‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettres (volume 2)Chapitre 27 sur 52 · Tome /, page · texte numérisé non relu

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Marmontel a donné , dans ses Élémens de littérature, une dissertation fort intéressante 3ur les figures du langage , sur leur origine et leur usage;.

il les a rassemblées avec beaucoup d'esprit dans un discours de quelques lignes^ qu'il met dans la bouche d'un homme du peuple en colère contre sa femme.

« Presque tout est figuré dans la partie morale i< et métaphysique des langues; et comme le Bour- « geois gentilhomme faisait de la prose sans le « savoir; sans le savoir aussi, et sans nous en aperce cevoir, nous faisons continuellement des figures ce de mots et des figures de pensées.

w Le moyen, par exemple, de parler de l'action, c< des facultés, des qualités de l'âme, de ses afFecce tions, sans y employer des mots primitivement ce inventés pour exprimer les objets sensibles? ce Lorsqu'on s'est fait des idées abstraites, et que ce d'une foule de perceptions , transmises par les ce sens et isolées à leur naissance, on a formé succe cessivement le systènle de la pensée, on ne s'est ce pas fait une nouvelle langue pour exprimer chau cune de ces conceptions. On a pris, au besoin , le et par analogie, l'expression de l'objet qui tomce bait sous les sens, et l'on en a revêtu l'idée pour ce laquelle on manquait de terme. Cet usage des ce métaphores, ou translation de mots, est devenu ce si familier, si naturel par l'habitude, que Rollin , ce en recommandant de ne pas s'en servir trop fréce quemment, en a fait une à chaque ligne. Il est ce vrai qu'il ne comptait pas celles qui avaient passé ce dans la langue usuelle, et en eSet celles-ci sont ce au nombre des mots simples et primitifs.

ce L'indigence a donc été la première cause de

u ces translations de mots , dont on a fait un omec< ment de luxe.

(( La négligence et la commodité ont fait prendre « un mot pour un autre ^, comme la cause pour i< TefFet, le signe pour la chose , l'instrument pour « Touvrage , etc. Ainsi l'on dit qu'un, homme est If dans le vin , pour dire qu'il est dans l'ivresse; on cf dit la plume et le pinceau^ pour l'écriture et la ff peinture; on dit la charrue et l'épée, pour le « labourage et la guerre ; on dit des voiles pour « des vaisseaux, et cela s'appelle métonymie. On . (( fait donc une métonymie en disant tant par (( tête, tant par homme, tant par feu, tant par c( maison , tant de charrues pour tant de terre; car « métonymie, en français, veut dire changement « de nom .

« Est venue ensuite la délicatesse, qui, pour c< adoucir des idées indécentes ou déplaisantes, a « évité le mot obscène, le mot dur et choquant^ et « a pris un détour. C'est ainsi qu'on a dit avoir « vécu, pour être mort; n'être pas jeune,, pour « être vieux; qu'on dit d*un homme qu'il a Églé, « qu'il vit avecGlycère, qu'il est bien avec Semc( pronie, qu'il a séduit, charmé Lucrèce,, qu'il a ce désarmé sa rigueur, qu'il en a triomphé, etc. <c C'est ce qu'on appelle euphémisme , ou vulgaii< rement beau langage.

« La paresse, ou l'impatience de s'exprimer en « peu de mots, a introduit l'ellipse. Elle a aussi « fait qu'on est convenu de s'entendre lorsqu'on (( dirait , en parlant des espèces collectivement

« prises, l'homme , le cheval, le lion, le chêne, c< la vigne, l'ormeau ; lorsqu'on dirait, en parlant w des peuples, le Français , l'Anglais , le Germain, « la Seine, le Tibre, i'Euphrate; ou lorsqu'en parce lant des armées, on ne ferait que nommer leur w général, ou l'état, ou le roi qu'elles auraient « servi. César défit Pompée ; Rome conquit le « monde; Louis xiv prit Namur. Ce tour s'appelle « synecdoque, réunion de tous en un seul.

i( Les figures de pensées ne sont guère moins u familières; ce sont, pour ainsi dire, les attitudes^ te les mouvemens de l'esprit et de l'âme ; et comme <c l'âme et l'esprit en action varient, sans s'en aper- « cevoir, leurs mouvemens et leurs attitudes, et « d'autant plus qu'ils sont plus libres et plus vive- « ment affectés, il a dû naturellement arriver ce te que le philosophe Dumarsais a observé dans sou « livre des Tropes , que les figures de rhétorique ce ne sont nulle part si communes que dans les te querelles des halles. Essayons de les réunir toutes fc dans le langage d'un homme du peuple; et pour « l'animer, supposons qu'il est en colère contre sa fe femme.

(e Si je dis oui, elle dit non; soir et matin, nuit ce et jour elle gronde (antithèse). Jamais, jamais de « repos avec elle. (répétition). C'est une furie, un (e démon ( hyperbole). Mais, malheureuse, dis-moi ee donc (apostrophe), que t'ai -je fait (interroga- « tion)? ciel! quelle fut ma folie en t'épousant « (exclamation)! Que ne me suis -je plutôt noyé le (oplation) ! Je ne te reprocherai ni ce que tu me

« coûtes, ni les peines que je me donne pour y {( suffire (prétention); mais, je t'en prie, je t*en « conjure , laisse-moi travailler en paix (obsécra- (( tions), ou que je meure, si.... Tremble de me « pousser à bout (imprécation et réticence). Elle i( pleure ! Âh, la bonne âme ! Vous allez voir que (( c'est moi qui ai tort (ironie). £h bien! je sup- « pose que cela soit. Oui, je suis trop vif, trop a sensible (concession). J'ai souhaité cent fois que « tu fusses laide. J'ai maudit, détesté ces yeux perce fides, cette mine trompeuse qui m'avait affolé c( (astéisme ou louange en reproche). Mais dis- « (c moi si par la douceur il ne vaudrait pas mieux H me ramener (communication). Nos enfans^nos « amis, nos voisins, tout le monde nous voit faire « mauvais ménage (énumération); ils entendent (f tes cris, tes plaintes, les injures dont tu m'ac- « cables (accumulation); ils t'ont vue les yeux (c égarés, le visage en feu, la tête échevelée, me « poursuivre, me menacer (description), ils en « parlent avec frayeur : la voisine arrive, on le lui « raconte; le passant écoute, et va le répéter (hy- (( potypose). Ils croiront que je suis un méchant, (( un brutal, que je te laisse manquer de tout, que (( je te bats, que je t'assomme (gradation). Mais w non, ils savent bien que je t'aime, que j'ai bon « cœur, que je désire de te voir tranquille et con- (c tente (correction). Va, le monde n'est pas in- « juste; le tort reste à celui qui l'a (sentence). (f Hélas! ta pauvre mère m'avait tant promis que tt tu lui ressemblerais. Que dirait -elle? que dit-

w elle? car elle voit ce qui se passe. Oui, j'espère «qu'elle m'écoute, et je L'entends qui te reproche « de me rendre malheureux. Ah! mon pauvre « gendre! dit -elle, tu méritais un meilleur sort i< (prosopopée).

« Voilà toute la théorie des rhéteurs sur les a figures de pensées, mise en pratique sans aucun H art; et ni Aristote, ni Carénade, ni Quintilien, « ni Gicéron lui-même n'en savaient davantage. Ce ic sont des armes que la nature nous a mises dans ft les mains pour l'attaque et pour la défense. « L'homme passionné s'en sert aveuglément et par ce instinct; le déclamateur s'en escrime; Thomme « éloquent a l'avantage de les manier avec force, H adresse et prudence , et de s'en servir à propos, n

Du Style. Tome II, page 2g.

Il doit toujours exister un rapport très -intime entre le style et la tournure générale de l'esprit d'un homme; il prend le caractère des sentimens et de jt'expression que leur donne naturellement celui qui écrit.

Écoutons Buffon développant la même idée, et nous parlant de l'importance du style.

« Le style n'est que l'ordre et le mouvement H qu'on met dans ses pensées. Si on les enchaîne « étroitement , si on les serre , le style devient ce ferme , nerveux et concis ; si on les laisse se suc-

(( céder lentement , et ne se joindre qu'à la faveur (I des motS| quelque élégans qu'ils soient , le style (c sera diffus^ lâche et traînant... Les ouvrages bien a écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. M La quantité des connaissances, la singularité des r< faits, la nouveauté même des découvertes ne (c sont pas de sûrs garans de l'immortalité; si les « ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur « de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans « noblesse, sans génie, ils périront, parce que les w connaissances, les faits et les découvertes s'enlè- « vent aisément, se transportent, et gagnent même « à être mises en œuvre par des mains plus habiles. M Ces choses sont hors de l'homme, le style est « rhomme même : le style ne peut donc ni's^en- « lever, ni se transporter, ni s'altérer; s'il est « élevé, noble, sublime, l'auteur sera également ce admiré dans tous les temps. »

Démosthenes, Cicéron.

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