‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettres (volume 2)Chapitre 12 sur 52 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

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adresse son frère Hector. Homère nous le représente comme un jeune homme plein de goût et d'élëgance ; il avait trace lui-même le plan de son palais ; au sixième livre, Hector le surprend à redresser et à polir ses armes. Enfin, lorsqu'il soit pour combattre, c'est ayec un air de gaîté et d'assurance , assimilé , par une des plus belles comparaisons de l'ffîade , à celui d'un coursier qui bondit et s^élânce dans les flots.

L'on a blâmé Homère d'avoir fait d'Achille un hél*os si brutal , qu'on ne saurait l'aimer. Mais je crois que c'est un reproche injuste qu'ont trop accrédité ces deux vers, dans lesquels Horace a évidemment chargé le caractère de ce guerrier.

Impiger, iracundus , inexorabilis , acer,

Jura negat sibi nata ; nihil non arrogat aimis.

Ardent) impétueux , colère , Implacable , bravant Fautorité des rois , Et iva le glaiye seul appuyant tous ses droits.

Il est vrai qu'Achille est emporté , violent ; msris il s'en faut bien qu'il foule aux pieds les lois et la justice ^ il met trop de chaleur dans sa querelle avec Agamemnon^ cependant la raison est de son côté. U a souffert évidemment une injustice, mais il plie, et se résigne à laisser paisiblement emmeiier Briséis. Seulement il déclare qu'il ne combattra pas davantage sous les ordres d'un chef qui l'a offensé. Outre son étonnante bravoure et son noble mépris pour la mort, il déploie encore les autres belles qualités d'un héros. U est franc et sincère; il aime ses sujets et respecte les dieux. Ami cons-

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tant y il se montre plein de fierté , d'honneur et de grandeur d^âme^ et si on lui pardonne un peu de férocité, qu'il faut attribuer à la barbarie des temps y. et qui , d'ailleurs, se retrouve dans presque tous les héros d'Homère, il y a dans le caractère d'Achille tout ce qui peut exciter notre admiration , s'il faut absolument ne pas lui accorder toute notre estime.

En examinant les caractères des héros de l'Iliade, on se trouve conduit naturellement à parler des divinités d'Homère , de cette partie que l'on appelle le mer« veilleux du poème. Les dieuxy jouent un très-grand rôle, bien plus grand que dans l'Enéide et dans aucune autre épopée 5 aussi Homère est-il encore regardé comme le père de la théologie poétique. Dansla dernière Lecture, j'ai dit ce que je pensais du merveilleux en général^ il est à propos de remarquer que celui qu'employa le chantre d'Achille n'était pas, de son invention. Il est bien probable qu'ainsi que tous les bons poètes , il se conforma aux traditions de son pays. Le siècle de la guerre de Troie se rapprochait de celui des dieux et des demi-dieux de la Grèce. La plupart des héros engagés dans cette guerre passaient pour avoir une origine divine ; aussi les récits que la tradition avait conservés sur ces héros et sur leurs exploits étaient remplis de traits fabuleux. Homère, avec raison, adopta ces contes populaires ; mais il serait ridicule d'en conclure que les poètes des» siècles postérieurs, surtout lorsqu'ils célèbrent des sujets tout diiférens, doivent suivre le même système de merveilleux.

Ce merveilleux, sous la main d'Homère, produit

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dans son ensemble mn effet admirable \ fl est toujours aimable, toujours intëressant, souvent même magnifique et imposant. Ce poète fait passer sous nos yeux un grand nombre de personnages fabuleux , dont les caractères sont aussi distincts et aussi prononcés que ceux de ses héros. L'intervention des dieux jette dans les batailles une heureuse variété. Il transporte fréquemment la scène de la terre dans le ciel , et repose agréablement Tesprit du lecteur fatigué de tant de combats et de carnage. U faut cependant avouer que si les dieux d'Homère jouent toujours un rôle vif et animé, quelquefois aussi ils manquent de dignité. Les causes qui troublent la paix conjugale entre Jupiter et Junon, les querelles indécentes qui s'élèvent entre les divinités d'un ordre inférieur, parce qu'elles ont pris parti pour Tune ou l'autre armée , sont des trivialités dont un poète moderne ne saurait trop se garder. Toutefois on doit rendre cette justice à Homère, que dans ces croyances fabuleuses , les divinités ne s'élevaient pas beaucoup au-dessus de la condition des hommes. Elles avaient leurs passions , leurs besoins, et n'étaient pas plus invulnérables. Leurs fds et leurs parens combattaient parmi les Grecs et les Troïens , et si ce n'est qu'elles étaient immortelles , qu'elles habitaient des pa* lais au sommet de l'Olympe d'où elles descendaient sur la terre dans des chariots ailés, pour remonter ensuite dans le ciel, s'abreuver de nectar et d'ambroisie, ce ne sont pas des êtres bien supérieurs aux héros mortels , et ils poUjVaient , sans se dégrader, s'engager dans la querelle de deux grandes armées. Si Homère £dt

qudquefois jouer à ses dieux un rôle trop peu noble , quelquefois aussi ils apparaissent environnés de tout Tëclat imposant de la majesté divine. Jupiter, le père d€|s dieux et des hommes, a presque toujours de la grandeur et de la noblesse , et les passages les plus sublimes de l'Iliade sont ceux oùlîïeptune, Minerve et Apollon paraissent dans quelque circonstance d'un grand intérêt.

Le style d'Homère est aisé , naturel et surtout plein de vie. Il fera toujours l'admiration de ceux qui aiment l'antique simplicité , et trouvent supportables quelques négligences et des répétitions que les progrès de l'art d'écrire ont fait éviter dans la suite à des poètes qui lui sont bien inférieurs. Le style d'Homère , plus simple que celui des plus grands poètes , rappelle là poésie de quelques livres de l'Ancien -Testament. Ceux qui ne le connaissent que par la traduction de M. Pope , ne peuvent s'en faire qu'une idée imparfaite. Cette traduction est très-estimable et surtout très-fidèle, en quelques endroits même elle surpasse l'original 5 au moins est-il certain que souvent elle en adoucit la rudesse et ajoute de la grâce et de la délicatesse aux pensées. C'est encore Homère, mais Homère habillé à la moderne. A travers le luxe et l'élégance du langage de Pope nous n'apercevons plus la simplicité du vieux barde. Je ne connais pas, il est vrai , d'auteur dont il soit plus difficile de se rapprocher dans une traduction sans lui nuire. Sa simplicité , rendue littéralement, deviendrait platitude dans nos langues modernes^. Cependant c'est du milieu même de cette simplicité que jail-^

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lissent ces ëdairs brillans , ces beautés sublimes que la langue seule d'Homère pouvait produire. Sa versification est éminemment mélodieuse ; aucun poète ne peignit avec les sons d'une manière plus heureuse et plus vraie.

. La narration d'Homère est toujours concise , ce qui lui donne beaucoup de grâce et de vivacité ^ et si quelquefois il est un peu trop long , ce n'est , comme nous l'avons déjà fait remarquer, que dans ses discours. Partout il décrit , et partout il sait choisir ces circonstances heureuses qui rendent une description parfaite. Virgile nous peint avec magnificence le geste de Jupiter :

Annoit, et totum nuta tremefecit CHympum.

. Par on signe de tête il avertit les deux , Et rOlympe ébranlé s'incline avec les dieux.

DXLILLB.

Mais Homère, dans la même description, représente le noir sourcil du maître des dieux qui s'abaisse , et sa chevelure céleste qui s'agite au moment où il fait un signe d'approbation , ce qui donne à l'image plus de force et de naturel. S'il cherche à fixer notre attention sur un objet intéressant , il l'indique d'une manière si Jieureuse et en même temps si précise , qu'il le place en quelque sorte sous nos yeux. On peut en citer pour exemple cet endroit du quatrième livre où une flèche lancée par Pandarus rompt la trêve qui existait entre les deux armées -, et surtout au sixième livre ces adieux si touchans d'Hector à Andromaque , dans* lesquels il réunit tout ce que peut inspirer l'amour conjugal et la

tendresse paternelle. Ce jeune enfant , effraye à la vue du casque et du panache de son père , se précipite dans le sein de sa nourrice ; Hector pose son casque , prend son fils dans ses bras , le recommande aux dieux , et le rend à Andromaque qui le reçoit avec un sourire mélë de larmes , ^«xpuoiv 7e^çaçx, suivant Theureuse expression du poète : toutes les circonstances de cet admirable tableau sont aussi totichantes et aussi naturelles qu'il est possible de Fimaginer.

Mais c'est surtout dans les descriptions de batailles qu Homère se I^ontre supérieur. La mêlée, la terreur et la confusion sont peintes avec tant de vérité , que le lecteur se croit transporté au milieu des combats. Le feu de son génie y brille tout entier ^ les batailles de VirgUe et de tous les autres poètes , comparées aux siennes , paraissent inanimées et froides.

Aucun poète ne fit un plus fréquent usage des comparaisons -, la plupart sont de la plus grande beauté. Il faut rappeler entre autres celle qu'il fait entre l'incendie dû camp des Troïens et la lumière de ]a lune et des étoiles pendant la nuit ^ celle où Paris qui court au combat est assimilé à un cheval qui bondit et s'élance dans les flots*, celle d'Euphorbe mourant sous les coups de Ménélas, avec un arbrisseau fleuri qu'un ouragan a brisé ^ toutes sont extrêmement riches de poésie. Cependant je ne crois pas que les comparaisons , prises en général , soient ce que l'on doive admirer le plus dans Homère ; elles y sont trop nombreuses et souvent même elles coupent brusquement une narration ou interrompent mal à propos une description. La ressemblan<^e filtre

les choses comparées n'est^pas toujours très-^claire*, les mêmes objets s'y représentent trop fréquemment ; ce sont toujours des lions , des taureaux, des aigles , des troupeaux de moutons ; quelquefois encore ces objets sont d'une nature trop vile , même en ayant égard à ce que permettait la rudesse des mœurs antiques (i).

(i) L'auteur qui, de nos jours , a traité le plus sévèrement Homère, M. de La Motte, accorde à ses admirateurs quMl était doué , comme poète, d'une étonnante supériorité de talent et de géûie : « C'était un génie naturellement poétique, dit-il dans «( son Discours sur Homère, ami des fables et du merveilleux, « et porté en général à l'imitation, soit des objets de la nature, « soit des sentimens et des actions des hommes. Il avait l'esprit M vaste et fécond , plus élevé que délicat , plus naturel qu'in- «« géniaux , et plus amoureux de l'abondance que du choix. H « a saisi , par une supériorité de goût , les premières idées die « réloquenee dans tous les genres ; il a parlé le langage de « toutes les passions; et il a du moins ouvert aux écrivains qui u doivent le suivre une infinité de routes qu'il ne restait plus « qu'à aplanir. Il y a apparence qu'en quelque temps qu'Ho— M mère eût vécu , il eût été , du moins , le plus grand poète de (( son pays ; et , à ne le prendre que dans ce sens , on peut dire «< qu'il est le maître de ceux mêmes qui l'ont surpassé. » Après avoir prodigué à Homère les plus grands éloges, M. de La Motte cherche à rabaisser le mérite de l'Iliade. Ses objections roulent principalement sur le rôle peu noble que*le poète a fait jouer aux dieux , sur la rudesse des moeurs et du caractère des héy)s , enfin sur l'imperfection de la morale qui y est exprimée ; c'est comme si l'on reprochait h un peintre , dit Voltaire , d'avoir donné .à ses personnages le costume du temps où il vivait. Homère a représenté ses dieux d'après la tradition populaire de son temps , et leur a prêté les caractères et les sentimens que ses contemporains leur attribuaient.

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Mes observations n'ont eu , jusqu'à présent , que rniade pour objet 5 nous allons consacrer quelques lignes à l'Odyssée. C'est avec raison que Longin compare Homère , dans ce poème , au soleil couchant qui brille encore, mais dont les rayons ont perdu leur chaleur. Ce n'est plus la force et le sublime de l'Iliade 5 cependant il y reste assez de beautés pour justifier les plus grands éloges. C'est un poème plus amusant, plus varié , qui renferme des détails pleins d'intérêt et de très-belles descriptions. On y retrouve partout le génie dramatique et descriptif d'Homère , partout la même fécondité. Le poète ne s'élève plus jusqu'à chanter les dieux , les héros et les combats , mais il nous en dédommage par de charmantes peintures des mœurs des anciens temps. Au lieu de cette fureur guerrière quîf règne dans l'Iliade , FOdyssée nous offre les scènes les plus aimables et les plus touchantes d'hospitalité et d'humanité , nous amuse par la diversité de mille incidens curieux, de mille tableaux pleins de naturel et de vérité , et nous instruit par les exemples de sagesse et de vertu que nous donnent tous les personnages que le poète a mis en scène.

Cependant il est impossible de ne pas reconnaître quelques défauts dans l'Odyssée. Homère y tombe souvent au-dessous de la dignité de la poésie épique. L'intérêt ne se soutient pas toujours dans les douze derniers livres, lorsque Ulysse est rentré dans Ithaque. Quoique la scène où il se découvre à sa nourrice Euryclée, et celle, au dix-neuvième livre, où il paraît devant Pénélope sans en être reconnu , soient tendres

et touchantes , le poète ne paraît pas heureux- dans sa grande reconnaissance de Pénélope et d'Ulysse. Pénélope est trop défiante , elle s'environne de trop de précautions , et le lecteur cherche en vain l'élan de surprise et de joie que devait produire cette grande circonstance.

Mais c'en est assez sur le père de la poésie épixjue ; passons actuellement à Virgile , dont le génie poétique est bien évidemment distinct de celui d'Homère. De même que la force et la simplicité sont le caractère de riliade , de même la douceur et l'élégance sont les qualités essentielles de TÉnéide. Virgile est sans contredit moins animé et moins sublime qu'Homère , mais d'un autre côte , il a moins de négligences , moins d'uniformité^ et tout son poème est d'une dignité plus vraie et mieux soutenue.

En lisant rUiade , nous nous sentons transportés jusqu'à la plus haute antiquité , jusqu'aux temps où les hommes étaient à peiûe civilisés. En ouvrant Virgile , nous reconnaissons l'élégance et la correction du siècle d'Auguste. Nous ne sommes plus témoins de querelles suscitées entre deux héros pour une esclave , nous ne les voyons plus , en proie à la violence de leurs emportemens , s'adresser de grossières injures. Le début du poème est imposant et magnifique ; c'est Junon qui prend la résolution de s'opposer à l'établissement d'Énée en Italie ; Énée aussitôt nous apparaît avec toute sa flotte au milieu d'une tempête effroyable, décrite.avec les plus riches couleurs delà poésie.

Le sujet de TÉnéide est extrêmement heureux , et

plus , je crois , que celui de l'Iliade et de l'Odyssée. Rien n'était plus noble , rien ne se rapprochait plus de la dignité de la poésie épique ^ d'un autre côté , rien n'était plus fait pour intéresser les Romains et flatter leur orgueil que de rapporter l'origine et la fondation de Rome à un héros aussi illustre qu'Énée. Cette idée était par elle-même très-brillante , elle donnait au poète la facilité d'élever son plan sur les anciennes traditions historiques de sa patrie , de lier son sujet à celui d'Homère, d'employer le même système de merveilleux, de rappeler les exploits des Romains et de décrire la fabuleuse Italie et l'antique territoire de Rome. Les projets d'Énée , toujours traversés par Junon , font naître une foule d'événemens qui occasionnent des voyages , des combats , et présentent au poète l'occasion de mêler aux détails de la guerre , ceux des travaux et des plaisirs des peuples pacifiés. Je crois être fondé à dire que , tout considéré , l'Enéide de Virgile est le modèle le plus parfait que l'on puisse trouver d'une fable ou d'une action épique. Je ne m'arrête pas à l'opinion de quelques critiques qui regardent ce poème comme une composition allégorique , dans laquelle l'auteur fait constamment allusion au caractère ou au gouvernement d'Auguste , ou qui croient que Virgile n'a voulu que rendre plus agréable aux Romains ce prince qu'il a représenté sous les traits d'Énée. Il est vrai qu'à l'exemple des poètes ses contemporains, il a saisi toutes les occasions de payer à Auguste un tribut d'adulation -, mais il ne me paraît pas vraisemblable qu'il ait conçu son plan dans un but politique. Comme

poète , il suffisait, pour déterminer son choix , que ce sujet fût grand par lui-même, convînt à la nature de son génie , et lui présentât les moyens de donner l'essor à son talent poétique.

L*unité d'action est parfaitement observée dans rÉnéide. Depuis le commencement jusqu'à la fin le lecteur n'est occupé que d'un seul objet, l'étabUssement d'Énée en Italie , établissement ordonné par les dieux. Comme l'action dure plusieurs années , le poète en à fort judicieusement mis une portion en récit. Les épisodes se trouvent suffisamment liés au sujet principal, et le nœud ou l'intrigue du poème est tissu avec beaucoup d'art, d'après le genre de merveilleux adopté par l'antiquité. Junon s'oppose elle-même à l'établissement des Troïens en Italie j son ressentiment suscite à Énée de nombreux obstacles, et amène naturellement l'intervention des êtres célestes. Delà cette tempête qui jette le héros sur les bords africains *, la passion de Didon ,. qui s'efforce de le retenir à Carthage ; et la résistance de Turnus , qui l'oblige à mettre les armes à la main.. Enfin Jupiter consent à ce que le nom troïen soit à jamais oublié pour faire place au nom latin ^ Junon* alors s'apaise, et le héros reste victorieux dans. le- Latium.

Dans la conduite de ces circonstances principales du* poème , Virgile a montré beaucoup d'art et de jugement ; mais l'admiration qu'il mérite ne doit pas nous aveugler sur les fautes qu'il a commises. D'abord on ne trouve presque aucun caractère bien prononcé dans 1 Enéide. Sous ce rapport , elle pourrait même paraître

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insipide si on la comparait à Flliade , où tout est plein d'âme et de mouvement. Achates, etCloanthe, etGyas, et tous les héros troïens qui suivent Ènée en Italie sont des figures qu'aucun trait ne distingue les unes des autres , et qui ne se font remarquer ni par leurs sentimens ni parleurs exploits. Énée lui-même n'est pas un héros bien intéressant. On nous le montre , il est vrai j rempli de bravoure et de piété -, mais son caractère n'est indiqué par aucun de ces traits qui touchent le cœur. C'est un homme doux et presque impassible. Sa conduite envers Didon au quatrième livre , surtout le discours qu'il lui adresse , après qu'elle lui a fait connaître qu'elle n'ignore pas qu'il a résolu de l'abandonner, décèle une sorte de dureté et d'insensibihté qui ne sont pas faites pour le rendre aimable (i). Le caractère de Didon est bien supérieur à tous les autres. L'ardeur de sa passion , la violence de son indignation et de son courroux^ son emportement , en font un personnage bien plus animé qu'aucun de ceux que Virgile a peints dans son Enéide.

Outre ces défauts , l'on pourrait encore , à quelques égards , critiquer la distribution du sujet. Il est vrai qu'il faut considérer l'Enéide avec l'indulgence que

(i) Num fletu iogemnit nostro? num lumina flexit?

]Sum laciymas victus dédit? aut miseratos amantem est?

Auteur de tous mes maux , a-t-il plaint mes alarmes? Ai- je pu de ses yeux arracher quelques larmes? S'esl-il laissé fléchir à mes cris douloureux? Â-l«ilatt moins daigné tottmer vers moi les yeux?

Delills.

Ton ne peut refuser à un ouvrage que son auteur n*a pas en le temps d'achever. L'on assure que les six derniers livres n'ont pas reçu la dernière main du poète, qui , pour cette raison, demanda en mourant que son ouvrage fût livré aux flammes. Mais si cette circonstance doit pallier quelques défauts d'exécution, elle ne peut servir d'excuse aux vices que le sujet semble présenter dans la dernière partie du poème. Les guerres avec les Latins n'ont plus la dignité et l'intérêt des événemens qui les ont précédées , tels que la ruine de Troie, l'amour de Didon, la descente aux enfers. Le lecteur, ainsi que Voltaire l'a remarqué , est tenté de prendre parti pour Turnus contre le prince troïen. Turnus, jeune héros plein de valeur, épris des charmes de Lavinie, à qui l'unissent déjà les liens du sang, est destiné à l'épouser du consentement de tous les siens; il est favorisé surtout par la mère de Lavinie , et la jeune fille elle-même laisse entrevoir qu'elle délsire ce mariage. Alors arrive un étranger qui n'a jamais vu Lavinie, et qui cependant, sur la foi d'un oracle, réclame un établissement dans le Latium , livre le pays aux fureurs de la guerre, tue l'amant de la princesse, et cause la mort de sa mère. Un tel plan n'est pas fait pour nous disposer en faveur du héros du poème, et l'auteur en pouvait aisément corriger le vice 5 il fallait supposer qu'Énée, au lieu de faire le malheur de Lavinie, la délivrait des persécutions d'un rival également odieux à cette princesse et à son pays.

Cependant , malgré ces défauts qu'il fallait remarquer, Virgile a des beautés qui excitèrent à juste titre

Tadmiration de tous les siècles, et qui, aujourd'hui même , élèvent sa gloire au niveau de celte d'Homère. La qualité que ce poète possède par excellence, et pour laquelle , je crois , il n'a pas de rivaux , c'est la tendresse. La nature Pavait doué d'une sensibilité exquise ; ou voit dans les scènes les plus touchantes de son poème qu'il avait éprouvé les affections qu'il décrit, car il sait peindre au cœur par un seul trait. C'est une sorte de mérite qui, dans une épopée, approche du sublime , et donne au poète le pouvoir de rendre son ouvrage intéressant pour toutes les classes de lecteurs. Le plus beau morceau de ce genre,^ dans l'Iliade, est l'entrevue d'Hector et d'Andromaque. Dans l'Enéide, il y en a un très-grand nombre. Le second livre est un chef*d'œuvre que rien n'égala jamais, et Virgile semble avoir déployé toute la puissance de âon génie dans cette partie de son sujet qui présentait une grande variété de scènes pleines de tendresse et de magnificence. A l'affreux tableau d'une ville livrée pendant la nuit aux flammes et au pillage , se mêlent avec art des incidens touchans et pathétiques. On ne trouve dans aucun poème rien de plus beau que la mort de Priain -, Anchise , Creuse , toute cette famille fugitive d'Énée est remplie de tendresse et d'amour. Le même pathétique existe dans un grand nombre de passages de l'Enéide, et ces passages sont ceux que Ton relit avec le pluà de plaisir. C'est ainsi qu'on ne s'est point lassé d'ad^ mirer le quatrième livre, qui renferme la passion malheureuse et la mort funeste de la reine de Carthage. Le poète y a répandu les beautés les plus sublimes.

L'entrevue d'Énëe avec Andromaque et Hëlène au troisième livre , les épisodes de Pallas et d'Évandre , de Nisus et d'Euryale, de Lausus et de Mézence, sont des exemples frappans du talent de Virgile pour produire de tendres émotions. Bien que nous ayons remarqué quelques inégalités dans TÉnéide , quelques passages où l'intérêt languit, cependant on trouve dans toutes les parties du poème des choses admirables ^ partout elles s'y présentent en grand nombre, même dans les six derniers livres. Les parties les plus travaillées sont les premier, second , quatrième , sixième , septième , huitième et douzième livres.

Virgile, dans les descriptions de batailles , est bien inférieur à Homère pour le feu et la sublimité 5 mais dans sa descente aux enfers il l'emporte de beaucoup sur le chantre de l'Odyssée. A cet égard , l'antiquité ne nous offre rien de comparable au sixième livre de rÉnéide^ la scène est grande et frappante ; les objets ont quelque chose d'imposant et de solennel qui produit sur l'esprit l'impression que doit faire éprouver le spectacle des régions infernales. Il rè^ne dans tout ce tableau une philosophie sublime que le génie pla-* tonique de Virgile et les idées plps développées du siècle d'Auguste ont revêtu d'une dignité à laquelle ne pouvait pas atteindre la rudesse du siècle d'Homère. Quant aux beautés poétiques de Virgile , à la douceur et à l'harmonie de ses vers, on les a si bien et si justement appréciées dans tous les temps , qu'il est inutile de nous arrêter à en faire l'éloge.

Si , maintenant, sous le rapport de leur mérite en

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général, nous comparons Fun à Tlautre ces dei^x pritices de ]a poësie épique, Homère et Virgile, il hous semblera incontestable que le premier ne soit doué d'un génie plus grand , l'autre d'un génie plus corpect. Homère était 4e créateur de son art , et l'on trouve chez lui les beautés et les défauts que l'on doit attendre d'un auteur original , comparé à ceux qui soflt entrés après lui dans U carrière , c'est-à-dïre , plus de hardiesse , plus de naturel, plus d'aisance ^ plus daforce, plus de sublimité , mais aussi plus d'irrégularités et de négligences. Virgile eut toujours Homère sous les yeux ; dans beaucoup d'endroits il ne s'est pas contenté de l'imiter, il l'a traduit littéralement. C'est ainsi qu!au premier livre de l'Enéide , par exemple , la description de la tempête et le discours d'Énée à ses compagnons sont traduits du cinquième livre de l'Odyssée 5 c'est ainsi que presque toutes les comparaisons de Virgile ne sont que des copies de celles d'Homère. Le mérite de l'invention appartient donc évidemment au chantre d'Achille 5 quant au mérite du jugement,:il me semble encore contesté par Homère , bien que la plupart des critiques n'aifent pas hésité à l'attribuer à Virgile. L'ui^ nous rappelle toute la vivacité des Grecs , l'autre là grandeur imposante des Romains. L'imagination d'Homère est plus riche , celle de Virgile est plus chaste ^ le premier puise sa force dans le pouvoir qu'il a d'enflammer l'imagination , Fautre dans le talent de toucher le cœur. Le style d'Homère est plus simple et plus animé , celui de Virgile plus élégant et plus soutenu 5 celui-là s'élève quelquefois^ à une hauteur sutome III. Q

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blime qu'aphrès lui personne ne peut atteindre , mais celni^ci- né descend jamais au-dessous de la dignité qui convient à la poésie épique, et c'est un mérite qu'Homère nV pas toujours. Cependant , pour ne rien ôter à Tadmiration que Ton doit à cesi deux grafids poètes^ il est juste d'attribuer les défauts d'Homère bien moins à son génie qu'aux mœurs du siècle où il vivait; mais il est just« aussi de- ne pas perdre de vue, pour excuser les en4roits faibles de l'Enéide, que Virgile laissa son o.ovrage imparfait*

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