‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettres (volume 2)Chapitre 32 sur 52 · Tome II, page 3oo · texte numérisé non relu

Tome II, page 3oo

Voltaire a traité trois fois cette question curieuse. D'abord, il en a fait l'objet d'un dialogue plein d'originalité entre un savant, un courtisan, et TuUia , fille de Cicéron , qui assistent à la toilette de madame de Pompadour; ensuite il la discute à fond dans un des articles de son Dictionnaire philosophique; enfin il l'examine encore dans le 34* chapitre du Siècle de Louis xiv ,

et il y donne la supériorité aux modernes sur les anciens, du moins en philosophie. Nous allons rapporter les premières pages de cet article , parce qu'elles sont pleines de raison, et parce qu'elles rappellent, sur la même question, l'opinion de Fontenelle, l'un de nos plus judicieux critiques.

« Le grand procès des anciens et des modernes u n'est pas encore vidé; il est sur le bureau depuis w l'âge d'argent qui succéda à l'âge d'or. Les hom- (c mes ont toujours prétendu que le bon vieux « temps valait beaucoup mieux que le temps préce sent. Nestor, dans l'Iliade, en voulant s'insi- « nuer comme un sage conciliateur dans l'esprit « d'Achille et d'Agamemnon , débute par leur ce dire: .... J^aî "vécu autrefois a^^ec des hommes a qui valaient mieux cfue vous; norij j'entai jamais ce vu , et je ne verrai jamais de si grands person-^ ce nages que Dry as , Cénée , J^xadius , Polj-phème ce égal aux dieux ^ etc.

ce La postérité a bien vengé Achille du mauvais ce compliment de Nestor, vainement loué par ceux ce qui ne louent que l'antique. Personne ne connaît ce plus Dryas; on n'a guère entendu parler d'Exaee dius, ni de Cénée; et pour Polyphéme égal aux ce dieux, il n'a pas une trop bonne réputation, à ce moins que ce ne soit tenir de la Divinité que ce d'avoir un grand œil au front , et de manger des ce hommes tout crus.

ce Lucrèce ne balance pas à dire que la nature a ce dégénéré :

Ipsa dédit dulces fœtus et pabula laeta ,

Quae nuoc vix nostro grandescunt aucta labore ;

Gonterimusque boves , et vires agricolarum , etc.

La nature languit, la terre est épuisée; L^homme dégénéré , dont la force est usée , Fatigue un sol ingrat par ses bœufs affaiblis.

« L'antiquité est pleine des éloges d'une autre u antiquité plus reculée :

Les hommes , en tout temps , ont pensé qu^autrefois De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois ; La lune était plus grande et la nuit moins obscure ; L'hiver se couronnait de fleurs et de verdure ; L'homme, ce roi du monde, et roi très -fainéant, Se contemplait à l'aise, admirait son néant, £t, formé pour agir, se plaisait à rien faire, etc.

« Horace combat ce préjugé avec autant de « finesse que de force dans sa belle Epître à Au- « guste (Ep. 1, liv. 2), Faut-il donc^ dit-il, que « nos poèmes soient comme nos vins , dont les plus « vieux sont toujours préférés? Il dit ensuite :

Indignor quîdquam reprehendi , non quia crasse Gompositum illepidève putetur, sed quia nuper; ]Sec veniam antiquis , sed honorcm et prsemia posci.

Ingeniis non ille favet, plauditque sepultis;

Nostra sed impugnat; nos nostraque lividus odit, etc.

(( J'ai vu ce passage imité ainsi en vers familiers :

Rendons toujours justice au beau.

Est- il laid pour être nouveau?

Pourquoi donDcr la préférence Aux médians vers du temps jadis ?

G^cst en vain quMls sont applaudis ; Ils n'ont droit qu'à notre indulgence.

Les vieux livres sont des trésors , Bit la sotte et maligne Envie.

Ce n'est pas qu'elle aime «les morts :

Elle hait ceux qui sont en vie.

« Le savant et ingénieux Fontenelle s'exprime « ainsi sur ce sujet :

« Toute la question sur la prééminence entre les « anciens et les modernes^ étant une fois bien entenw due y se réduit à sai^oir si les arbres qui étaient (( autrefois dans nos campagnes étaient plus grands i< que ceux d^ aujourd'hui. En cas qu'ils V aient été, « Homère, Platon , Démosthènes ne peuvent être « égalés dans ces derniers siècles j mais si nos arbres H sont aussi grands que ceux d'autrefois, nous « pouvons égaler Homère , Platon et Démos- « thènes.

« Eclaircissons ce paradoxe. Si les anciens avaient « plus d'esprit que nous, c'est donc que les cerveaux w de ce lemps-là étaient mieux disposés , formés de iijibres plus formes ou plus délicates , remplis de w plus d'esprits animaux ; mais en vertu de quoi w les cerveaux de ce temps-là auraient-ils été mieux « disposés? Les arbres auraient donc été aussi plus a grands et plus beaux ; car si la nature était alors w plus jeune et plus vigoureuse , les arbres , aussi i( bien que les cerveaux des hommes, auraient dit « se sentir de cette vigueur et de cette j'eunesse. »

( Digression sur les anciens et les modernes^ t. 4> édition de 1742O

« Avec la permission de cet illustre académicien^ « ce n'est pas là du tout l'état de la question. Il ne « s'agit pas de savoir si la nature a pu produire de « nos jours d'aussi grands génies et d'aussi bons « ouvrages que ceux de l'antiquité grecque et lare tine, mais de savoir si nous en avons en effet. Il « n'est pas impossible qu'il y ait d'aussi grands « chênes dans la forêt de Chantilly que dans celle « de Dodone : mais supposé que les chênes de « Dodone eussent parlé, il serait très -clair qu'ils « auraient un grand avantage sur les nôtres, qui « probablement ne parleront jamais.

« Lamotte, homme d'esprit et de talent, qui a c< mérité des applaudissemens dans plus d'un « genre, a soutenu, dans une ode remplie de vers « heureux, le parti des modernes. Voici une de « ses stances :

Et pourquoi veut -on que j'encense Ces prétendus dieux dont je sors?

En moi la même intelligence Fait mouvoir les mêmes ressorts.

Croit -on la nature bizarre Pour nous aujourd'hui plus avare Que pour les Grecs et les Romains?

De nos aînés mère idolâtre , M'est— elle plus que la marâtre Du reste grossier des humains?

« On pouvait lui répondre : Estimez vos aînés « sans les adorer. Vous avez une intelligence et des

« ressorts comme Virgile et Horace en avaient; « mais ce n'est pas peut-être absolument la même « intelligence. Peut-être avaient-ils un talent suce périeur au vôtre; et ils l'exerçaient dans une « langue plus riche et plus harmonieuse que les « langues modernes^ qui sont un horrible jargon ({ des Celtes et d'un latin corrompu.

« La nature n'est point bizarre ; mais il se pource rait qu'elle eût donné aux Athéniens un terrain ce et un ciel plus propres que la Westphalîe et que ce le Limousin à former certains génies. Il se pource rait bien encore que le gouvernement d'Athènes, ce en secondant le climat, eût mis dans la t^te de ce Démosthènes quelque chose que l'air de Clamart ce et de La Grenouillère, et le gouvernement du ce cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la ce tête d'Orner Talon et de Jérôme Bignon.

ce Quelqu'un répondit alors à Lamolte par le

ce petit couplet suivant :

Cher Lamotte, imite et révère Ces dieux dont tu ne desc^ds pas.

Si tu crois qu^Horace est ton père , Il a fait des enfans ingrats.

La nature n^est point bizarre ; Pour Danchet elle est fort avare , Mais Racine en fut bien traité :

TibuUc était guidé par elle; Mais pour notre ami Lachapelle (i) , Hélas ! qu'elle a peu de bonté !

(i) « Ce Lachapelle était un receveur général des finances,

« Cette dispute est donc une question de fait. « L'antiquité a- 1- elle été plus féconde en grands « monumens de tout genre jusqu'au temps de Plu- « larque, que les siècles modernes ne l'ont été « depuis le siècle des Médicis jusqu'à Louis xiv « inclusivement?

« Les Chinois y plus de deux cents ans avant « notre ère vulgaire, construisirent cette grande « muraille qui n'a pu les sauver de l'invasion des « Tartares. Les Égyptiens, trois mille ans aupara- « vaut, avaient surchargé la terre de leurs éton- « nantes pyramides, qui avaient environ quatrec< vingt -dix mille pieds carrés de base. Personne « ne doute que si on voulait entreprendre aujour-»- « d'hui ces inutiles ouvrages, on n'en vînt aiséce ment à bout eu prodiguant beaucoup d'argent. « La grande muraille de la Chine est un monuu ment de la crainte; les pyramides sont des mo- « numens de la vanité et de la superstition. Les « unes et les autres attestent une grande patiebce u dans les peuples, mais aucun génie supérieur. (( Ni les Chinois, ni les Égyptiens n'auraient pu {< faire seulement une statue telle que nos sculp- « teurs en forment aujourd'hui. »

Voltaire conclut par cette phrase bien sage : c( Heureux celui qui, dégagé de tous les préjugés, « est sensible au mérite des anciens et des mo-

« qai traduisit très -platement Tibulle; mais ceux qui dîu liaient chez lui trouvaient ses vers fort bons. >» Voltaire.

a88 OPINIONS

« dernes, apprécie leurs beautés ^ connaît leurs H Taules, et les pardonne! »

De la Poésie.

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