‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettres (volume 2)Chapitre 21 sur 52 · TOME III. i · texte numérisé non relu

TOME III. i

ce sotit $68 meillears ouvrage. Congrève est sans doute un homme de génie , brillant , plein de feu , multipliant les caractères, imprimant à son action beaucoup, de mouvement-, mais son défaut est de trop prodiguer Tesprit ^ il remploie souvent mal à propos^ et presque toujours il en met beaucoup plus qu'il n^en doit naturellement entrer dans une conversation. Farquhar est un écrivain spirituel et gai , moins correct , moins brillant que Congrève -, mais il a plus d'aisance et peut* être tout autant de force comique. Ses deux meiUeures pièces, celles qui prêtent le moins à la censure, sont rO0]cier recruteur (i) et le Stratagème (2)-, je dis, qui prêtent le moins à la censure^ parce que ses comédies , comme celles de Congrève ^ ont généralement on ton très-immoraL Dans toutes, il y a un libertin ^ dans toutes , ce qu'on expose aux yeux du spectateur, c'est une intrigue peu décente, et Timage d'une vie lîeen-* cie\ise , comme si des réunions nombreuses , chez une nation poUe, ne pouvaient trouver de plaisir qn'ao spectacle du vice. Il est surtout remarquable jusqu'à quel point ces écrivains ont poussé l'indécence dans les rôjes; de femmes. Rien n'est plus ridicule que le langage qu'ils font tenir aux femmes honnêtes et yer^ tueuses-, et d'ailleurs il n'y en a presque que de deux ^èces quji figurent dans leurs pièces, des femmes totalement dépravées, ou des femmes qui, iors* q};('<^lles veulent paraître honnêtes, ne paraissent que plf;ines d'affectation.

(i) The recruiting Officer, (2) The Beaux Simtagem.

Celte critique de nos auteurs comiques les plus célèbres est loin d'être exagérée ou seulement sévère. Accoutumés à trouver si peu de bienséance sur notre théâtre, accoutumés à nous amuser du genre d'esprit qui y domine 9" son immoralité échappe aisément k notre observation. Mais les étrangers, et prindpale« ment les Français, habitués à des pièces plus régulières et surtout très -décentes, ne peuvent s'empêcher de témoigner leur étonnemervt en parlant des nôtres. Voltaire, qu*on tiepeut assurément accuser de trop d'austérité , se montre fier du ton de bienséance si rigoureusement observé sur le théâtre de sa nation, et dit que le langage de la comédie anglaise est celui de la débauche, et non de la bonne compagnie. M. Murait, dans ses Lettres sur les Français et les Anglais, indique le théâtre comme une des principales causels de la corruption des moeurs k Londres-, il dit que la comédie n^ ressemble en rien à celle des autres nations , et que c'est une école dans laquelle les deux sexes apprennent à se familiariser avec le vice, dont on y feit toujours un objet de pure plaisanterie. « Quand aux comédies y <c les Anglais n'en ont point, dit l'ingénieux Diderot, « dans ses Observations sur la poésie dramatiques ce a sont des satires qu'ils ont à la place; satiresy il e&î « vrai , pleines de fdree et de gaité , ntcUs sans ftèœûrs « et sems goût. » Ne nous étonnons donc point :qne lord Kaimes, dans Ses Élémens de critique, se soit ex:primé au sujet de l'indécence de la comédie anglaise en tenties beaucoup plus forts que ceux dont je me suis servi; Voici comme il-termine sa sortie .violente:

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« Combien devraient nous paraître odieux ces écrivains « qui rëpandent ainsi Finfeelion du vice parmi leurs « concitoyens-, qui, en corrompant et en défigurant <x leurs semblables, tournent injurieusement contre « leur créateur les talens qu'ils ont reçu de lui ! Si les « comédies de Congrève ne furent 4>as à ses derniers ,(( momens Fobjet de ses plus cuisans remords^ c'est « qu'il avait perdu toute espèce de sentiment ver- « tueux. » (Vol. I, pag. 57.)

Je me trouve heureux , toutefois , de pouvoir Êdre remarquer que depuis quelques années la -comédie anglaise a éprouvé une réformation sensible. Nous avons eu honte enfin de ne nous r-éunir que pour nous amuser du spectacle indécent de quelques caractères dépravés; et celles de nos dernières pièces qui ont eu le plus de succès sont purgées des scènes licencieuses et des rôles dégoutans de la comédie plus ancienne. Si elles n'ont pas l'esprit, l'aisance et le comique des pièces de Congrève et de Farquhar, il faut du moins les louer de ce qu'elles n'ont rien qui puisse offenser la morale et la vertu.

Nous sommes incontestablement redevables de cette réforme au théâtre français, qui non - seulement fut toujours plus correct et plus chaste que le nôtre , mais qui , depuis quelques années , a produit un genre de comédie plus grave et plus élevé qu'aucun de ceux dont j'ai déjà parlé. Ce genre de comédie sérieuse ou touchante, et à laquelle ses adversaires ont donné le nom de comédie larmoyante , n'est pas d'invention moderne. Plusieurs pièces de Térence , et particulière-

mentrÂndrienne, rentrent dans cette classe; et comme nous savons que T^rence a copié IVlénandre, il est probable que tel était aussi le caractère des comédies de ce dernier. U n exclut ni la gaité ni le ridicule \ mais le principal but de Tauteur qui le traite est de faire naître des situations touchantes , de s'adresser au cœur, et d'émouvoir la sensibilité par des incidens d'un grand intérêt; il cherche à plaire, moins parles rires qu'il excite, que par les pleurs de joie ou d'attendrissement qu'il fait verser.

En anglais, la comédie des Amans sincères (Conscieurs Loi^ers), par Steele, est de ce genre; et le public l'a toujours vue .avec plaisir. Les Français ^n ont plusieurs d'un très-grand mérite ; telles sont Mélanide et le Préjugé à la mode, de La Gvaussée ; le Père de Famille, de Diderot; Génie ^. de madame de Graffigny ; Nanine et l'Enfant prodigue , de Yoitaire.

Lorsque ce genre de composition parut jen France, il fut entre les critiques le sujet d'une violeate controverse. On le présentait comme une ianovatioa danger reusequie rien ne pouvait justifier. Ce n'est point une comédie, disait-on ,. car il |i'a paur objet. ni de iaire rire , ni- de saisir le ridicule. Ce n^eat pôinfi uae tragédie, car il ne produit point les mêmes impressions. Comment faudra-t-il donc l'appeler? ou sur quoi se fondet-on pour le ranger parmi les compositions dramatiques? Ces questions étaient fort oiseuses, et appuyées sur des mots et des distinctions qui appartiennent sans doute à l'art de la critique, mais par lesquels on n'a jamais prétendu fixer, d'une manière invariable, les limites de

chaque espèce de composition. Assurëmenl il n est pas nécessaire que toutes les (comédies soient faites d'après un même modèle; les unes peuvent être très -égaies, d'autres fort sérieuses , quelques-unes peuvent réunir ces deux caractères ; et toutes, lorsqu'elles sont traitées avec talent , peuvent offrir, suivant les différens goûts, des récréations à la ifois agréables et utiles (i). La comédie touchante et sérieuse n'a aucun droit à posséder uniquement le théâtre à l'exclusion de ]a gaité et du ridicule; mais en lui donnant un rang convenableV en y obsiervant avec soin la vraisemblance, en écartant toute situation romanesque , elle peut former un genre de composition dramatique plein de charme et d'intérêt. Si quelquefois elle est insipide et ennuyeuse, c'est plutôt à l'^inteur qu'il faut l'attribuer qu'à la nature même de la composition , qui admet l'enjouement et la vivacité.

En général , quelque forme que prenne la comédie, qu'eUe soit gaie ou sérieuse, on peut toujours Ja* regarder comme une marque des progrès de la société vers la civilisation perfectionnée, lorsque des représentations théâtrales , faites pour amuser le public , sont purgées de toute inlmoralité. Si les bouffonneries

(i) tt II j a beaucoup.de très-bonue& pièces où il ne règue «< que de la gaîté ; d'autres toutcjs s4rieuses ^ d\iutres inélaD— (( gées ; d^autres où rattendrîssemcnt va jusqu'aux larmes. Il «< ne faut donner exclusion à aucun genre, et si Ton me de— M mandait quel genre est lé meilleur, je repondrais : Geluî « qui est le qniieii^x trait,e. » (Yoltaiaj^..)

licencieuses d'Aristophane amusèrent un temps les Grecs, leur goût devint dans la suite et plus chaste et plus juste *, et nous pouvons croire avoir fait les mêmes progrès lorsque nous voyons le public recevoir avec faveur des compositions dramatiques du même genre et du même esprit que celles qui , au temps de Mënandre et de Térence , faisaient les délices des Grecs et des Romains.

riK DU COURS DE RHÉTORIQUE ET DE BELLES -LETTRES.

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