : « Rome a été bâtie sur sept collines ».«
De tels procédés peuvent sembler puérils et l'on comprend que Bacon ait dit de l'art d'aider la mémoire qu'il le jugeait moins utile que curieux, et qu'il n'en faisait pas beaucoup plus de cas que des tours de force et d'adresse des funambules et des mimes.
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Pourtant, il est juste d'entendre ce que disent en faveur de cet art les hommes qui Tout particulièrement pratiqué.
« Que de fois, dit Tabbé Moigno, il m'est arrivé d'étonner et presque d'agacer François Arago, en le forçant accidentellement de constater ce que j'avais appris par la mnémotechhie ! Je me trouvai plus d'une fois dans son cabinet de travail au moment où il préparait le dépouillement de la correspondance de l'Académie des sciences. Quand elle lui apportait par exemple une nouvelle mesure de Tune des principales montagnes du globe, son premier soin était de la comparer à la hauteur déjà consignée dans l'Annuaire, et l'Anriliaire avait disparu sous la masse énorme de volumes, de brochures, etc., qui encombraient toutes les tables. Après l'avoir laissé longtemps chercher en vain, je me hasardais à lui demander le nom de la montagne dont il s'agissait. S'il me nommait le mont Rosa, le Vignemale, le Ghimborazo, le mont Cervin, l'Himalaya, etc., je lui répondais aussitôt : 4.636 m.; 3.298 m.; 6.530 m.; 4.450 m.; 7.824 m.; etc.; et il me menaçait en riant de me faire brûler comme sorcier. Un jour, comme pour prendre sa revanche, il se vanta dé savoir par coaur les seize premiers chiffres du rapport de la circonférence au diamètre et il se mit à les énumérer. « Que vous êtes mal tombé, maître, m'écriaije, et si vous me demandez les dix chiffres successifs à partir du 60«, je vous dirai 4, 4, 5, 9, 2, 3, 0, 7, 8, 1. » 11 m'arrêta presque courroucé. »
Le même auteur fait remarquer « que, dans notre siècle plus que dans tous les autres, les données numériques à retenir vont se multipliant sans cesse indéfiniment et que, sans la mnémotechnie, on n'en retiendrait qu'un nombre infiniment petit, tandis qu'avec elle on en retiendra un nombre immense ». L'argument n'est pas sans valeur.
VIL Le rappel des idées. — Le retour des idées dans la conscience se fait de trois manières différentes.
1® Dans certains cas, l'idée semble revenir spontanément, sans être appelée ni par notre volonté ni par aucune des sensations ou idées déjà présentes dans la conscience. Ainsi nous avon^ entendu un air musical qui nous a frappés; bien que le chant ait cessé, il continue à vibrer encore dans notre mémoire, et toute la journée A nous revient par intervalles. On a vu quelque spectacle affreux, on en a pour ainsi dire les yeux remplis, et Ton ne peut s'empêcher d'y repenser de temps en temps. Ces cas, trop peu étudiés jusqu'ici, mais plus fréquents qu'on ne pense, surtout chez les esprits jeunes et encore peu exercés à diriger le cours de leurs pensées, semblent prouver que chaque idée, en proportion même de sa force, tend à reparaître d'elle-même et y réussit dès que sa force est supérieure à celle des idées qui occupent la conscience.
Mais cette force va, pour ainsi dire, en diminuant avec le temps, comme si elle était peu à peu usée et absorbée par le frottement des sensations ou des idées intercurrentes, et l'idée finit par perdre son pouvoir de résurrection spontanée.
2* Dès lors, et c'est le cas le plus ordinaire, l'idée ne revient plus que si elle est suggérée par une sensation ou une autre idée déjà présente dans la conscience et à laquelle elle est associée. La vue des lieux habités dans notre enfance nous rappelle les événements qui s'y sont passés ; le premier mot d'une phrase apprise par cœur nous rappelle les mots suivants ; un nouveau visage nous
j fait penser à un visage déjà ancien qui lui ressemble. Plus l'association est étroite et plus d'ailleurs l'idée ant^édente a de force, plus le rappel est facile et prompt. De là vient, comme
I on l'a fait remarquer, que les sensations évoquent en général les souvenirs beaucoup plus sûrement que les idées proprement
I dites.
3® EifËn, d'autres fois, l'idée semble revenir parce que la f olonté la rappelle. Mais le rappel volontaire, examiné de près, ne paraît être qu'un cas très particulier du rappel par association. Op ne peut pas, à proprement parler, vouloir rappeler une idée de toutes pièces ; car cette volonté elle-même n'est possible que si l'on pense à l'idée qu'on veut rappeler, et si l'on y pense, l'on n'a plus besoin de la rappeler, elle est déjà présente à l'esprit. La volonté ne peut donc jamais commencer absolument le rappel d'une idée ou d'une série d'idées, elle ne peut que continuer ou interrompre I un rappel déjà commencé. Mais la première apparition de l'idée est toujours due à son association avec quelque idée antérieure. Tout le rôle de la volonté se borne à fixer dans la conscience l'idée du souvenir commencé, à lui conférer par l'attention un surcroît de force et à lui permettre ainsi de rappeler par associalion les idées qui le complètent.
Donc^ en résumé, les idées reparaissent, soit spontanément, soit par association.
Vm. Réminiscence et souvenir. — Il nous reste maintenant à étudier un nouvel aspect de la mémoire, moins général, moins constant, mais non moins important que le précédent. En effet, quand une idée r^arait, tantôt elle est accompagnée d'un jugement par lequel elle est reconnue et rapportée au passé, tantôt ce jugement fait défaut, ou il est de même remplacé par un jugement contraire, de sorte que l'idée paraît nouvelle, présente pour la première fois
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à Tespril. Le premier cas est le souvenir complet ou souvenir proprement dit; le second est la réminiscence. On passe de Tun à l'autre par une suite insensible d'intermédiaires.
Ainsi le plus grand nombre des idées traversent Tesprît sans être expressément reconnues : c'est même à cette seule condition qu'elles peuvent devenir abstraites et générales et entrer comme éléments dans les actes d'imagination ou d'intelligence. On doit plutôt réserver le nom de réminiscence pour les cas où Fidée non seulement n'est pas reconnue, mais encore est jugée nouvelle, et pour ceux où elle est si vaguement reconnue qu'on ne sait si on doit la rapporter au présent ou au passé. En ce sens, un poète, un musicien qui refont sans le savoir des vers ou des airs déjà trouvés par d'autres ou par eux-mêmes ont des réminiscences. Tout le monde connaît cette anecdote : Fontenelle écoutait un poète qui lui lisait des vers prétendus inédits et tirait de tempis en temps son chapeau : (c Que faites-vous donc là, demanda le lecteur.
— Je salue de vieilles connaissances, » répcmdit Fontenelle. — Le poète avait eu des réminiscences; Fontenelle avait des souvenirs.
Pareillement, la reconnaissance peut être plus ou moins complète. On peut avoir la certitude de reconnaître une idée san3 se rappeler à quelle date et dans quelles circonstances on l'a eue pour la première fois; comme on peut aussi, en même temps qu'on la reconnaît, la situer, la localiser avec précision dans le passé.
Il y a donc deux degrés dans le souvenir : 1^ la reconnaissance pure et simple; 2^ la localisation dans le passé.
LECTURES
Spbncbr. Principes de psychologie. — Th. Ribot. Les maladies de la mémoire.
— £. BoiRAG. Recueil de morceaux choisis, etc., p. 96, 106.
SUJETS A TRAITER
1. Commenter cette parole de Toppfer : a Les plus grands sots ont une mémoire prodigieuse ; mais on n'est pas un rare esprit sans une mémoire prodigieuse. »
2. Est-il vrai, comme l'a dit Royer Collard, qu'on ne se souvient que de soimême ?
3. Montrer, par des exemples, la différence delà réminiscence et du souvenir et l'importance de la reconnaissance.
4. La localisation des souvenirs : son mécanisme ; comme conclusion, montrer en quoi la mémoire de l'homme diffère de celle de l'enfant.