‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettres (volume 2)Chapitre 29 sur 52 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

u donc (ous les deux; mais je demande qu'il me « soi t permis , sans oifenser personne , d'aimer u mieux Cicéron. 11 me parait l'homme le plus (f naturellement éloquent qui ait existé, et je ne le « considère ici que comme orateur ; je laisse à part « ses écrits philosophiques et ses lettres : j'en « parlerai ailleurs ; mais n'eût-il laissé que ses hau rangues, je le préférerais à Démosthènes, non « que je mette rien au-dessus du Plaidojer pow* la <( couronne de ce dernier, mais ses autres ouvrages u ne me paraissent pas, en général, de la même (c hauteur; ils ont de plus une sorte d'uniforoqité (( de ton qui tient peut-être à celle des sujets; car w il s'agit presque toujours de Philippe. Cicéron (c sait prendre tous les tons, et je ne saurais, sans (c ingratitude, refuser mon suffrage à celui qui me (c donne tous les plaisirs. Ce n'est pas qu'il me (C paraisse non plus sans défauts ; il abuse quelce quefois de la facilité qu'il a d'être abondant; il i< lui arrive de se répéter; mais ce n'est pas comme « Sénéque, dont chaque répétition d'idées est un c< nouvel effort d'esprit : on pourrait dire deCicé- (( ron qu'il déborde quelquefois, parce qu'il est u trop plein. Ses répétitions ne nous fatiguent i< point, parce qu'elles ne lui ont pas coûté* Il est (C toujours si naturel et si élégant, qu'on ne sait ce u qu'il faudrait retrancher : on sent seulement (( qu'il y a du trop. On a remarqué aussi qu'il affec- ({ tionne certaines formes de construction ou d'har- (c monie qui reviennent souvent ; qu'excellant dans « la plaisanterie, il la pousse quelquefois jusqu'au

r< jeu de mots : on abuse toujours un peu de ce « dont on a beaucoup. Ces légères imperfections « disparaissent dans la multitude des beautés ; et ^ « à tout prendre, Cicéron est à mes yeux le plus « beau génie dont l'ancienne Rome puisse se glow rifier. » .

Blair penche pour Démosthénes; jl a pour lui Fénelon, et contre lui Quintilien; mais il a pour motiver sa préférence le caractère de sa nation , et le génie de sa. langue. Il rapporte, dans une note , le parallèle que Fénelon a établi entre ces deux grands orateurs ; nous allons transcrire celui de Quintilien.

« C'est surtout dans l'éloquence que Rome peut « se vanter d'avoir égalé la Grèce. En effet, à tout « ce que celle-ci a de plus grand , j'oppose har- (I diment Cicéron. Je n'ignore pas quel combat u j'aurai à soutenir contre les partisans de Démosce thénes; mais mon dessein n'est pas d'entre- « prendre ici ce parallèle inutile à mon objet , « puisque moirmême je cite partout Démosthénes u comme un des premiers auteurs qu'il faut lire, « ou plutôt qu'il faut savoir par cœur. J'observerai a seulement que la plupart des qualités de l'ora- « teur sont au même degré dans tous les deux, la w sagesse, la méthode,. Tordre des divisions, l'arf; « des préparations, la disposition des preuves, en- « fin tout ce qui tient à, ce qu'on appelle l'invention, a Dans l'élocution, il y a quelque différence. L'un n serre de plus près son adversaire, l'autre prend « plus de champ pour combattre ; l'un se sert tou-

(( jours de la pointe de ses armes^ l'autre en fait Xi souvent sentir aussi le poids. On ne peut rien ôter « à l'un, rien ajouter à l'autre. Il y a plus de travail « dansDémosthénes, plus de naturel dans Cicéron. (f Celui-ci l'emporte évidemment pour la plaisan- H terie et le pathétique^ deux puissans ressorts de « l'art oratoire. Peut-être dira-t-on que les mœurs «. et les lois d'Athènes ne permettaient pas à l'ora* « teur grec les belles péroraisons du nôtre; mais « aussi la langue attique lui donnait des avantages « et des beautés que la nôtre n'a pas. Nous avons (c des lettres de tous les deux; il n'y a nulle corn- « paraison à en faire. D'un autre côté, Démosthènes w a un grand avantage , c'est qu'il est venu le pret< mier, et qu'il a contribué en grande partie à faire « Cicéron ce qu'il est. Il s'était attaché à imiter les (( Grecs, et nous a représenté, ce me semble, en « lui seul la force de Démosthènes, l'abondance « de Platon , et la douceur d'Isocrate. ^Mais ce n'est « pas l'étude qu'il en a pu faire qui lui a donné ce « qu'il y a dans chacun d'eux ; il l'a tiré de lui- « même, et de cet heureux génie né pour réunir (( toutes les qualités. On dirait qu'il a été formé « par une destination particulière de la Providence, c( qui voulait faire voir aux hommes jusqu'où l'élo- « quence pouvait aller. En effet, qui sait mieux « développer la vérité? qui sait émouvoir plus « puissamment les passions ? Quel écrivain eut ja- « mais autant de charmes ? Ce qu'il arrache de force, (( il semble l'obtenir de plein gré; et quand il vous « entraine avec violence , vous croyez le suivre vo-

« lontairement. Il y a dans tout ce qu'il dit une telle ir autorité de raison^ que l'on a honte de n'être pas (c de son avis. Ce n'est point un avocat qui s'em* « porte, c'est un témoin qui dépose^ un juge qui « prononce; et cependant tous ces difFérens mé- « ri tes ^ dont chacun coûterait un long travail à H tout autre que lui , semblent ne lui avoir rien c( coûté ; et dans la perfection de son style , il w conserve toute la grâce de la plus heureuse faci- « lité. C'est à juste titre que, parmi ses contemw porains, il a passé pour le dominateur du barce reau, et que, dans la postérité, son nom est w devenu celui de l'éloquence. Ayons-le donc touw jours devant les yeux comme le modèle que Ton w doit se proposer, et que celui-là soit sûr d'avoir « beaucoup profité , qui aimera beaucoup Cicé- « ron.M

De l'ëloqueiïce moderne.

Page 1