CHAPITRE XXXHl
I. Importance de la volonté dans la vie morale. — L'intelligence et la sensibilité morale se complètent et s'achèvent par l'activité volontaire où se manifeste notre personnalité. C'est en effet par sa conduite qu'on juge l'homme, bien plus encore que par ses sentiments ou ses idées ; et si Ton est responsable de ses passions et de ses croyances, c'est seulement dans la mesiure où les imes et les autres sont des effets plus ou moins indirects de notre volonté. La théorie de la volonté peut donc être considérée comme le point culminant de la science de l'homme. C'est à la volonté que la morale s'adresse en dernier ressort ; car il ne suffit pas, pour être honnête homme, de comprendre le bien et de l'aimer, il faut encore le vouloir et l'accomplir. De même enfin, la tâche la plus délicate et la plu9 haute de l'éducateur, c'est de former la volonté.
II. Définition et analyse de la volonté. — La volonté peut se définir le pouvoir de se déterminer à agir.
Tout acte volontaire complet se compose de ces trois parties successives : la délibération, la détermination, Vexécution.
Le point de départ de la délibération, c'est ce qu'on pourrait appeler une idée pratique, c'est-à-dire l'idée d'un acte que nous jugeons possible pour nous parce que nous en avons déjà accompli ou vu accomplir d'autres plus ou moins semblables. Toutefois si cette idée, qui peut nous être suggérée par quelque circonstance extérieure ou par le cours de nos pensées, n'a aucun rapport avec nos inclinations, si elle n'excite en nous aucun désir, même le plus léger, elle traverse l'âme sans éveiller la volonté. Mais dès que le désir s'ajoute à l'idée, aussitôt se pose la question : « Voudrai-je ou ne voudrai-je pas? », et la délibération commence.
Plus l'acte est difficile et important, plus la suite des réflexions
qu'il provoque en nous se complique et se prolonge. L'idée de l'acte entraîne par voie d'association les idées de ses conséquences, les unes agréables ou utiles, les autres pénibles ou nuisibles ; et ces idées, qui prennent elles aussi un caractère pratique, deviennent des motifs favorables ou contraires, des raisons d'agir ou de s'abstenir. Souvent l'esprit ne se contente pas des motifs qui se présentent d'eux-mêmes; il en recherche, il en éi^oque d'autres, et lorsqu'il les voit tous ainsi assemblés devant lui, il les compare entre eux, il les juge. Mais l'intelligence n'intervient pas seule dans la délibération ; presque toujours, sauf chez les natures très froides, très accoutumées à se dominer, la sensibilité s'émeut : les désirs, les répugnances, les émotions de toutes sortes naissent en foule. Chaque idée donne naissance à un sentiment, chaque motif se transforme en un mobile \
On peut môme remarquer à ce propos que, parmi les hommes, les uns délibèrent plutôt avec leur intelligence, « dans leur tête », les autres avec leur sensibilité, «dans leur cœur», et qu'en particulier les délibérations féminines se rapportent le plus souvent à ce second type.
La détermination est l'acte propre de la volonté : la délibération le prépare, mais ne le constitue pas. Certaines gens délibèrent en quelque sorte indéfiniment, sans arriver à se déterminer, c'est-àdire, en somme, à vouloir. On la désigne sous bien des noms différents : volition, résolution, décision, etc. Quelque nom qu'on lui donne, elle consiste essentiellement dans un choix. Djbux actes possibles sont en présence : se déterminer ou se résoudre, c'est choisir celui des deux qui se réalisera.
Si l'on considère que de ces deux actes possibles, il y en a presque toujours un vers lequel l'âme se sent plus fortement inclinée par le désir, on pourra dire encore que la détermination consiste essentiellement dans un consentement ou un refus. Cela est surtout sensible dans la vie morale. Ainsi, lorsqu'un enfant éprouve la tentation de commettre pour la première fois une certaine faute, un mensonge, un larcin, sa volonté est en présence de cette alternative : céder ou résister à la tentation, dire oui ou dire non au désir qui le sollicite. Si l'on supposait la volonté
(1) Dans la langue courante, les deux termes motif et mobile sont employés indifféremment l'un pour l'autre. Dans la langue de la psychologie, motif désigne plutôt un phénomène d'ordre intellectuel, une idée, par exemple l'idée de l'intérêt, l'idée du devoir; mobile, un phénomène d'ordre émotionnel, un sentiment, par exemple la peur la colère, la pitié.
absente, tout acte dont Tidée nous attire et nous plaît se réaliserait, pour ainsi dire, de lui-même : vouloir, c'est donc ou mettre un frein au désir ou au contraire lui lâcher la bride.
L'exécution est l'acte proprement dit : c'est l'effet extérieur et final de la volonté.
Elle manque parfois, quand l'acte se trouve devenu impossible par suite de quelque changement imprévu dans les circonstances extérieures. Parfois aussi, elle est séparée de la détermination par un plus ou moins long intervalle : c'est le cas des projets, des intentions, des velléités. Il est vrai qu'on peut se demander, en ce cas, si la détermination est bien complète et bien réelle : la personne qui n'a qu'une velléité ou qu'une intention prévoit, ce semble, qu'elle voudra dans l'avenir plutôt qu'elle ne veut en effet dans le présent.
D'ordinaire, vouloir et agir ne font qu'un [et la détermination coïncide indivisiblement avec le point de départ de l'exécution. Au moment même où l'on se décide, on a conscience d'un effort qui est le commencement et comme le signal de l'action. On conçoit mal une volonté purement contemplative qui, après avoir décrété l'acte, assisterait en simple spectatrice à sa réalisation spontanée, comme par exemple, chez un homme qui, voulant étendre le bras pour prendre un objet, verrait son bras se mouvoir de lui-même sans avoir conscience de faire aucun effort pour cela. Quand l'exécution demande du temps et rencontre des obstacles, elle s'interromprait à chaque instant si la volonté qui l'a commencée ne la poursuivait jusqu'au bout. Vouloir, ce n'est donc pas seulement se déterminer au dedans de soi-même ; c'est encore exercer son énergie au dehors.
Présente dans la détermination et l'exécution, la volonté n'est pas non plus complètement absente de la délibération. On peut délibérer par nécessité, par raison, par habitude ; mais souvent aussi on délibère parce qu'on veut délibérer. C'est la volonté, qui empêche les mobiles, dont la violence est parfois extrême, d'emporter l'acte par surprise ; c'est elle qui commence, qui prolonge, qui termine l'appel et la comparaison des motifs.
Il serait facile de vérifier tous les détails de cette analyse sur des exemples particuliers un peu complexes, tels que le monologue du Cid, hésitant entre son amour pour Ghimène et le devoir de venger son père, ou encore celui d'Auguste dans Cinna. V.Hugo, dans les Misérables, a fait sous ce titre, Une tempête sous
346 PSTGHOLOGIB APPUQUJBB A L*éDUGATION
un crâncy la description émouvante des états successifs par lesquels passe l'âme d'un des personnages, Jean Valjean, ancien forçat évadé, devenu honnête homme, riche et considéré de tous, qui apprend qu'un autre va être condamné sous son nom pour un crime qu'il n'a pas commis.
Dans les cas très simples, l'acte volontaire se réduit à ces trois éléments : l'idée d'un acte possible, le consentement et l'effort. J'ai besoin de consulter un livre qui est devant moi sur ma table : penser à prendre ce livre, le vouloir et le faire, tout cela se passe en un clin d'œil.
lU. Les effets de la volonté. — La volonté peut être considérée tour à tour^ soit comme puissance de détermination interne^ soit comme puissance d'exécution ou d'action au dehors.
Elle exerce tout d'abord son empire sur Vorganisme par l'intermédiaire des nerfs moteurs. Les seules parties du corps qui soient directement soumises à son influence sont les muscles. A Torigine^ les contractions musculaires et les mouvements qui en résultent sont des effets de la spontanéité ou de l'instinct : l'enfant, aux premiers jours de la vie, remue tous ses membres sans le vouloir, inconsciemment, sous l'impulsion du plaisir, de la peine, du désir ou de quelque autre sensation, parfois aussi sans cause apparente, comme pour dépenser le trop plein de ses forces. La volonté sort par degrés de cette activité primitive. 11 faut en effet que nous apprenions à mouvoir nos différents organes, c'està-dire à refaire volontairement ce que nous avons d'abord fait par instinct. Aussi remarque-t-on que les premiers mouvements volontaires de l'enfant sont souvent incertains et maladroits : par exemple, les mains se portent plus près ou plus loin qu'il ne faut pour saisir les objets. On en pourrait dire autant des yeux qui ne s'accommodent pas. dès les premiers jours aux distances, comme on a pu s'en rendre compte dans les observations faites sur les aveugles de naissance opérés de la cataracte. Lc^ grande difficulté, dans cet apprentissage de la volonté, c'est d'arriver à dissocier, à isoler des mouvements qui tendent d'eux-mêmes à se produire ensemble. Celui qui apprend à écrire, à jouer du piano, etc., fait toujours beaucoup plus de mouvements qu'il ne faut : aussi doitil s'exercer à supprimer tous les efforts inutiles pour concentrer, en quelque sorte, toute sa force dans un mouvement unique. — La volonté n'exerce pas seulement sur les muscles une action positive ; elle peut empêcher aussi bien que produire le mou-
vement. Cette action négative exige parfois une dépense de force considérable. Suspendre sa respiration, retenir ses cris, ses sanglots, rester immobile malgré la fatigue ou la peur, voilà autant d'exemples de la volonté considérée comme puissance dHnhihition, selon le mot des physiologistes.
L'exercice et Thabitude accroissent en quelque sorte indéfiniment l'empire de la volonté sur les organes. On en trouverait des preuves sans nombre dans tous les prodiges de force ou d'adresse accomplis par les professionnels de la gymnatstique, des différents sports, de la musique, etc.
Si nous considérons les effets produits par la volonté à Tintérieur même de Tâme, nous pouvons distinguer son action sur Vintelligence et son action sur la sensibilité.
Tout d'abord, elle est le principe de l'attention, et par conséquent la condition nécessaire de la connaissance claire et distincte. Quelle que soit sa vivacité naturelle, rintelligence n'irait pas bien loin sans la volonté : elle ne s'appliquerait qu'aux objets qui se présentent d'eux-mêmes aux sens et n'y percevrait que les qualités les plus apparentes et les plus superficielles ; elle s'arrêterait donc aux premiers degrés de la généralisation et du raisonnement, et c'est à peine si les germes de raison qu'elle contient réussiraient à éclore. L'homme ressemblerait donc sous ce rapport à l'animal. Presque tous ceux qui ont étudié les sauvages ont constaté chez eux une singulière incapacité de fixer et de soutenir l'effort de l'attention : ce qui leur manque, c'est moins la faculté de comprendre que celle de réfléchir. Aussi la science dans l'humanité est-elle l'œuvre de la volonté au moins autant que de la raison. Presque tous les éducateurs ont eu l'occasion de remarquer que bien souvent, chez certains enfants, l'intelligence est comme suppléée par la volonté : ce n'est pas toujours l'écolier le mieux doué qui fait le plus de progrès, mais celui qui s'applique à son travail avec le plus d'énergie et de persévérance.
L'influence de la volonté sur la sensibilité est presque toujours indirecte. Nous ne pouvons en effet supprimer à notre gré les sensations et les désirs, mais nous pouvons du moins nous opposer à leur manifestation extérieure et à leur satisfaction ; en détournant notre pensée vers d'autres objets, nous pouvons les affaiblir ou même les annuler. Il est même en notre pouvoir de susciter et de développer en nous certains sentiments, si nous recherchons volontairement toutes les occasions qui peuvent les faire naître,
343 PSYCHOLOGIE At»PLIQUËE A l'ÉDUCATION
si nous évoquons et maintenons dans notre esprit les idées aux quelles ils sont attachés, si enfin nous nous complaisons à les manifester et à les satisfaire. C'est ainsi qu'on peut se rendre soimême courageux ou peureux, affectueux ou égoïste, gai ou mélancolique.
Enfin, la volonté peut agir sur elle-même en dirigeant pour ainsi dire son propre développement. 11 y a une sorte d'éducation de la volonté par la volonté elle-même. Nos résolutions présentes en effet influent sur nos résolutions futures qu'elles préparent. Celui qui s'accoutume à vouloir souvent, à vouloir promptement, à vouloir énergiquement, développe en lui des qualités d'initiative, de décision et de vigueur morale.
IV. Les qualités et les défauts de la volonté. — Les hommes ne sont pas moins différents et inégaux entre eux sous le rapport de la volonté, que sous le rapport de la sensibilité et de l'intelligence -, et ces différences, ces inégalités tiennent en partie à la nature originelle, en partie aussi à l'éducation et aux circonstances.
Si nous essayons de concevoir un type idéal de volonté parfaite, nous pouvons, ce semble, distinguer trois ordres de caractères relatifs aux trois éléments dont se compose Pacte volontaire : délibération, détermination, exécution.
En premier lieu, la volonté sera évidemment imparfaite, soit si la délibération est absente ou insuffisante, soit si elle se prolonge au point de rendre impossible la détermination finale. La volonté parfaite est donc à la fois éclairée et prompte. De ce type s'écartent également, mais en sens contraire, les étourdis et les impulsifs d'une part, de l'autre, les hésitants et les indécis.
A l'égard de la résolution, il y a lieu de distinguer d'abord la facilité plus ou moins grande avec laquelle on se résout, ensuite le plus ou moins de force avec laquelle on maintient la résolution une fois prise. 11 y a des gens qui ne s'engagent pas volontiers dans une entreprise nouvelle et qui redoutent et fuient les occasions de prendre parti : ceux-là ont une volonté à qui non seulement fait défaut l'initiative, mais à qui l'action môme répugne. D'autres au contraire sont volontiers entreprenants ; il ne leur en coûte guère d'ébaucher toutes sortes de projets, mais leurs décisions hâtives manquent de fixité et de constance. L'idéal, à ce point de vue, serait donc une volonté qui, toujours prête à s'exercer, resterait toujours ferme dans ses décisions.
Enfin la principale qualité que la volonté peut déployer dans l'exécution est sans doute la persévérance. A mesure que le temps s'écoule, que les difficultés grandissent ou se multiplient, la force de la résolution primitive tend à décroître, à moins qu'elle ne soit sans cesse renouvelée par le fond même d'où elle est sortie, c'est-à-dire par l'énergie constitutive de la faculté de vouloir.
En somme tous ces caractères de la volonté idéale pourraient se ramener à un seul , à savoir la force, de même que toutes les imperfections ou insuffisances de la volonté ont pour origine sa faiblesse.
A quoi tient maintenant la force ou la faiblesse de la volonté chez les divers individus ? C'est là un des problèmes de psychologie les plus difficiles à résoudre. Il est vraisemblable qu'une des conditions principales de la puissance native de la volonté réside . dans l'organisation corporelle, dans ce qu'on appelle le tempéra^ ment. En général, la volonté est plus forte chez l'homme robuste, vigoureux, qui peut dépenser sans fatigue une grande somme d'activité physique, dont le système nerveux, modérément excitable, ne s'épuise qu'avec une extrême lenteur et reconstitue rapidement ses réserves. Toutefois, comme la volonté est inséparable de la sensibilité et de l'intelligence, il arrive souvent qu'elle compense, et même au delà, ce qui lui manque de force du côté de ses conditions physiques parce qu'elle, en reçoit de ses conditions intellectuelles et morales. Ainsi une intelligence très haute et très nette, ou bien encore une sensibilité ardente et passionnée peuvent réaliser ce miracle d'une volonté héroïque dans un corps infirme ou maladif.
Rappelons d'ailleurs que la force originelle de la volonté n'est pas une quantité fixe qui reste invariable pendant toute la durée de la vie, mais qu'elle peut au contraire croître ou décroître selon l'usage même que nous en faisons. Plus on s'exerce à vouloir, plus la volonté se fortifie. Celui qui recule trop souvent devant l'action devient à la longue incapable d'agir.
La connaissance de soi-même, l'effort, la lutte contre les difficultés et les dangers, l'endurcissement à la douleur, l'observation d'une règle inflexible, tels sont les principaux moyens de développer la puissance de la volonté.
Les rapports que la volonté entretient avec l'état de l'organisme expliquent les maladies auxquelles elle est sujette et qu'un psy-
350 FSrCHOLOOK APniQQÉB ▲ l^'ÉDUCATIOIl
chologue contemporain^ M. Ribot^ a étudiées dans un UTre intibilé les Maladies de la volonté. Elles ne sont d'ailleurs queTexagération des déiauts que nous venons d'indiquer. On leur donne le nom générique d'aboulie (mot à mot : impuissance de vouloir) et on peut, ce semble, les ramener à trois grands types correspondant aux trois éléments de l'acte volontaire, selon que le malade est un impulsif, un suggestible, ou qu'il est en proie à la manie du doute, ou qu'il est comme paralysé par l'idée même de l'action.
LECTURES
TH. RiBOT. Les maladies de la volonté. — Rabier. Leçons de psychologie, «h. m. — FouiLLÊB. Tempérament et caractère^ lîv. II. Ch. v. — E. Boirac. Cours élémentaire de philosophie, p. 144. — E. Boi&ac. La Dissertation philosophique^ p. 165. — P. Janet et Thamin. Cours de psychologie et de morale , année, Psychologie théorique et appliquée^ cb. xti.
SUJETS A TÏIAITER
1. Exposer le fait psychologique de la détermination : en tirer des conséquences.
2. Faire la part de Tintelligence, de la sensibilité et de la volonté dans le fait psychologique de la délibération.