B. DANGERS DE L’IMAGINATION POUR LE CŒUR
Elle alimente et attise les passions. Le mal se présente-t-il avec des abords repoussants, elle a le don d’en faire disparaître petit à petit la laideur qui eût pu empêcher de le commettre. Sous des formes sensibles,
attrayantes, elle se plaît à montrer le vice et exagère le plaisir qu’il procure. Si la conscience honnête hésite à la vue des conséquences désastreuses auxquelles elle s'expose en transgressant la loi morale, l'imagination s’empresse de jeter sur toutes ses inquiétudes un voile qui aveugle. Bref, si l’on n’y fait pas attention, dans peu de temps elle affaiblit la volonté et déprave le cœur.
C. DANGERS DE L’IMAGINATION POUR LA VIE TOUTE ENTIÈRE. Ces vies malheureuses où tout est vu en noir, c’est l’imagination indomptée qui en est la cause. Elle peuple de chimères le cerveau des pauvres humains, elle le remplit d'illusions irréalisables. Il s’ensuit le désenchantement avec ses compagnons obligés, le suicide et la folie. Les défauts comme les qualités, elle les grossit outre mesure. Chez le prochain elle exagére les torts et, par suite, nous porte à le hair. Elle engendre peu à peu, à notre insu, des manies nombreuses, source de toutes sortes d’excentricités, cause de tous nos déboires et de tous nos ennuis.
66. Education de l'imagination. — Il est important que l’éducation de l'imagination soit soumise à une discipline sévère et intelligente. Comme règle générale, partout et toujours, l'imagination doit être sous le contrôle de la droite raison. Faculté éminemment utile, il faut bien se garder de l’anémier. L’exciter là où elle est lente, la réprimer là où elle est trop vive, tel est le rôle de l’éducateur. Et pour ce faire il veillera à ce que l'imagination de ses pupilles soit remplie d’images conformes aux règles du vrai, du beau et du bien.
67. La mémoire: sa nature, ses fonctions. — La mémoire est une faculié qui reconnaît les choses
sensibles représentées par l'imagination comme déjà vues ou déjà éprowé s. Il s’agit ici de la mémoire sensitive distincte de !a mémoire intellective qui est une fonction de l'intelligence (85,100). Cependant ce que nous dirons de ]n mémoire sensible s’applique aussi à la mémoire intellectuelle. Comme on peut le voir, par la définition, la fonction de la mémoire est la reconnaissance de ce qui est passé. Elle suppose donc les images conservées et reproduites par l'imagination. Tout son rôle consiste à reconnaître ces images et à les localiser dans le passé.
68. Comment la mémoire est distincte de l'imagination et du sens commun. — Quoique toutes trois facultés organiques, la mémoire, l’imagination et le sens commun n’en sont pas pour cela identiques. Le sens commun perçoit les sensations présentes et les objets qui en sont la cause. Par lui, en effet, je me rends compte que j'ai la sensation de froid parce que présentement, actuellement, le sens du toucher est en contact avec un objet froid. Il garde cette sensation tant que l’objet reste présent. L'objet absent, son rôle est fini. C’est alors que Pimagination intervient. Celle-ci conserve et reproduit, en l'absence des objets, les impressions que ces mêmes objets ont faites sur le sens du toucher, par exemple, et que le sens commun a déposées en elle. Dans l’imagination l’image de l’objet n’est nullement rapportée au passé. Au contraire, elle apparaît si vive et si claire qu’elle donne plutôt l’illusion du présent. C’est à la mémoire qu’appartient la sensation du déjà vu. Elle perçoit les choses absentes, mais comme passées.
69. Importance de la mémoire. — L'importance de la mémoire est indiscutable. Pour s’en convaincre
qu'il suffise de dire qu’elle est nécessaire à l'acquisitior des connaissances en général, au progrès de la science, et à la vie sociale.
A. LA MÉmome Esr NÉCESSAIRE A L’ACQUISITION DES CONNAISSANCES EN GÉNÉRAL. Il est vrai que toute perception se fait dans le moment présent, Celui-ci — est-il besoin de le dire — à peine est-il qu'il n'existe déjà plus. Si bien que la connaissance à peine acquise est déjà dans le domaine du passé, Et la mémoire est la faculté de retenir ce qui est passé, Sans elle l'acquisition des Connaisssances est donc impossible,
B. LA Mémoire gsr NÉCESSAIRE AU PROGRÈS DE LA SCIENCE, La science progresse par les découvertes nouvelles ajoutées aux anciennes. Celles-ci doivent être définitivement admises et surtvi! retenues. Si les conclusions scientifiques autrefo:; ‘‘:aontrées sont à jamais jetées dans le domaine de l'oubli, alors la science sera un perpétuel recommencement, susceptible d'aucun progrès. Et la science du langage, qui contestera les services que lui rend la mémoire ? Une langue est connue quand on retient ses mots et leur sens.
C. LA MÉmoRe Esr NÉCESSAIRE À LA VIE SOCIALE. La vie sociale est faite d’un ensemble de devoirs, de relations, d'engagements et de promesses. Tout cela croule si la mémoire n’est pas là pour rappeler l’accomplissement fidèle de toutes ces obligations.
70. Les maladies de la mémoire. — Sous ce titre M. Th. Ribot, philosophe français, a écrit un livre dans lequel il ramène à trois types les maladies de la mémoire : l’amnésie, l’hypermnésie et la Paramnésie. L’amnésie est la perte fofale ou partielle de la mémoire. L’amnésie totale est temporaire ou définitive : elle est
encore périodique, progressive (chez les vieillards, par exemple), congénitale, comme chez les idiots. L'amnésie partielle revêt différentes formes. On l'appelle aphasie, lorsqu'il y a impuissance de parler ; agraphie, lorsqu'il y a impuissance de lire ou d'écrire. — L'hypermnésie est l’exaltation anormale et passagère de la mémoire. La paramnésie est une mémoire faussée. Ceux qui souffrent de paramnésie croient reconnaître comme déjà vu ce que en réalité ils ne voient que pour la première fois. ® Le traitement de ces différentes maladies varie suivant les causes qui les ont produites.
71. Le souvenir et la réminiscence. — Le souvenir est l'acte essentiel de la mémoire. Il est une connaissance reconnue et rapportée au passé. Il se disdingu* de la réminiscence qui est une connaissance du Passé mais non reconnue. Peconnaître une connaissance c’est la localiser dans le passé.
La réminiscence est prise pour une connaissance nouvelle, quand, en réalité, elle ne l’est pas. Quelqu’un qui a beaucoup : ut en écrivant ou en parlant se servir d'expressions ou même de phrases qu’il croit siennes mais que réellement il emprunte à ses auteurs far-oris. Ce sont des réminiscences. La localisation dans le passé qui est le propre du souvenir peut être vague ou précise.
72. Education de la mémoire. — La mémoire est une faculté par trop négligée. Cela provient de ce qu’on n’en comprend pas bien l’importance. C’est un stricte devoir pour tout éducateur de travailler à son
() Cfr. Lahr, Cours de philosophie, 11e éd., t. I, pp. 128 et suivantes.
développement méthodique, intelligent, progressif. Voi-
ci quelques règles générales qui peuvent le guider dans
sa noble tâche. On peut les ramener à trois.
1) Les élèves doivent comprendre les connaissances que leur mémoire est chargée de retenir. L'expérience quotidienne ne prouve-t-elle pas que la difficulté à retenir, la plupart du temps, provient de ce que l'éléve n'a pas compris ce qu’il a appris? La mémoire est un peu comme l'estomac, Cet organe ne retient Pas ce qu'il ne peut digérer. 11 en est de même pour la mémoire, elle ne peut garder ce qui n’a pas été compris, digéré. Sans doute il Y a des mémoires ingrates, absolument incapables de retenir quoi que ce soit, même ce qui est bien compris. Ce sont là des exceptions. Et les exceptions ne comptent pas.
2) Les élères doivent répéter souvent les choses apprises afin de les bien fixer dans leur mémoire. C’est à cette seule condition que les connaissances acquerront cette stabilité dont la mémoire a besoin pour bien remplir son rôle. En effet — nous l’avons vu — comment pourrait-elle concourir au progrès scientifique si, après quelques jours, les notions acquises disparaissaient (69)? Au reste, ce qui coûte peu d'efforts souvent est sujet à erreur. C’est en revenant fréquemment sur les choses apprises qu’en les corrige et les rectifie s’il ya lieu. Ajoutons que la répétition est pour la mémoire un exercice éminemment salutaire. Elle la fortifie et lui permet de faire la chasse aux défauts. C'est par la répétition que de Jugitive la mémoire devient tenace, que de rebelle elle devient facile.
3) Il faut habituer les élèves à mettre de l’ordre dans les choses qu’ils confient à leur mémoire. Le maître doit s'appliquer à faire trouver par ses élèves ce qu’on peut appeler des points de repère. Qu'il les accoutu-
me à faire converger comme vers un centre unique les choses apprises. Et pour cela il leur enseignera à les associer par des liens logiques et naturels, De plus, il les habituera à classer ensemble les notions importantes et, pour éviter tout encombrement, à jeter pardessus bord ce qui est inutile. Autrement la mémoire succombera sous le poids trop lourd de matériaux de toutes sortes, de toutes provenances, amoncelés pêle - mêle et sans aucun ordre. Souvenons - nous qu’ (une tête bien faite vaut mieux qu'une tête bien pleine ». (Monrarcxe).
Enfin, pour terminer, disons qu’il est bon, voire nécessaire, que les élèves plus jeunes apprennent mot à mot. Quoi qu'on ‘ise, c’est à cette seule condition que les jeunes élèves cultiveront leur mémoire à bon escient. A leur âge ils sont incapables de faire le résumé d’une leçon dans leur propre langage. Il vaut infiniment mieux les obliger à prendre les mots du livre. Et d’ailleurs c’est une grave erreur de penser, comme certains, que la récitation par cœur et mot à mot des paragraphes de son manuel est un signe évident qu'on ne les comprend pas. La mémoire et le talent, sans s'identifier, ont tout de même des relations très connexes. On dit avec raison que « la mémoire est la moitié du talent ».
73. L'estimative : sa nature, sa fonction. L'estimative, appelée aujourd’hui instinct, est une faculté qui perçoit l’utilité ou la nocivité des choses extérieures représentées par l'imagination. C’est le sens de l’utile et du nuisible. Il est pour ainsi dire l'estimation de la valeur d’usage des objets, d’où son nom d’estimative. Par ce sens la brebis connaît le loup comme son ennemi, et l'oiseau la paille comme utile à la construction de
son nid. — La fonction de l’estimative est de juger de l'utilité ou de la nocivité des objets sensibles. Dans les animaux où elle se trouve surtout, l’estimative joue le même rôle que la raison dans l’homme. Faculté supérieure, la raison diminue de beaucoup l’importance de l'estimative chez l'être intelligent. Le jugement de l’estimative, irréfléchi, déterminé par la nature, ne portant que sur des objets sensibles, concrets, singuliers, diffère absolument du jugement de la raison qui est réfléchi, qui n’est pas déterminé par la nature, mais seulement par l'évidence de la vérité, et dont l’objet est immatériel, abstrait, universel.
74. Les caractères de l’estimative ou de l’instinct. — Les principaux caractères de l'instinct sont l’imperfectibilité, la limitation, l’uniformité et la nécessité. L’imperfectibilité. — L'instinct est incapable de progrès. Les animaux d’une même espèce travaillent toujours d’une façon invariable. Les abeilles d’aujourd’hui font leur ruche de la même manière que celles du temps d’Auguste.” La limitation. L'instinct est ordonné à un travail particulier en dehors duquel il ne peut rien. Les oiseaux construisent admirablement leur nid, mais à cela seulement est limité leur savoirfaire. ® L’uniformité. L'instinct ne connaît pas la variété : il est semblable dans tous les individus d’une même espèce. Les hirondelles construisent leur nid, toutes avec une science et une habileté égales. La nécessité. Sous la poussée de l'instinct, l’animal tend nécessairement à sa fin qu’il ne choisit pas mais que la nature lui détermine. -— Nous verrons plus loin que l'intelligence a des caractères diamétralement opposés, et partant, est essentiellement distincte de l’instinct.
75. L'organe des sens internes. — L'organe des sens internes, c’est le cerveau. Celui-ci en effet est le centre où viennent se loger toutes les sensations engendrées par les objets extérieurs. Et la communication de ces sensations produites par les choses sensibles mises en contact avec les sens externes se fait au moyen des nerfs craniens qui se terminen: directement au cerveau et des autres nerfs qui arrivent à cet organe par la moelle épinière. Quant à la partie du cerveau occupée par chaque sens interne, on ne saurait la désigner avec certitude. Les physiologistes modernes croient que la mémoire, par exemple, a pour siège un des lobes frontaux. Quoi qu’il en soit, il reste expérimentalement vrai que le cerveau est l'organe des sens internes.