‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettres (volume 2)Chapitre 42 sur 52 · Tome III f p(^ge · texte numérisé non relu

Tome III f p(^ge

C'est, je crois, Voltaire qui a le premier donné ce nom au genre de composition dramatique que Lachaussée, Diderot et Beaumarchais ont introduit sur notre théâtre. Blair regarde cette innovation comme infiniment heureuse , et nous en félicite; suivant Voltaire il n'y aurait pas de quoi. Dans une lettre à M. de Somarocof, il lui dit que la comédie larmoyante ^ à la honte de la nation, a succédé au seul vrai genre comique , porté à sa perfection par l'inimitable Molière : ce Depuis. Re- « gnard, ajoute-t-il, qui était né avec un génie « vraiment comique , et qui a seul approché Mou liére de près , nous n'avons eu que des espèces w de monstres. Des auteurs qui étaient incapables « de faire seulement une bonne plaisanterie ont « voulu faire des comédies, uniquement pour gatf gner de l'argent. Ils n'avaient pas assez de force u dans l'esprit pour faire des tragédies; ils n'a- « valent pas assez de gaîlé pour écrire des cornéce dies; ils ne savaient pas seulement faire parler « un valet; ils ont mis des aventures tragiques « sous des noms bourgeois. On dit qu'il y a de

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(T l'intérêt dans ces pièces quand elles sont bien «jouées; cela peut être, je n'ai jamais pu le» w lire; mais on prétend que les comédiens font « quelque illusion. Ces pièces bâtardes ne sont ni {< tragédies ni comédies! Quand on n'a point de a chevaux, on est fort heureux de se faire traîner w par des mulets. » Voici comme , dans son Dictionnaire philosophique, il nous donne l'histoire de ce genre :

w Quelques personnes s'amusaient à jouer dans « un château de petites comédies qui tenaient de ^ u ces farces qu'on appelle parades; on en fit une t( en l'année 1732, dont le principal personnage ce était le fils d'un négociant de Bordeaux, trèsce bon homme, et marin fort grossier, lequel,. « croyant avoir perdu sa femme et son fils, venait w se remarier à Paris , après un long voyage dans « rinde (i). »

i< Sa femme était une impertinente, qui était « venue faire la grande dame dans la capitale, « manger une grande partie du bien acquis pap u son mari, et marier son fils à une demoiselle ce de condition. Le fils, beaucoup plus impertinent rc que la mère , se donnait des airs de seigneur ; c< et son plus grand air était de mépriser beauce coup sa femme, laquelle était un modèle de vertu

(i) CeUe pièce était probablement de M. de Voltaire. On n^cn a rien retrouve dans ses papiers ; et ce nVst pas le seul de SCS ouvrages dramatiques qu^il ait négligé de conserver.

« et de raison. Cette jeune femme Taecablait de ff bons procédés sans se plaindre^ payait ses dettes u secrètement quand il avait joué et perdu sur sa w parole, et lui faisait tenir de petits présens très- « galans sous des noms supposés. Cette conduite t< rendait notre jeune homme encore plu^ fat; le (c marin revenait à la fin de la pièce, et mettait « ordre à tout.

- « Une actrice de Paris , fille de beaucoup d'es- H prit^ nommée mademoiselle Quînault, ayant vu (f cette farce, conçut qu'on en pourrait faire une «comédie très -intéressante, et d'un genre tout Ci nouveau pour les Français, en exposant sur le w théâtre le contraste d'un jeune homme qui croi-^ H rait en effet que c'est un ridicule d'aii^er sa « femme ^ et une épouse respectable qui forcerait (( enfin son mari à l'aimer j^ubliquement. Elle ce pressa Tauteur d'en faire une pièce régulière « noblement écrite; mais ayant été refusée, elle « demanda la permission de donner ce sujet à M. dç « Lachaussée, jeune homme qui faisait fort bien « des vers, et qui avait de la correction dans le « style. Ce fut. ce qui valut au public le Préjugé à « la mode,

« Cette pièce était bien froide après celles de ((Molière et de Regnard; elle ressemblait à un (c homme un peu pesant, qui danse avec plus de «justesse que de grâce. L'auteur, voulut ii^éler ]a « plai^nterie aux beaux sentimens;. il introduis « sit deux marquis^ qu'il crut comiques , et qui ne « furent que forcés et insipides. L'un dit à l'autre ;

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Si la même maîtresse est Tobjet de nos vœux , L'embarras de choisir la rendra plus perplexe. Ma foi, marquis, il. faut prendre pitié du sexe

« Ce n'est pas ainsi que Molière fait parler ses « personnages. Dés -lors le comique fut banni dé w la comédie. On y substitua le pathétique; on « disait que c'était par bon goût, mais c'était par w stérilité.

w Ce n'est pas que deux ou trois scènes pathé- « tiques ne puissent faire un très -bon effet. Il y w en a des exemples dans Térence , il y en a dans w Molière ; mais il faut après cela revenir à la u peinture naïve et plaisante des mœurs.

« On ne travaille dans le goût de la comédie « larmoyante que parce que ce genre est plus aisé; i( mais cette facilité même le dégrade; en un mot, « les'Français ne surent plus rire.

u Quand la comédie fut ainsi défigurée, la trace gédie le fut aussi ; on donna des pièces barre bares, et le théâtre tomba; mais il peut se rew lever. »

La Harpe, dans son Cours de Littérature, nous donne son avis sur ce genre de composition littéraire, dont il avait vu les premiers essais, et dont sans doute il avait reconnu l'abus. Il fait d'abord remarquer, en parlant de la tragédie d'Alzire, que 'ceux qui, depuis trente ans, ont voulu subsrïtaër a la tragédie ce qu'on appelle le drame , ont profité d^hotire dÎ8{)Osition naturelle à nous affecter douloureùseittént^au spectacle des misères

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humaines. Il semblerait, par ce passage, qu'il en voudrait faire une critique sévère; cependant il se montre plus indulgent; et, dans le préambule de son examen des pièces de Lachaussée , il donAe ainsi les motifs de l'introduction du drame, et les conditions auxquelles il peut être un genre de composition estimable.

(( Lorsque , pendant l'espace d'un siècle entier, nombre d'artistes ont couru successivement une même carrière, il est tout simple que le talent, frappé des difficultés de la concurrence ou des dangers de l'imitation, cherche à découvrir des routes moins frayées, qui puissent encore, si elles offrent moins d'éclat et de gloire, compenser cet avantage par celui de la nouveauté. C'est ce que fit Lacbaussée lorsqu'il introduisit sur notre théâtre ce genre de comédie mixte, dont les anciens avaient donné l'idée dans l'Andrienne, mais qui, plus étendu chez lui, plus déterminé, et formant un système suivi dans un certain nombre d'oùvrages, peut lui mériter le titre de fondateuk*. Lié succès de ses pièces n'est pas contesté, il est encore le même après cinquante ans; mais son mérite est toujours une espèce de problème, et j'oserai dire, d'abord qu'il ne devrait plus l'être, puisqu'une si longue ' expérience a prouvé qi/il était indépendant de là nouveauté et de la mode , qui, en tout teixips et en tout genre, peuvent beaucoup, mais n'ont pas un long pouvoir.

« Une foule de critiques ont regardé rentreprise

de Lachaussée comme une corruption de l'art; mon opinion serait plus modérée. Je n'appelU corruption que ce qui est d'un goût faux; je n'en veis point dans les bonnes pièces de cet écrivain; je n'y vois qu'un genre inférieur, qui vaut en lui-même plus ou moins, comme tous les autres, selon qu'il est bien ou mal traité.

« Il est inférieur à la comédie et à la tragédie , parce qu'empruntant quelque chose de l'une et de l'autre, il affaiblit par ce mélange même le caractère essentiel de toutes les deux. Comme la tragédie, il veut émouvoir, et il est beaucoup moins touchant; comme la comédie, il veut amuser, et il est beaucoup moins gai; et cette disproportion était inévitable, puisque, voulant joindre îe rire et les larmes , on ne pouvait pas assembler des impressions si diverses (quoiqu'elles ne soient pas inconciliables), sans leur ôter de leur force.

i( Nous avons ^u ailleurs pourquoi le sentiment de la difficulté vaincue entre pour beaucoup dans le plaisir que les beaux-arts nous procurent; c'est encore une des causes de l'infériorité du genre mixte. Il produit de l'intérêt à l'aide de ces infortunes domestiques dont les exemples ne sont point rates, mais dont le fond est celui de presque tous nos romans; et cela est beaucoup plus aisé que d'attacher, pendant cinq actes, avec des caractères comiques mis en situation. Le style même en est plus facile, il n'exige dans le dialogue que la

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convenance relative aux intérêts des personnages. La comédie demande davantage :. elle veut que l'on fasse naître du fond de l'action le comique des détails , comme la tragédie en tire le sublime des sentimens et des pensées; de là naît un des inconvéniens les plus fréquens dans les pièces de Lachaussée. Les effets tenant le plus souvent à la triste situation de personnages qui ne sont point au - dessus de l'ordre commun , leur entretien ne peut être que sérieux dans tous les momens où l'action n'est pas très- vive ^ et alors ce sérieux tient de la langueur, et même quelquefois de l'insipidité. Ils ne peuvent pas dire autre chose; mais ce qu'ils disent ne vaut pas trop la peine d'être entendu : au lieu que la tragédie et la comédie ont^ dans la nature de leur dialogue, de quoi soutenir sans cesse l'attention quand l'auteur a le talent d'écrire.

w II est à remarquer que ^ dans ce genre mixte , les inconvéniens naissent des avantages mêmes qui lui sont propres. On vient de voir que l'intérêt , auquel il sacrifie tout, nécessite souvent un ton sérietix qui affadit la scène quand l'action ne l'échauffe pas , et il est sur qu'elle ne peut pas toujours l'échauffer. Il en est de même de la morale, qui occupe ici une plus grande place que dans la comédie; les sujets étant ordinairement fondés sur des rapports de devoir, de délicatesse , d'humanité, ils tendent à Tinstruction plus directement que la comédie; ils contiennent beaucoup

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