TOME I. IX
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jet, variation qui ordinairement a lieu dans la dernière lettre, et, pour quelques langues, dans la première.
Toutes les langues , cependant , n'ont point adopté ce mode d'expression. Le grec et le latin , entre autres, ont des déclinaisons; l'anglais, le français et l'italien n'en ont point , ou , du moins , ne s'en servent que d'une manière bien imparfaite. A la place de la variation des cas, ces langues modernes indiquent les rapports des objets au moyen de mots appelés prépositions, que l'on place avantle substantif. Les noms anglais n'ont d'autre cas qu'une espèce de génitif, marqué le plus ordinairement par l'addition de la lettre s au substantif; ainsi quand je dis Drjden's poems , j'entends thepoems of Drjden, les poèmes de Dryden. Nos pronoms personnels ont aussi un cas qui répond à l'accusatif du latin. /, me, je, moi, ou me; he, him, il, lui ; who, whom, qui , c|ue. Notre grammaire n'olFre donc rien , ou du moins très-peu de cbose, qui ait quelque analogie avec la déclinaison dans les langues anciennes.
Deux questions se présentent à ce sujet. D'abord, laquelle de ces deux manières d'exprimer les relations des objets, par la déclinaison des substantifs, ou par l'addition des prépositions , fut la plus anciennement usitée dans les langues ; et ensuite, laquelle des deux réunit le plus d'avantages. Il est clair que les deux méthodes remplissent le même objet, et ne diffèrent que par la forme ; car le sens , dans le latin , n'eût point été altéré, si les substantifs de cette langue eussent été, comme les nôtres , indéclinables , pourvu que l'on eût employé des prépositions; si, par exemple, pour exprimer im disciple de Platon , on eût dit , ainsi que les
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Italiens modernes, discipulus de Plato , au lieu de discipiilus Platoiiis.
Actuellement , pour ce qui concerne l'antiquité des cas, quoiqu'au premier aspect cette méthode de déclinaison, ou ce moyen d'indiquer les relations , semble être , plus qu'aucun autre , le fruit d'un art déjà conduit à un certain degré de perfection , cependant il y a d'assez puissans motifs de croire que ce fut la première à laquelle les hommes eurent recours. Et en etTet, nous la retrouvons dans les langues que l'on appelle mères ou primitives, ainsi que dans le grec et le latin. On peut expliquer, d'une manière naturelle et satisfaisante , pourquoi cet usage remonte à une si haute antiquité. Les idées sur les rapports des objets entre eux , rapports considérés en eux-mêmes et isolés des qualités qui les déterminent, ces idées, dis-je, sont les plus abstraites et les plus métaphysiques que les hommes purent former. On ne trouverait peut-être personne aujourd'hui, ainsi qu'un auteur Ta fort judicieusement observé , qui donnât une définition bien claire des mots de et par, pris isolément, et qui expliquât tous les sens dans lesquels ils peuvent être employés. Les premiers inventeurs du langage durent donc être bien long-temps avant d'arriver à des expressions aussi générales ; au lieu de considérer les relations abstractivement, et d'inventer des mots pour les exprimer, il leur fut bien plus facile de concevoir la relation réunie à l'objet même , et d'exprimer leurs idées à cet égard , en modifiant le nom de l'objet de manière à le faire passer par tous les cas : hominis , de l'homme -, homini-, à l'homme^ liomine, avec ou par l'homme.
Quoique cette manière de décliner fût probablement la seule que les hommes aient employée d'abord pour indiquer les relations réciproques des objets , cependant, lorsque avec le temps ils apprirent à discerner de nouveaux rapports que n'exprimait pas la déclinaison des noms , ils conçurent des idées générales ou métaphysiques, et inventèrent successivement des mots particuliers pour toutes les relations qu'ils découvraient 5 ces mots formèrent cette partie du discours que nous appelons aujourd'hui prépositions . Les prépositions une fois introduites dans les langues, on jugea qu'elles pourraient remplacer les cas, si on les mettait avant le nominatif. En sorte que, chez les peuples qui, mélangés par les immigrations ou les conquêtes , furent obligés d'apprendre et d'adopter le langaged'un autre peuple, les prépositions firent perdre entièrement l'usage des cas et des déclinaisons. Lorsque la langue italienne, par exemple, se forma du latin , les nations barbares trouvèrent plus simple et plus facile d'adapter quelques prépositions aux nominatifs des noms , et de dire di Roma, a Roma , di Cartago, a Cartago, que de se rappeler toutes les terminaisons diverses i?077z^^ /?0772rtm^ Cnithagiiiis , Carthaginem, que l'usage des déclinaisons exigeait dans les langues anciennes. Ces changemens successifs nous donnent à comprendre comment les noms , dans nos langues modernes, sont devenus tout -à-fait indéclinables. Le docteur Adam Smith a jeté beaucoup de clarté sur cette matière dans son ingénieuse dissertation sur la formation des langues.
Quant à la seconde question, qui consiste à savoir
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laquelle des deux méthodes dont il s'agit présente plus d'utilité et donne plus d'agrément au style, nous trouverons que les avantages et les désavantages sont compensés de part et d'autre. Il est certain qu'en rejetant les cas, la construction dans les langues modernes est devenue plus simple -, nous l'avons affranchie de tout l'embarras qu'occasionaient les différentes formes des déclinaisons ; et les Romains , comme on sait , n'en avaient pas moins que cinq , dont les règles générales étaient encore soumises à une foule d'exceptions. Nous avons ainsi rendu notre langue plus aisée à apprendre, et en môme temps moins assujettie à l'incertitude des règles. Mais quoique la facilité et la simplicité d'une langue soient de bien grands avantages, la méthode moderne a des inconvéniens qui les balancent, ou qui peut-être nous forceraient à pencher pour la méthode des anciens.
Car, d'abord, l'usage continuel de nos prépositions a rempli notre langue d'une multitude de petits mots qui reviennent sans cesse dans une phrase, encombrent le discours, et l'énervent en le rendant plus prolixe. En second lieu , le langage privé de la variété et de la douceur qui résultaient de la longueur des mots, ainsi que du changement des terminaisons qu'emportaient les cas et les déclinaisons du grec et du latin, devint bien moins agréable à l'oreille. Mais Tinconvénient le plus réel de la suppression des cas, c'est que, par un changement analogue dans la conjugaison des verbes , dont je parlerai dans la Lecture prochaine, uous nous sommes privés de la liberté de transposer ou d'arranger arbitrairement les mots , liberté dont
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les anciennes langues tiraient un si grand avantage. Dans ces langues , comme je l'ai remarque plus haut , les terminaisons clifTérentes, produites par les déclinaisons et les conjugaisons, indiquaient suffisamment le rapport réciproque de tous les mots d'une phrase , et permettaient qu'ils fussent placés, sans équivoque, de manière à produire plus d'effet et d'harmonie. Privés aujourd'hui de ces signes, qui , inhérens aux mots euxmêmes , exprimaient leurs relations, nous ne pouvons montrer cette relation qu'en les plaçant les uns à la suite des autres , et dans l'ordre nécessairement indiqué parleurs rapports. Le sens d'une période, distribué par membres et par parties , se trouve ainsi régulièrement coupé ou divisé ; au lieu que la construction des Grecs et des Latins , au moyen des terminaisons qui indiquaient clairement les régimes des noms et des verbes , présentait au lecteur le sens entremêlé dans toutes les parties de la phrase , et le laissait apercevoir , pour ainsi dire, d'un seul coup d'œil. Les mots qui finissaient une période déterminaient les rapports des membres entre eux, et tout ce qui devait être réuni dans notre idée paraissait l'être effectivement dans l'expression. De là plus de concision , plus de vivacité , plus de force. Tout cet attirail de particules (pour me servir de l'heureuse expression d'un auteur ingénieux), avec lequel nous sommes toujours obligés de nous traîner, écrase le style et énerve la pensée (i).
(i) Les différentes terminaisons d'un même mot, d'un nom on d'un verbe, paraissent toujours plus intimement h'ées avec ce mot, auquel on les ajoute suivant les circonstances, que
Les .pronoms sont une classe de mois qui tiennent tle très-près aux substantifs , et qui , comme l'indique leur dénomination, représentent ou remplacent le nom. Je , tu, il, elle, ne sont que des moyens abrégés de nommer des personnes ou des choses avec lesquelles nous nous trouvons en communication immédiate, ou que nous sommes obligés de rappeler souvent dans le ^discours 5 aussi sont-ils sujets, comme les noms substantifs, à être modifiés par le genre, le nombre ou le cas. Cependant il faut remarquer qu'à l'égard du genre, les pronoms de la première et de la seconde personne, ainsi qu'on les appelle, je et tu, ne varient dans aucune langue ; en elTet, comme ils se rapportent toujours à la personne qui parle ou à celle à qui l'on parle , et dont
toutes ces particules additionnelles , détachées et insigni- Bautes par elles-mêmes, que nous sommes obligés de joindre à presque tous les mots. Notre méthode confond également tous ces mots, en s'adaptant aux plus expressifs comme aux plus insigniBans; tandis que celle des anciens, eu faisant ressortir les uns, savait cacher la faiblesse des autres. Nos langues modernes peuvent être , sous, ce rapport , comparées à l'art du charpentier dans ses premiers essais, lorsque Touvrier, pour joindre ses matériaux, ne se servait que de ces moyens d'assemblage grossiers et apparens, comme les clous, les chevilles, les crampons. Les langues anciennes ressemblent à ce même art arrivé à son plus haut point de perfeclionnement, après l'invention des queues d'aronde , des rainures et des mortaises; les pièces alors sont exactement et proprement assemblées par leurs extrémités, et leur réunion est si étroite ou si intime , qu'elle ne laisse presque pas apercevoir les moyens qui la produisent. {Philosophie de la Rhétorique, par le docteur Campbell, vol. 11, p. 4^^.)
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le sexe est connu, puisqu'on a celte pei-sonne sous les yeux, on n'a pas besoin de l'indiquer en mettant le pronom au masculin ou au féminin. Mais attendu que la troisième personne, qui est celle dont on parle, peut être absente ou inconnue, il a fallu que le pronom qui l'exprimefût susceptible delà modification des genres, et c'est pour cela qu'en anglais il les a tous les trois : he, il ; she, elle; it (neutre), il ou elle. Pour ce. qui concerne les cas , les langues qui ne les admettent point dans leurs noms substantifs , s'en servent néanmoins dans quelques-uns de leurs pronoms , d'abord pour exprimer plus exactement les rapports des mots dont ils tiennent la place, et ensuite parce qu'ils reviennent fort souvent dans le discours.
Il est probable que dans l'enfance des langues on remplaçait les pronoms en montrant l'objet , s'il était présent, ou en le nommant lorsqu'il n'était pas sous les yeux. Il est difficile de croire que leur invention remonte bien haut, car ce sont des mots d'une espèce particulière que l'art seul a pu trouver. Il faut considérer que je , tu, il, ne sont pas des mots applicables à un seul objet, mais, en général, à toutes les personnes et à toutes les choses suivant les circonstances. It (neutre) , il ou elle , est le terme le plus général que l'on puisse imaginer, et tient la place de tout ce dont on peut parler dans l'univers. Cependant les pronoms ont encore cet avantage que lorsqu'on les emploie ils n'indiquent exactement que l'objet dont ils tiennent la place, et le spécifient avec autant de précision que l'article', en sorte qu'ils sont à la fois les mots les plus gé-. nériques et les plus spécifiques. Ce sont souvent encore
ceux: qui , dans les ëlémens de toutes les langues , embarrassent le plus les commençans , parce qu'ils sont d'un usage très-fréquent et en outre assujettis à de fort nombreuses variations.
Les adjectifs , ou les mots qui expriment des qualités, comme grand, petit, noir, blanc, votre, notre, sont les plus simples de tous les mots qui composent la classe de ceux auxquels on a donné le nom d'attributifs. On les retrouve dans toutes les langues , et dans toutes ils ont été les premiers inventés 5 car on ne peut distinguer les objets entre eux , on ne peut se communiquer ses pensées sur ce qui les concerne , tant qu'on n'a pas assigné un nom à leurs qualités différentes.
Je n'ai rien à faire observer à leur égard , si ce n'est cette singularité des langues grecque et latine, de leur faire prendre la forme des noms substantifs , et de les rendre comme ceux-ci déclinables et assujettis aux distinctions des genres et des nombres. Aussi les grammairiens les ont rangés dans la classe des noms qu'ils ont partagés en noms siiMtantifs et en noms adjectifs , division fondée bien plus sur la forme des mots que sur leur sens et leur valeur 5 car les adjectifs , considérés comme mots qui expriment des qualités , ne ressemblent en rien aux substantifs qui n'indiquent absolument que la chose telle qu'elle existe et indépendamment de ses qualités \ ils ont bien plus de rapports avec les verbes, puisque, comme eux, ils rappellent les attributs des substances.
Au premier aspect, il peut paraître étrange et bizarre ()ue les adjectifs aient si bien pris la forme des substantifs dans chacune de ces deux langues anciennes,
atlenda qu'à proprement parler, les genres, les nombres , les cas n'ont aucun rapport avec de simples ([ualités, comme bon ou grand, doux ou dur. Cependant bonus , magnus , tener, ont leur singulier et leur pluriel , leur masculin et leur féminin, leur génitif et leur datif, tout aussi bien que des noms de choses ou de personnes. Mais c'est dans le génie même de ces langues qu'il faut en chercher la raison. Elles évitaient, autant que possible , de considérer les qualités isolément ou abstractivement. Elles les regardaient comme des parties intégrantes de l'objet que ces qualités servaient à distinguer, et faisaient en sorte que l'adjectif dépendît Ju substantif et lui ressemblât par la terminaison, parle genre et par le nombre , de manière à les incorporer , pour ainsi dire , ensemble , et à les réunir dans l'expression , comme la nature les a réunis dans l'objet. La liberté des transpositions exigeait encore cette espèce de rapprocliement. Car en permettant que , dans une phrase , les mois qui dépendent le plus les uns des autres fussent plus ou moins séparés , il devenait nécessaire d'indiquer par la forme ou par la terminaison , la relation des adjectifs avec leurs substantifs, ce qu'en style de grammaire on nomme leur accord. Lorsque je dis en anglais : the beautifulwife ofa brave man, h. belle femme d'un brave homme , la position de chaque mot ne laisse ancune équivoque, au lieu que si je dis en htm foniwsafortis viriuxor, le sens n'est intelligible que parce que formosa, qui est le premier mot de la phrase , s'accorde en genre , en nombre et en cas', avec le substantif ?^xor, qui est le dernier.