TOME III
c'est aux imitateurs sans génie que Ton doit les superfluités et les redondances du style.
Aucun ouvrage n'est plus rempli de figures hardies et animées que les livres saints. Il convient de nous arrêter un instant sur ce genre de mérite , parce que , ayant ces livres entre les mains dès notre plus bas âge , nous nous familiarisons plus volontiers avec les mots qu'ils renferment que nous ne cherchons à en approfondir le sens; en sorte que nous passons indifféremment sur des beautés de style qui , dans un autre ouvrage , attireraient toute notre attention. Les métaphores , les comparaisons , les allégories , les personnifications y sont très-multipliées. Mais , pour les apprécier, il faut, autant que possible, nous transporter en imagination au sein de la Judée , et mettre sous nos yeux les lieux et les objets avec lesquels les Hébreux étaient sans cesse en relation. C'est ce qu'il faut toujours observer lorsqu'on entreprend déjuger les productions d'un poète étranger ou qui vivait à une époque déjà loin de nous. Car un bon poète s'applique à copier la nature et les hommes , autrement ses productions seraient sans grâce et sans vie. Aussi, pour apprécier la vérité de ses tableaux , il est nécessaire de nous placer dans la situation où il se trouvait lui-même. En examinant les poètes hébreux sous ce rapport, nous trouverons que leurs métaphores et leurs comparaisons peignent admirablement la nature de leur contrée , ainsi que leurs arte et leurs mœurs.
La toâture présente jusqu'à un certain point le même aspect aux poètes de tous les siècles et de tous les pays.
La lumière et les ténèbres, les arbres et les fleurs, les forêts et les campagnes cultivées , leur inspirent également de belles figures poétiques. Mais , pour apprécier ces figures chez les poètes sacrés , il ne faut pas perdre de vue qu'il en est un grand nombre qui se rapportent à quelque effet particulier de la nature dans la partie du globequ'ils habitaient. Ainsi , pendant Tété , la pluie ne venait presque jamais rafraîchir la terre; et, lorsque les chaleurs se prolongeaient , le pays était en proie à une sécheresse cruelle; le manque d'eau était un malheur affreux; s'il survenait une pluie abondante , si une fontaine jaillissait tout à coup , l'aspect de la nature était changé; et ces événemens produisaient des sensations de plaisir bien plus vives qu'ils n'en produiraient dans toute autre circonstance. Aussi, pour peindre le malheur, ils font souvent allusion à une terre sèche , altérée y ou privée d'eau depuis long-temps. Pour exprimer le changement de l'adversité au bonheur , leurs métaphores sont : une averse inattendue , ou une source qui jaillit dans le désert. Nous le voyons dans Isaïe : « Laetabitur déserta et invia, et exultabit solitudo, « et florebit quasi lilium. - — Tune salîet sicut cervus « claudus , et aperta erit lingua mutorum : quia scissœ « sunt in deserto aquae , et torrentes in solitudine. — « Et quœ erat arida erit in stagnum et sitientes in fontes « aquarum. In cubiKbus in quibus priùs dracones habi- « tabant, orietur viror calami et junci. » (Cap. xxxv, ]^. I, 6, 7.) Ces sortes d'images se reproduisent souvent dans les livres d'Isaïe.
D'un autre côté, comme la Judée était un pay&
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niontueux , elle était exposée, pendant la saison des pluies , à de fréquentes inondations occasionées par la chute soudaine des torrens qui ravageaienttout ce qu'ils rencontraient sur leur passage-, et le Jourdain , la seule rivière un peu considérable qui arrosât ce pays , se débordait chaque année, et couvrait de ses eaux une étendue considérable. Voilà pourquoi l'on trouve dans l'Écriture de si fréquentes allusions au bruit des torrens et à la violence des eaux débordées; voilà pourquoi les grandes calamités étaient si souvent assimilées aux ravages d'un torrent, et, dans ces contrées, de semblables images devaient être très-frappantes. « Abyssus « abyssum invocat in voce cataractarum tu arum ; om- « nia excelsa tua et fluctus tuos induxisti super me. )» (Psaume xli, f. 9.)
Les deux montagnes les plus considérables de la Judée étaient le Liban et le Carmel. Le premier, fameux par sa hauteur et par les forêts de cèdres majestueux dont il était couvert ; le second , célèbre par sa beauté et par l'excellence des vignes et des oliviers qu'on y cultivait. Aussi le Liban est l'image de tout ce qui est grand , fort , magnifique ; le Carmel , de tout ce qui est gracieux et beau. Gloria Libani data est ei; décor CarmelL (Isaïe, chap. xxxv, f. 2.) Le Liban est souvent pris métaphoriquement pour tout l'état ou tout le peuple d'Israël, pour le Temple, pour le royaume d'Assyrie; le Carmel est souvent pris de même pour l'image du bonheur et de la paix : Species ejus ut Libani, erectus ut cedri, dit Salomon (Cantic. canticorum, cap. v, ff 1 5) en parlant de la majesté de la stature de l 'homme;
mais, s'il veut peindre la beauté d'une femme, il ]a compare au mont Carmel , caput tuum ut Carmelus. (Cant. cantic, cap. vu, 3^. 5.)
Il faut encore observer que , dans la peinture des sentimens imposans et terribles ^ comme on en rencontre fréquemment dans les poètes saaës , ils empruntaient des images à la violence des élémens,. et à ces grandes secousses de la nature dont ils avaient été fréquemment les témoins. Us avaient souvent éprouvé des tremblemens de terre ^ la grêle, le tonn^rjre',.les éclairs, les tourbillons de vents, se déchaînaient avec bien plus de fureur dans la Judée et dans F Arabie que dans des régions plus tempérées. Isaïe nous peint la terre agitée et chancelante comme un homme ivre, et transportée d'un lieu à un autre, comme une tente dressée pour une nuit : a Agitatione agitabitur terra si- « eut ebrius, et auferetur quasi tabernaculum ùnius « noctis. (Cap. xxiv, t. 20. ) Voici comme, au 17' psaume, sont décrites les circonstances terribles qui accompagnent rapparition du Tout-Puissant : « Et « posuit tenebras latibulum suum , in circuitu ejus ta- « bernaculum ejus : tenebrosa aqua in nubibus aëris. <c — Et intonuit de cœlo Domipus, et AUissimus dédit « vocem suam : grando et carbones, igpis. Et misit sa- « gittas suas, et dissipavit eos :.fulgura multiplicavit « et conturhavit eos. Et apparuerunt fontes aquarum, « etrevelata. sunt fundamenta orbis terrarUm. » L'on pourrait cçoire, avec le docteur Lowth, que ces imagçs sont empruntées à l'histoirQ de la descente de Dieu sur le mont Sinaï, mais il semble plus probable qu elles
ont été inspirées au poète par le souvenir de quelquesunes de ces yiolent.es secousses de la nature dont le spectacle imposant lui laissa de grandes et fortes idées. Outre les images qui se rapportaient aux productions et aux effets de la nature dans leur pays , les poètes hébreux en employaient d'autres encore, qu'ils tiraient des cérémonies religieuses , des arts, des mœurs et des usages du peuple juif. Ce peuple était essentiellement agriculteur et pasteur, et ces conditions constamment honorées étaient exercées par les patriarches, les rois et les prophètes. Peu livrés au commerce, séparés du reste du monde par leurs lois et leur culte, ils furent, pendantt leurs jours de prospérité, presque entièrement étrangers aux raffinemens du luxe. Aussi faisaient-ils de fréquentes allusions à la vie pastorale, aux verts pâturages, aux eaux paisibles, aux soins et à la vigilance d'un berger pour son troupeau , allusions qui nous paraissent encore belles et pleines de douceur dans le âV psaume, et dans un grand nombre d'autres passages âés saintes écritures. Voilà pourquoi ils empruntaient encore tant d'images aux diverses occupations de la vie champêtre, et aux instrumens de l'agricul^ ture, comme le pressoir, l'aire à battre le blé, la paille; le chaumîte, etc. Ne pas goâter ces images est la preuve d'une bien fausse d^icatesse. Homère rappelle au moins ausâi souvent, et d'une manière bien plus minutieuse, lus détails de ce que nous appelons la vie commune , mais il se montre, à cet égard, bien inférieur aux écrivains sacrés qui, par la grandeur et la dignité des expressions, élevaient leurs 'comparaisons à la hauteur
de leur sujet. Qaelle inexprimable grandeur, par exeoir pie 9 Finlervention de la Divinité donne à une image champêtre dans ce passage dlsaïe : (( Sonabunt populi « sicut sonitus aqnarum inundantium , et increpabit « eum 9 et fugiet procnl : et rapietur sicut pulvis mon- « tium à facie venti, et sicut turbo coram tempestate. »
On rencontre aussi de fréquentes allusions aux rites et aux cérémonies de leur culte ; aux différences qup les lois avaient mises entre les choses pures et imput- -res , aux formes du service dans leur temple \ aa costume de leurs prêtres , et aux principaux événemens ide leur histoire sacrjée : comme la destruction de Sordome , r apparition du Seigneur sur le mont Sinaï, le passage miraculeux des Israélites à travers la mer Rouge. La religion des Hél»reu;i renfermait leur législation et leur constitution sociale. Elle était remplie de cérémonies extérieures dont la pompe frappait leurs sens , et se trouvait liée à toutes les parties de rétablissement et de riiistoire de leur nation ; aussi toutes, les idées qui s'y rapportaient- avaient par cela' mtéme- beaucoup de grandeur et dlimportance , et se troïrraisnt singulièrement propres à frapper Timagination.
De tout ce que nous venons de dire , on peut con^ dure que les images des poiètes sacrés étaient essen^tiéNement expressives et naturelles ; elles étaient empruntées immédiatement aux objets qui \es enviirbnnaient, et avaient l'avantage d'être plus com^plètes en elles-mêmes, et mieux fondées sur les idées nationales et sur les mœurs du peuple que c^les employées par la plupart des autres poètes. Il semble, en lisan|.ieurs
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ouvrages, que Ton soit transporte dans la Judëe ^ Ton voit sans cesse s'ëlever les palmiers et les cèdres du Liban; Faspect du pays, les particularités du climat^ les usages , la pompe des cérémonies se reproduisent sans cesse sous des formes nouvelles.
Les comparaisons dont se servent les poètes sacrés sont en général très-courtes ; ils n'indiquent qu un seul point de ressemblance , et n'en font jamais des espèces d'épisodes. A cet égard, ils ont peut-étre^un avantage sur les poètes de la Grèce ou de Rome, dont les comparaisons , par leur extrême étendue, coupent la narration d'une manière trop sensible , et laissent aisément apercevoir les recherches et le travail de l'auteur. Chez les Hébreux, au contraire, elles sont un trait de flamme parti d'une imagination ardente , qui jette en passant un regard rapfde sur un objet frappant par sa ressemblance avec l'objet qui l'occupe, et reprend aussitôt le cours de ^s idées. Telle est cette belle comparaison, pour faire sentir l'heureuse influence d'un bon gouvernement sur le peuple ; elle est extraite de ce qu'on appelle les dernières paroles de David, rapportées au second Livre des Rois , chap. xxiii , jf . 3 et 4 '• « Doc( minator hominum, justus dominator in timoré Dei. ci Sicut lux aurorœ oriente sole manè absque nubibus a rutilât, et sicut plnviis germinat herba de terril » Cette comparaison est une des meilleures et une des plus naturelles que l'on trouve dans les livres saints.
L'allégorie s'y représente encore très-fréquemment. En traitant spécialement de cette figure , j'ai cité pour exemple cette allégorie , si belle et si bien soutenue ,
du 79® psaume, par laquelle le peuple d'Israël est assimile à une vigne. Les écrits des prophètes sont remplis de paraboles , qui sont des espèces d'allégories ^ et si quelquefois elles nous paraissent obscures , rappelons-nous que, dans ces anciens temps, c'était un usage reçu chez les Orientaux , d'envelopper les vérités sacrées de figures et de symboles mystérieux.
Mais la figure poétique qui contribue le plus à rendre le style de l'Écriture élevé, hardi, sublime, c'est la prosopopée ou personnification. Les écrivains sacrés ont déployé dans leurs prosopopées une grandeur et une niagnificence dont les autres poètes n'approchèrent jamais. Ils répandent la vie sur toute la nature , et principalement lorsqu'ils parlent de l'apparition du Tout-Puissant ou de ses ouvrages. « La désolation « marchait devant lui. — O grand Dieu ! les eaux te « virent, et furent saisies d'effroi. — ^ Les montagnes « le virent, et elles tremblèrent. — L'abime a fait en- <c tendre sa voix, et a porté ses mains en haut. » Job, par ces prosopopées hardies , demande dans quel lieu réside la sagesse : « Âbyssus dicit : Non ^st in me , et « mare loquitur : Non est mecum. — Perditioet mors « dixerunt : auribus nostris audivimus famam ejus. » (Cap. XXVIII, f. i4-^2. ) Dans le livre d'Isaïe, cette sublime description de la chute du roi d'Assyrie renferme les plus belles prosopopées : <c Les sapins et les « cèdres du Liban tressaillent de joie ; l'enfer envoie « des morts à sa rencontre, les rois delà terre sortent « de leurs cercueils , et élèvent leurs vx)ix pour célé- « ferer ce grand événement. » L'on trouve dans les
écrits des prophètes un grand nombre d'apostrophes pleines de force et de vivacité , aux villes , aux provinces : (( O mucro Doniini , usquequô non quiesces ? (( Ingredere in vaginam tuam , refrigerare et: sile. » A rinstant on réplique : « Quomodô quiescet , cùm c( Dominus praeceperit ei adversùs Ascalonenoi et ad- « versus maritimas ejus regiones , ibique condixerit « illi, » (Jerem,, cap. xlvii, f. 6-7.)
En général , car nous ne pourrions , sans nous laisser aller trop loin , entrer dans de plus grands détails, il n est point de composition poétique dont le style soit , autant que celui de FÉcriture sainte, plein de chaleur, de hardiesse et de vie, U s'en faut de beaucoup que l'on y trouve cette correction , celte régiilarité d'expression auxquelles les poètes moderne^ ont accoutumé nos oreilles. C'est l'élan de l'inspiration. Les scènes, au lieu d'être froidement décrites , se passent sous nos yeux. Chaque chose , chaque personne est amenée devant nous pour répondre ou nous adnesser la parole. Souvent les transitions sont brusques, les points de contact sont difficiles à saisir , les personnages diangent, les figures sont accumulées et entassées les unes sur les autres. Aussi ce qui caractérisa ce style, ce* n'est pas l'élégance, c'est une sublimité hardie. L'âme du poète nous pat^aît s'élever au-dessus d'elle-même , et faire ses efforts pour exprimer des idées trop grandes pour le langage c|es hommes. -
Après ces remarques sur la poésie des livres saints en général , je terminerai cette dissertation paç un examen rapide desdifférens genres de poéiie jqu^J'on
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trouve dans les livres saints , et du caractère distinctif des principaux auteurs de ces écrits.
•Les poésies didactique , élégiaque , pastorale et lyrique, sont principalement celles dont on retrouve les caractères dans l'Écriture sainte. Le livrïTdes Proverbes est essentiellement dans le genre didactique. Les neuf premiers chapitres sont de la plus haute poésie, embellie de tout ce que les figures du style ont d'agréable et de gracieux. Le ton du dixième chapitre est sensiblement plus bas , et reste tel jusqu'à la fin ; mais on y observe toujours ce style sentencieux et piquant ^ et ces périodes construites avec art qui distinguent toutes les poésies hébraïques. Le livre de PEcclésiaste , ainsi que quelques psaumes , et principalement le 118% sont du même genre.
L'Écriture nous offre beaucoup d'exemples de poésie élégiaque. Telles sont les lamentations de David sur son ami Jonathan , quelques passages des livres des prophètes , et plusieurs psaumes composés par David dans des circonstances de deuil ou de calamité. Le style du 4ï* psaume, entre autres, est extrêmement tendre et ^aititif. Mais le morceau de poésie élégiaque le plus régulier et le plus parfait que l'on trouve dans l'Écrilure , et peut-être dans aucun ouvrage poétique , c'est le livre intitulé les Lamentations de Jérémie. Comme dans ce livre le prophète pleure sur la destruction du temple et de la cité sainte y et sur la chute de l'empire ,. il a réuni toutes les images touchantes que pouvait inspirer un sujet aussi triste. La composition en est remplie d'art. Le prophète et la ville de Jérusalem font en-
tendre tour k tour les accens de leur doulqur , et à la fin le peuple entier adresse en chœur au Tout-Puissant les prières les plus ardentes , les supplications les plus plaintives. Les vers , dans rorigihal, et on le voit bien par la traduction , sont plus longs que ceux dont se servaient ordinairement les poètes hébreux , ce qui en rend la mélodie plus douce et mieux adaptée au sentiment du genre élégiaque.
Le Songe de Sàlomon peut être considéré comme un très-beau morceau de poésie pastorale. Sous le rapport du sens spirituel , c'est indubitablement une allégorie mystique ; mais , dans sa forme , on n'y trouve qu une pastorale dramatique et un dialogue entre des personnages d'un caractère analogue à celui des bergers ; aussi depuis le commencement jusqu'à la fin il est rempli d'images empruntées à la nature et à la vie champêtre.
On trouve dans l'Ancien - Testament de nombreux passages de poésie lyrique , de cette poésie destinée à être récitée avec un accompagnement de chant et de musique. Outre un grand nombre d'hymnes et de cantiques répandus dans les livres historiques et dans ceux des prophètes, comme le cantique de Moïse, celui de Déborah et beaucoup d'autres , le livre entier des psaumes peut être regardé comme un recueil d'odes sacrées. Dans ce livre , l'ode revêt toutes les formes* 4e la poésie lyrique , et s'élève jusqu'à ses plus sublimes hauteurs ; elle y parait tantôt vive , gaie , triomphante ; tantôt magnifique et solennelle*, tantôt enfin pleine de tendresse et de douceur. Ces exemples suffiront poiir
prouver que l'Écriture renferme les principaux genres de compositions poétiques.
Il existe parmi les différens auteurs des livres sacrés une diversité bien évidente dans le ton et dans le style. Indiquer le caractère particulier de chacun d'eux , c'est augmenter beaucoup le fruit que l'on peut retirer de leur lecture. Les poètes sacrés les plus éminens sont Job , David et Isaïe. Comme les poésies de David appartiennent au genre lyrique , il règne dans ses compositions plus de variété que dans celles des deux autres. Le principal mérite de son style , considéré poétiquement , est d'être doux , agréable et tendre. On trouve datis ses psaumes un grand nombre de passages majestueux et sublimes 5 mais il le cède à Job et à Isaïé : au premier , pour la force des descriptions , au second , pour la sublimité, David se soutient à une hauteur modeste au niveau de laquelle il se hâte de rentrer lorsqu'il a eu l'occasion de s'élever un peu au-dessus. Ses psaumes les plus touchans sont ceux dans lesquels il peint le bonheur attaché à l'exercice de la vertu , la bonté du Tout-Puissant , le tendre épanchement d'une âme pieuse , ou adresse au ciel des prières pleines d'onction et de ferveur. Isaïe est incontestablement le poète le plus sublime -, nos traductions même nous le laissent assez apercevoir-, et une chose fort remarquable , c'est qu'aucun livre de l'Écriture n'a été traduit d'une manière plus heureuse que celui de ce prophète. Son caractère dominant est la majesté , mais une majesté plus imposante et plus constamment soutenue que celle des autres parties de l'Ancien-Testament, Le%
conceptions , aussi bien que les expressions , ont une grandeur et une dignité qui étaient particulières à ce poète, et avec lesquelles on ne peut rien mettre en parallèle. Son livre a plus de clarté et plus de méthode dans la distribution des matières que celui d'aucun prophète. Si nous comparons Isaïe aux autres poètes sacrés , nous sommes d'abord frappés de la ditTérence de son génie avec celui de Jérémie. L'un cherche la pompe et la magnificence , l'autre aspire rarement au sublime , et préfère la douceur de l'élégie. Ezéchiel est inférieur à tous les deux pour la grâce et l'élégance de la poésie , mais il montre généralement une ardeur et une énergie peu communes. Je rapporterai les expressions élégantes de l'évêquedeLowth, en parlant de ce prophète : « Est ce atrox , vehemens , tragicus ; in sensibus fervidus , « acerbus , indignabundus ; in imaginibus fecundus , « truculentus et nonnunquàm penè deformis -, in dic- « tione grandiloquus , gravis , austerus , et interdùm c( incultus ; frequens in repetitionibus, non decoris aut « gratiae causa , sed ex indignatione et violentià. Quid- « quid susceperit tractandum id sedulô persequitur -, in « eo unicè haeret defixus , à proposito rarô deflectens. a In caeteris , à plerisque vatibus fortasse superatus , sed « in eo génère , ad quod videtur à naturâ unicè compa- « ratus, nimirùm, vi , pondère , impetu , granditate, « nemo unquàm eum superavit. » Ce savant auteur compare Isaïe à Homère, Jérémie à Simonides, et Ezéchiel à Eschyle. La majeure partie du livre d'Isaïe est tout-à-fait poétique , et à peine si la moitié de ceux de Jérémie et d'Ézéchiel appartiennent à la poésie. Parmi
les petits prophètes , leur génie poétique distingue Hossée, Joël, Micha, Habacuc, et surtoutNahum.il n'y a point de poésie dans les prophéties de Daniel et de Jonas.
Il ne nous reste plus qu'à parler du livre de Job , auquel je consacrerai la fin de cet article. On sait qu'il estfort ancien , et l'on croit même qu'il est antérieur à tous les livres poétiques. Le nom de son auteur n'est point parvenu jusqu'à nous. Ce qui est fort remarquable , c'est que cet ouvrage n'a aucun rapport avec les affaires ni les mœurs des Juifs ou des Hébreux. La scène se passe dans cette partie d'Arabie appelée la Terre de Hus ou l'Idumée 5 les images sont généralement d'une nature toute différente de celles que nous avons vues être particulières aux poètes hébreux ^ on n'y rencontre aucune allusion aux grands événemens de l'histoire sacrée , aux cérémonies religieuses des Juifs , au mont Liban, au montCarmel, ni aux particularités du climat de la Judée. On n'y trouve aucune comparaison empruntée aux rivières ou aux torrens , qui étaient fort rares dans l'Arabie ; celle qui revient le plus fréquemment se rapporte à un événement qui se renouvelle souvent dans ce pays , le désespoir d'un voyageur qui , brûlant de soif , rencontre un ruisseau que les chaleurs ont tari.
Cependant la poésie du livre de Job n'est pas seulement égale à celle des autres livres saints , elle leur est même supérieure , si toutefois on en excepte le livre d'Isaïè. De même qu'Isaïe est le plus sublime des poètes sacrés , David le plus gracieux et le plus tendre , de
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même aussi Job est le premier dans Fart des descriptions. Une imagination ardente, des description s pleines d'ënergie sont les caractères distinctifs de cet auteur. Jamais écrivain n'employa plus de métaphores. On peut dire qu'il ne se contente pas de décrire les objets, mais qu'il les place sous les yeux mêmes du lecteur. On pourrait en citer une multitude d'exemples; mais nous nous contenterons de faire remarquer de quelles couleurs vives et fortes il peint la condition du méchant. Voyez avec quelle rapidité les figures se succèdent, et en même temps quelle impression profonde elles laissent dans notre âme : « Hoc scio à principio , ex quo positus est « homo super terram. Quôdlaus impiorum brevis sit, « et gaudium hypocritœ ad instar puncti. Si ascenderit a usque ad cœlum superbia ejus, et caput ejus nubes « tetigerit \ quasi sterquilinium in fine perdetur : et qui « eum viderant, dicent : ubi est? Velutsomnium avo- « lans non invenitur, transiet sicut visio nocturna. Ocu- « lus qui eum viderat , non videbit , neque ultra intuea bitur eum locus ejuà. — Caput aspidum surget , et « occidet eum lingua viperae. — Cùm satiatus fuerit , « arctabitur, œstuabit, et omnis dolor irruet super eum. « — ' Fugiet arma ferrea , et irruet in arcum sereum. « Omnes tenebrœ absconditde sunt in occultis ejus : dece vorabit eum ignis qui non succenditur j afïligétur , « relictus in tabernaculo suo. Revelabunt cœli iniquita- « tem ejus, et terra consurget adversùs eum. Âpertum (( erit germen domûs illius , detrahetur in die f uroris « Dei, — Nonne lux impii extinguetur , nec splendebit « flamma ignis ejus. Arctabuntur gressus virtutis ejus ^
« et prœcipitabit eum consilium saum. Immisit enim K in rete pedés snos , et in maculis ejus ambulat. Un- (( diquè terrebunt eum formidines, et involvent pedes « ejus. Habitent intabernacuto illins socii ejus, qui non « est , aspergatur in tabernacalo ejus sulphur. Memoria (( illius pereat de terra , et nom celebretur nomen ejus <( in plateis. ExpeUet eum de luce in tenebras , et de « orbe transferet eum. In die ejus stupebunt novistt simi^ et primes invadethorrof.» (Cap. ^Kx^t-xviiiO
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