‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettres (volume 2)Chapitre 4 sur 52 · DE LA -POÉSIE DIDACTIQUE ET DE LA POÉSIE DESCRIPTIVE · texte numérisé non relu

DE LA -POÉSIE DIDACTIQUE ET DE LA POÉSIE DESCRIPTIVE

Afiœs avoir traite de la poësie pastorale et de la poésie lyrique, nous allons nous occuper <le la poésie didactique, qui renferme une classe d'ouvrages fort nombreuse. Le principal but de toute espèce de poésie , et même de toutdÉHèce de composition littéraire, est de produire sur Fesprit quelque impression utile. Cette impression est ordinairement produite, en poésie, par des moyens indirects , comme les fables , les récits, les peintures de caractères ^ mais la poésie didactique, ainsi que son nom nous Tapprend , se propose directement, et avant tout, de répandre les connaissances et l'instruction. lËlle ne difilère donc que par la forme, et non par son but et par sa nature , des traités en prose de morale , de philosophie et de critique. D'un autre côté^ sa forme même lui donne des avantages sur les écrits instructifs publiés en prose *, elle répand sur l'instruction le charme des vers; elle flatte et captive l'imagination par des descriptions, des épisodes, et tous les autres genres d'embellissemens qu'elle peut admettre , et fixe mieux dans la mémoire les détails les plus importans d'un sujet. Aussi elle ouvre une carrière qu'un poète peut parcourir avec honneur, et dans laquelle , tout en donnant l'essor à son génie, il

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peut montrer retendue de ses connaissances et la pro« fondeur de son jugement.

Ce genre de poésie peut être traité de différentes manières. Ou le poète choisit un sujet instructif auquel il donne un développement régulier et méthodique , ou bien , sans vouloir faire un ouvrage de longue haleine j il peut, comme dans les satires et les épîtres , attaquer quelque vice, ou présenter quelques réflexions sur la vie ou le caractère de Thomme. Ces diverses espèces d'ouvrages se rangent sous la dénomination de poésie didactique.

Dans ce genre de poésie, Ton ^làf/jÈa premier rang les ouvrages qui renferment un traité régulier sur quelque sujet utile , sérieux ou philosophique. Nous en avons plusieurs , tant anciens que modernes, d'un mérite très-distingué 5 tels sont les six livres de Lucrèce de Rerum naturâ , les Géorgiques de Virgile , l'Essai sur la critique , par Pope-, les Plaisirs de l'imagination, par Akenside \ le Poème sur la santé , par Armstrong ; ceux d'Horace , de Vida et de Boileau sur l'Art poétique.

Comme Tinstruction est le but avoué de ces ouvrages , leur principal mérite consiste dans la justesse des pensées , la clarté et l'exactitude des principes et des explications. Le poète doit chercher à instruire 5 mais il doit en même temps s'appliquer à prêter des charmes à l'instruction , en introduisant à propos des figures et des détails qui plaisent à l'imagination , cachent la sécheresse du sujet, et l'embellissent d'un vernis poétique. Virgile, dans ses Géorgiques, se pré-

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sente à nous comme un modèle parfait en ce genre. Il possède l'art d'ennoblir et de rendre agréables les détails les plus ordinaires de la vie champêtre. S'il veut, par exemple, nous dire que les travaux de la campagne doivent commencer avec le printemps , voici comme il ^exprime :

Vere novo , gelidos canis ciim montibns humor Liqnitur, et zephyro patria se gleba resolvit , Depresso inôipiat jam tam mihi taurus aratro Ingemere , et snleo attritus splendeseere corner.

Qaand la neige , au printemps , s'éconle des montagnes , Dès que k do«x zéplûr amollit les campagnes.

Que j'entende gémir le boeuf sous Faiguillon « Qu'un soc long -temps rouillé brille dans le sillon.

Delille.

Au lieu de prévenir simplement le laboureur que sa récolte ma'nquera, s'il cultive mal la terre , il lui fait prévoir en ces termes le sort qui l'attend :

Heu magnum alterius frustra spectabis acervum , Goncnssâque famem in sylris «olabere quercu.

Ou bientôt , affamé près d'un riche Yoisin , Retourne au gland des bois pour assoutir ta faim.

Delille.

Au lieu de l'engager à abreuver son champ , il trace ce charmant paysage :

Ecce supercilio clivosi tramitis undam

Elicit ; îlla cadens , raucum per Isria murmur

Sax a ciet ; seatebrisque arentia tempérât ar?a.

Si le soleil brûlant flétrit rberbe mourante , Aussitôt je le fois , par une douce pente /

Amener, du sommet d'un rocher sourcilleux , >

• Un docile ruisseau , qui , sur un lit pierreux , Tombe , écume , et roulant avec un doux murmure , Des champs désaltérés ranime la verdure.

Dblillr.

Dans tous les ouvrages didactiques, Tordre et la më-» thodesontessentiellementnëcessaires. L'onnexigepas, il est vrai, qu'ils soient aussi strictement observés dans un poème que dans un traité en prose ; cependant il faut qu'ils y dominent assez pour que le lecteur saisisse avec facilité Tenchaînement et lasuite des propositions. De tous les poètes didactiques dont j'ai rappelé les noms tout à Fheure, Horace, dans son Art poétique, est celui auquel on a le plus reproché d'avoir manqué de méthode 5 et, en effet, c'est dans cet ouvrage qu'il a surtout négligé d'établir entre les parties une liaison et des rapports suffisans. Il écrit toujours avec aisance et avec grâce *, mais sa marche est souvent obscure et incertaine. Cependant on y trouve des passages d'un grand sens et d'une critique judicieuse 5 et si même l'on considère que lepoète (ce qui est très-probable) le composa essentiellement dans l'intention d'exposer les règles de la poésie dramatique , on trouvera que c'est un traité beaucoup plus complet et plus régulier, que si on veut le regarder, suivant l'opinion générale, comme un système entier de l'art poétique.

Les poètes didactiques jouissent de la plus grande liberté pour embellir leurs compositions d'épisodes et de tous les ornemens du langage. Une série non interrompuo de principes instructifs nous fatigue bientôt y

surtout dans un ouyrage de poésie que nous ne lisons que pour notre agrément. Le grand art de répandrede l'intérêt sur un poème didactique consiste à reposer l'attention du lecteur, et à l'amuser en mêlant au sujet principal quelques épisodes agréables. Ce sont toujours les parties les mieux connues de l'ouvrage, celles qui contribuent le plus à soutenir la réputation du poète. Les plus grandes beautés des Géorgiques d^ Virgile se trouvent dans ces sortes de digressions où l'auteur a déployé toute la force de son génie. Tels sont le récit des prodiges qui accotppagnèrent la moit dé César, les louanges de l'Italie, le bonheur de la vie champêtre, la fable d'Aristée , et l'épisode si touchant d^Orphée et d'Eurydice. Ainsi, les passages que Ton préfère dans Lucrèce, et qui seuls pouvaient rendre' supportable, en poésie, un sujet aussi sec et aussi abstrait , sont : une digression sur les maux enfantés par la superstition , l'éloge d'Épicure et de sa philosophie , la description de la peste , et plusieurs développemens particuliers que l'auteur a traités avec une élégance remarquable, et sur lesquels il a su répandre les charmes de cette versification douce et harmonieuse .qui n-appartenait qu'à lui. Le poète didactique doué de quelque génie peut s'emparer de tous les sujets dont les descriptions prêtent à la poésie des beautés ou des grâces ; mais il faut savoir les amener sans efforts, il faut qu'elles se présentent naturellement, et comme d'ellesmêmes ', il faut qu'elles se trouvent dans de justes proportions avec le sujet pripcipal ; il faut, enfin, que l'auteur ait le talent de descendre jusqu'au style simple ,

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