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L'ASSOCIATION DES IDÉES

I. Définition de Tassociation des idées. Ses rapports avec la mémoire. — L'association des idées se rattache à la mémoire dont elle n'est, à vrai dire, qu'une circonstance essentielle, et il ne faudrait pas y voir une faculté nouvelle et spéciale. Nos idées se conservent et se reproduisent par groupes et par séries bien plutôt que par unités disjointes et isolées; et c'est en cela que consiste l'association des idées.

Aussi l'a-t-on définie la propriété qu'ont les idées de s'éveiller, de se suggérer les unes les autres, ou en d'autres termes, la tendance en vertu de laquelle l'esprit passe spontanément d'une idée à une autre.

Ainsi la vue de ce caractère A me rappelle aussitôt le son de la voyelle qu'il représente (association par couple entre une idée de forme et une idée de son); la vue d'un objet appartenant à une^ personne qui m'est familière me rappelle aussitôt la physionomie de cette personne, son attitude, sa déinarche, sa voix, son costume habituel, etc. (association par groupe entre un grand nombre de perceptions et d'idées acquises par les différents sens) ; les deux ou trois premières notes d'une mélodie me rappellent les notes suivantes et la mélodie tout entière (association par série).

II. L'équivoque du mot association. — Cependant le mot d'association peut induire en erreur, si on lui donne le sens actif que semble indiquer sa terntinaisojg}^ si l'on croit, comme certains auteurs, qu'il désigne l'acte par lequel l'esprit, deux idées étant données, les associe, les marie l'une à l'autre. Par exemple étant données les deux idées de cheval et d'oiseau, je les combine et j'en forme l'idée d'un cheval ailé ; étant données les deux idées de neige et de blancheur, j'affirme que la neige est blanche, etc.

Cette synthèse est un acte d'imagination ou de jugement et non un fait de mémoire et d'habitude, comme ce qu'on appelle propre-

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ment une association d'idées : elle est postérieure à Tassociation véritable, car, pour unir ainsi deux idées, il faut préalablement qu elles se soient présentées d'elles-mêmes ensemble à l'esprit ou tout au moins l'une à la suite de l'autre, et l'association n'est pas autre chose que cette apparition spontanée de deux idées, l'une accompagnant ou suivant l'autre. U y a donc une synthèse active de l'imagination ou de la raison par laquelle nous associons ou plutôt nous lions nos idées; et une synthèse passive de la mémoire grâce à laquelle nos idées s'associent, et c'est seulement cette dernière qu'on entend désigner par le nom d'association des idées.

V. Les lois fondamentales de l'association. — Les psychologues anglais contemporains admettent deux lois fondamentales de l'association : loi de contiguïté, loi de ressemblance.

1** Loi de contiguïté. — Deux ou plusieurs idées s'associent, c'es<>-à-dire deviennent capables de se suggérer les unes les autres, lorsqu'elles ont été pensées en môme temps ou les unes à la suite des autres. Par exemple, le premier mot d'un vers suggère les mots suivants, parce que ceux-Ksi ont été lus, une ou plusieurs fois, en succession immédiate après celui-là. On doit prendi^e garde qu'il ne s'agit pas ici (comme dans la théorie écossaise) d'une contiguïté objective, d'un voisinage des choses dans l'espace ou dans le temps, mais d'une contiguïté subjective, d'une juxtaposition des idées dans la conscience. Par exemple, si Colbert nous fait penser à Louvois, ce n'est nullement parce que dans la réalité de l'histoire ces deux niinistres ont été contemporains, c'est parce que dans les premiers livres que nous avons lus, dans les premières leçons qu'on nous a faites, leurs deux noms nous ont été présentés à la fois.

Cependant il convient de distinguer la contiguïté simultanée, celle qui unit entre eux les éléments d'une même perception, comme, par exemple, les diverses sensations dont se compose la perception d'un visage humain, d'une maison, d'un paysage, etc., et la contiguïté successive, celle qui unit les unes à la suite des autres des idées distinctes et formant une série plus ou moins longue, comme, par exemple, les notes d'un morceau de musique, les vers d'une tirade apprise par cœur, etc.

2° Loi de ressemblance, — Si Ton y regarde de près, on verra que la plupart des associations d'idées peuvent s' expliquer par la contiguïté. Cependant ne se produit-il pas aussi des cas où une

l'association des idées

idée en rappelle une autre sans qu'elle lui ait jamais été continue 9 Par exemple, je rencontre une plante nouvelle que je vois pour la première fois, elle me suggère l'idée d'une autre plante ; or il est bien certain que l'idée suggérante n'avait jamais encore été contiguê avec l'idée suggérée. La contiguïté ici se trouve suppléée par la ressemblance. De là cette seconde loi : deux ou plusieurs idées qui n'ont pas encore été contiguës peuvent cependant s'associer si elles ont quelque ressemblance. C'est en vertu de cette loi qu'un portrait me fait penser à l'original, qu'une ville où je viehs d'arriver me rappelle une autre ville où j'ai longtemps vécu, etc. Il n'est même pas nécessaire que la ressemblance appartienne aux idées elles-mêmes : elle peut résider dans les sentiments que ces idées excitent en nous et contribuer ainsi à les associer en dépit de leurs différences. Par exemple, un site qui me fait éprouver une certaine émotion indéfinissable éveillera en moi le souvenir d'un autre site plus ou moins différent, mais en présence duquel j'ai déjà éprouvé la même émotion.

On a quelquefois admis une troisième loi, dite loi de contraste : « Les idées des choses contraires tendent à se suggérer naturellement ». Ainsi l'été fait penser à l'hiver, le berceau à la tombe, etc.

Mais il ne semble pas nécessaire, pour expliquer cette évocation des contrastes les uns par les autres^ d'admettre une loi spéciale. La prétendue loi de contraste n'est qu'un cas particulier des lois de ressemblance et de contiguïté. Les contraires en effet appartiennent au même genre : blanc et noir. sont des couleurs ; doux et amer sont des saveurs, etc. : ils se ressemblent donc sous ce premier rapport. En outre, les contraires sont l'un et Tautre des extrêmes : ils se ressemblent donc sous cet autre rapport qu'ils font sur Tesprit une impression plus vive et plus distincte que toutes les autres espèces du même genre. Enfin notre expérience nous montre souvent des contraires se succédant l'un à l'autre, et cette succession est évidemment faite pour nous frapper et attirer notre attention. Il s'ensuit que les idées de deux contraires, une fois qu'elles ont été contigués, ont de grandes chances de s'associer d'une façon durable.

Mais on est allé plus loin encore, et l'on a prétendu que la loi de ressemblance n'était elle-même qu'un cas particulier de la loi de contiguïté. Cette loi opère principalement lorsque nous avons affaire à des choses nouvelles ou qui nous paraissent telles : tous les objets que voit un homme transporté hors de son pays ne peuvent forcément lui rappeler que les objets déjà connus et plus ou moins semblables. Mais deux choses ne se ressemblent que par la possession en commun d'un même élément ou d'un même caractère. Cet élément ou carac" t«re commun présent dans la seconde a été déjà contigu dans la première avec d'autres éléments ou caractères : il en suggérera donc l'idée, et ainsi la seconde chose fera penser à la première. Soit une

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personne que j*ai toujours vue coiffée d'un chapeau d'une forme particulière : ridée de cette personne et l'idée de son chapeau sont associées ensemble par une contiguïté (simultanée) ; que je voie le chapeau seul, il me rappellera la personne. Or il est évident que le même phénomène pourra se produire, si je vois ce chapeau sur la tète d'une autre personne B. On dira en ce cas que B me fait penser à A parce qu'elles ont la môme forme de chapeau, et tous les psychologues verront là une association par contiguïté. Remplaçons dans cet exemple le chapeau par un nez d'une forme particulière, la nature du cas évidemment n'aura pas changé, et cependant il rentre dans le cas des associations par ressemblance. En d'autres termes, une idée nouvelle ABZ suggère une idée ancienne ABC qui ne lui a jamais été contiguê ; mais par cela même que AB présent dans ABZ avait été déjà contigu à G dans ABC, il tendait à le suggérer ; d'où il suit que sa présence, dans ABZ devait suffire pour suggérer ABC. En résumé Tassociation par ressemblance est une association par contiguïté partielle.

L'association des idées obéit donc dans tous les cas à une seule loi: la loi de contiguïté. Quand une idée en suggère une autre, c'est toujours ou parce qu'elles ont été contiguês l'une avec l'autre (contiguïté proprement dite ou totale), ou parce qu'une partie de l'une a été contiguê à une partie de Fautre (contiguïté partielle ou ressemblance). En un mot, l'esprit tend à repenser ce qu'il a déjà pensé, à refaire ce qu'il a déjà fait ; la première partie d'une idée, la première idée d'une série étant donnée, il tend à repenser l'idée ou la série tout entière. Hamilton appelait cette loi, la loi de réintégration, en ce sens que les états de l'esprit tendent à se reconstituer, à se recomposer dans leur intégralité primitive.

De quelque façon qu'on la nomme, la loi d'association par contiguïté est en somme la loi même de la mémoire et de l'habitude, lesquelles, en reproduisant les idées ou les actes antérieurs, les reproduisent naturellement dans leur ordre et avec leurs connexions primitives.

IV. Les lois secondaires de l'associatioii. —C'est pourquoi toutes les causes qui influent sur la mémoire influent pareillement sur l'association. De là les lois secondaires de l'association.

1« En premier lieu, plus la contiguïté a été fréquente, plus l'association est forte et durable.

La répétition imprime plus profondément dans l'esprit non pas seulement les idées prises une à une, mais tous les assemblages, toutes les combinaisons qu'elles peuvent former entre elles,

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depuis de simples groupes ou séries de deux et trois termes jusqu'à des systèmes infiniment vastes et complexes (un mot, une phrase et leur sens ; le rôle d'un premier ténor dans un opéra; la suite des théorèmes de géométrie). Que deux idées se présentent toujours ensemble à notre esprit, nous deviendrons incapables de les penser Tune sans l'autre : elles ne seront plus pour nous qu'une seule et même idée. C'est le cas de l'association inséparable, dont on peut trouver un exemple dans l'impossibilité où nous sommes de séparer mentalement la résistance des corps de leur étendue, l'expérience ne nous ayant rien offert de résistant qui ne fût en même temps étendu. La force indéracinable de beaucoup de préjugés n'a pas d'autre origine. A entendre constamment répéter que les choses sont d'une certaine façon, on finit par croire qu'elles ne peuvent pas être autrement.

2* En second lieu, plus la contiguïté a été rendue intime par Tune ou l'autre de ces trois causes, attention, émotion ou même simplement force originelle des idées, plus l'association est étroite.

Tout d'abord, c'est par l'attention que l'esprit influe sur l'association des idées, et cette influence, pour être indirecte, n'en est pas moins puissante. En effet, si au moment où deux idées sont contiguës dans notre conscience, nous les enveloppons dans un même acte d'attention, et surtout si cet acte se fixe sur le rapport qui existe entre elles, elles adhéreront par cela seul bien plus fortement l'une à l'autre. Au contraire, deux idées ont beau être contiguës, si notre attention se détourne d'elles ou si elle se concentre sur l'une à l'exclusion de l'autre, presque sûrement l'association qui tend à les réunir avortera. C'est pour cela que des idées qu'on a comprises, c'est-à-dire dont on a saisi les rapports, se rappellent si facilement les unes les autres.

L'émotion a un effet analogue : toutes les circonstances d'une scène émouvante se présentent simultanément à notre mémoire. Cherchez quelles sont les parties d'une leçon qu'un enfant a retenues et qui font, pour ainsi dire, masse dans sa mémoire : vous constaterez que ce sont celles qui l'ont intéressé ; les autres se sont désagrégées et ont disparu sans laisser de traces.

Enfin si deux idées, ou seulement l'une d'entre elles, ont un haut degré de vivacité, l'association deviendra plus facile. Cette vivacité des idées peut tenir à bien des causes et varier môme avec les circonstances et les individus. D'une manière générale, elle

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est plus grande dans les sensations que dans les idées proprement dites, et c'est la raison pour laquelle une idée est mieux rappelée par une sensation que par une autre idée. Une description, un récit éveilleront bien moins efïicacement les souvenirs que la vue des choses mêmes. D'autre part, telle classe de sensations et d'idées (visuelles, auditives, olfactives) sera plus vive chez une personne et telle autre chez une autre. De là des différences correspondantes dans la mémoire et l'association.

3** En troisième lieu, quand deux ou plusieurs idées sont étroitement associées entre elles, elles tendent à se fondre ensemble, et celle qui a la plus grande force, s'assimilant toutes les autres, communique ses caractères propres au groupe tout entier. Il se fait alors une synthèse analogue à la combinaison chimique, ce qu'on pourrait appeler avec le philosophe anglais Stuart Mill une sorte de chimie mentale. Nous en avons déjà vu des exemples dans la perception extérieure.

y. Effets généraux de rassociation. — Ces effets sont les mêmes au fond que ceux de la mémoire et de l'habitude. Comme l'habitude et la mémoire, dont elle n'est en somme qu'un aspect, une circonstance à peine séparable, l'association est un principe de régularité et de fixité. Sans que nous ayons à faire aucun effort d'intelligence et de volonté, nos idées se disposent d'ellesmêmes en séries continues, en groupes cohérents ; un ordre se fait dans notre esprit souvent avec le désordre même : ce qui n'était à l'origine que hasard, se transforme, grâce à l'association, en une sorte de loi ; la rencontre accidentelle revêt toutes les apparences d'une connexion essentielle. Les animaux, les très jeunes enfants n'ont guère d'autre ressort pour débrouiller le chaos de leurs impressions et de leurs idées, et il suffit en somme aux besoins de leur vie purement sensitive et pratique.

Chez l'homme adulte ou en voie de le devenir, Tassoclation joue un rôle éminemment utile si elle reste subordonnée à la raison et à la volonté, d'un seul mot, à la réflexion. D'une part, en effet, elle présente sans cesse et spontanément à la réflexion des assemblages d'idées plus ou moins riches, plus ou moins heureux, où celle-ci peut trouver et choisir les matériaux, déjà presque organisés, de ses propres créations ; d'autre part, lorsque la réflexion a définitivement élaboré un système d'idées unies entre elles par des rapports compris et contrôlés, c'est l'association qui, conservant et fixant ce système et le reproduisant tou-

l'association des idées 211 jours intact au premier appel, la dispense de renouveler indéfini* ment son effort et rend ainsi disponible pour de nouvelles œuvres toute sa puissance créatrice. Seulement prenons-y garde : l'association est par elle-même une force aveugle et routinière, également prête à suggérer des combinaisons d*idées raisonnables et d'absurdes coq-à-râne, enregistrant et clichant avec une égale indifférence les erreurs et les vérités.

Dès lors, si par la faut^ de nos premières expériences ou de notre première éducation, des idées se sont fortement associées dans notre esprit, qui n'ont en réalité aucun droit à être ensemble, la réflexion sera bien souvent impuissante à les disjoindre, ou plutôt elle ne l'essaiera même pas, et nous serons toute notre vie esclaves des préjugés et des superstitions de notre enfance. De même, si la réflexion arrête trop tôt l'élaboration de ses théories ou de ses plans, la voilà bientôt emprisonnée par l'association dans le cercle étroit où elle s'est une fois enfermée, et elle y tourne désormais sans trouver d'issue. Combien d'hommes qui sont ainsi incapables de remonter le cours habituel de leurs idées, tant est irrésistible la force qui les oblige à les parcourir toujours dans le même sens !

LECTURES

RiBOT. La psychologie anglaise contemporaine, — P« Jaust. Traité élément taire de philosophie. — E. Boirac. Cours élémentaire de philosophie ^ p. 78^ 83. -Rayaisson. Rapport sur la philosophie en France au XIX* siècle ^ ch. xxir

SUJETS A TRAITEB

1. Quefles sont ks caoses qui détermioen^ le cùutbiïï de liùê pennéeêl Mettre en lamière les rapports de rassociation des idées et da CHrmU^t.

2. Montrer rimportance de f association des idées dans la formation de Vin^ telligence et da caractère.

3. OiQérentes eqièces d'esprit selon la nature de leurs association» d'idéeS'

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