TOME III. n
la prise de Troie jusqu'à la mort de. Turnus, comprend six années^ mais si nous mesurons seulement le temps compris dans la seule narration du poète , c'està-dire depuis l'époque où le héros paraît sur la scène jusqu'au dénouement, nous verrons que la durée de ces ■ deux derniers poèmes est infiniment plus courte. L'Odyssée , depuis le moment où le poète nous montre Ulysse oubliant Pénélope et sa patrie dans les bras de Calypso, ne comprend que cinquante-huit jours 5 et l'on sait que l'Enéide , depuis le naufrage d'Énée sur la côte d'Afrique , renferme au f^s une année et quelques mois.
Nous allons maintenant nous occuper des acteurs ou des personnages qui doivent figurer dans une action épique.
Comme le poète doit copier la nature , et faire choix d'une action vraisemblable et intéressante, il faut que ses personnages montrent un caractère assorti à leur rôle , et que ce caractère soit assez long-tems soutenu pour qu'on y puisse reconnaître les traits de la nature humaine. C'est ce qu'Aristote appelle les mœurs dans un poème. Il n'est pas nécessaire que tous les personnages soient vertueux , puisque l'imperfection et le vice même peuvent trouver une place dans l'épopée -, mais il ne faut pas perdre de vue que les principaux rôles doivent plutôt exciter notre intérêt et notre admiration, que notre haine et notre mépris. Cependant^ quel que soit le caractère qu'un poète donne à ses acteurs , ils doivent le soutenir jusqu'à la fin , et ne jamais agir dans un sens opposé , afin que le lecteur puisse tou-
jours les reconnaître dans leurs discours et dans leurs actions.
On peut diviser les caractères employés dans un poème en caractères généraux et en caractères particuliers. Les. caractères généraux sont ceax auxquels on attache. indistinctement les qualifications de sage , de brave, de vertueux. Les caractères particuliers ont pour base telle ou telle espèce de sagesse, de bravoure ou de vertu ; ils font voir les traits distinctifs de chaque personnage , et les nuances que les dispositions morales et le tempérament mettent entre deux hommes doués de la même qualité. C'est surtout dans le développement de ces sortes de caractères que le génie se déploie , et c'est dans cette partie importante et difficile de la composition que les trois grands poètes épiques l'emportent sur leurs rivaux : j'aurai occasion de le prouver dans l'examen particulier que je me propose de faire de leurs ouvrages. Il suffira de dire ici qu'Homère , à cet égard , occupe le premier rang , que le Tasse vient immédiatement après lui , mais que Virgile est inférieur à tous les deux.
Tous les poètes épiques ont fait choix d*un personnage pour l'élever au-dessus des autres , et en £siire le héros de leur poème. On regarde même cette méthode comme nécessaire dans une composition épique , et elle offre d'ailleurs plusieurs avantages. Effectivement, l'unité du sujet est plus sensible lorsque tous les incidens se rapportent à un personnage principal , comme à un centre commun. Noos nous intéressons plus vivement à l'entreprise que conduit la valeur ou la sagesse
d'un seul homme , et le poète trouve une occasion de déployer tout son art en réunissant dans la peinture d'un seul caractère toute la grâce et toute la force de son pinceau. On a souvent demandé quel était le héros du Paradis perdu. Quelques critiques ont répondu que c^était Fesp rit infernal, et cette idée a été la source du blâme et du ridicule dont on a voulu couvrir Milton. Mais on a mal compris Fintention du poète lorsqu'on a supposé que le héros devait être celui qui parait triomphant à la fin du poème. Milton a travaillé sur un plan tout-à-fait différent , et a donné un dénouement tragique à un poème épique. Adam en est incontestablement le héros j c'est-à-dire qu'il en est le personnage principal , celui qui dans le poème joue le rôle le plus intéressant.
Les humains ne jouent pas seuls un rôle dans une action épique ; on y introduit encore des personnages d'un autre genre, qui même n'y occupent pas une place peu importante ; je veux parler des dieux et des êtres surnaturels. Ceci nous mène à l'examen de ce qu'on appelle le merveilleux dans un poème épique , et c'est la partie la plus délicate et la plus difficile à toucher. Les critiques ont été départ et d'autre beaucoup trop loin à ce sujet. La plupart des littérateurs français regardent le merveilleux comme essentiel à l'épopée ; ils dtent comme un oracle cette phrase de Pétrone : « Per c( ambages, deorumqueministeria,fabu]osùmquesen- <( tentiarunï tormentum , praecipitandus est liber spiri- « tus ^ » et ils soutiennent qu'un poème , réunit-il d'ailleurs tous les autres caractères d'une épopée , ne peut
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être rangé dans la classe des poèmes épiques si l'action n'est pas soutenue dans sa marche par Fintervention de la Divinité. Cette décision, qui n*est fondée sur aucune raison ni sur aucun principe , semble uniquement dictée par un respefct aveugle pour Homère et Virgile. Ces poètes durent faire entrer dans leur récit les traditions populaires et superstitieuses des pay&pour les-, quels ils. écrivaient, et ces traditions faisaient intervenir les divinités de la fable dans tous les événemetis qui se rapportaient à Fhistoire des temps héroïques. Mais en faut-il conclure que , dans d'autres pays et d'autres siècles, où la superstition et la crédulité des peuples , ne présentent pas au poète le même avantage, Pépopéè doive reposer tout entière sur ces fictions antiqties et ces contés de fées?Lucain a composé un poèWiëplëiii de verve y et auquel on ne refusera certaineméttt^as' le nom de poème épique, sans y faire jouer àuciin rôle aux dieux ni aux êtres surnaturels. L'auteur de Léo-^ nidas n'a pas essayé cette méthode sans quelque succès; et il est incontestable que toutes les foisf qû'^n poète nous donne un> récit régulier d'une action^ héroïque , bien lié dans toutes ses parties, orné de caractères bien dessinés^ et dans leq\iel il sait se soutenir toujours au même d^ré d'élévation et de dignité, cepi^fe n'eut-il eioployé que des moyens et des agens humains, ilh'erl a pa^ imtiins rempli les règles principales de cètlè^^pèce âe composition , et ne méritera pas mohis' d'élhi rangé dans: la classe des p(^è tes épiques; ^ ^•-* '
Mois si jcLne considéreras le merveilleux ^coodine e^entiel oiitlééessairé à Tépopèe , je ne saurais cepen»-
dant adopter Topinion de quelques-uns de nos plus célèbres critiques , qui ont voulu Ten exclure tout-àfait, comme incompatible avec cette vraisemblance et cet air de réalité que, selon eux, doit avoir la poésie épique. En général, on ne considère pas d'un œil si philosophique les productions des poètes, on n^ recherche que Fagrément ; et pour la plupart des lecteurs, pour même presque tous les hoinmes, le merveilleux a bien des charmes. Il séduit et frappe Fimagination, et ouvre une vaste carrière auxxlescriptions magnifiques et sublimes. C'est principalement dans Fépopée, faièepour produire Fadmiration et développer les grandes idées , que le merveilleux et le surnaturel sont à leur place. Tous deux fournissent au poète le moyen d'agrandir son sujet, en y mêlant les idées augustes et solennelles de la religion ; tous deux Faident encore à donner à son plan plus d'étendue et de variété , en Y faisant entrer le ciel , la terre , Fenfer , les hommes , les êtres invisibles , enfin tout F univers. .
Toutefois un poète ne saurait mettre trop de prudence et de réserve dans Femploi de ces moy^&ns extraordinaires. Il n'a pas la liberté d'introduire au gré de $oa imagination un nouveau système de merveilleux ; U ne doitpasmême trop s'écarter de la croyance populaire. Afin de donner un air de vraisemblance aux événem^^ les plus opposés au cours ordinaire- dé là nature', il peut user, avec une décence' et nn« retenue convenables , des m3rstères de la religion , ou tirer avantage de la superstitieuse cnédulité du peuple chez lequel ilr^écrit, ou du pays qui ^t le théâtre de l'action qu'il
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veut cëlj^brer. Mais, quel que soit le genre de mervéil* leux qu'il adopte, qu'il prenne garde surtout de le prodiguer de manière à dérober à notre vue les actions humaines, ou à les envelopper d'un nuage de fictions invraisemblables. Qu'il n'oublie jamais que c'est à des hommes qu'il raconte les entreprises et les exploits des hommes ; que ces entreprises et ces exploits peuvent seuls avoir de l'intérêt pour nous , peuvent seuls nous toucher 9 et que si la vraisemblance est bannie de son ouvrage , il ne parviendra jamais à produire une im* pression durable. Je ne crois pas, je l'avoue, qu'il y ait rien de plus difficile dans l'exécution d^un poème épique , que de mêler avec tant de mesure le merveilleux à la réalité , que celui-là nous amuse et nous plaise sans que celle-ci lui soit jamais sacrifiée. Il est inutile de dire que ces observations né s^appliquent point à la conduite du poème de Milton. Cet ouvrage repose tout entier sur des idées religieuses \ la Divinisé , les anges et les démous n'y sont pas introduits, comme moyens extraordinaires ou surnaturels, ce sont les principaux personnages du poème.
Les personnages allégoriques, tels que la Renommée, TÂmour, la Discorde et autres semblables, sont les plus pauvres moyens de merveilleux quel'onpuisse employer. Ils peuvent quelquefois être introduits dans une description, et même contribuer à l'embellir, mais ils ne doivent jamais prendre part à l'action^ Comme il est bien reconnu que ce sont des êtres purement fictifs, dont les noms lA représentent autre chose que des, idées générales 9 et auxquels l'imagination même
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se refuse à attribuer Texistence, on ne saurait, dans un poème , les faire agir concurremment avec dés personnages humains , sans risquer de produire une insupportable confusion de fictions et de réalités qui détruirait entièrement la vraisemblance du récit.
La narration est le dernier objet qui nous reste à examiner. Il importe peu que le poète fasse lui-même le récit dé Faction tout entière , ou que l'un de ses personnages raconte ce qui s'en est passé avant le moment où le poème commence. Homère adopta la première de ces méthodes dans l'Iliade, et l'autre dans rodyssée. Virgile suivit le plan de l'Odyssée, et le Tasse celui de l'Iliade. Le poète, en faisant raconter une partie de l'action par un de ses personnages, peut choisir, pour ouvrir son poème, une dés situations les plus intéressantes de cette action 5 il trouve encore la facilité de s'étendre davantage sur quelques parties de son sujet, et dépasser rapidement sur les autres dans une courte narration. Cette méthode est surtout préférable lorsque l'action dure long-temps et comprend un espace de plusieurs années , comme l'Odyssée et l'Enéide. Xors^ qu'elle^ est renfermée dans un plus petit espace de temps, le poète peut, sans inconvénient, prendre le parti de la raconter tout entière, comme daiis l'Iliade et la Jérusalem. ^
ftll est libre de donner la formé qu'il lui plaît à l'exposition , à l'invocation et à toutes les autres parties de l'introduction, qu'il serait bien superflu de soumettre à des règles précises. Il faut sdilement que le sujet soit exposé sans pompe et sans atfectation -, car , suivant le
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j)rëcepte bien connu d'Horace , le poète ne doit ni débuter sur un ton trop haut, ni faire de trop grandes promesse^ de peur de mal remplir Tattente du lecteur. Ce qui est surtout bien important dans une narralion , c'est qu'elle soit claire , animée et embellie de tous les charmes de la poésie. Aucun style n'exige plus de force, de chaleur et de noblesse que celui du poème épique. C'est là que Ton s'attend à trouver les descriptions les plus sublimes , les sentimens les plus tendres, les expressions les plus vives et les plus hardies. Aussi, le plan d'un auteur fût - il exempt de tout reproche , son action fût-elle conduite avec tout l'art imaginable, si ses pensées sont faibles , si sa diction est lâche , si ses tableaux , dépourvus des couleurs de la poésie , n ont rien de touchant, il ne doit prétendre à aucun succès. L'épopée n'admet q.ùe des ornemens d'un genre grave et austère-, le badinâge et l'affectation y sont tout-àfait déplacés. Tout y doit paraître grand , touchant; ou agréable. Il faut en écarter avec soin ce qui peutcbb^ quer ou inspirer du dégoût ; voilà pourquoi l'on voudrait ne pas trouver* k fable des Harpies dans le troisième livre de l'Éiiélde, et l'allégorie du Péché et de la Mort dans le second livre du Paradis perdu.
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LECTURE XLIIL
l' ILIADE ET L ODYSSÉE. -^L ENÉIDE.
L'épopée, selon Topinion générale , ti^ntle premier rang parmi les ouvrages poétiques , et mérite « sous ce rapport, une attention plus particulière. Aprcs'avoir fait connaître les principales règles applicables à ce genre de composition, nous allons successivement examinerles poèmes épiques leç plus célèbrciS tant anciens que n^odernes.
Homère se présente à nous le premier comme le père, non-seulement de la poésie épiquç, mais de toute poésie. Quiconque ouvre Homère doit songer qu'il va lire le plus ancien livre du monde après la Bible. Sans cette réflexion il est impossible d'entrer dans ji'esprit de Fauteur et d'apprécier son ouvrage. U ne faut espérer ni la correction ni l'élégance du siècle d'Auguste. On doit perdre un moment de vue les convenances actuelles et la délicatesse du goût moderne, pour se transporter en imagination à plus de trois mille ans en arrière. C'est la peinture du monde ancien qu'il faut s'attendre X retrouver ^ ce sont des caractères et des mœurs encore empreints d'une sauvage. rudesse 5 des idées morales à peine formées; des désirs, des passions auxquels la civilisation n'a point imposé de frein. La force du corps est la première qualité des héros 5 les apprêts
d*UQ repas , le plaisir d'apaiser sa faim , sont présentés comme des .objets du plus grand intérêt. Les héros exaltent eux-mêmes leur force et leur valeur, s'adressent les uns aux autres de grossières injures^ et outragent leurs ennemis yainciis d'un ton qui nous paraîtrait révoltant.
Le commencement de l'Iliade n'a rien de cette dignité que nous voudrions aujourd'hui trouver dans une aussi grande composition épique. On n'y voit que deux chefs qui se disputent une esclave. lie prêtre d'Apollon supplie Agamemnon de lui rendre sa fille , qui après le sac d'une ville est tombée au pouvoir de ce roi. Agamemnon la refuse. Le prêtre invoque Apollon, et 1q dieu, cédant à ses instances, envoie la peste dans le camp des Grecs. On consulte l'augure, qui répond qu'on ne peut apaiser ApoUon qu'en renvoyant la jeune fille à son père. Agamemnon, furieux contre r9Ugm:e, déclare qu'il préfère l'esclave àClyteranestre, son épouse^ mai3 que^ puisqu'il faut la rendre pour sauver l'armée , il en exige une autre, et demande Briséis, l'esclave d'Achille. Achille, comme on le pense Uen, s'^enflamme de colère à cette proposition ^ il reproche au roi des Gpccs son insolence et sa rapacité \ et, après l'avoir accablé des épithètes les plus dures, il Jure solennellement que, puisque Agamemnon le traite de la so]|:te, il va se retirer avec son armée , ef ne combattra plus pour les Grecs. Il se retire en effet. Thétis , sa mère , implore le souverain des dieux , quij pour venger Achille de l'affront qu'il a reçu, prend parti contre les Grecs , et leur fait éprouver
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de grands revers jusqu'au moment où le héros apaisé se réconcilie avec Agamemnon.
Voilà sur quoi repose toute Faction qui fait le sujet de riliade; telle est la source de ces ravissantes merveilles ( speciosa miracula^ ainsi que les appellie Horace), qui remplissent ce poème si extraordinaire ^ et depuis trois mille ans ont fait de siècle en siècle l'admiration de tous les peuples de l'Europe. Cette admiration que commande un ouvrage dont le plan est si différent de celui qu'un poète moderne serait obligé d'adopter, n'aura rien qui nous surprenne si nous, y réfléchissons un moment. Car outre qu jl n'est point de sujet qu'an génie fécond ne puisse à la fois enrichir et embellir, il faut encore remarquer que les mœurs antiques , quoique bien éloignées de la dignité et de la délicatesse des nôtres , prêtaient peut-être plus à la haute poésie «Jue celles d'une civilisation plus avancée. La nature humaine s'y montrai ta découvert, etles hommes n'âva;îént pas encore appris l'art de se cacher aux hommes sous un extérieur emprunté. Les émotions les plus vives-, lès transports les plus impétueux s'exhalaient librement, et, dans une description, devaient produire plus d'effet que des seniimens calmes et modérés. Les préjugés, les désirs , lés passions s'exprimaient sans contrainte .- A de telles mœurs se joignaient les avantages de ce %tyle fort, expressif, qui caractérisait. Comme je l'ai déjà fait remarquer, les productions de ces siècles re-^ culés. Aussi devons-nous nous attendre à trouver dans les productions de cet âge, bien plus que dans ceïles^ de nos temps modernes, tout ce que la nature a donné
au génie de hardiesse, de franchise et de liberté. Et, en effet, ce qui caractérise surtout la poésie d'Homère, c'est la fougue et la simplicité.
Nous allons maintenant passer à quelques observations particulières, sur^niiade^ nous en examinerons successivement Faction , les caractères et la narration.
Il est évident qu'on ne saurait mettre en question si le sujet de l'Iliade est heureusement choisi. Au temps d'Homère, aucun événement n'avait plus de grandeur et d'importance que la guerre de Troie. Une si belle réunion des états de la Grèce , sous la conduite d'un seul chef-, la prise de Troie , après un siège de dix années, durent répandre au loin le bruit de la valeur des Grecs , et jeter l'intérêt le plus vif sur tout ce qui rappelait les exploits des héros qui s'étaient signalés pendant cette guerre mémorable. Ce fut d'après ces traditions qu'Homère jeta le plan de son poème •, et , bien qu'il ne vécût, selon l'opinion commune, que deux ou trois siècles seulement après celte guerre , comme aucun historien n'en avait alors consacré les événemens , la traditioi;! les avait enveloppés déjà de cette espèce d'obscurité si favorable à la poésie , et qui permet au poète de mêler à son gré la fable avec la vérité historique. Il n'a pas embrassé, dans son sujet, toute la guerre de Troie -, il o'en a très -judicieusement choisi qu'une portion, savoir la querelle entre Achille et Ag»memnon , et tous les événemens qui en furent la suite. Us ne remplissent , il est vrai , qu'un espace de quarante-sept jours ; mais ils forment la partie la plus intéressante de cette guerre. Par ce moyen , le poète a
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SU donner à son sujet plus d'unité qu^il n'eût pu le faire s'il avait entrepris le récit d'une longue suite de batailles ; il a encore trouvé, dans Achille, un héros principal , un caractère unique , qui se développe dans tout le cours de l'ouvrage; enfin, il a pu atteindre uii but moral, en montrant les suites funestes de la discorde entre des princes réunis pour mettre à fin une entreprise. J'avoue cependant qu'il me semble qu'Homère fut moins heureux que TirgUe dans le choix de son sujet. Le plan de TÉnéide embrasse un plus grand espace de temps et des événemens plus variés , au lieu que riliade n'est consacrée presque tout entière qu'à des récits de combats.
Cest avec raison que l'on paya dans tous les temps un tribut d'admiration au génie créateur d'Homère. La multitude prodigieuse d'incidens , de discours , de caractères divins et humains que Ton rencontre dans ses poèmes ; l'étonnante variété qu'il a su mettre dans la description des batailles, et dans l'expression de la douleur des blessés et des mourans ; les anecdotes historiques qui accompagnent presque toujours le récit de la mort des guerriers , décèlent une invention qui semble n'avoir point de bornes. Mais on doit, je pense, autant d'éloges au jugement du poète qu'à son génie. Son action est conduite avec un art admirable *, il s'élève par une gradation soutenue. Ses héros, introduits successivement, fixent tour à tour notre attention. Les malheurs s'accumulent à mesure que le poème avance -, tout contribue à rendre Achille plus grand , et à en former la figure principale, suivant l'intention du poète.
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Mais c'est dans la peinture des caractères qu'Homère remporte sur tous les ëcrivains. C'est là qu'il n'a point de rivaux. Il faut attribuer en grande partie les couleurs vives et animées de ses portraits à la forme dramatique qu'il aimait si souvent à prendre; ce sont partout des dialogues , deaconversations ^ et Homère les a bien plus fréquemment employés que Virgile, et même qu'aucun autre poète. Ce que Virgile nous apprend en quelques mots, les héros, dans Homère, nous le disent euxmémes.^ Il est à propos de remarquer ici que cette méthode de faire parler les personnages est plus ancienne que celle de raconter leurs actions . L'Écriture sainte nous en fournit des preuves nombreuses. Les sujets les plus ordinaires, au lieu d'être mis en récit , sont très*souvent développés dans un dialogue. Nous citerons pour exemple ce passage du 4^* livre de la Genèse, a Et Jo- « sephus interrogans eos : Undè venistis ? qui respon- « derunt : De terra Chanaan ut emamus victui neces- <( saria. -— Ëxploratores estis *, ut videatis infirmiora <( terrae venistis. Qui dixerunt : Non est ita , domine , « sed servi tui venerunt ut omerent cibos. Omnes fdii « unius viri sumus ; pacifid venimus , nec quidquam « famuli tui madiinantur mali. Quibus ille respondit : a Aliter est; immunita terrae hujus considerare venistis. « A t illi : Duodecim , inquiunt ;^servi tui, fratres sumus, <( filii viri unius in terra Chanaan ; minimus cum pâtre a nostro est , alius non est super. Hoc est , ait , quod (1 locutus sum ; ëxploratores estis. Jam nunc experitt mentum vestrî capiam ; per salutem Pharaonis , non « egrediemini hinc donec veniat frater vester minimus.
« Mittite ex vobis unum et adducat eum , etc. » {f. 7 , i6. ) Ce style de la plus grande simplicité dut élre celui des premiers écrivains. C'est Timitation immédiate de la nature , c'est une répétition littérale de ce qui s'est passé, ou de ce que Ton suppose s'être passé dans la conversation des personnages que le poète* met en scène. Lorsque, dans la suite, l'art d'écrire eut fait quelques progrès , il parut plus élégant que le poète ^u l'historien donnassent eux-mêmes, dans un récit fort court, la substance de ces sortes de conversations , et ne fissent parler les personnages que dans les occasions les plus importantes.
Toutefois, cette forme dramatique qu'Homère aimait à prendre, a ses avantagea et ses inconvéniens. Elle donne à la composition plus de naturel et de verve , aux mœurs et aux caractères plus d'expression et de vérité ; mais elle a moins de poids , moins de dignité , et quelquefois même elle fatigue le lecteur. Homère , il faut bien l'avouer, s'est trop écouté dans son penchant à faire parler ses héros \ et , s'il pouvait cesser d'être intéressant, ce serait dans les discours qu'il leur fait tenir. Effectivement , la plupart ont bien peu d'importance , ou sont tout-^à-fait déplacés. En nous dpnnant une idée delà vivacité des Grecs , il nous donne aussi une idée de leur loquacité. Cependant ces discours sont tous carac* téristiques et pleins de, feu ; nous y trouvons la plupart de ces peintures si vraies du cœur humain que nous admirons dans Homère. Quand on lit ce grand poète , on connaît intimement tous ses héros ^ il semble que l'oh ait conversé et vécu avec eux. Non-seulement il a
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peint dans diffërens guerriers le même courage et la même vertu sous tous ses traits divers , mais encore il a dessiné avec un art admirable des nuances trèsdélicates de caractères dans lesquels la valeur n'entrait pour rien, ou du moins où elle ne devait se laisser qu'à peine entrevoir.
Avec quel art et quelle grâce , par exemple y il nous représente Hélène ! Comme , malgré ses faiblesses et ses crimes, il évite qu'elle paraisse un odieux objet ! Comme Tadmiration que lui témoignent , au troisième livre , les plus anciens chefs de l'armée la relève à nos yeux ! Le voile dont elle se couvre , les pleurs qu'elle répand , sa confusion en présence de Priam , sa douleur et ses remords à la vue de Ménélas, les reproches qu'elle adresse à Paris sur sa lâcheté, la tendresse qu'elle lui témoigne ensuite, présentent les traits les plus saillans du caractère d'une femme que nous ne pouvons nous empêcher de plaindre en la condamnant. Homère ne la met jamais en scène sans lui faire tenir quelque discours propre à nous intéresser en sa faveur , tandis qu'en même tomps il lui oppose le caractère vertueux de la chaste et tendre Andromaque.
Paris lui-même, l'auteur de tant de calamités, y parait sous les couleurs les plus convenables. On trouve en lui, comme on s'y attend bien, un mélange de mollesse , de courage et de galanterie. Au premier aspect , il fuit devant Ménélas 5 mais il revient sur-le-champ , et lui offre le combat. Dans ses discours régnent beaucoup de grâce et de courtoisie. Il reçoit avec modestie, et même avec une sorte de respect , les reproches que lui