‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettres (volume 2)Chapitre 7 sur 52 · TOME m · texte numérisé non relu

TOME m

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plus touchant , parce qu'il mêle au détail d'une scène champêtre Tintërét qu'inspirent deux amans. Si, à la matiière de nos auteurs modernes , le poète eût fait une longue description des fontaines , des forêts et des prairies , il n eût toujours donné qu'un morceau fort insipide, sans ce dernier trait qui, en peu de mots, intéresse le cœur aux beautés du paysage :

Hie ipso tecam consumeter syo,

' C'est une grande beauté de l'Âllegro de Milton , que tout y soit animé , et qu'il s'y représente sans cesse de nouveaux personnages (i).

J'ai dit que chaque objet, dans une description , devait être , autant que possible, particularisé d'une manière assez exacte pour que l'idée que l'on s'en forme fût à la fois complète et distincte. L'imagination se représente plus clairement telle colline, tel lac, telle rivière , spécialement désignés , qu'une colline , un lac ou une rivière, pris dans un sens général. C'est ce qu'ont bien senti la plupart des écrivains de l'antiquité. Âiiisi , dans le songe de Salomon , cette belle compo-

<(i) SouTent dans vos tableaux places des «pecUleurt; Sur ]a scène des champs amenés des acteurs r Gel art de rintërék eut la source frfeonde.

Oui, l'homme aux yeux de Thomme est romement du monde, Les lieux les plus rians sans lui nous touchent peu » CVst un temple dtfsert qui demande son dieu.

Avec lui mouvement, plaisir, gaittf, culture. Tout renaît, tout vèfil : ainsi qti*à la nature, Lji pf^dliM dei'kémme est nécessaire aux arts. C'est lui, dans vos tableaux, que cherchent nos regards.

/ ■ . BuiitJstj tHomm0 des ehamps^ €. ij.

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ntk>n pastorale ^ les images sont presque toutes parti* çularisëes par les objets auxquels elles font allusion : c^estlarose de Saron, le lis des vallées, les troupeaux qui paissent sur le mont Galaad, le ruisseau qui coule du Liban : «c Yeni de Libano , sponsa mea , veni de « Libano, veni^ coronaberis de capite Amana, de ce vertice Sanir et Hermon , de eubilibus leonum , de « montibus pardorum. » ( Canticum caniicorum , cap. rr , J^. 8. ) U ^1 est ainsi dans Horace :

Qiiid dedicatum potcit ApoUinem VatesP ^id ont de paterâ noTum Fondeiifi liqQorem? non opimai SardinÛB segetes feracia; Non sMtuosœ grata Galabri»

Armenta , non aurnm' aut ebor indicnm , Non nira qiue lins c{uietâ Jfordet a^ Udtiimiis anmis.

Ode I.

Quels tcsnx fait le poète lau- temple d'Apollon? Que lui demande-t-il, lorsque sa main fidèle Bépand en son honneur une liqueur nouyelle?

Ce n*est point d'Ôlbia Faboiidante moisson , L'ivoire de flndus , ni les champs de Sicile , Mi ceux que le Liris ronge d'iai flot tranquille.

Dahu.

Homère et Virgile possédaient au plus haut degré Fart de décrire. Virgile , dans 1^ second livre derÉnéide, fait un tableau si frappant du siège et de f incendie de Troie , les détails en sont si bien choisis , si bien repré? sentes , que le lecteur croit se trouver lui-même au milieu de cette scène horrible. La mort de Priam est surtout un chef-d'œuvre : lorsque le vénérable inonar«*

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que apprend que les ennemis se sont empares de la ville, il revêt ses armes ; il rencontre sa famille éplorée qui cherdie un asile auprès de Fautel élevé dans la cour «du palais , et bientôt entoure son illustre chef ^ il voit avec indignation Pyrrhus égorger Yun de ses fils, et lui lance un trop faible jaVelot -, Pyrrhus , dans sa fu- Tèur brutale , donne la mort à finfortuné vieillard. Chaque circonstance est retracée de main de maître et sous les couleurs les plus touchantes. On trouve encore de magnifiques modèles de descriptions poétiques dans les batailles d'Homère et dans les tableaux que fait Milton des demeures célestes et des régions infernales. Les pinceaux d'Ossian sont brillaiis et vigoureux^ il ne multiplie pas les incidens , son principal mérite est de peindre au cœur. Cette description des ruines de Balclutha est une des plus belles de l'ouvrage :

« I hâve seen tbe walls of Balclutha , but they were w desolate. The fire had resounded Within the halls , « and the voice of the people is now heard ho more. « The stream of Elutha was removed from its place by « the fall of the walls -, the thistle shook there its lonely tt head ^ the moss whistled to the mnà . The fox looked « out of the window^ the rank grass waved round bis (( head* Desolate is the dwelling of Moina. Silence is « in the house of her fathérs. »

« J'ai vu la ville de Balclutha , mais elle était aban- « donnée. La flamme avait ravagé les maisons, la voix « de l'homme ne s'y faisait plus entendre. Son fleuve « avait été détourné de son^cours piar la chute des mu- « railles. Partout le chardon élevait sa tête solitaire, et

« la mousse ëpaisse frémissait airsouf&e des vents^. Les « animaux sauvages habitaient la demeure de Thomme, <c leurs têtes se montraient au milieu des ruines et de « rherbe épaisse dont elles étaient couvertes. Elle^est u déserte la demeure de Moïna , elle silence habite le « palais de ses pères^ )> (Trad. de Letourneur. )

Nous ne pouvons pas oublier de parler ici de Shakespeare , qui tient d'une main si savante le pinceau de la nature. Il excelle , il est vrai, dans ses tableaux de mœurs et de caractère 5. cependant ses scènes sont presque toujours parfaitement choisies , et il les peint d'un seul trait de la manière la plus heureuse. C'est ainsi que dans ce vers charmant du Marchand de Venise^ il offre eu bien peu de mots à l'imagination un tableau plein de- grâce et de naturel :

How sweet the moon-light sleeps upon thi&.banki Hcre wiU wc 8Lt...<...

« Comme sur ce rivage repose doucement le clair « de lune \ asseyons-nous ici. »

Un heureux choix d'épithètes contribue surtout à embellir une description poétique , et c'est ce que beau« coup de poètes ont trop négligé. Souvent ils ne se servent des épithèies que pour remplir Je vers ou la rime , aussi sont-elles presque toujours superflues ou insig^ifianles. Ces mois de pur remplissage , au lieu de rien ajouter à une description . ne font que Fembar*. rasser ou l'affaiblir-, et j'ai bien peur qu'il ne faille ranger dans cette classe les, liquidi fontes de Virgile , et les prata canis albiscant pruirUs d'Horace; car ne

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placer une ëpithète que pour dire que Fonde esttrahs^ parente , ou que la neige est blanche , c'est une véritable tautologie. Il faut qu'une ëpithète ajoute une idëe nouvelle au mot qu'elle qualifie , ou modifie la signification de ce mot , en l'afTaiblissant ou en lui donnant plus de force et d'étendue. Cest de qu'a fait Milton dans ce passage :

Who diall tempt with wand^ring feet The dark , aobottom'd , infinité abyss , And throug^ the palpable obscure , find ont His uncouth way, or ^pread his airy flight , Upbom with inde&tigable wings ^ Over the yast abirupt?

Parad* iost^ b. 11 , v. 4o4»

Qui de nous , poursifiTant ce pénible voyage , Seul pourra , .dans f al^me et dans Timmensité , Percer de l'infini la Taste obscurité , S^avancer, s'enfoncer dans cette nuit palpable ? Qui pourra j s'élevant d'une aile infatigable » Honteri monter sans cesse , et d'un vol aftsuré Arriver triomphant au terme désiré P

Trad. de Db&ills , liv. 11.

Il est évident que les ëpithètes employées dans ce passage donnent de la force k la description , et la rendent en même temps plus intelligible. The wandering feet, les pieds errans sans appui , the unbottomed abyss , l'abime sans fond , the palpable obscure, l'obscurité palpable , the uncouth waf, la route périlleuse, the indefatigable wings, les ailes infatigables , sont des expressions qui rendent les images plus complètes et plus distinctes.

il est des ëpithètes que Ton pourrait appeler gêné-

raies , qui paraissent d'abord ajouter quelque chose à la signification du mot auquel elles sont jointes , mais qui , effectivement , laissent cette signification si vague et ont été d'ailleurs si rebattues dans la langue des poètes, qu'elles en sont devenues tout-à-fait insipides. Telles sont : La discorde cruelle , V envie odieuse , les chefs puissans , la guerre sanglante , V ombre ténébreuse , les scènes lamentables , et mille autres semblables que Ton rencontre par hasard et de loin en loin chez les meilleurs poètes , mais que les poètes médiocres prodiguent à Fenvi , comme si c'étaient les seules sources où ils pussent puiser leur sublime apprêté. Ces épithètes donnent au langage une espèce d'emphase qui le fait sortir du ton de la prose ordinaire, mais elles n^ jettent pas le moindre jour sur l'objet décrit \ elles surchargent au contraire le style d'une languissante prolixité. ^

Un poète doué de génie peut quelquefois , par une seule épithète heureusement choisie , rendre une description complète , ou par un seul mot peindre une scène tout entière à l'imagination. Nous en aVons une preuve dans ces vers du Lycidas dé Milton :

Where were ye , Nymphs , when the remorseless deep

Clo8*d over the head of our loY'd Lycidas?

For neither were ye playing on the ateep ,

Where your old bards , the fàmoiis druids , lie »

Nor on the shag^^ top ôf Mona high ,

t^OT yet where Deva spreads her wizard stream.

« Nymphes , où étiez-vous lorsque l'impitoyable a abime se referma sur la tête de Lycidas? carvousn'êxé-

« entiez point vos danses sur le penchant des monc< tagnes où résidaient vos anciens bardes , les célèbres a druides , ni sur les sommets touffus de Mona , ni sur « les bords qu'arrosent les eaux ejichantées de la « Deva. » Au milieu de ces scènes sauvages , les eaux enchantées de la Dewz^ produisent un effet admirable. L'imagination voit dans ce pays désolé une rivière dont les bords ne sont habités que par des magiciens et des enchanteurs. Horace donne une épithète semblable au fleuve Hydaspe. Un homme de bien , dit-il , n'a pas besoin d'armes ; v

Sive per syrtes iler sstuosas , Sive facturas per inbospitalem Gaucasum ; ycI qus k)ca fabulosus

Lambit Hydaspes. Liv. it od. xxii^

Le juste met sa force en sa seule innocence ; Qu'il traverse d*Âmmon le désert sablonneux, Le Caucase , ou VHydaspe et ses bords fabuleux. ,. Le ciel même est cbargé du soin de sa défense.

Un commentateur d'Horace mit à la place de Tépix\ih\.e fabolasus , celle de sabulosus ^ sablonneux. Il substituait ainsi , par le manque de goût le plus étrange, l'image commune et triviale d'une rivière sablonneuse à l'image poétique d'un fleuve qui a été le témoin de tant d'aventures fabuleuses.

Virgile s'est servi d'une épithète à la fois belle et heureuse dans ces vers où il nous apprend pourquoi Dédale n'a pu graver la chute fatale de son fils Icare sur les portes d'or du temple d'Apollon :

BU conatus erat casus efiBcg^eré in auro ; Bis patri» cecidére manus.

j^neid* lib. ti, ▼. 3a.

Deux fois repris en vain , son impuissant ciseau • Veut peindre de ion fils Faventure cruelle , Et deux fois il échappe à la main paternelle.

Delillb.

Ces exemples et les observations dont je les ai accompagnées, pourront donner une idée exacte des qualités quedoit réunir une description véritablement poétique. Défions-nous du talent d'un auteur qui toujours affecté, toujours emphatique, surcharge son style d'expressions vagues ou d'épithètes triviales afin de nous donner une plus haute idée de son sujet, qu'après tous ses efforts nous avons encore bien de la peine à concevoir distinctement. Les poètes qui savent le mieux décrire sont les plus simples et les plus concis. Us peignent si bien et si juste , qu'au premier coup d'œil notre imagination se frappe et s'allume. L'objet qu'ils tracent, un peintre ou un séulpteur pourrait l'exécuter d'après eux, et c'est la preuve la plus évideate et la plus certaine du mérite d'une description.

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