DE LA POÉSIE DES HÉBREUX
Là poésie des Hébreux, ou autrement celle des écritures sacrées , ne mérite pas moins notre attention qu'aucun des genres de poésie que nous avons examinés jusqu'ici. En ne considérant ces livres saints que comme les plus anciens monumens poétiques que nous ayons^ ils sont pour la critique pleins d'intérêt et de curiosi* té; ils nous montrent quel était le goût de ces siècles et de ces contrées que le temps a séparés de nous par un intervalle immense ; ils nous offrent un genre de composition magnifique auquel nous n'avons rien à comparer. Considérés comme une inspiration divine , ils ouvrent une vaste carrière à des discussions d'une tout autre nature. Mais nous ne devons les examiner ici que sous le point de vue de la critique , et ce n'est pas sans plaisir que nous verrons que la beauté et la dignité de la composition y répondent à la grandeur et à l'importance du sujet. Ceux qui veulent connaître à fond la matière qui va nous occuper , pourront lire avec fruit le savant traité du docteur Lowth , intitulé : De sacra Poesi Hebrœorum. C'est un excellent ouvrage , remarquable par son élégance et la justesse des observa tipns critiques qu'il renferme. Comme en traitant ce sujet , je ne puis mieux faire que de suivre les
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traces de cet auteur ingénieux, j^aurai souvent recours à lui dans la suite de cette Lecture.
Il n'est pas nécessaire d'entrer dans de longs développemens pour prouver qu'il existe entre les différens livres de l'Ancien Testament une telle diversité de style, que les uns peuvent être regardés comme des compositions poétiques, et le$ autres comme des compositions en prose. Si d'un côté les chapitres qui renferment la partie historique du peuple de Dieu et la législation de Moïse , sont évidemment écrits en style prosaïque , il n'est pas moins évident que le livre de Job, les psaumes de David, le songe de Salomon, les lamentations de Jérémie, presque tous les livres des prophètes, et quelques passages de chapitres historiques , portent tous les caractères éminemment distinctifs de la poésie.
Il est incontestable que, dans l'origine , cette partie des livres sacrés fut écrite en vers , ou du moins en une espèce de prose soumise à une cadence déterminée. La prononciation des Hébreux nous est aujourd'hui tout'à-fait inconnue j aussi ne pouvons-nous être fixés que d'une .manière au moins fort imparfaite sur la nature de leur poésie, qui fut pour les savans un long sujet de discussions dans lesquelles nous ne pourrions entrer sans perdre trop long-temps de vue le but que nous nous sommes proposé. En ne prenant même l'Ancien Testament que dans notre traduction , qui est extrêmement littérale, nous trouvons des preuves nombreuses que cet ouvrage fut primitivement écrit en style mesuré, et souvent même nous apercevons encore les membres ëpars du poète, disjecti membrapoetœ. Li*
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sez attentivement Tintroduction historique du livre de Job renfermée dans les deux prehaiers chapitres , et ensuite le commencement du troisième chapitre dans lequel Job s'exprime lui - même , voiis verrez comme est sensible ce passage de la prose à la poésie ; ce ne sont pas seulement les pensées poétiques et le style figuré qui vous en avertissent , c'est l'arrangement des mots et la cadence harmonieuse de chaque phrase. La différence est aussi grande que celle des Commentaires de César à l'Enéide de Virgile. C'en est assez pour nous prouver que les saintes écritures renferment des compositions poétiques dans le sens le plus rigoureux de ce mot , et je pourrai démontrer dans la suite qu'on y trouve des exemples de presque tous les genres de poésie. Remarquons en passant que cette considération est faite pour jeter beaucoup d'éclat sur l'art du poète 5 qui pourra croire en effet que ce soit un art frivole et méprisable, celui qu'employèrent des hommes embrasés de l'esprit divin, celui qu'ils choisirent pour annoncer à l'univers les vérités que Dieu leur avait révélées ? Les Hébreux cultivaient la musique et la poésie depuis un temps très-reculé \ on rapporte qu'à l'époque où ce peuple avait des juges pour chefs , il existait des écoles ou des collèges de prophètes , dans lesquels on s'exerçait à chanter les louanges de Dieu en s'accompagnant avec divers instrumens. Nous voyons au premier livre des Rois (chap. x, f. 5), que Samuel dit à Saiil qu'il rencontrerait une troupe de prophètes descendant de la montagne où était probablement située cette école, et qui auraient des tambours, des flûtes et
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des harpes. « Et cùm ingressus fueris in iirbem, obvium « habebis gregem prophetarum descendentium de ex- « celso, et ante eos psalterium , et tympanum, et ti- « biam , et cytharam. » Mais sous le règne de David la musique et la poésie furent portées à leur plus haut degré de perfection. Ce prince attaclia quatre mille lévites au service du tabernacle, les divisa en vingt-^fuatre légions, et mit à la tête de chacune un chef uniquement occupé à chanter des hymnes et à jouer de divers instrumens pendant les cérémonies. Asaph, Hemanet Jeduth étaient les principaux directeurs de la musique, et il paraît par les titres de quelques psaumes qu ils avoient aussi composé des hymnes et des poèmes sacrés. On trouve dans le chapitre xxv du premier livre deâ Chroniques, quelques détails sur les institutions de David relatives à la musique €t.à la, poésie sacrée, et aucune nation, peut-être, ne déploya plus de pompe et de magnificence dans cette partie du culte public.
La poésie hébraïque est originale et tout-à-fait particulière dans sa construction. Elle consiste à diviser chaque période en membres presque toujours d'une égale étendue , et qui se correspondent mutuellement pour le sens et pour le son. Le premier membre de la période renferme Fexpression d'un sentiment ou d'une pensée , le second membre est la répétition de cette même pensée en d'autres termes, ou son développement, ou même son contraste, mais de manière que lun et l'autre membre présentent la même construction et presque le même nombre de mots. Telle est , en général, la forme de la poésie. des Hébreux. Il suffit d'où-
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vrirT Ancien Testament pour s'en convaincre. Ainsi, dans le psaume xcvii : .
ce Cantate Domino canticum novum : — *quia mira* « biliafecit.
Cl Notnm fecit Dominus salutare suum : *— in con-» i( spectu gentium revelavit justitiam suam.
<i Jubilate Deo omnis terra : -— cantate et extdtate « et psallite.
<c Psallite Domino in citharâ et voce psalmi ^— ^in « tubis ductilibus et voce tubœ corneâe.
« Jndicabit orbem terrarum in justitiâ : — et popa«* (( los in œquitate. »
Cest à cette forme particulière que nos varsioos ^ même en prose ^ sont redevables d'une sorte de tournure poétique ^ car ces versions , en nous donnant Foriginal mot pour mot, ont du conserver la structure et Tordre des phrases, de manière que cette correspop* dance alternative de chaque partie est restée assez seot sible à Foreille pour faire prendre au style un ton plus cadencé que celui de la prose ordinaire.
Il faut chercher Torigine de ce mode poétique dans la manière dont les Hébreux chantaient leurs hymnes sacrées. La musique accompagnait leurs chants, et cettç musique était exécutée par deux chœurs ou autrement deux bandes de musiciens qui se répondaient alternativement. Lorsque!' un des chœtirs, par exemple, coin^ mençait ainsi : Dominus regrias^it^exultet terra, l'autre continuaitei dhantant la seconde partie du verset v LœtenturinsulcBmultte. Le premier reprenait î iVabes et caUgo in circidtu ejus, le second continuait :
Justitia et judicium correctio sedis ejus. Cest ainsi que leur poésie mise en musique se divisa naturellement en strophes et en antistrophes successives, et telle est probablement Torigine des antiennes et des répons en usage dans le service public de presque toutes les églises chrétiennes.
Il est expressément dit , dans TEsdras , que les lévites chantaient alternativement (altematîm) , et Ton voit assez que la |[||ipart des psaumes de David n'ont été composés que pour être chantés de cette manière. Le psaume a3, entre autres, que Ton présume avoir été composé pour cette importante et solennelle occasion du transport de Farche dans le temple du Saint des saints^ devait produire un bien grand effet, lorsqu'il était chanté selon cette méthode; c'est ce qu'a démon-* tré le docteur Lowth. On y suppose que tout le peuple assiste à la procession. Les lévites et les chanteurs, divisés par bandes et accompagnés de divers instrumens de musique , ouvrent la marche. Après les deux premiers versets, qui servent d'introduction au psaume, la procession s'avance vers la montagne sacrée, eï l'un des deux chœurs fait cette question : Quisascendet iri montem Domini? aut guis stabitin loco sancto ejus? Aussitôt les deux chœurs répondent ensemble avec la plus grande dignité : Innocens manibus et murido corde ^ qui non aecepit in vano animam suant ^ neà jurasfit in dolo proximo suo. Lorsque la procession est près des portes du tabernacle, les deux chœurs, soutenus parles instrumens, s'écrient à la fois : AttolUte portas, principes, ^oestras, et ele^aïnini portœ œter^
Tiales; et intrùibit rex ghriœ. Ici un demi-chœar de^ mande d'une voix plus basse : Quis est iste rex gloriœ? et au moment où T arche est introduite dans le tabernacle , le chœur tout entier répond : Dominus foftis et potens : Dominus potens in prcelio. J'ai choisi cet exemple de prëférence à aucun autre , afin de montrer ei^ même temps que, pour sentir toute la grâce et toute la richesse des poésies sacrées, et même de tous les poèmes en général , il faudrait bien coi^liaître les occasions particulières pour lesquelles ils ont été composés ; et que la plupart des beautés de l'Écriture sont perdues pour nous, parce que nous n'avons pas des connaissances assez exactes sur les mœurs et les coutumes religieuses des Hébreux.
Cette méthode de composition par versets correspondans, adoptée une fois dans les hymnes et dans la poésie musicale. des Juifs, s'introduisit bientôt dans toutes leurs autres poésies , bien qu'elles ne fussent pas destinées à être chantées en chœur , et que , par conséquent, cette coupe n'y fût point strictement nécessaire. Mais leurs oreilles y étaient familiarisées ; et, d'ailleurs , ce mode donnait au style quelque chose de majestueux et de solennel qui convenait parfaitement bien aux sujets sacrés ; voilà pourquoi nous le retrou- ' vous dans les. livres des prophètes aussi bien que dans' les psaumes de David. Nous en prendrons un exemple dans le prophète Isaïe :
« Surge , illuminare Jérusalem : — quia venit lumen « tuum , et gloria Domini super te orta estv
<( Quia ecce tenebrae operient terram, et caligo po«
«( pulos : — Super te autem orietur Dominas, et glo- « ria ejus in te videbitur. » (Cap. lx, y. i et 2.)
Ce mode est un des principaux caractères de l'ancienne poésie hébraïque , en cela bien différente , et même tout-à-fait opposée à la poésie des Grecs et des Romains.
Indépendamment de sa forme particulière , la poésie sacrée est encore remarquable par la beauté, la force, la concision et la hardiesse des expressions figurées.
La concision et la force en sont les deux qualités essentielles. On serait d'abord tentéde croire que Fusage des poètes hébreux d'amplifier ou de développer la même pensée en la répétant en d'autres termes, ou en lui opposant un contraste , dût contribuer à affaiblir leur style ; mais ils s'y prenaient de manière à éviter cet inconvénient. Leurs périodes sont toujours trèscourtes 5 ils n'y laissaient presque jamais entrer de mots superflus , et ne s'arrêtaient pas long-temps sur la même pensée. C'est à cette sobriété d'expression , c'est à leur extrême concision que leur poésie doit presque tout ce qu'elle a de sublime , et les poètes qui veulent s'élever à cette hauteur feront bien de chercher à imiter sous ce rapport le style de l' Ancien-Testament. Car, et j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer, le sublime n'a pas de plus grand ennemi que la prolixité. L'imagination ne saisit jamais mieux toute la grandeur d'une idée qu'on lui présente que lorsque cette idée tout entière la frappe au même instant. Vouloir prolonger une impression, c'est l'affaiblir. Chez tous les anciens peuples, les meilleurs poètes étaient simples et concis ;