V. io5o
« Vous fûtes témoin de cette scène d'horreur, brave « Vernon •, vous vîtes nos guerriers affaiblis devenir « semblables à des enfans-, vous les vîtes en proie aux «c convulsions de la douleur : leurs traits étaient alté- « rés , leurs lèvres pâles et tremblantes, et le feu du « courage ne brillait plus dans leurs yeux ; vous en- « tendîtes les soupirs de l'agonie se prolonger d'un ce vaisseau à l'autre. Lorsqu'à l'entrée de la nuit on « jetait tristement à la mer une midtitude de cada- « vres, ce bruit sinistre retentissait dans votre âme... )>• ( Traduction de M. Deleuze. )
Comme les circonstances sont heureusement choisies pour nous faire sentir toute l'horreur dé ce spectacle t Mais le dernier trait est le plus frappant du tableau. Nous sommes conduits à travers des scènes lugubres jusqu'au moment où la mortalité s'étend sur la flotte» Pour décrire cette situation affreuse, un poète vulgaire n'aurait pas manqué de multiplier les expressions exagérées, et de peindre les victoires nombreuses de la
mort et ses ti*6phëes accuiBulës. Mais Timagination est bien plus fortement frappée de cette seule circonstance des cadavres qu'à l'entrée de chaque nuit l'on jette à la mer , et du bruit uniforme de leur chute , qui retentit tant de fois dans l'âme du malheureux amiral :
Heard nightlj plonge^ > amid the^ sullen waves , The fréquent corse (i)^
Le conte de l'Hermite, par M. Parnell^ est surtout remarquable par la beaulé des descriptions. Le tableau de l'hermile quittant sa retraite pour visiter le monde, la rencontre qu'il fait d'un compagnon de voyage, les maisons dans lesquelles ils sont successivement reçus, celles de l'homme vain , de l'homme avide, de l'homme bon , sont des morceaux de peinture admirables touchés par un pinceau habile et délicat y l'on n'y trouve
(i) L^éloge que le docteur Johnson , dans ses Yies des poètes anglais , fait de M. Thomson , est , selon m.oi ^ bien mérité : «( Gomme écrivain , dit-il, il est digne de la plus grande es— « time. Sa pensée est originale , son expression Test aussi. Sou « vers blanc ne ressemble pas plus à celui de Milton , ou de « tout autre poète , que le vers rimé de Prier ne ressemble à « celui de Gowley. Ses cadences , ses pauses , sa diction ne « sont qu^à lui ; il n^a rien copié , rien imité. Il pense d^une (c manière toute particulière, et ses pensées sont toujours celles « d*un homme de génie. Il regarde la nature et Texistence, M de Tœil que la nature seule a donné au poète , cet œil qui, « dans un objet , voit et saisit en un instant tout ce qui peut « captiver rimagination. Son esprit embrasse Timmense éten- « due , et s'abaisse au détail le plus minitieux. L'homme qui « lit le poème des Saisons s'étonne de n'avoir jamais vu ce « qu'il lui fait voir, de n'avoii^ jamais senti ce qu'il lui fait
aucune teinte inutile , et ils nous représentent les objets avec une ressemblan(^e frappante. Mais de tous les poèmes écrits en anglais en style descriptif, ies plus riches et les plus remarquables sont TÂllegro et le Penseroso de Milton. Ces deux poèmes, de peu d'étendue, mais d'une beauté inimitable, offrent, F un des images gaies, T autre des images mélancoliques aussi parfaites qu'on peut le désirer. Ce sont en quelque sorte de yastes collections où les "poètes ont ensuite puisé des richesses pour embellir leurs descriptions. Ces deux poèmes seuls me fourniraient assez d'exemples pour prouver ce que j'ai avancé sur l'importance d'un choix heureux de circonstances dans un ouvrage descriptif. Je ne citerai que ce passage du Penseroso :
I wall iinseen On the dry, smocth-shavengreen, To behold the wandering moon ,
« éprouver. — S'il décrit de grandes scènes ou des objets gé- « néraux , il nous montre la nature dans toute sa magnifia « cence , il nous la montre avec tous ses charmes ou dans « toute son horreur. L'esprit se pénètre tour à tour de la gaîté « du printemps, de la splendeur de Tété, de la tranquillité « de l'automne ou de l'horreur de l'hiver. Le poète met sous « nos yeux tous les objets divers tfue l'année himène dans M son cours, et sait si bien nous faire partager son enthou- « siasme, que notre cœur s'épanche en présence de ses ta- « bleaux , et brûle des sentimens qu'il exprime. » Le reproche que ce judicieux critique fait au style de Thomson n'est pas moins juste et moins bien fondé : ««Il est, dît- il, trop « redonHant , et l'on peut quelquefois l'accuser de chercher « plus à flatter l'oreille qu'à plaire à l'esprit. »
46 COURS DE RHÉTORMJUE
Riding near her highest nooii ; Like one that had been led astray Through the heay'n's wide pathless way, * And oft f as if her head she bow'd , Stooping through a fleecy doud.
Oft , on a plat of riaing ground ^ I hear the far-off curfew sound , Over some wide walei'd shore , Swlnging slow with snllen roar :
Or, if the air will not permit , Some stiil remov'd place will fit , Where glowing embers through the room Teach light to counterfeit a gloom ; Far frobi ail resort of mirth , Save the criciet on the heardi , Or the beUipan's drowsy charm To bless the doors from nighdy harm :
Or let my lamp , at midnight hour, Be seen in some hig^ lonely tow'r Where I may oft outwatch the Bear, With thrice great Hermès , or unsphere The spirit of Plato , to unfold What worlds , or Vhat Tast régions hold The immortal mind , that hath forsook Her mansion in this fleshly nook :
And of those démons that are found '
In fire , air, flood , or under ground.
(( Je me promène solitaire dans cette plaine que re- «. couvre un doux gazon; j'y contemple Tas Ire des (c nuits qui , au «milieu de sa carrière , paraît égaré « dans cette immense voûte du ciel que ne traverse « aucune route; il semble quelquefois incliner sa tête <( pour se cacher dans des flocons de nuages. Souvent a sur Je penchant dune colline j'écpu te le son loina tain de la clbche du soir; il se baUtice lentement
« d^un bord à Tautre du vallon. Si la rigueur de la sai- « son m'oblige à chercher un asile plus retiré , je le <( trouve auprès de ce foyer dont la» faible lueur semble c( ajouter encore à robscùrité d'une chambre silen-* « cieuse. Les accens de la joie n'arrivent point jusque- « là ; mes oreilles ne*sont frappées que par les cris « aigus et répétés du grillon , et par la voix du guet « qui écarte de nos maisons les crimes qu'enfantent les <t ténèbres. Ou bien , à la darté de ma lampe , sitir le (( sommet d'une tour isolée, plus vigilant que l'étoile « du pôle , j'évoque le grand Hermès, ou le génie de a Platon -, je leur demande quel monde, quelles vastes « régions habite l'âme immortelle, lorsqu'elle s'est (( dégagée de sa prison obscure , de son enveloppe « charnelle ; je leur demande quels esprits habitent « l'air, le feu , l'onde , ou les entrailles de la terre. » Dans tout ce passage , point de termes généraux , ^ point d'expressions insignifiantes. Tout est particularisé , tout est pittoresque ; rien n'est forcé , rien n'est exagéré. C'est un style simple, c'est une série d'images fortes et expressives , faites pour produire sut l'imagination des impressions de même nature , et rappeler des idées également tristes et mélancoliques : la promenade au clair de lune , le son lointain de la cloche du soir , la dernière clarté du foyer qui s'éteint , le cri du guet , et celte lampe dont, à minuit, l'on aperçoit la lueur sur le haut d'une tour écartée. Remarquons encore combien le poète est concis dans son expression. Il ne s'arrête trop long-temps sur aucune circonstance-, il la décrit en peu de mots, et la quitte après
l'avoir produite au lecteur sous son point de vue le plus frappant , le plus complet et le plus clair.
« De son casque et de son bouclier , » dit Homère , en décrivant un de ses héros (Diomède) au moment du combat, « de son casque et- de son bouclier sortait « continuellement un feu senîblable à celui de l'astre « brillant de l'automne, qui jette une lumière plus « étinôelanle après s'être baigné dans l'Océan (0- '^ Voilà qui est vif et concis-, mais, sous la main de M. Pope , cette image perd toute sa force , et se noie dans quatre vers pompeux, qui la reproduisent trois fois en termes différens.
Higli on hU belm celestial lightnings play ; His beamy shield emits a living ray ', I Th' uBwearied blaze incessant streams supplies , Like the red star that fires tfa' autumnal skies.
« De célestes éclairspartent du haut de son casque \ « son bouclier rayonnant lance une vive lumière -, la (( flamme brillante jaillit sans cesse comme l'étoile « rouge qui embrase le ciel d'automne. »
Il faut observer qu'en général Ta Concision produit un très-bon effet dans les descriptions graves et majestueuses; celles qui ont pour objet des scènes gaies ou gracieuses peuvent être étendues et prolongées, parce que leur principal mérite ne consiste paâ dans
(l ) ù^aiU ot ex xopuGoç ts xat àffTrt^bç àxaparov Trdp ktnif OTTwptvw evoXtyxtov, oore piXtora Aajxirpov 7ra|x^aîv>io-£ XeXouptBvoç nxsavoto.
leur force. Mais si ron veut produire une impression sublime ou pathétique , c'est à paraître énergique qu'il faut s'appliquer avant tout. Il faut s'emparer de l'imagination tout entière, et l'on y réussit bien mieux par une seule image vive et forte que par des développemens minutieux et recherchés. « Ses traits étaient ob- (( scurs et sans formes, dit Ossian en parlant d'un a esprit ^ on distinguait à travers son corps la pâle « lueur des étoiles-, trois fois il soupira sur le héros, a et trois fois les vents de la nuit firent entendre à « Fentour leurs mugissemens. »
Observons encore que le poète, pour embellir une description d'objets inanimés dont la nature lui fournit le modèle, y doit toujours introduire quelques êtres vivans. Des scènes mortes ou une nature inerte n'ont presque aucun charme pour nous , si , en y répandant l'action et la vie , le poète ne sait leur attacher un sen-* liment. C'est une vérité dont les meilleurs peintres ont senti toute l'importance 5 aussi est-il rare de trouver, un beau tableau de paysage sans quelque personnage qui anime la scène , soit comme acteur, spit seulement comme spectateur.
Hic gelidi fontes , hic mollia prata , Ijiycori , Hic nemus , hic ipso tecum consumerer sto.
Ici , ma Lycoris , sont de fraîches fontaines ; Ici , tu foulerais le vert tapis des plaines > Ici, des bois sacrés cacheraient nos amours:
Que n*y puis -je avec toi consumer tous mes jours !
(Trad. deTitsor.)
Le dernier de ces deux beaux vers de Virgile est le