TOME III
après avoir atteint les hauteurs du style poétique et figure. '
C'est un grand art que celui de lier heureusement les épisodes au sujet, et c'est celui que possédait essentiellement Virgile. Semble-t-il avoir abandonné ses laboureurs, il y revient tout naturellement en terminant un épisode par quelque circonstance relative aux travaux des ehamps. C'est ainsi qu'après avoir parlé de la bataille de Pharsale , il ajoute avec art :
Scilicet et tempus Teniet , cùm finibus illis , Agricola , incurVo terram molitus aratro , Exesa inveniet scabrâ mbigine pila :
Aut g;ravibiis rastris galeas pulsabit inimes , Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcbris.
Un jour le laboureur, dans ces mêmes sillons Oii dorment les débris de tant de bataillons , Heurtant avec le soc leur antique dépouille , TrouYera sous ses pas des dards rongés de rouille , Entendra retentir les casques des héros , Et d'un œil effrayé contemplera leurs os.
DkLILLB.
En anglais , le docteur Akenside a su donner à son oûvï^âge didactique sur les Plaisirs de l'imagination la forme la plus riche et la plus poétique -, et, quoique dans Fensemble on remarque quelque inégalité, il a parfaitement réussi dans plosieors endroits, et déployé presque partout le plus beau génie. Le docteur Armstrong, dans son poème sûr l'Art de conserver la santé, n'a pas pris uhsi grand essor V mais il est plus égal dans son style , et sait t?ôiijôurs paraître pur, correct et élégant.
Les i^atires et les épitres admettent naturellement un
styïe plus familier que les poèmes philosophiques. Comme elles puisent leurs sujets dans les. mœurs et dans les caractères des hom^mes , on y peut ien tjuelque ^orte employer Taisance et la liberté de la conversatiofi; aussi, la muse qui préside presque toujours à ces sortes de compositions est celle k laquelle les Latins ont donné Fépithète d€ pedestns. , .
Là satire^ à son origine, avait chez les Romains une forme différente de celfô qu'elle a prise depuis. Les critiques se sont livrés à de longs débats sur ^sa naissance, qui est toujours restée fort obscure v elle semble être an reste de Tancienne comédie, écrite en prose, mêlée de vers, et toujours «pleine de facéties. E^niusetLiicilius en corrigèrent la rudesse, et Horace finit par lui donnerla forme sous laquelle sont présentés les poèmesanstquds nous avons donné la dénomination desatiriqiiçs. La réformation des moeiurs est le but qu'elle se propose ouvertemenl 5 et pour y arriver, elle pousse.jusqu'à la hardiesse la liberté de censurer le vice et les .h6mm^ vicieux. Le3 trois poètes satiriques les plus célèbres parmi les îtticiens , Horace, Juvénal et Perse ,,l*ont traitée chacun d'une manière différente. Le style d'Hor race a peu t)*^Iévation. Il a intitulé ses satires Sermo*mSy Discours, et semble avoir voulune les éeqre qu'en prose cadencée. Sa manière a dç l'aisance et de la grâce^ il y ^rappelle plutôt Ips folies et les faiblesses des,hoBt^ mesy qu'il <i'y peint }eurs vices les plus odieux. Il sourit quand il censure^ mais lorsqu'on philosophe pno*? fond il dicte les lois de la morale , il montre encofre l'urbaAîté d'un homme de CQur. Juvénal prend un ac-
cent plus grave et plus véhément. Il a plus d'énergie qu'Horace, plus de feu, plus d'élévation dans le style, mais iien est bien loin pour l'aisance et la grâce. Ses traits, toujourS'dirigés contre les caractères les plus dépravés , ont quelque chose de plus mordant et de plus aigu ; ardety instat, jugulât, comme dit Scaliger, tandis qu'Horace, admissus, circumprœcordia ludit. Bans Perse., on retrouve plutôt la force et Tardeur de Juvén al que la politesse d'Horace. Il est remarquable par sa morale noble et sublime. C'est un écrivain nerveux et plein de chaleur, mais trop souvent obscur et forcé. . Les épîtres en vers, lorsqu'elles ont pour objet des questions de morale ou de critique, s'élèvent rarement au-dessus du ton poétique de la satire. L'on peut trai,ier un grand nombre d'autres sujets sous la forme d'une épître 5 car on peut faire prendre cette forme à des poésies amoui^uses, des élégies^ telles sont les Héroïdes d'Ovide »el ses lettres écrites de Pont. Comme ces compositions ne sont autre chose que des ouvrages de sentiment, tout leur mérite consiste dans la justesse et la vérité de l'expression, et l'on peut y prendre le ton poétique qui convient le mieiux au sujet. Mais les. épîtres didactiques dont je veux parler admettent rarement beaucojip^d'élëvation dans le style. Elles ne rcAferment le^plus ordinairement que deà observations sur desautJbars , ou sur certains caractères -, le poète ne se propose point d'en former un traité régulier ens'astreignant aux lois rigoureuses de la méthode , il veut seulement jeter par écrit les pensées, que lui suggère telle ou telle matière. Dans ces espèces de poésies didactiques,
ii importe d'observer rigoureusement ce précepte d'Horace:
Quid<]aid pTscipies, estô brevis.
Presque touta- la, grâce d'une 5atire ou d'une épitre dépend de la rapidité et de la concision du style. Ces qualités leur donnent quelque chose de vif et de mordant qui frappe l'imagination et soutient l'attention. Leur mérite consiste aussi beaucoup dans le choix et la fidélité des caractères qu'on y retrace^ Comme ces compositions ne peuvent pas être relevées par les ornemens qui appartiennent à la pçésie descriptive, l'on s'attend à en être dédommagé par des peintures agréables et vraies des hommes et de leurs mœurs. L'ontfime encore à y trouver ce tour piquant et ingénieux qui ne convient pas aux compositions poétiques d'un rang supérieur, mais qui, dans celles-ci, est toujours. à sa place , et y produit toujours un très-bon effet.
Les épîtres morales de M. Pope réui^issent toutes ces qualités , et doivent étpe considérées, comme des mor dèles presque parfaits de ce genre de poésie^ H semble y avair déployé toute la force de son géni«, car il paraît plus faible dans ses «ouvrages poétiques d'un genre plus relevé. Dryden^ quoique bien moins correct, l'emporte sur lui pour l'enthousiasme ,. la force , le feu et la richesse. L'oapeu^à peine crpire que le premier ait été capable d'écrire un poème épique ou une tragédie^ cepoftdant aucun poète ne l'a surpassé dans cette espèce de poésie qHi, sans s'élever trop haut, se soutient dans une moyenne région. Sa traduction
de riHafde est la plus élégante et la plus parfaite que nous ayons d'aucui\ ouvrage en vers ; c'est un monument durable qu'il a élevé à sa gloire. Son épître d'Héloïse à Abailard, et ses vers à la mémoire d'une femme infortunée , nous prouvent qu'il savait exprimer les sentimens les plus tendres. Ce sont presque les seules pi'oductions de ce genre qu'il nous ait laissées ^ mais ce sont des chefs^^œuvre. Lesqualités qui distinguent éiïiinemment M> Pope , c'est le jugement et l'esprit , auxquels il savait joindre une expression heureusement concise, et une versification très-harmonieuse. Ces qualités ont fait de son poème intitulé la Boucle de Che*veux enlevée l'ouvrage le plus parfait qui soit écrit dànAkn style vif et enjoué. Ses poèmes sérieux, comme s'oh Essai sut l'Homme et ses ËpitTes morales, ne laissent voir qu'autant d'esprit qu'il en faut pour prêter des diarmes aux réflexions les plus graves. Ses imitations d'Horace sont entre autres si heureuses, qu'on ne sait ce qu'on doit admirer le plus de l'original ou de la copie. Ses peintures de caractères sont pleines de naturel et de vivacité, et aucun écrivain n'a employé avec plus de talent ce style rapide et conciis qui donne tant d'énergie à là satire et à tépître en vers. Nous ne sekitons jamais mieux le hon effet de la rime dans les fei^ anglais, qu'en lisant cette partie deà ouyrages de Pope; Uous voyons combien elle ajoute an style, combien elle lui donne d'^évation ; mais il sait la ménager àVec tant d'^rt, qu'elle semble ne lui causer jamais le moindre embarras , et ajouter, au contraire , à la vigueur de son expression. Il nous apprend lui-même
ET DE BEfcLES^LETTRES. 39
qu'il donnait dans ses vçrs rimes plus de concision, et par conséquent plus de force à ses observations morales , qu'il n'aurait pu le faire en prose.
Le docteur Young occupe parmi les poètes moraux et didactiques un rang trop distingué pour que nous ne fassions pas ici mention de ses ouvrages , qui portent tous l'empreinte d'un grand génie. Son Amour de la renommée, ou la Passion universelle, réunit cette concision rapide du style, et cette peinture frappante des caractères qui produisent un si bon effet dans les poèmes satiriques et didactiques. On a trouvé qu'il cherchait trop à faire briller son esprit , ou à donner une tournure piquante à ses phrases-, cependant la vivacité de son imagination est telle, qu'il intéresse con-stamment son lecteur. Dans ses Nuits, son expression est éminemment énergique ; les troi^ premières renferment des passages très-pathétiques, et dans toutes il a su placer. à propos de belles images, des allusions heureuses, et de pieuses réflexions. Mais les sentimens y sont quelquefois outrés , et rendus avec trop d'emphase; le style en est souvent trop pénible et trop obscur pour être toujours agréable.
Boileau est incontestablement le meilleur des poètes didactiques français. Ses critiques n'ont voulu lui accorder que peu d'originalité dans le génie, et peu de verve (i) ; cependant son Art poétique, ses Satires et ses Épîtres sont des ouvrages d'un mérite supérieur , non-seulement par la profondeur des pensées et la so-.
(i) Voyez la Poétique fran<^aise deJVfarHioiitc].
4o COURS DE RHÉTORIQUE
lidité des jugemens, mais encore par la pureté et l'élégance de l'expression poétique , et par l'heureuse imitation des écrivains de l'antiquité.
Je passe delà poésie didactii^ue à la poésie descriptive, qui ouvre une si belle carrière au génie. Par poésie descriptive , je ne veux point désigner une espèce ou une forme particulière de composition, parce qu'il n'en est aucune de qudque étendue qui soit purement descriptive, c'est-à-dire, dans laquelle le poète n'ait uniquement voulu que décrire, sans qu'un récit, une action ou un sentiment forme le sujet principal de s:on ouvrage. Les descriptions sont plutôt des orneknens que des sujets de poèmes \ et quoiqu'elles ne forment que bien rarement des pièces isolées et détachées, elles occupent une place si importante dans tous les genres de poésie; dans Jes compositions pastorales, lyriques, didactiques, épiques et dramatiques, que nous avons dû leur consacrer ici quelques instans d'attention.
Une description donne la mesure de l'imagination d'un poète , et fait discerner le génie supérieur et orignal du génie secondaire et imitateur. Lorsqu'un écrivain médiocre veut peindre la nature, il lui semble toujours qu'elle ait été épuisée par ceux qui l'ont précédé dans la carrière ; il ne trouve rien de neuf, rien de particulier dans l'objet dotit il essaie de tracer l'image \ tes idées qu'il s'en forme sont vagues et obscures , ses expressions sont nécessairement communes et faibles. Ce sont des mots qu'il nous donne, bien plus que des idées; le langage dont il se sert est bien celui qui convient à une description poétique, mais l'objet qu'il décrit ne
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nous apparaît que d'une manière confuse. Le vrai poète, au contraire, place les objets mêmes sous nos yeux-, il en saisit les traits éminemment distinctifs, leur prête les couleurs de la vie et de la réalité , et les met si bien dans leur vrai jour, qu'un peintre pourrait les copier d'après lui. Ce beau talent est esseiiitiellement le fruit d'une imagination vive sur laquelle les objets produisent au premier instant une impression profonde \ un heureux choix de circonstances dans les descriptions en transmet l'énergie à l'imagination des lecteurs. Le grand art d'une description pittoresque consiste donc dans le choix des circonstances. Premièrement, elles ne doivent pas être si vulgaires ou si communes qu'elles méritent à peine l'attention 5 il faut qu'elles soient, autant que possible, neuves, originales , intéressantes, et capables de frapper l'imagination» En second lieu , elles doivent particulariser assez bien l'objet décrit pour le désigner d'une manière forte et prononcée. Une description qui ne comprend que des qualités générales , ne saurait avoir aucun mérite ^ car des abstractions ne sont pas toujours très-faciles à concevoir , et les caractères particuliers donnipnt seuls des idées distinctes. En troisième lieu, toutes les circonstances , dans une description, doivent avoir les mêmes proportions , et tendre au même but 5 c'est-à-dire , que si l'on veut agrandir ou embellir un objet, toutes ies circonstances doivent avpir quelque chose de grand ou d'agréable , de manière à produire toutes ensemble sur l'imagination une impression égale. Enfin elles doivent être exprimées de la manière la plus concise
et la plus simple ; car- si on les exagère ouu qu'on s'y arrête trop long-temps, on ne manque jamais d'affaiblir l'impression que l'on se proposait de produire. La brièveté ajoute beaucoup à la vivacité. Quelques exemples vont rendre ces règles générales plus sensibles. Je ne connais , en aucune langue , de composition^ descriptives plus étendues et plus complètes que celles du poème des Saisons , de M. Thomson , ouvrage d'un très-grand mérite. Le style brillant et fort en est quelquefois un peu dur; on lui a même reproché de manquer d'aisance et de clarté. Mais malgré ces défauts, lliomson est un poète descriptif plein d'énergie et de beauté , parce qu'il possède un cœur sensible et une imagination ardente. Il avait étudié la nature avec soin, et s'appliquait à la copier avec fidélité. Vivement épris de ses charmes, il décrivait ce qu'il sentait, et savait transmettre aux autres les impressions qu'il éprouvait. Il est impossible qu'une personne de goût lise une de ses Saisons sans éprouver des sentimens et des idées analogues à ceux que cette Saison inspire. Je pourrais citer de lui un grand nombre de descriptions magnifiques , telles que celles d'une averse au printemps, d'un matin d'été, ou de l'homme qui périt au milieu des neiges •, mais j'aime mieux'rapporter un pas- Sage d'un autre genre, pour montrer combien une seule circonstance bien choisie peut embellir et donner de la vérité à une descniption. Dans le chant consacré à l'été , en racontant les effets de la chaleur sous la zone torride , il se trouve naturellement conduit à rappeler cette peste qui^ devant Gartbagène, détruit t
ET DE BELLES-LETTRES. 4a
la flotte ^anglaise que commandait Famiral Yernon^ puis il ajoute i . ■
You, gallant Yemon , saw The misérable scène; you pityÎDg saw ' To infant weakness sunk the warrior's arm ; Saw the deep racking pang ; the g^astly form ; The lip pale quiv^ring; and the beamless eye No more with ardour bright> youéieard the groans Of agonizing ships from shore to shore ; lleatd nightiy pliinged , amid the suUen waves , The fréquent corse.