‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 17 sur 38 · TOME I. Q · texte numérisé non relu

TOME I. Q

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se présente la première : il m est impossible ; vient ensuite l'action qu elle va faire : il lui est impossible de passer sous silence; puis en dernier lieu la cause qui la fait agir, savoir : la douceur, la clémence et la modération de l'homme qu'elle veut louer. Cicéron , de qui j'ai traduit ce passage, établit un ordre directement opposé, en mettant d'abord en avant la cause qui fait agir-, la personne qui agit et l'action ne sont exprimées qu'à la fin. Tantam mansuetudinem , tàm inusitatam inauditamque clementiam , tantumquc in summâ potestate rerum omnium modum, tacitus nullo modo prœteiire possum. (Oral, pro iNIarc.)

L'ordre du latin est plus animé, celui de l'anglais est plus clair et plus distinct. Les Romains , en général , plaçaient leurs mots suivant le rang que les idées occupent dans l'imagination de celui qui parle; nous autres, nous les disposons dans l'ordre d'après lequel la raison Areut que les idées soient présentées. Si l'objet du langage est de rendre claire et facile la communication des pensées, notre arrangement semble être le résultat du perfectionnement de l'art de parler (i).

En poésie , où nous sommes censés nous élever audessus du style ordinaire et parler le langage de l'imagination et des passions, notre construction est moins limitée, les inversions et les transpositions sont quelquefois permises-, mais celte liberté est resserrée dans des bornes bien étroites en comparaison de la latitude qu'avaient les anciens. Les langues modernes varient

(i) Il est aise de voir que ce qui est dit ici de la langue anglaise s'applique également à notre langue.

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un peu à cet égard 5 celle des Français est la plus strictement soumise à un ordre fixe , et , dans sa prose comme dans sa poésie, elle n'admet presque pas d'inversions. Les Anglais en permettent davantage ; l'Italie a le plus conservé l'ancien usage des transpositions , et c'est à cela peut-être que l'on doit attribuer l'obscurité que l'on remarque quelquefois dans ceux des écrivains de celte nation qui les emploient le plus fréquemment. Il convient d'observer ici que, dans le caractère de toutes les langues modernes, il y a quelque chose qui rend un ordre fixe absolument nécessaire, et oblige à une construction régulière et déterminée. Ces langues, en etTet, n'ont pas conservé l'usage de ces terminaisons diverses qui , dans le grec et le latin , distinguent les cas des substantifs et les temps des verbes, et indiquent le rapport mutuel des mots d'une proposition , quelle que soit la place qu'ils occupent dans la phrase. La Lecture suivante nous offrira l'occasion d'entrer dans plus de détails sur les changemens opérés dans la structure du langage -, changemens dont les résultats sont tels , que pour montrer le rapport étroit qui , dans une phrase , lie un mot à un autre, nous n'avons d'autre moyen que de les placer strictement à la suite l'un de l'autre-, les Romains , par exemple, pouvaient dire :

Estinctum nympliœ crudeli funere Daphnim

Flebant....

ViRG. Bucol.

parce que la terminaison d' eœtinctum et Daplmim, en indiquant qu'ils sont tous deux à l'accusatif, montre à quel substantif appartient l'adjectif, quoiqu'ils se trou- Jvent placés l'un et l'autre à chaque extrémité de la ligne,

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et fait voir encore que tous deux sont gouvernés par le verbe acûîjlebant, à qui il est évident que njmphce sert de nominatif. La terminaison différente des mots rétablit Tordre et met la plus grande clarté dans leurs rapports réciproques. Traduisons littéralement en anglais chacun de ces mots et dans Tordre où le latin nous les présente : Dead the njinphs hj a cmelfate Daphnis lamented : u Mort les nymphes par un cruel (( trépas Daphnis pleuraient. » La phrase devient équivoque , et il est impossible d'y retrouver la pensée de Tauteur.

C'est à cet artifice , auquel presque toutes les langues anciennes eurent ^recours, c'est à la facilité qu'elles avaient d'indiquer la corrélation des mots par la terminaison des noms et des verbes, qu'elles devaient celte grande Hberté de transposer les mots et de ne suivre que Tarrangement qui plaisait le plus à Timagination ou flattait plus agréablement Toreille. Lors de Tirruption des barbares du Nord , ces langues éprouvèrent de graves altérations. Les cas des noms et les terminaisons qui indiquaient les temps des verbes disparurent, parce que ces peuples ne mettaient aucuu prix aux avantages qui en résultaient. Ils ne recherchaient dans les expressions que Texactitude et la clarté ^ Tharmonie du langage était nulle pour eux, et ils s'inquiétaient peu de plaire à Timagination en donnant aux mots un arrangement particuher. Tous leurs soins se bornaient à développer leurs idées de la manière la plus distincte et dans Tordre le plus intelligible-, et si notre langue, à cause de la construction plus simple des mots, a moins d'harmonie, moins de beauté et moins de force que

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celle des Grecs et des Latins , elle est aussi plus claire et plus naturelle.

J'ai montré quels avaient été sur plusieurs points importans les progrès successifs du langage-, les considérations dans lesquelles nous venons, d'entrer nous serviront de point de départ, et nous mèneront à un grand nombre d'observations à la fois curieuses et utiles. D'après ce que nous avons dit dans la précédente Lecture , on peut croire que le langage fut d'abord pauvre de mots, mais imitatif par le son de ces mêmes mots, et expressif parla manière dont on prononçait, et par les tons et les gestes auxquels on avait recours. Le style était figuré et poétique, l'arrangement était abandonné aux caprices de l'imagination ; on peut croire encore que, dans les progrès successifs que les langues et la société firent ensemble, la raison a gagné tout ce qu'ont perdu l'enthousiasme et l'imagination. La marche progressive du langage ressemble, sous ce rapport^ à celle de la vie. Dans la jeunesse, l'imagination déploie toute sa vigueur et toute son énergie-, elle se refroidit avec l'âge, et la raison acquiert de la maturité : de même le langage, en passant de la stérilité à l'abondance, a cessé d'être vif pour devenir exact, a perdu sa chaleur et son enthousiasme pour n'être que précis et modéré. Ces sons imitatifs , ces tons et ces gestes passionnés, le style figuré, les inversions, tous ces caractères du langage primitif, faits pour exercer les uns sur les autres une si grande influence, ont insensiblement fait place c\ des sons combinés , à une proîionciation calme, à un style simple et à un arrangement naturel et fixe. Dans nos temps modernes, le lan-

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gage est devenu plus correct et plus précis f mais il a perdu de sa force et de sa vivacité. Dans ses premières périodes, il était plus favorable à la poésie et à l'éloquence -, il se prête mieux de nos jours à la raison et à la philosophie.

Après avoir terminé cette dissertation sur les progrès du langage, nous allons nous occuper de ceux de l'écriture, qui méritent également notre attention, sans toutefois exiger que nous entrions dans d'aussi grands détails.

Après l'art de la parole, celui de l'écriture est, sans contredit, le plus utile à Thomme. On ne peut nier que le second ne soit l'effet du perfectionnement du premier, et son invention, par conséquent, lui est bien postérieure. Les hommes d'abord ne songèrent à se communiquer leurs pensées qu'en présence les uns des autres , et au moyen de mots ou de sons qu'ils faisaient entendre. Ensuite, pour se communiquer leurs pensées malgré l'absence, ils inventèrent des marques ou des caractères propres à être placés sous les yeux, et c'est ce que nous appelons écriture.

Il y a deux genres de caractères écrits : ceux qui représentent des pensées et ceux qui représentent des mots. Les premiers sont la peinture, les hiéroglyphes et les symboles employés par les peuples de l'antiquité ; les autres sont les caractères alphabétiques dont se servent aujourd'hui toutes les nations de l'Europe. Ces deux genres d'écriture diffèrent entre eux , et chacun d'eux a encore des différences qui lui sont particulières,

La peinture fut sans doute le premier essai de l'art de communiquer ses pensées aux personnes absentes. L'i-

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mitalion est si nalurelle à l'homme, que, dans tous les siècles et chez tous les peuples, on a trouvé quelques procédés pour copier ou rappeler la ressemblance des objets qui tombent sous les sens. Probablement ces moyens furent bientôt employés pour informer ses amis, quoique d'une manière imparfaite, de ce qui s'était passé pendant l'absence , ou pour se rappeler les événeraens dont on voulait conserverie souvenir. Ainsi, pour exprimer qu'un individu avait assassiné son semblable, on peignait un homme étendu sur la terre, et auprès de lui un autre homme qui tenait à la main une arme sanglante. On sait qu'en effet cette manière d'écrire était la seule connue au Mexique lors de la découverte du Nouveau-Monde. On assure qu'au moyen de ces peintures historiques , les Mexicains avaient consacré la mémoire des fastes les plus intéressons de leur empire. Toutefois ces annales étalent sans doute bien inexactes, et les peuples qui n'en connaissaient pas d'autres devaient être plongés dans la barbarie. Ces peintures ne pouvaient retracer que des événemens visibles, et n'étaient propres à indiquer ni l'ordre de ces événemens, ni les circonstances particulières sur lesquelles la vue ne peut se porter, ni les transactions politiques , ni les mots dans lesquels elles avaient été rédigées.

Pour suppléer à cet inconvénient, les hommes, avec le temps , inventèrent ces sortes de caractères auxquels on a donné la dénomination d'hiéroglyphiques j et Ton peut considérer cette époque comme la seconde période de l'art d'écrire. Les hiéroglyphes sont des espèces de symboles faits pour représenter des objets invisibles au

moyen de Tanalogie ou de la ressemblance qu'on leur supposait avec ces objets 5 un œil , par exemple, était le symbole hiéroglyphique de la science 5 un cercle était celui de l'éternité , qui n'a ni commencement ni fin. Les hiéroglyphes étaient donc des espèces de peintures dont le sens était plus recherché et plus étendu 5 les peintures ne faisaient que rappeler la ressemblance des objets visibles , les hiéroglyphes peignaient aux yeux des objets invisibles par leurs analogies avec les objets visibles et extérieurs.

L'on a trouvé , chez les Mexicains , des traces de caractères hiéroglyphiques, qu'ils employaient avec leurs peintures historiques. Mais c'est en Egypte que ce genre d'écriture était plus perfectionné ; on en avait même fait un art soumis à des règles fixes. La sagesse si vantée des prêtres égyptiens fut transmise par les hiéroglyphes. Pour exprimer, par des emblèmes ou des hiéroglyphes, des objets qui appartiennent à l'ordre moral, ils se servaient de figures d'animaux dont ils connaissaient le penchant naturel , ou d'autres productions de la nature dans lesquelles ils avaient distingué certaines propriétés particuHères , et disposaient ces figures entre elles de la manière qui leur semblait la plus convenable pour arriver à leur but. C'est ainsi qu'ils exprimaient l'ingratitude par une vipère, l'imprudence par une mouche , la sagesse par une fourmi , la victoire par un épervier, un enfant docile par une cigogne, un liomme que tout le monde évite par une anguille, parce qu'ils croyaient que ce poisson ne se trouvait jamais avec d'autres poissons. Quelquefois on réunissait deux ou plusieurs de ces caractères hiéroglyphiques : un ser^

peut, par exemple , avec une tête d'ëpervier, désignait la nature et Dieu qui veille sur elle. Mais comme la plupart des qualités des objets qui servaient de base à ces hiéroglyphes étaient purement imaginaires, que les allusions qu'on en tirait étaient forcées et équivoques, que la réunion de ces caractères les rendait encore plus obscures, et n'exprimait que d'une manière très-confuse la liaison et le rapport des choses entre elles , ce genre d'écriture devait être énigmatique et à la fois très -embrouillé, et n'était pour les connaissances en général qu'un véhicule fort imparfait.

On a cru que les hiéroglyphes avaient été imaginés par les prêtres égyptiens pour soustraire leur science aux yeux du vulgaire, et que c'est pour cette raison qu'ils les préférèrent à l'usage des lettres alphabétiques. Mais c'est probablement une erreur. On se servit d'abord des hiéroglyphes plutôt par nécessité que par choix ; ils ne furent point un etfet du perfectionnement de l'art d'écrire, et jamais l'on n'eût pensé à s'en servir, si les caractères de l'alphabet avaient été connus plus tôt. Cette invention en elle-même prouve assez qu'elle ne fut qu'un de ces essais grossiers de l'art d'écrire, que l'on tenta vers les premiers âges du monde, pour donner un peu plus d'étendue aux ressources que présentaient les simples peintures ouïes représentations d'objets visilîles-, et lorsqu'à une époque postérieure, l'alphabet fut introduit en Egypte , et que nécessairement les caractères hiéroglyphiques furent tombés en désuétude , les prêtres continuèrent encore à s'en servir comme d'une espèce d'écriture sacrée 5 elle leur devint exclusive, et ils l'employèrent pour donner un air

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mystérieux à leur science et à leur religion. Tel est l'usage auquel étaient appliqués les hiéroglyphes à l'époque où les Grecs commencèrent à avoir quelques relations avec l'Egypte , et ceux de leurs écrivains qui en firent mention crurent voir dans cet usage la cause pour laquelle on les avait inventés.

L'art d'écrire avait déjà fait quelques progrès , en passant de la jointure des objets visibles aux hiéroglyphes ou symboles des choses invisibles. Quelques nations lui en firent faire encore de nouveaux , en exprimant les objets par des marques arbitraires qui n'avaient aucune ressemblance , aucune analogie quelconque avec ces mêmes objets. C'est à cette méthode que doit se rapporter fécriture dont se servaient les Péruviens. Ils avaient un assemblage de petites cordes de couleurs variées, et, au moyen de noeuds de différentes grosseurs qu'ils rangeaient de diverses manières , ils formaient des signes , avec lesquels ils se communiquaient leurs pensées.

Telle est encore l'espèce de caractères dont on se sert aujourd'hui dans le vaste empire de la Chine. Les Chinois ne composent pas leurs mots au moyen de lettres alphabétiques, ou de sons simples ; chacun de leurs caractères est l'expression d'une idée -, c'est un signe qui représente une chose ou un objet-, aussi le nombre en est immense , il égale celui des objets ou des idées qu'ils ont à exprimer, c'est-à-dire le nombre de mots qu'on emploie dans le langage ; il doit même être plus considérable encore, parce qu'un seul mot peut avoir plusieurs significations, suivant la manière dont on le prononce. On assure que ces caractères écrits s'élèvent

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à soixante mille. Bien écrire et bien parler sont à peine le fruit d'une étude de toute la vie. C'est un obstacle que chez eux les savans ne peuvent que très-difficilement surmonter , et qui a considérablement retardé le progrès de toutes les sciences.

Relativement à l'origine de ces caractères chinois , les opinions sont fort partagées, et souvent même contradicloires ; la plus probable est que cette écriture commença, comme celle des Égyptiens, par des peintures et des figures hiéroglyphiques. Avec le temps , on abrégea la forme de ces figures, afin qu'on pût les tracer plus aisément 5 leur nombre ensuite se multiplia d'une manière très-considérable , et elles se changèrent enfin en ces sortes de signes employés aujourd'hui , et qui se sont répandus chez tous les peuples de l'Asie orientale. Nous avons effectivement la certitude qu'au Japon , à Tonquin , et dans la presqu'île de Corée, où l'on parle des langages differens , et en même temps étrangers à celui des Chinois , on se sert cependant des mêmes signes 5 en sorte que ces peuples correspondent très - distinctement par leurs caractères écrits, tandis qu'ils ne comprennent rien au langage les uns des autres -, preuve bien évidente que les caractères chinois, indépendans du langage comme les caractères hiéroglyphiques , sont des signes d'objets , et non pas des signes de mots.

Nous avons en Europe un exemple de cette manière d'écrire : nos chiffres, ainsi qu'on les appelle, ou autrement nos figures aridimétiques , que nous avons em- IH'untées des Arabes, sont des marques significatives d'une espèce parfaitement analogue aux caractères chi-

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nois 5 elles n'ont aucun rapport avec les mots, et chaque fii^ure représente un objet qui est le nombre à la place duquel elle est employée. Et précisément aussi parce que ce n'est qu'à la vue que ces signes s'expriment , ils sont également compris par toutes les nations qui s'en servent, les Français, les Espagnols, les Anglais, bien que les langues de ce^ peuples ditïêrent entre elles , et que dans chacune ces chiffres ou nombres aient des dénominations diverses.

Les différens genres d'écritures dont nous avons fait jusqu'ici mention ne ressemblent en rien à nos lettres, ou à ce que nous appelons l'écriture, dans l'acception ordinaire de ce mot. Nous n'avons encore vu que des signes directs d'objets, sans l'intermédiaire des sons ou des mots; et ces signes parlaient aux yeux, soit parleur ressemblance, comme les peintures mexicaines, soit par leurs analogies, comme les hiéroglyphes égyptiens, soit enfin par conventions arbitraires, comme les nœuds des Péruviens, les caractères chinois et les chiiTres arabes.

. Quelques peuples sentirent, dans la suite, combien tous ces moyens de communication étaient imparfaits , obscurs ou fatigans ; ils commencèrent à envisager les avantages qu'ils tireraient des signes qui , au lieu de représenter directement les objets , représenteraient les mots destinés à désigner ces mêmes objets. Ils poussèrent leurs réflexions plus loin , et pensèrent que , si dans chaque langue le nombre des mots est très -considérable, celui des sons articulés dont se composent les motsl'est infiniment moins. Les mêmes sons simples, continuellement rappelés et répétés, sont combinés en-

semble de bien des manières diverses , pour former cette grande quantité de mots ditférens dont nous nous servons. Ils imaginèrent donc d'inventer des signes, non pas pour chacun des mois , mais pour chacun des sons simples dont les mots sont composés, et virent qu'en joignant ensemble quelques-uns de ces signes, ils pouvaient exprimer, par l'écriture, tonte la combinaison des sons dont les mots sont le résultat.

Le premier pas vers ce nouveau perfectionnement fut l'invention d'un alphabet de syllabes , qui probablement précéda, chez q^ielques nations, celle d'un alphabet de lettres, et dont on se sert encore aujourd'hui en Ethiopie et dans quelques parties de l'Inde. Au moyen d'une marque ou signe particulier pour chaque syllabe, les caractères employés dans l'écriture furent réduits à une quantité bien moins considérable que celle des mots dont se composait le langage, mais cependant restèrent encore assez nombreux pour que l'art d'écrire et de lire fût toujours très -difficile. Enfin parut quelque génie heureusement inspiré, qui, ]X)ussant l'analyse des sons de la voix humaine jusque dans leurs élémens les plus simples , les réduisit à un petit nombre de voyelles et de consonnes , et , leur donnant à chacune un signe que nous avons appelé lettre , enseigna aux hommes comment, au moyen de leurs combinaisons , l'écriture pouvait rendre tous les mots ou toutes les combinaisons de sons qu'ils employaient dans le langage. Devenu aussi simple, l'art d'écrire fut promptement porté à son plus haut degré de perfection , et nous avons aujourd'hui la satisfaction de le voir dans cet état florissant chez tous les peuples de l'Europe.

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On ignore à qui nous sommes redevables de celte découverte précieuse et sublime. Son auteur, caché sous les ténèbres de l'antiquité la plus reculée, est privé des honneurs que nous aimerions à rendre à sa mémoire au nom de tous ceux qui cultivent les lettres et les sciences. Il paraît, d'après les livres de Moïse, que, chez les Juifs , et probablement aussi chez les Ég\^ptiens, l'invention des lettres était antérieure au siècle où il écrivait. C'était, parmi les anciens , une tradition généralement reçue, qu'elles liaient été pour la première fois apportées dans la GrècAar Cadmus , de Phénicie , qui , suivant les systèmes ordinaires de chronologie , était contemporain de Josué, et, suivant Newton, vivait au siècle de David. Comme les Phéniciens passent pour n'avoir été les inventeurs d'aucun art et d'aucune , science, mais qu'au moyen de leur commerce trèsétendu , ils répandaient les découvertes des autres nations , l'opinion la plus probable et la plus naturelle sur l'origine des caractères de Falphabet est qu'ils doivent leur naissance à l'Egypte , le pays le plus anciennement civilisé sur lequel nous avons des rapports authentiques , et qui, chez les anciens, passait pour le berceau des arts et du gouvernement. L'étude importante des caractères hiéroglyphiques avait dirigé vers l'art d'écrire l'attention des habitans de cette contrée. On sait que, parmi leurs hiéroglyphes, se glissaient quelques symboles abrégés, quelques marques arbitraires, ce qui les conduisit à imaginer des signes, non ppur les objets uniquement, mais pour les sons. Aussi Platon, dans un de ses dialogues (Phœdrc), attribue expressément l'invention des lettres à Teuth

rÉgyplien, que Ton croit être l'Hermès ouïe Mercure des Grecs. Cadnius lui-même, quoique venu de Phénicie dans la Grèce, passait pour être originaire de Thèbes en Egypte. On peut donc croire que Moïse transporta les lettres égyptiennes dans le pays de Canaan , qu elles y furent adoptées par les Phéniciens , qui habitaient une partie de cette contrée , et que ces derniers les transmirent aux Grecs.

L'alphabet que Cadmus apporta dans la Grèce était fort imparfait, et l'on assure qu'il ne renfermait que seize lettres. L'on en inventa d'autres , dans la suite , pour suppléer aux sons que les premières n'exprimaient pas. Il est assez remarquable qu'on puisse suivre jusqu'à l'alphabet de Cadmus la trace des lettres dont nous nous servons aujourd'hui. L'alphabet des Romains, qui nous sert encore, ainsi qu'à la plupart des peuples de l'Europe, est presque entièrement calqué sur l'alphabet des Grecs , et n'a éprouvé qu'un bien petit nombre de variations. Les savans observent que les caractères grecs , tels qu'ils sont figurés sur les inscriptions les plus anciennes , ont des rapports de conformité très-sensibles avec les caractères hébreux ou samaritains, qui, comme on l'a reconnu, étaient les mêmes que ceux dont se servaient les Phéniciens , et composaient l'alphabet de Cadmus. Renversez les caractères grecs de gauche à droite , conformément à la manière d'écrire des Hébreux et des Phéniciens , et ils seront presque les mêmes. D'un autre côté , la forme des figures, les noms ou appellations des lettres, alpha , bêta, ganuna, etc. , l'ordre dans lequel ces lettres sont disposées dans chacun des alphabets phénicien , hébreu.

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grec ou romain , ont tant d'analogie, qu'il est évident que tous ces caractères ont une source commune. Une invention à la fois si utile et si simple dut être reçue avec empressement par tous les hommes, et répandue chez tous les peuples avec autant de promptitude que de facilité.

Les lettres furent originairement tracées de droite à gauche, c'est-à-dire, dans le sens opposé à celui dans lequel nous écrivons aujourd'hui. Cette manière d'écrire, usitée chez les Assyriens , les Pliéniciens, les Arabes, les Hébreux, paraît, d'après quelques inscriptions très-anciennes, l'avoir été aussi chez les Grecs, qui ensuite adoptèrent la méthode d'écrire leurs lignes alternativement de droite à gauche et de gauche à droite, ce qu'ils appelaient boustrophedon , c'est-à-dire, écriture tracée à la manière dont les bœufs labourent un champ. Nous avons encore quelques échantillons de ce genre d'écriture, et particulièrement l'inscription du monument fameux de Sigée. On s'en servit habituellement jusqu'au siècle de Selon, le législateur d'Athènes. Enfin , l'on trouva que le mouvement de gauche • à droite était le plus naturel et le plus commode , et la méthode d'écrire en ce seul sens fut adoptée par tous les peuples de l'Europe.

L'écriture fut long-temps une espèce de gravure. On y employa d'abord des colonnes ou des tables de pierre, et ensuite des plaques des métaux les plus tendres , comme le plomb -, puis , à mesure que l'art se répandit parmi les hommes , on se servit de substances plus légères et plus portatives. Ce furent , dans quelques contrées, les feuilles ou les écorces de certains arbres,

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et, dans d'autres, des tablettes de bois recouvertes d'une légère couche de cire sur laquelle on traçait les caractères avec un style ou aiguille de fer. Dans des temps postérieurs, Ton prépara, pour cet usage, de peaux d'animaux dont on fit du parchemin ; l'invention du papier dont nous nous servons aujourd'hui n'est pas fort ancienne, et remonte tout au plus au quatorzième siècle.

Je viens de suivre dans leurs dëveloppemens progressifs ces deux arts si importans, le langage et l'écriture, arts auxquels les hommes sont redevables de la faculté de se communiquer mutuellement leurs pensées , et qu'il faut considérer comme les élémens de toutes les connaissances et de tous les genres de perfection. Finissons par comparer en peu de mots le langage écrit avec le langage parlé, ou, en d'autres termes , les mots qui frappent notre oreille et ceux qui s'offrent à nos yeux^ nous trouverons que tous deux présentent des avantages et des inconvéniens qui se compensent les uns par les autres.

Les avantages de l'écriture sur le langage viennent de ce qu'elle est un moyen de communication plus durable et susceptible de plus d'extension. Nous disons susceptible de plus d'extension , parce que ce moyen ne se borne pas à agir sur un cercle étroit d'auditeurs, et qu'il nous donne la faculté d'étendre nos pensées au loin , et d'en entretenir le monde entier ^ c'est ainsi que notre voix atteint jusqu'aux régions les plus reculées. C'est un moyen plus durable , parce qu'il prolonge nos accens jusqu'aux siècles futurs, qu'il porte nos pensées à la postérité , et perpétue le souvenir de tous les faits

qui peuvent servir d'instruction aux hommes. L'écriture a encore cet avantage sur la parole, que le lecteur qui a un ouvrage sous les yeux peut s'arrêter, et réfléchir sur le sens de l'écrivain ^ il peut se reposer, revenir sur ce qu'il a lu , et comparer à loisir un passage avec un autre -, tandis que la voix nous échappe et fuit : il faut saisir les expressions à l'instant où elles sont prononcées , ou vous les perdez pour toujours.

Quoique l'écriture soit d'une utilité si importante que, sans elle, la parole n'eût été , pour le genre humain, qu'un moyen d'instruction assez imparfait; cependant il ne faut pas perdre de vue que, pour la force et l'énergie, une langue parlée l'emporte de beaucoup sur un langage écrit. La voix de celui qui parle fait sur l'esprit une impression bien plus profonde que celle que peut produire la lecture de quelque Ouvrage que ce soit. Les tons , les regards , les gestes qui accompagnent le discours , et que l'écriture ne peut exprimer , le rendent , lorsqu'ils sont employés à propos , bien plus clair, bien plus expressif et bien plus précis. Les tons, en effet, les regards et les gestes, sont les interprètes naturels des affections de l'ame. Ils écartent toute équivoque , donnent de la chaleur aux expressions , et opèrent sur nous par une espèce de sympathie , qui est un des plus puissans moyens de persuasion. Ce sentiment se réveille bien plus vivement, si nous entendons la voix de l'orateur, que si nous lisions son li^re dans le silence du cabinet. Ainsi . quoiqu'on puisse avancer que ■ l'écriture suffise à l'instruction , cependant c'est au langage plutôt qu'à l'écriture que nous devons ce que l'éloquence a produit de plus grand et de plus beau.

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